—Il y a cette différence entre eux et moi que je ne suis qu'un pauvre diable comme vous.
—Eh!chi lo sà?Il parait qu'il vient ici, tous les ans, des personnes célèbres qui aiment à voir Tusculum, et dont on m'a dit les noms; mais je n'en ai pas retenu un seul. Dans mille ans d'ici, les bergers de Tusculum les auront appris par la tradition et les diront comme je vous dirais ceux de Galba, de Mamilius on de Sulpicius.
—Vous en concluez donc que les hommes célèbres ne font pas tant d'effet de près que de loin?
—Toutes choses sont ainsi. Voyez, ce pays est assez beau; mais j'en connais bien qui sont plus beaux, et où personne ne va. Cependant on dit qu'il vient ici des voyageurs du fond de l'Amérique, le plus éloigné de tous les pays, si je ne me trompe, pour voir ces morceaux de marbre que je retourne avec mon pied. Ils y ramassent des briques, des cassures de verre et des mosaïques, et les emportent chez eux. On dit qu'il n'y a pas un coin sur la terre où quelqu'un ne conserve précieusement un petit morceau de ce qui traîne à terre dans la campagne de Rome. Vous voyez donc bien que ce qui est ancien et lointain paraît plus précieux que ce qui est nouveau et proche.
—Vous dites vrai; mais la raison de cela?
Il haussa les épaules, et je vis qu'il allait, encore une fois, se tirer d'affaire par l'éternelchi lo sa, si commode à la paresse italienne.
—Chi lo sa, lui dis-je bien vite, n'est pas une réponse qui convienne à un homme de réflexion comme vous. Cherchez-en une meilleure, et, quelle qu'elle soit, dites-la-moi.
—Eh bien! reprit-il, voilà ce que je m'imagine: quand nous vivons, nous vivons; c'est-à-dire que, grands ou petits, nous sommes sujets ans mêmes besoins, et les grands ne peuvent pas se faire passer pour des dieux. Quand ils n'y sont plus depuis longtemps, on s'imagine qu'ils étaient faits autrement que les autres; mais, moi, je ne m'imagine pas cela, et je dis qu'un vivant que personne ne connaît est plus heureux qu'un mort dont tout le monde parle.
—Vivre vous paraît donc bien doux?
—Eh! la vie est dure, et cependant on la trouve toujours trop courte. Elle pèse, mais on l'aime. C'est comme l'amour, on donne la femme au diable, mais on ne peut se passer d'elle.
—Êtes-vous donc marié?
—Quant à moi, non. Un pâtre ne peut guère se marier tant qu'il court les pâturages. Mais vous, vous devez avoir femme et enfants?
—Mais non! Je n'ai que vingt-quatre ans!
—Eh bien! voulez-vous attendre que vous soyez vieux? Quel est le plus grand bonheur de l'homme? C'est la femme qui lui plaît, et, quand on est riche, je ne comprends pas qu'on vive seul.
—Je vous ai dit que j'étais pauvre.
—Pauvre avec des habits de drap, de bons souliers et des chemises fines? Si j'avais de quoi acheter ce que vous avez là sur le corps, je garderais mon argent pour avoir un lit. Quand on a le lit, on est vite marié. Si vous couchiez, comme moi, en toute saison sur la paille, je vous permettrais de dire que vous êtes forcé de rester garçon. Tenez, regardez ce désert, nous n'y sommes que trois, et deux de nous sont forcés à la solitude!
Je suivis la direction de mon regard, et je vis un moine noir et blanc qui traversait le théâtre de Tusculum.
—Celui-ci, reprit le pâtre, est esclave de son voeu, comme je suis esclave de ma pauvreté. Vous, vous êtes libre, et ce n'est ni au moine ni à moi de vous plaindre. Mais voilà que le soleil baisse. La bergerie est loin; il faut que je vous quitte. Reviendrez-vous ici?
—Certainement, quand ce ne serait que pour causer avec vous. Comment vous nommez-vous, pour que je vous appelle, si vous êtes dans une de ces gorges?
—Je m'appelle Onofrio. Et vous?
—Valreg. Au revoir!
Nous nous serrâmes la main et je redescendis vers le théâtre, regardant l'attitude pensive du moine qui s'était arrêté au milieu des ruines. Le coucher du soleil était admirable. Ces terrains, à coupures brusques et à plateaux superposés couverts de verdure, prenaient des tons éblouissants éclairés ainsi de reflets obliques. Les courts gazons brillaient tantôt comme l'émeraude et tantôt comme la topaze. Au loin, la mer était une zone d'or pâle sous un ciel de feu clair et doux. Les montagnes lointaines étaient d'un ton si fin, qu'on les eût prises pour des nuages, tandis que les déchirures et les ruines des premiers plans accusaient nettement leurs masses noires sur le sol brillant. Le moine, immobile comme une colonne, projetait une ombre gigantesque.
Je passai tout près de lui, comptant qu'il me tendrait la main, et que, pour un sou, j'aurais de lui quelque parole qui serait le résultat de sa méditation. Mais, soit qu'il n'appartint pas à un ordre mendiant, soit qu'il eût peur de se trouver seul avec un inconnu dans ce lieu désert, il me regarda avec méfiance et appuya la main sur son bâton. Ce geste m'étonna, et je le saluai pour le tranquilliser. Il me rendit mon salut, mais se détourna de manière à me cacher sa figure, qui m'avait paru belle et fortement caractérisée.
Je passai outre, non sans me retourner pour me rendre compte de l'inquiétude de cet homme, dont le voeu de pauvreté devrait être au moins une source d'insouciance et de sécurité. Il avait disparu précipitamment vers les gradins de l'hémicycle.
Je m'en allai, pensant aux paroles naïves et sensées du pâtre philosophe: «Le plus grand bonheur de l'homme, c'est la liberté d'aimer».
En effet, tout le monde n'a pas cette liberté. Et moi qui la possède, j'ai déjà laissé passer des années qui eussent pu être pleines de bonheur. A quoi les ai-je employées? A interroger mes forces, mon intelligence, mon avenir, et à sacrifier à cette attente de l'inconnu les plus beaux jours de ma jeunesse. Moi qui me croyais parfois un peu plus sage que mon siècle, j'ai fait comme lui: j'ai lâché la proie pour l'ombre, le certain pour le douteux, le temps qui s'écoulait pour un temps qui ne sera peut-être pas. Qu'est-ce que cette chimère du travail, ce besoin de développer l'intelligence au détriment des forces du coeur? Ne les use-t-on pas à les laisser dans l'inaction? Et pourquoi, pour qui cette tension de la volonté vers un but aussi incertain que le talent? Comment se fait-il que je n'aie pas encore rencontré l'amour sur mon chemin? Est-ce parce que je suis plus difficile, plus exigeant qu'un autre? Non, car mon idéal a toujours été vague en moi-même. Je ne me suis jamais fait le portrait de la femme à qui je dois me livrer sans réserve. Je me promettais de la reconnaître en la rencontrant; mais je ne me disais pas qu'elle dût être grande ou petite, blonde ou brune.
—Elle viendra, me disais-je, quand je serai digne d'être aimé; c'est-à-dire quand j'aurai fait de grands efforts de courage, de patience et de sobriété pour être tout ce que je puis être en ce monde.
Il me semblait suivre un bon raisonnement, cultiver ma vie comme un jardin d'espérance; mais n'était-ce pas là une suggestion de l'orgueil? Apparemment je comptais, comme Brumières, trouver une des merveilles de ce monde, puisque je m'appliquais à faire une merveille de moi-même. Ne pouvais-je me contenter d'une humble fille de ma classe, qui m'eût accepté tel que je suis, et qui m'eût aimé naïvement, saintement, et sans rien concevoir de mieux que mon amour?
Et j'aurais été heureux! tandis que je n'ai été que prudent et raisonnable; vous aviez mille fois raison de le penser. J'ai, mille fois peut-être, étouffé le cri de mon coeur, peut-être ai-je passé mille fois auprès de la femme qui m'eût révélé le vrai de la vie. Je me suis acharné à voir les dangers d'une passion prématurée; je n'ai pas compris l'ivresse de ces dangers, et ce vaillant, ce généreux sacrifice de la raison qui accepte la grande folie de l'amour, telle que Dieu nous l'a donnée.
Je songeais ainsi en descendant de Tusculum, et travers les taillis de chênes. Le rapide sentier, tout pavé en polygones de lave, était encore une rue de la ville antique, et, sous les racines des arbres, je voyais apparaître des restes de constructions enfouies. Je passai devant le couvent des Camaldules et devant la villa Mondragone, qui était fermée, et je rentrai à Piccolomini par des chemins étroits, encaissés, où je devins tout rêveur, tout agité de mon problème personnel.
Les objets extérieurs agissent sur moi d'une manière, souveraine. Devant un beau site, je m'oublie, je m'absente pour ainsi dire de moi-même; mais, quand je marche dans un endroit sombre et monotone, je m'interroge et me querelle. Cela m'arrive, du moins, depuis quelque temps. Je n'avais jamais tant pensé à moi. Sera-ce un bien ou un mal? La solitude que je suis venu chercher me rendra-t-elle sage ou insensé? C'est-à-dire, étais-je insensé ou sage avant cette épreuve? Je crois que nous nous acclimatons rapidement, au moral comme au physique, et que je deviens déjà Romain, c'est-à-dire porté à la vie de sensation plus quîà la vie de réflexion. Quand j'ai fait un effort pour savoir si j'appartiendrai à l'une ou à l'autre, je suis bien tente de me tranquilliser avec lechi lo sàde la Mariuccia et du berger de Tusculum.
9 avril, villa Mondragone.
Je vous écris au crayon dans des ruines. Toujours des ruines! J'aime beaucoup l'endroit où je suis; j'y peux passer la journée entière dans un immense palais abandonné, dont j'ai les clefs à ma ceinture. Mais j'ai bien des choses à vous raconter, et je reprends mon récit où je l'ai laissé l'autre jour.
En dînant, pour ainsi dire, avec la Mariuccia, qui s'assied auprès de ma chaise pendant que je mange, j'arrivai, je ne sais comment, à reparler du voeu de la Daniella.
—Ainsi, disais-je, elle ne parlera à aucun homme avant le jour dePâques?
—Je n'ai pas dit comme cela. J'ai dit qu'elle ne parlerait pas à son amant avant d'avoir fait toutes ses dévotions; mais je n'ai pas dit que, tout de suite après, elle recommencerait à lui parler.
—Ah! oui-da! Ainsi ce pauvre amant est condamné à attendre son bon plaisir?
—Ou celui de la madone.
—Ah! il arrivera un moment où la madone fera savoir qu'elle autorise…?
—Quand toutes les fleurs seront séchées et tombées… Mais je vous en dis trop; vous êtes un hérétique, un païen, unmahométan! Vous ne devez rien savoir de tout cela.
Je pressai la bonne fille de s'expliquer. Elle aime à causer, et elle céda. J'appris donc que les rigueurs de la Daniella dureraient aussi longtemps que les fleurs piquées par elle dans le grillage qui protège la madone de laTomba-di-Lucullone seraient pas entièrement tombées en poussière ou emportées par le vent, disparues, en un mot.
Il me vint à l'esprit de faire une folie des plus innocentes. Sur le minuit, je mis le nez à la fenêtre: il pleuvait, la nuit était noire. Le vent soufflait avec force. Toute la ville de Frascati dormait. Je m'enveloppai de mon caban, je sortis facilement de l'enclos. En escaladant les rochers au-dessus de la petite cascade, je me trouvai de plain-pied sur le chemin, vis-à-vis le parc de la villa Aldobrandini. Redescendre jusqu'à la tombe de Lucullus fut l'affaire de quelques instants. Je n'avais pas rencontré une âme. Sans la lampe qui l'éclaire toute la nuit, j'aurais eu quelque peine à retrouver, dans les ténèbres, la petite fresque de la madone. Ce pâle rayon me permit de reconnaître les jonquilles que j'avais très-bien remarquées, la veille, dans les mains de la Daniella, au moment où, avec son sourire mystérieux, elle avait accompli cette dévotion devant moi. Je respectai les violettes et les anémones des autres jeunes filles, mais j'enlevai avec soin, jusqu'à la dernière, les jonquilles flétries de monamoureuse, et je les mis dans ma poche. Ce larcinperpétré, je descendais de la borne sur laquelle j'étais grimpé pour atteindre le grillage, lorsqu'une voix d'homme fit entendre l'exclamation suivante:
—Cristo! quel est le brigand qui profane la sainte image de la Vierge?
Dans ce pays d'espionnage et de délation, mon espièglerie sentimentale pouvait être incriminée et m'attirer quelque désagrément. J'eus la présence d'esprit de ne pas me retourner et de souffler rapidement la petite lampe. Enhardi par ma prudence, l'inconnu m'accabla d'un déluge d'injures pieuses: j'étais un chien, un fils de chien, un Turc, un juif, un Lucifer; je méritais d'être pendu, écartelé, et mille autres douceurs. J'avais bonne envie de régaler le dos du saint homme, quel qu'il fût, d'une série de répliques muettes proportionnées à l'éloquence de son indignation; mais la raison me conseillait de profiter des ténèbres pour m'esquiver sans l'attirer sur mes traces.
C'est le parti que j'allais prendre, lorsque je me sentis saisir le bras par une main incertaine, qui m'avait cherché à tâtons contre le mur. Je n'hésitai plus alors à me débarrasser du curieux par un mirifique coup de poing, accompagné d'un plantureux coup de pied qui l'atteignit n'importe où. Je l'entendis trébucher contre la borne, glisser et tomber n'importe dans quoi; ce qui me permit de jouer des jambes et de rentrer chez moi sans m'être trahi par une seule parole. Comme le quidam m'avait paru passablement ivre, je ne pensai pas qu'après avoir fait un somme dans la boue où je l'avais décidé à se coucher, il se souvint de l'aventure.
La journée du vendredi saint s'annonçant pluvieuse et sombre; je me permis de dormir la grasse matinée. La Mariuccia, s'impatientant contre ma paresse, entra dans ma chambre, et, quand je m'éveillai, je la vis, méditant sur ma chaussure crottée et sur mon caban encore humide.
—Eh bien! Mariuccia, qu'y a-t-il? lui dis-je en me frottant les yeux.
—Il y a que vous êtes sorti cette nuit! répondit-elle d'un air de consternation si comique, que je ne pus m'empêcher d'en rire.—Oui, oui, riez! reprit-elle: vous avez fait là une belle affaire!
Et, comme j'essayais de nier, elle me montra les jonquilles flétries, que j'avais mises sur la cheminée.
—Eh bien! après? que voulez-vous?
—Que ces fleurs-là étaient sur le grillage de la sainte madone, et que vous avez été, cette nuit, les retirer, pour empêcher ma nièce de tenir son voeu. Voilà les amoureux! Mais, malheureux enfant, vous avez fait là un péché mortel; vous avez outragé la sainte madone; vous avez éteint la lampe, et, ce qu'il y a de pis, c'est que vous avez été vu.
—Par qui?
—Par mon neveu Masolino, le frère de la Daniella, le plus méchant homme qu'il y ait à Frascati. Heureusement, il avait bu, selon sa coutume, et il ne vous a pas reconnu; mais il a déjà fait son rapport, et je suis sûre que les soupçons pèseront sur vous, parce que vous êtes le seul étranger qu'il y ait maintenant dans le pays. On enverra des espions ici pour me questionner. Donnez-moi ce caban que je le cache, et brûlez-moi bien vite ces maudites fleurs.
—À quoi bon? Dites la vérité. Je n'ai fait aucune profanation. J'ai pris ces fleurs pour taquiner une jeune fille qu'il n'est pas nécessaire de nommer…
—Et vous croyez que l'on ne se doutera pas de son nom? On prétend que l'on vous a vu entrer avant-hier dans la maison qu'habite ma nièce. Est-ce vrai, cela?
—La Mariuccia est si brave femme, que je n'hésitai pas à me confesser. Elle fut touchée de ma sincérité, et je ris, du reste, qu'elle était flattée de mon goût pour sa nièce.
—Allons, allons, dit-elle, il ne faut plus faire de pareilles imprudences. Si Masolino vous eût surpris dans la chambre de sa soeur, il vous eût tué.
—Je ne crois pas, ma chère! Sans me piquer d'être un champion bien robuste, je le suis assez pour me défendre d'un ivrogne; et il est heureux pour votre neveu que je ne l'aie pas rencontré, cette nuit, en haut de l'escalier de la maison dont vous parlez.
—Cristo! l'auriez-vous frappé, cette nuit?
—J'espère que oui. Il m'avait beaucoup insulté, et il mettait la main sur moi. Je me suis débarrassé de lui sans peine.
—Il ne s'est pas vanté de cela! Peut-être ne l'a-t-il pas senti: les ivrognes ont le corps si souple! Mais il n'était pas assez ivre, cependant, pour ne pas voir et entendre. Avez-vous parlé?
—Non.
—Pas un mot?
—Pas une syllabe?
—C'est bien! mais, pour l'amour de Dieu et de vous-même, n'avouez rien à personne… S'il se souvient d'avoir été battu, et s'il apprend que c'est par vous, il s'en vengera!
—-Je l'attends de pied ferme; mais je veux tout savoir, Mariuccia! Votre neveu est-il homme à vouloir exploiter mon inclination pour sa soeur?
—Masolino Belli est capable de tout.
—Mais quel intérêt peut-il avoir à me vouloir pour beau-frère? Je ne suis pas riche, vous le voyez bien!
—Allons donc! Vous savez peindre, et, avec cela, on gagne toujours de quoi être bien habillé, bien logé et bien nourri comme vous voilà. Tout est relatif. Vous êtes très-riche en comparaison de n'importe quel artisan de Frascati, et, si Masolino se mettait dans la tête de vous faire épouser sa soeur, ou de vous forcer à donner de l'argent, il sait bien qu'uncavalierecomme vous trouve toujours à gagner ou à emprunter une centaine d'écus romains pour sauver sa vie d'un guet-apens.
—Merci, ma chère Mariuccia! Me voilà renseigné, et je sais à qui j'ai affaire. Messire Masolino Belli n'a qu'à bien se tenir; j'aurai toujours une centaine de coups de bâton français à son service.
—Ne riez pas avec cela. Ils peuvent se mettre dix contre vous. Le mieux, mon cher enfant, sera de vous bien cacher dans vos amours, et de ne jamais voir la petite hors de cette maison-ci, où mon neveu ne met jamais les pieds.
—Et qui l'en empêche?
—Moi, qui le lui ai défendu une fois pour toutes. Il ne se gênerait pas pour me désobéir et me frapper, s'il ne me devait quelque argent; mais je le tiens par la crainte d'avoir à me payer.
Par la suite de la conversation, j'appris, sur ce fameux Masolino, des détails assez curieux. Cet homme n'est peut-être pas toujours aussi réellement ivre qu'il le paraît. Son existence est mystérieuse. Il est censé demeurer à Frascati; mais on ne sait jamais précisément où il est. Sa famille passe fort bien un mois et plus sans l'apercevoir. Il occupe une chambre dans la maison où Daniella est établie; mais personne n'entre jamais dans cette chambre, et, si l'on frappe à la porte, qu'il y soit ou non, il ne répond jamais. Ses absences et ses apparitions sont tout à fait imprévues. Il est toujours censé boire en secret dans quelque cabaret du lieu ou des environs, avec des amis. C'est une habitude de cachotterie qu'il a prise pour échapper aux réprimandes de sa femme, et qu'il a gardée depuis qu'il est veuf; mais sa femme disait autrefois qu'il devait cacher ses orgies dans quelque souterrain inconnu, dans quelque lieu inaccessible, car elle l'avait maintes fois cherché des semaines entières, jusque dans les égouts de la ville, sans retrouver aucune trace de lui. Quand il reparaissait, il lui échappait des paroles qui pouvaient faire croire qu'il venait de loin; mais, quelque pris de vin qu'il fût ou qu'il parût être, jamais son secret ne s'était formulé clairement. Il a exercé dans sa jeunesse la profession de corroyeur; mais, depuis une dizaine d'années, il n'a fait oeuvre de ses bras, et on ne sait de quoi il a vécu.
—Il faut pourtant, ajoute la Mariuccia, qu'il ait plus que le nécessaire, puisqu'il trouve moyen de boire plus que sa soif.
D'après tous ces renseignements, je soupçonne cegalantuomod'être un faux ivrogne, ou de s'adonner à la boisson dans ses moments perdus. Je pense que le fond de son existence est le brigandage ou l'espionnage; peut-être l'un et l'autre, car il paraît qu'autour de Rome ces deux professions ne sont pas incompatibles.
Ce qui m'importait plus que tout ceci, c'était de savoir si la Daniella se croirait suffisamment relevée de son voeu pour reparaître à Piccolomini, et je l'attendais avec une vive impatience. Chaque fois que sonnait la cloche de la grille, je courais à ma croisée; mais c'était une suite de visites de commères ou de voisines, qui venaient s'entretenir avec la Mariuccia des affaires de la maison et de la propriété Piccolomini, de la taille des oliviers ou de la vigne, de la lessive, de l'emmagasinement des pois, du sermon de fra Sinforiano, et, par occasion, de la profanation de la madone. J'entendais les conversations établies sur le perron, et il me sembla que plusieurs de ces personnages étaient plus curieux que de raison. La Mariuccia m'avait dit: «Dans notre pays, on ne sait jamais qui est espion ou qui ne l'est pas.» J'admirai l'adresse et le sang-froid des réponses de la bonne fille, et j'entendis même qu'elle me faisait passer pour malade depuis la veille.
—Le pauvre enfant, disait-elle, a eu la fièvre cette nuit, et je l'ai veillé, sans le quitter, jusqu'au jour.
Mon alibi ainsi constaté, les questionneurs se retiraient plus ou moins persuadés.
Enfin, la Mariuccia vint m'annoncer qu'elle allait visiter les chapelles du saint-sépulcre, et qu'elle me priait de n'ouvrir à personne, pas même à sa nièce, si je la voyais paraître à la grille.
—Oh! pour cela, je ne vous le promets pas du tout, lui dis-je.
—Il faut me le promettre, reprit-elle. La Daniella a une clef, et, si elle veut venir, elle viendra sans que vous tiriez la corde de ma fenêtre. Dans votre impatience, il ne faut pas vous montrer à ceux qui pourraient passer devant la grille dans ce moment-là.
Quand la Mariuccia fut sortie, je descendis au jardin, malgré la pluie, pour examiner le local sous un rapport que je n'avais pas encore songé à constater, à savoir si on pouvait y entretenir une intrigue avec mystère et sécurité. Je vis que cela était impossible, à moins que les gens de la maison, c'est-à-dire la Mariuccia, la vieille Rosa, et les quatre ouvriers employés au jardin et aux terres adjacentes fussent dans la confidence; pourvu que le jardin eût une clôture réelle au delà du potager; pourvu que l'on n'entrât et ne sortît point par la grille à claire-voie qui donne en pleine rue; pourvu, enfin, que l'on ne risquât point de rendez-vous tous les jours de fête et les dimanches, parce que, ces jours-là, l'autre grille de Piccolomini, qui donne sur la via Aldobrandini, est ouverte au public, et que le haut du jardin sert de promenade ou de passage aux gens de la ville.
Je conclus de mes observations que le secret de mes relations futures avec lastiratriceétait une plaisanterie, et j'avoue que j'entrai en méfiance contre les avertissements et les précautions illusoires de la bonne Mariuccia.
Je remontai à mon grenier, bien résolu, quand même, à risquer l'aventure, dès que je serais assuré du courage et de la résolution de ma complice.
Mais quoi! elle était là, dans ma chambre, elle m'attendait. Elle était entrée par une porte de dégagement que je ne connaissais pas et qui aboutit aux caves de la maison. Elle avait ma bague au doigt. Ses beaux cheveux étaient ondés avec soin. Malgré une robe noire et une tenue de dévote, elle avait l'oeil brillant et le sourire voluptueux d'une fiancée vivement éprise. Je me sentais violemment épris pour mon compte. J'avais soif de ses baisers; mais elle se déroba à mes caresses.
—Vous m'avez relevée de mon voeu, dit-elle; vous êtes venu jusque dans ma chambre m'apporter l'anneau du mariage…. Laissez-moi faire mes pâques; après cela, nous serons unis.
Je retombai du ciel en terre.
—Le mariage? m'écriai-je; le mariage?…
Elle m'interrompit par son beau rire harmonieux et frais. Puis elle reprit sérieusement:
—Le mariage des coeurs, le mariage devant Dieu. Je sais bien que c'est un péché de se passer de prêtre et de témoins, mais c'est un péché que Dieu pardonne quand on s'aime.
—Il est donc bien vrai que vous m'aimez, chère enfant?
—Vous verrez! Je ne puis vous rien dire encore. Il faut que je pense à mon salut, et que je tourne mon coeur vers Dieu si ardemment, qu'il bénisse nos amours et nous pardonne d'avance la faute que nous voulons commettre. Je prierai pour nous deux, et je prierai si bien, qu'il ne nous arrivera point de malheur. Mais, pour aujourd'hui, ne me dites rien, ne me tentez pas, il faut que je me confesse, que je me repente et que je reçoive l'absolution pour le passé et pour l'avenir.
Tel fut le résumé de l'étrange système de piété de cette Italienne. J'avais bien oui dire que ces femmes-là voilaient l'image de la Vierge en ouvrant la porte à leurs amants; mais je n'avais pas l'idée d'un repentir par anticipation et d'un péchéréservé, comme ceux dont j'entendais parler avec tant d'assurance et de conviction. J'essayai de combattre cette religion facile; mais je la trouvai très-obstinée, et je fus véhémentement accusé de manquer d'amour, parce que je manquais de foi.
—Adieu, me dit-elle; l'heure du sermon sonne, et j'ai encore trois chapelles à visiter aujourd'hui. Demain, vous ne me verrez pas, ni dimanche non plus. Je ne suis venue que pour vous dire de ne pas faire d'imprudence, et de ne pas chercher à me voir, parce que, d'une part, je dois me sanctifier, et que, de l'autre, mon frère est à Frascati.
—Dites-moi, Daniella, est-il vrai que votre frère vous maltraiterait s'il me voyait occupé de vous?
—Oui, quand ce ne serait que pour savoir s'il peut vous effrayer.
—Vous avez donc l'expérience de ce qu'il peut faire en pareil cas?
—Oui, à propos de vous. Il a déjà entendu dire que le Français de Piccolomini était venu dans notre maison, et il m'a fait, ce matin, de terribles menaces. Vous me défendriez contre lui, je le sais; mais vous ne serez pas toujours là, et les coups seraient pour moi.
—Alors, je serai prudent, je vous le jure!
Le roulement d'une voiture et le sonde la cloche interrompirent la conversation.
—C'est lord B*** qui vient vous voir, dit-elle après avoir regardé furtivement par la fenêtre; je reconnais son chien jaune. Lord B*** vient sûrement vous chercher pour vous faire voir le jour de Pâques à Rome; allez-y, vous me rendrez service; mais revenez le soir!
—Vous n'êtes donc plus jalouse de…?
—De la Medora?… N'ai-je pas votre anneau? Si, après cela, vous étiez capable de me tromper, je vous mépriserais tant, que je ne vous aimerais plus.
9 avril.
On sonnait à casser la cloche. La jeune fille se sauva par où elle était venue en me criant:
—A dimanche soir!
Et j'allai ouvrir à lord B***, qui venait effectivement me chercher. Je me laissai emmener.
—Tout va au plus mal depuis que vous n'êtes plus chez nous, me dit-il quand nous fumes sur la route de Rome. Lady Harriet me trouvait moins maussade quand vous étiez là pour me foire valoir, en m'aidant à développer mes idées. J'ai eu le malheur de recourir au moyen extrême contre l'ennui et la tristesse: je me suis enivré tous les soirs, seul dans ma chambre. Cela m'arrive rarement; mais il y a des temps si sombres dans ma vie, qu'il faut bien que cela arrive. Mu femme n'en sait rien; mais, comme je suis plus calme et plus abattu aux heures où elle me voit, elle s'impatiente davantage. J'y gagne seulement d'être plus indifférent à ses impatiences.
—Et votre nièce? n'est elle pas un peu meilleure pour vous que par le passé? Il m'avait semblé, le jour de notre promenade à Tivoli, qu'elle y était disposée?
—Vous vous serez trompé. Ma nièce, c'est-à-dire la nièce de ma femme, est d'une humeur massacrante depuis votre départ. C'est à croire, Dieu me damne! qu'elle était amoureuse de vous… et, s'il faut vous dire tout…
Je me hâtai d'interrompre lord B***. Il a des moments de trop grande expansion, comme doit les avoir un coeur trop souvent refoulé, et je ne veux pas savoir par lui ce que je sais par moi-même.
—Si une pareille maladie avait pu s'emparer du cerveau de miss Medora, lui dis-je, il est à croire que cela n'aurait pas survécu à mon départ.
—C'est ce que je me suis dit. Elle a, d'ailleurs, tant monté à cheval avec un de nos cousins qui est arrivé cette semaine, qu'elle doit avoir secoué rudement ses vapeurs. A vous dire vrai, c'est aujourd'hui seulement, depuis cinq jours, que je suis an peu lucide. Il se pourrait que, pendantmon absence intellectuelle, Medora fût devenue amoureuse de ce cousin, qui est beau, riche et grand amateur de chevaux et de voyages. Il m'a semblé, ce matin, qu'elle était font impatiente de sortir avec lui, et que, de son côté, Richard B*** se faisait attendre avec l'impertinence d'un homme aime.
—A la bonne heure! pensai-je; la crise de Tivoli est oubliée, et il m'est permis de l'oublier aussi.
Quoique jusque-là, j'eusse résisté au désir de lord B*** en refusant d'aller demeurer chez lut, je cédai à ses instances, n'y voyant plus d'inconvénients, et pensant qu'il y en aurait, au contraire, à paraître fuir son hospitalité.
J'employai le reste du voyage a le sermonner sur son désespoir bachique, et à le supplier de renoncer à ce funeste moyen de combattre le dégoût de la vie.
—Aimez-vous donc mieux, disait-il, que je me brûle la cervelle, un jour que le spleen sera trop violent?
Cependant il avouait qu'après avoir eu recoure à cecontrespleenpendant quelques jours, il retombait dans une tristesse plus profonde et contre laquelle il sentait en lui-même moins de force pour réagir. Il parut surpris et touché de l'intérêt avec lequel je le prêchais.
—Vous avez donc encore de l'amitié pour moi? me dit-il; je croyais vous avoir paru si ennuyeux et si nul, que vous quittiez Rome à cause de moi plus encore qu'à cause de Rome. Eh bien! puisque j'ai un ami en ce monde, je tâcherai de ne pas devenir indigne de son estime, et je sens bien que cela m'arriverait si je cédais à la tentation de m'abrutir.
—Il faut faire plus que de tâcher, il faut vouloir.
J'obtins de lui la promesse formelle, et sur l'honneur, qu'il passerait un mois entier sans boire. Je ne pus obtenir davantage.
Nous approchions de Rome, lorsque nous vîmes déboucher devant nous, sur la route, trois cavaliers dans un nuage, non de poussière, il pleuvait toujours, mais de sable liquide soulevé par le pied des chevaux. J'eus quelque peine à reconnaître-miss Medora en amazone, mouillée, crottée, jaunie, jusque sur son voile et ses cheveux, par cette bouillie des chemins de traverse où elle semblait clapoter avec délices. Cela ne l'empêchait pas d'être admirablement belle avec sa figure animée et son attitude impérieuse.
Les Anglaises que je vois ici montent bien à cheval; mais presque toujours elles sont mal arrangées et manquent de grâce. Medora, qui n'est qu'à moitié Anglaise, est admirablement souple et bien posée. Son vêtement de cheval dessinait sa belle taille, et elle maniait sa monture ardente et magnifique avec unemaestriavéritable. Le cousin est un Anglais blond vif, avec beaucoup de barbe et une riche chevelure séparée en deux masses, rigidement égale, par une raie qui va du milieu du front à la nuque. Il est d'une incontestable et splendide beauté, comme lignes et comme ton; mais je ne sais comment il se fait que, pour nos yeux français, la plupart des Anglais, quelque beaux qu'ils puissent être, ont toujours quelque chose de singulier qui tourne au comique; je ne sais quelle gaucherie type dans la physionomie ou dans l'habillement, qui ne s'efface pas, même après beaucoup d'années passées sur te continent.
Derrière ce beau couple, au galop trottaient, avec autant d'agilité que de disgrâce, deux laquais de pure race anglaise. Tout cela passa près de nous comme la foudre, sans que la belle Medora daignât tourner la tête de notre côté, bien queBuffalo, perché sur le siège et aboyant de tous ses poumons, rendît notre véhicule assez reconnaissable.
Deux heures plus tard, nous étions tous à table dans la triste et immense salle du palais ***. Lord B*** buvait de l'eau; lady Harriet m'accablait de tendres reproches sur ma fuite à Frascati; le cousin mangeait et buvait comme quatre; Medora, richement parée, et belle comme elle sait que je ne l'aime pas, m'avait à peine honoré d'un froid bonjour et parlait anglais à sir Richard B*** avec autant d'affectation que de volubilité. Je n'entends pas l'anglais et je n'en aime pas la musique. Medora s'en est maintes fois aperçue; je vis donc que j'étais au plus bas dans son estime, et cela me mit fort à l'aise.
Après le dessert, les deux Anglais restèrent à table, et je suivis les femmes au salon. Nous y trouvâmes Brumières et plusieurs Anglais des deux sexes, avec lesquels Medora se remit à blaiser et à siffler de plus belle dans la langue de ses pères.
—Eh bien! me dit Brumières, vous avez vu le cousin? Voilà unBoningtonqui nous fait bien du tort!
—Parlez pour vous; moi qui ne suis pas sur les rangs, je m'arrange très-bien de la présence du cousin.
—Ah! vous persistez à soupirer pour la petite Frascatane? Je crois, à présent, que j'aurais mieux fait de penser comme vous. Celle-là doit être moins cruelle et moins capricieuse.
Comme nous plaisantions depuis quelques instants sur ce ton, Brumières me menaçant de venir à Frascati me taquiner, et moi affectant la plus superbe indifférence pour toutes les beautés de l'Angleterre et de l'Italie, le nom de Daniella, prononcé par lui un peu trop haut, parvint jusqu'à l'oreille de miss Medora, et je la vis tressaillir comme si elle avait été piquée d'une guêpe. Une minute ne s'était pas écoulée, qu'elle était auprès de nous, dans notre coin, daignant se montrer fort aimable, à seule fin de ramener adroitement la conversation sur le compte de la pauvrestiratrice. J'éludais de mon mieux ses questions sur l'emploi de mou temps et de mes pensées dans la solitude de Frascati; mais le perfide Brumières, toujours soigneux de me rendre haïssable, eut l'art de seconder la belle Anglaise, si bien que la question me fut carrément posée par elle:
—Avez-vous revu ma femme de chambre, à Frascati? Il y avait, dans l'accent dont cela fut dit, tant d'aigreur et de dédain, que j'en sentis la morsure et répondis avec un empressement qui devança celui de Brumières:
—Oui, je l'ai revue plusieurs fois, et ce matin encore.
—Pourquoi dites-vous cela d'un ton de triomphe? répliqua-t-elle avec un regard d'insolence foudroyant. Nous savions bien pourquoi vous aviez choisi Frascali pour votre séjour. Mais il n'y a pas tant de quoi vous vanter! Vous succédez à Tartaglia et à beaucoup d'autres du même genre.
Je répondis, avec aigreur, que, si cela était, je trouvais étrange de l'apprendre de la bouche pudique d'une jeune Anglaise; et la querelle fût devenue encore plus amère sans l'arrivée du cousin Richard, qui, s'approchant de nous, changea forcément le cours de nos paroles. Medora trouva pourtant moyen d'essayer, à mots couverts, de me mortifier encore; mais j'avais repris assez d'empire sur moi-même pour faire semblant de ne plus comprendre.
Je passai la journée du lendemain à visiter les églises et à regarder l'aspect de la population. Toutes mes impressions se trouvèrent résumées, le jour suivant, à la grande cérémonie du dimanche de Pâques. Je vous parlerai de ce que j'ai vu et de ce que j'ai pensé de tout cela. Maintenant, je ne veux pas, je ne peux pas interrompre mon récit.
—Écoutez, me dit lord B*** en revenant à pied de Saint-Pierre par le pont Saint-Ange, j'ai entendu, avant-hier au soir, des mots aigres échangés, à propos de la petite Daniella, entre ma nièce et vous. Je vois que vous avez furieusement blessé l'amour-propre de cette reine de beauté en ayant des yeux pour la gentillesse de sa suivante: c'était votre droit; mais, cependant, prenez garde aux conséquences d'une amourette, dans un pays où les étrangers sont regardés comme une proie, et où, d'ailleurs, tout est sujet de spéculation. Cette jeune fille est bonne et charmante; je la crois honnête, mais non pas désintéressée; sincère, mais non pas chaste… Je crois qu'elle a eu beaucoup d'amants, bien que je n'aie pas la certitude du fait; mais, enfin, telle que je la juge, je ne voudrais pas qu'elle vous en imposât par ces mensonges que la plupart de ses pareilles soutiennent avec une grande audace.
—Voyons, milord, répondis-je; hasardant moi-même un mensonge pour m'emparer de la vérité: elle a été votre maîtresse, je le sais.
—Vous vous trompez, répondit-il avec calme; je n'ai jamais eu cette pensée. Une maîtresse dans la maison de ma femme? Jamais! Fi donc!
—Alors… pour avoir l'opinion qu'elle est de moeurs faciles il faut que vous ayez des preuves…
—Je vous l'ai dit, je n'en ai pas; mais sa figure est si provoquante, elle a si bien l'air d'une fieffée coquette de village ou d'antichambre, que, si j'eusse été tenté d'elle, je ne l'aurais jamais prise au sérieux. Nous autres, qui avons beaucoup de domestiques et qui changeons souvent de résidence, nous ne pouvons ni ne voulons surveiller des moeurs dont nous n'endossons pas la responsabilité. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.
—Absolument tout?
—Sur l'honneur!
Il était six heures: lady Harriet voulait me garder à dîner pour que je pusse voir ensuite l'illumination de Saint-Pierre. J'avais bien autre chose en tête que des lampions. Je prétendis avoir donné ma parole de dîner avec Brumières, lequel me démentit avec étourderie ou avec malice. Dans les deux cas, je lui en sus mauvais gré et lui témoignai de l'humeur.
—Vous êtes un drôle de corps, me dit-il en aparté, comme je lui reprochais sa désobligeance; vous êtes méfiant comme un Italien et mystérieux comme l'amant d'une princesse. Tout cela pour cette petite fille de Frascati! Vous pouviez bien me dire que vous vouliez retourner passer la nuit auprès d'elle, et je vous aurais aidé à vous esquiver. Que diable! je comprends qu'il y aurait mauvais goût de votre part à laisser pressentir à nos Anglaises une aventure si naturelle; mais, avec moi, pourquoi vous cacher comme s'il s'agissait d'une madone?
J'étais blessé, et il me fallait paraître indifférent. Mon rôle était de nier mes relations avec la Daniella, et pourtant j'avais envie de chercher querelle à Brumières pour la façon dont il me parlait d'elle. De quel droit outrageait-il la femme objet de mes désirs? Quelle que fût cette femme, je sentais le besoin et comme le devoir de la défendre; mais céder à ce besoin, c'était avouer des droits que je n'avais pas encore.
Ma colère tomba sur Tartaglia, qui me poursuivait dans ma chambre avec sa rengaine accoutumée sur l'amour de Medora pour moi, et sur l'indignité relative de la petite Frascatane,cette fille de rien, qui n'était pas digne d'unmossioucomme moi. A mon impatience se mêlait je ne sais quelle sourde fureur devant l'idée humiliante que ce drôle, objet des premières pensées de la Daniella, avait dû abuser de son innocence. Je sentis que je perdais la tête et qu'il s'apercevait de ma ridicule jalousie.
—Allons, allons,mossiou, me dit-il en prenant vivement la porte, dont il mit le battant entre lui et moi fort à propos, vous pouvez bien vous passer la fantaisie de cette petite fille, il n'y a pas de mal; mais il ne faut pas que cela vous empêche de viser plus haut. Vous pensez bien que ce que je vous en dis, ce n'est pas par jalousie, moi! Je ne prétends plus rien sur la Daniella; il y a longtemps que…
Il s'enfuit en achevant sa phrase, que le bruit de la porte, refermée en même temps par lui, m'empêcha d'entendre.
Je restai en proie à une agitation que je sentais déraisonnable, et que je ne pouvais cependant pas vaincre.
—Mon Dieu, mon Dieu, me disais-je, suis-je donc amoureux à ce point-là? Amoureux de qui? D'une courtisane de bas étage, peut-être! Peut-être ont-ils tous raison de se moquer de moi! Depuis quand donc un garçon de mon âge doit-il rougir de sentir ses sens émus par une fille qui a appartenu à cent autres? Et pourquoi ne pas avouer ingénument que je la désire quand même? Je sais bien qu'il faut savoir gouverner la brutalité de pareilles convoitises, et, en homme du monde, remettre au lendemain des plaisirs dont on ne peut pas seulement évoquer la pensée devant des femmes honnêtes. Mais pourquoi diable cette Medora, qui s'est si follement jetée dans mes bras, ose-t-elle me parler de mes sens, puisque c'est m'en parler que de nommer cette Daniella?
Et, en songeant ainsi, j'avais quitté le palais, je traversais la foule bruyante rassemblée autour desfrittoriepavoisées, et j'étais devant Saint-Jean-de-Latran, sans avoir songé à me précautionner d'un moyen de transport pour Frascati, mais résolu à m'y rendre le soir même, dussé-je faire la route à pied.
J'arrivai à la porte Saint-Jean, me souvenant qu'il y avait par là, hors les murs, des cabarets où j'avais vu des chevaux de louage; mais, quand je parlai de me faire conduire à Frascati à huit heures du soir, un cri de surprise et presque d'ironie indignée s'éleva autour de moi.
—Oui, oui, lamalariaet les brigands! répondis-je en toute hâte, je sais tout cela! mais il y a aussi de l'argent à gagner. Combien me demandez-vous pour me conduire?
—Ah! Excellence, à l'heure qu'il est, vous n'auriez pas un cheval et un homme pour quatre écus romains.
—Mais pour cinq?
—Pour cinq, un jour de la semaine, peut-être; mais, aujourd'hui, la fête de Pâques; Non, non, pas pour six!
J'allais en offrir sept, quelque chose comme quarante francs. Pour un gueux comme moi, c'est vous dire combien la fantaisie de tenir parole à ma conquête me gouvernait en ce moment-là. Lord B*** offrant cinq cents livres sterling n'aurait pas été plus prodigue.
Heureusement pour mon humble bourse, je sentis une main toucher furtivement mon coude, et, me retournant, je vis Tartaglia.
—Que faites-vous ici, Excellence? me dit-il en italien. Les chevaux que vous avez demandés sont là. C'est milord qui vous les envoie, et j'ai ordre de vous accompagner.
—Excellent lord B***! pensais-je en suivant Tartaglia jusqu'aux chevaux, qui étaient effectivement à dix pas de là, tenus par un mendiant; il me blâme, et pourtant il se prête à mon indomptable caprice!
M'élancer sur le magnifique cheval anglais qui piaffait, impatient de dévorer l'espace, fut pour moi l'affaire d'un instant. Je ne me demandai même pas s'il ne me casserait pas le cou; car je suis le plus ignorant des écuyers, et il y a bien quatre ans que je n'ai enfourché une monture quelconque; mais j'ai monté sans selle et sans bride tant de poulains farouches dans les prairies où j'ai passé mon enfance, que j'ai l'instinct nécessaire pour rester solide sans faire de maladresse qui exaspère l'animal le plus irritable et le plus chatouilleux. Les choses se passèrent donc très-bien, et, quand j'eus fait une lieue au grand trot pour satisfaire la première ardeur de mon cheval, je sentis que j'en étais maître et que je pourrais, à mon gré, ralentir son allure.
Je me retournai alors vers Tartaglia, qui montait aussi une magnifique bête, et qui, cavalier à ma manière, se tenait victorieusement en selle, malgré ses jambes courtes et l'énorme manteau dont il s'était affublé.
—Ah ça! lui dis-je, tu as été assez loin. Il n'est pas nécessaire que tu t'exposes, pour moi, à la fièvre et aux bandits. Retourne au palais, et dis à lord B*** que je n'ai pas besoin de toi. Demain, je lui ramènerai son cheval.
—Non pas, non pas,mossiou! je ne vous quitterai pas. Je ne crains pas la fièvre avec ce bon manteau, et, quant aux bandits, que voulez-vous qu'ils fassent à un pauvre homme qui n'a pas dix baïoques dans sa poche?
—Mais ce bon manteau pourrait les tenter, d'autant plus! que tu l'étales avec une majesté…
—Croyez-moi, Excellence, avec des chevaux qui courent comme ceux-ci, on ne craint guère les voleurs. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas être fier, et de jouer des talons si nous faisons quelque mauvaise rencontre.
—Daniella, je te le promets! m'écriai-je intérieurement. Puis je ne pus résister au désir de savoir comment les choses s'étaient passées au palais***, pour que lord B*** eût, deviné que je m'échappais encore une fois, et, malgré ma répugnance à causer avec Tartaglia, je l'interrogeai; mais il éluda mes questions.
—Non, non,mossiou, répondit-il, pas à présent. Je vous dirai tout ce que vous voudrez, quand nous verrons les premières maisons de Frascati; mais, croyez-moi, c'est moi que je vous dis qu'il ne fait pas bon aller au pas et causer dans la campagne de Rome quand le jour est fini. Marchons, et, si vous voyez du monde sur le chemin, ne vous gênez pas pour prendre un joli petit galop.
J'insistai pour le renvoyer:
—C'est impossible, reprit-il, ne parlez pas de cela. Milord me mettrait à la porte si je lui manquais de parole.
Nous reprîmes donc le trot. La journée avait été magnifique et le ciel était clair. Nous avions dépasséTor-di-Mezza-Via, grande tour isolée au milieu des champs, qui marque la moitié du chemin entre Rome et Frascati, lorsque Tartaglia, qui avait jusque-là trotté respectueusement derrière moi, me dépassa au galop, en me criant de ne pas le suivre de trop près, mais de maintenir mon allure.
Ceci me donna à penser qu'il avait accointance avec quelques rôdeurs de nuit, et qu'il avait été averti de leur présence par un signe insaisissable à ma vue ou à mon oreille. Je ne doutai plus du fait lorsque, l'ayant rejoint au trot, je le vis remonter précipitamment sur son cheval et prendre congé d'un groupe d'hommes, parmi lesquels j'en remarquai un de haute taille, qu'il ne me sembla pas voir pour la première fois, et qui parut éviter mes regards en se tournant vers le fossé de la route. Les autres avaient l'air misérable de tous les gens du pays.
—Coquin! dis-je à Tartaglia, quand nous les eûmes dépassés, tu as tes raisons, je crois, pour ne pas craindre les bandits.
—Mossiou! mossiou!fit-il en mettant le doigt sur ses lèvres, ne parlez pas de ce que vous ne savez pas! Il y a de mauvaises gens dans la campagne de Rome; mais il y en a aussi d'honnêtes, et il est bon d'avoir un ami comme moi, qui sait comment il faut parler aux uns et aux autres.
—Puis-je te demander, au moins, si ceux dont tu prétends me préserver en ce moment sont de mauvais ou d'honnêtes bandits?
—Vous demandez ce qu'il ne vous servirait à rien de savoir, et je ne prétends rien, puisque je ne vous demande rien ni pour eux ni pour moi. Marchons, marchons, je vous prie: je ne crains que les surprises.
Nous arrivâmes sans encombre au pied de la montagne. Je voulus mettre mon cheval au pas pour le ménager. Tartaglia s'y opposa énergiquement.
—Eh!mossiou, vous n'y songez pas! La nuit est tout à fait tombée, et c'est ici le plus mauvais endroit, à cause de la montée. Tenez, voilà une fontaine où bien des gens sont restés pour avoir voulu y faire boire leurs chevaux; et, là, tout le long de ce petit mur, est-ce que vous n'avez pas remarqué, dans le jour, les têtes de mort et les ossements en croix, qui parlent assez clairement?
Enfin nous arrivâmes à la porte de la ville, et Tartaglia consentit à me parler de lord B***.
—Voyons,mossiou, dit-il, ne vous fâchez pas! Lord B*** ne sait probablement pas que vous êtes à Frascati. Il s'imagine que vous courez la ville de Rome pour voir les illuminations. Et tenez, nous voici sur une hauteur d'où vous pouvez juger de la beauté du spectacle que vous avez perdu. Retournez-vous, et arrêtez-vous un moment.
Je m'arrêtai. Le spectacle était splendide. Rome brillait dans la nuit comme une pléiade d'étoiles. Dix heures sonnaient à la cathédrale de Frascati.
—Attention! s'écria Tartaglia enthousiasmé: regardez bien le dôme de Saint-Pierre; lechangementva se faire! Ah! l'horloge de Frascati avance d'une minute… de deux… Attendez! voilà! Est-ce beau?
En effet, toutes les lumières qui, à cette distance de treize milles, éclataient de blancheur, changèrent subitement de ton et devinrent d'un rouge étincelant. L'énorme fanal placé au sommet du dôme rayonnait dans une brume couleur d'incendie. Les Romains sont très-friands de ce coup d'oeil. Cinq cents ouvriers sont employés, ce jour-là, à le leur procurer; et, quand lechangementn'est pas général et instantané sur tous les points de l'immense édifice, basilique, dôme, colonnades et fontaines, la population siffle à outrance les machinistes. Aussi ces derniers y mettent-ils tout leur amour-propre, et Tartaglia s'écria philosophiquement:
—A l'heure qu'il est, cinq ou six de ces pauvres diables dégringolent de là-haut pour s'être pressés comme il convenait, car lechangementme paraît très-bien réussi, et le public doit être content. Bah! il n'y a point de beauchangementsans cela! Le dôme est si dangereux!
—A présent, j'ai assez vu les lampions. Dis-moi comment il se fait que je sois ici sur le cheval de lord B***, sans que lord B*** me l'ait envoyé?
—C'est que vous n'êtes point sur le cheval de lord B***, mais bien sur celui de la Medora. Quant à moi, j'ai choisi le mien parmi ceux des domestiques. J'ai pris celui dont je savais l'allure douce et les jambes sûres.
Pendant quelques instants, Tartaglia me laissa croire que Medora l'avait envoyé courir après moi avec ces chevaux. Enfin, quand j'eus mis pied à terre, il m'avoua la vérité:
—C'est moi que j'ai pris sur moi, dit-il, de seller ces chevaux et de leur mettre, aller et retour, une petite douzaine de lieues dans les jarrets. Bah! de si bonnes jambes! ajouta, en riant, l'effronté bohémien. Miss Medora trouvera peut-être que sonOtelloa un peu moins d'ardeur que de coutume; elle fera un peu moins de folies, voilà tout! D'ailleurs, il pleuvra, le temps se brouille; miss ne sortira pas, etOtellose reposera. Allons,mossiou, ne soyez pas fâché. J'ai tout fait pour le mieux: quand j'ai vu qu'au lieu de vous calmer, je vous rendais plus volontaire, et que vous preniez votre porte-manteau pour sortir du palais sans rien dire à personne, je me suis dit, moi: «Ce pauvre garçon ne va pas trouver de voiture, ou, s'il en trouve une, ce sera pire que d'aller à pied; il sera arrêté sur le chemin; il est fou, il voudra se défendre; on me le tuera.»
—Mais quel diable d'intérêt prends-tu à moi? lui criai-je en lui jetant vingt francs qu'il refusa obstinément.
—Je prends intérêt au futur mari de la Medora, répondit-il, au futur héritier de lady B***; car, voyez-vous,c'est moi que je vous le dis, vous serez ce mari et cet héritier. Pour le moment, vous êtes coiffé de cette brunette de Frascati; mais, avant huit jours, vous en serez las, et vous reviendrez à Rome. La signorina n'aime pas son cousin Richard. Elle l'aime d'autant moins qu'elle fait son possible pour l'aimer; mais il est sot, et elle s'en aperçoit bien. Bonsoir, Excellence; gardez votre argent; vous êtes généreux, je le sais: c'est pour cela que j'attends, pour accepter, que vous soyez riche. En faisant votre fortune, je fais la mienne.
En parlant ainsi, il sauta à cheval et prit Otello par la bride. Je voulais qu'il entrât dans la ville pour laisser reposer ces deux braves bêtes.
—Non, non, dit-il, les domestiques courent les rues de Rome, cette nuit; ils m'ont confié le soin des écuries; mais, au point du jour, ils y donneront un coup d'oeil, et il faut que ces deux bêtes-ci soient séchées et pansées, pour qu'ils ne se doutent de rien.
Il partit au galop, et je me mis à gravir la via Piccolomini, on peu honteux de penser que le cheval favori de Medora m'avait porté, à ce rendez-vous, cause indubitable de son éternel mépris. Je voyais aussi se réaliser la prédiction de Brumières relativement à Tartaglia: «En quelque lieu et à quelque heure que ce soit, vous le verrez apparaître au moment où ses services vous seront indispensables, et il saura être l'homme nécessaire dans vos plaisirs ou dans vos dangers.»
Pendant que je faisais ces réflexions, la grille ne s'ouvrait pas; et la cloche placée en dehors de la maison faisait un tel bruit, que je n'osais la secouer trop fort.
—Elleest là, sans doute, me disais-je. C'est elle qui va m'ouvrir furtivement la porte.
9 avril.
Comme j'étais là, attendant avec le plus de patience possible, il m'arriva une aventure énigmatique dont je n'ai pas encore, dont je n'aurai peut-être jamais le mot. Un moine sortait de la via Piccolomini, c'est-à-dire de l'extrémité de la ville, et semblait se diriger vers la via Falconieri, un de ces petits chemins enfoncés qui circulent entre les parcs et qui portent le nom de celui auquel ils aboutissent. Cet homme passa si près de moi, que je pensai qu'il ne me voyait pas et que je fis un mouvement pour n'en être pas heurté; mais il me voyait, et, en m'effleurant, il me mit rapidement dans la main un objet qui me parut être une petite plaque de métal carré; puis aussitôt, sans attendre la moindre question, il s'enfonça dans le chemin creux et disparut. Ce n'était pas le capucin oncle de la Daniella; c'était un grand moine noir et blanc, qui me rappela celui que j'avais rencontré dans les ruines du théâtre de Tusculum, et qui m'avait semblé vouloir éviter mes regards. Pourtant celui-ci me parut beaucoup plus mince.
Je m'assurai que l'objet mystérieux était une tablette de fer battu de la grandeur d'une carte de visite et percée de plusieurs trous incompréhensibles au toucher. Je me demandai si c'était quelque symbole de dévotion distribué aux passants, ou un avis quelconque donné par Daniella. Mais comment et pourquoi ce moine serait-il intervenu dans une histoire d'amour?
Averti pourtant comme je l'avais été par Brumières et par lord B*** que, dans ce pays-ci, il faut s'attendre aux choses les plus surprenantes, je crus devoir ne pas m'obstiner à secouer la cloche de Piccolomini, et je m'enfonçai, à mon tour, dans la via Falconieri, sans dessein d'y suivre les traces du moine, mais de manière à dérouter les espions, si espions il y avait, en me perdant dans l'obscurité.
Quand j'eus atteint un endroit complètement ombragé par les grands arbres des deux parcs limitrophes, je me hasardai à frotter une allumette comme pour allumer mon cigare, mais, en effet, pour constater que j'étais bien seul, et pour regarder le talisman du moine. Ce ne peut être qu'un talisman, en effet, mais à quelle religion il peut appartenir, voilà ce qu'il m'est impossible de présumer. Les jours percés dans le métal n'ont aucune signification que je sois capable de traduire. Après les avoir bien examinés, je mis, à tout événement, l'amulette dans ma poche, et, poursuivant mon chemin, je pénétrai dans l'enclos de Piccolomini par un des talus qui bordent le plant d'oliviers, au delà de la petite porte qui fait face à la grille de la villa Falconieri. La nuit était chaude et sombre, et de Frascati partaient mille bruits joyeux qui étaient une nouveauté pour mon oreille. Pendant le carême, et pendant la semaine sainte surtout, sauf la voix des cloches et des horloges, c'est un silence de mort. Quiconque ferait entendre le son d'un instrument ou d'une chanson indiquant la pensée de boire ou de danser, risquerait decadere in pena, c'est-à-dire de subir l'amende ou la prison. Aussi, dès le jour de Pâques, tout ressuscite, tout chante, tout crie, tout danse dans les États du pape. Les cabarets sont rouverts, les lumières brillent, tout hangar devient salle de bal, et on s'étonne de voir ce pauvre peuple condamné, de par le sbire et le geôlier, à une austérité toujours abrutissante quand elle n'est pas volontaire, reprendre, avec tant d'énergie et de naïveté, sa gaieté d'oiseau, ses gambades et ses cris d'enfant en récréation.
Quand je fus dans le palais, je reconnus que j'aurais eu beau sonner. Il était complètement désert, et je sentis quelque dépit de voir que ma résolution désespérée d'arriver là à l'heure dite n'aboutissait qu'à une déception. J'attendis en vain un quart d'heure; puis, l'impatience et l'humeur me gagnant, je pris le parti de ressortir pour aller voir la physionomie de Frascati en fête, et probablement la Daniella en danse, oubliant le rendez-vous qu'elle m'avait donné; mais je fis en vain le tour de la ville et du faubourg, jetant un regard furtif sur toutes les guinguettes; je n'aperçus que la Mariuccia, qui prenait grand plaisir à voir sauter les jeunes filles, et qui ne fit pas la moindre attention à moi.
Je rentrai, en proie à une véritable colère, une mauvaise et honteuse colère, en vérité, et je trouvai la Daniella, dans ma chambre, à genoux contre un fauteuil et disant sa prière, qu'elle n'interrompit nullement en me voyant entrer; ce qui me donna le temps de me repentir, de me calmer, et enfin de m'émerveiller du sang-froid héroïque avec lequel cette étrange fille, murmurant un reste de patenôtres et se signant dévotement, alla retirer la clef de ma porte et pousser le verrou.
Alors seulement elle me regarda, et pâlit tout à coup.
—Qu'est-ce que vous avez? me dit-elle. Vous m'examinez d'un air moqueur et froid!
—Et vous qui ne me regardez pas du tout depuis cinq minutes que je suis là, vous que j'attends et que je cherche depuis une grande heure…
—Ah! c'est là ce qui vous a fâché? Vous croyez donc que c'est une chose bien facile pour moi de me trouver ici à l'heure qu'il est, quand mon frère est à Frascati et quand tout Fracasti est debout? Allons, sachez comment j'ai pu arranger les choses sans que ma tante se doutât de rien; car il ne faut pas vous imaginer qu'elle m'approuverait de venir vous trouver sans avoir exigé de vous une promesse de fidélité. Je suis censée passer cette nuit à la villa Taverna-Borghèse, à un quart de lieue d'ici, dans les jardins. Je me suis engagée à y travailler pendant un mois, et, sous prétexte que la course est longue quand il pleut, j'ai demandé à la femme de charge Olivia de me loger pour tout ce temps. C'est une affaire arrangée. Cette femme-là est de mes amies; elle m'a donné une chambre placée de manière à ce que je puisse sortir et rentrer sans que les autres gardiens du palais Taverna s'en aperçoivent. Ainsi, je suis partie, ce soir, avec elle, en présence de mon frère et de ma tante, et j'ai attendu le moment de pouvoir me glisser de la villa Taverna dans la villa Falconieri, et de la villa Falconieri jusqu'ici, tout cela par les petits sentiers que je connais, et me voilà.
Ce dernier motme voilà, fut dit avec un charme inexprimable. Il y avait, dans la belle voix et dans le beau regard de cette fille, je ne sais quelle candeur angélique dont j'aurais dû être frappé, mais dont je subis l'entraînement sans réflexion. Je la pris dans mes bras, et tout aussitôt je m'arrêtai, étonné et inquiet: mes lèvres avaient senti de grosses larmes sur ses joues.
—Qu'est-ce donc,Daniella mia?lui dis-je. Est-ce à regret que tu te livres à mon amour?
—Tais-toi, dit-elle; ne mens pas! Tu n'as pas d'amour pour moi!
Ce reproche m'irrita.
—Eh! mon Dieu! allons-nous recommencer à dire des subtilités et à faire des conditions?…
—Des conditions!… M'avez-vous promis seulement deux jours d'attachement? Et pourtant, je suis là!
—Tu es là tout en larmes… C'est comme si tu n'y étais pas; car je te jure que je ne veux rien devoir à une résolution que tu regrettes. Si je te déplais, ou si tu te repens de ta confiance, va-t'en donc!
—Non, je suis venue et je reste; car je vous aime, moi! C'est la seule chose dont je sois sûre. Et, là-dessus, elle cacha sa figure dans ses mains, et pleura avec tant d'effusion, que mes premiers transports firent place à de secrètes angoisses.
—Voyons, Daniella, repris-je, si vous êtes une fille sérieuse et passionnée, quittons-nous; car je suis un homme d'honneur, et je ne peux ni rester dans votre pays ni vous emmener dans le mien; et, si vous êtes encore pure, comme vous avez voulu me le faire entendre, sortez, sortez! Je ne veux pas vous séduire et me créer un devoir au-dessus de mes forces. Je suis pauvre et ne peux vivre honorablement que dans une situation indépendante, je vous l'ai dit. Adieu donc. Allons, partez, pendant que j'ai encore le courage de le vouloir.
—Vous vous feriez donc un grand crime de séduire une fille dont vous seriez le premier amant!
—Oui, si elle avait, comme vos larmes me le font croire, la conscience de son sacrifice. Or, je ne veux pas accepter ce sacrifice, n'en pouvant offrir aucun en échange.
—Vous dites cela bien sérieusement?
—Je vous le dis sur mon honneur.
—Rien en échange! répéta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Pas un jour, pas une heure de fidélité, peut-être!
Elle ouvrit la porte et sortit lentement, comme pour me donner le temps de la rappeler; mais j'eus la force de n'en rien faire, car je m'étais senti, et je me sentais encore si étrangement ému, que je me voyais perdu, dominé à jamais, si j'acceptais le plaisir d'une nuit à titre d'immolation de toute une vie de chasteté.
Quelques instants de silence me firent croire qu'elle était partie, en effet. J'avais les nerfs si excités, la tête si malade, que je sentis des larmes de dépit ou de regret couler aussi sur mon visage. J'en fus indigné contre moi-même; je me trouvais absurde et stupide. Je pris mon chapeau et j'allais sortir.
—Où allez-vous? me dit-elle impétueusement en me barrant le passage dans le grenier qui précède ma chambre.
—Je vas courir les guinguettes de Fracasti, et, comme, tout à l'heure, j'ai vu là beaucoup de jolies figures très-agaçantes, j'espère rencontrer facilement une conquête à qui je ne ferai pas verser de pleurs.
—Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous voulez? Une nuit d'amour sans lendemain?
—Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans regrets, à coup sûr, voilà tout ce que je veux!
—Allez! dit-elle, je ne vous retiens pas!
Et elle s'assit sur la première marche de l'escalier, lequel est si étroit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la repousser de propos délibéré et l'obliger à me faire place. Elle ne pleurait plus, elle avait la voix sèche et l'attitude dédaigneuse.
—Daniella, lui dis-je en la relevant, à quel jeu puéril et douloureux perdons-nous des heures qui nous sont comptées et qui ne reviendront peut-être plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre l'amour que je peux vous donner et qu'il dépend de vous de rendre d'un poids si léger dans votre vie? Soyez sincère si vous êtes folle, et soyez forte si vous êtes sage. Partez ou restez; mais ne me faites pas souffrir et divaguer plus longtemps.
—Tu as raison, me cria-t-elle en me jetant ses bras autour du cou. Il vaut mieux être sincère. Eh bien, oui, je suis une folle, et mes sens me gouvernent!
—A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destinée. Donc, je ne suis pas ton premier amour?
—Non, non! je mentais! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis, comme tu peux, n'importe comment! Mais silence! Éteins cette bougie, j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentré aussi; fais semblant d'être endormi; ne bouge pas; si elle parle, ne réponds pas.
Quand le jour parut, je n'étais plus dans les bras de Daniella, j'étais à ses pieds. Ah! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'était plus de dépit, ce n'était plus de crispation nerveuse, c'étaient des larmes du fond de mon coeur, des larmes de reconnaissance et de repentir surtout. Chère et charmante jeune fille! Elle m'avait trompé; elle avait voulu être à moi à tout prix, méconnue, calomniée, avilie par ma méfiance, par ma passion égoïste et brutale. Et j'étais châtié comme j'avais craint de l'être: une fille pure avait assouvi ma soif de voluptés, et j'avais été le possesseur inepte et indigne d'un trésor d'amour et de candeur!
—Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai désirée comme on désire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-même du sentiment qui me poussait vers toi; je l'ai combattu, je l'ai souillé tant que j'ai pu dans ma pensée. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'éclat des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai été indigne de mon bonheur, de ton dévouement, de ton sacrifice, et me voilà à tes pieds, rougissant de moi, car tu méritais des hommages, des prières, de longues aspirations, et j'ai profané l'amour pur que je te devais avant de te posséder: mais, va, je réparerai mon crime; je t'aimerai aujourd'hui comme j'aurais dû t'aimer hier, et je serai ton adorateur, ton cavalier servant, ton esclave aussi longtemps que tu le voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que tu veux, éprouve-moi, punis-moi, venge ta fierté outragée; car je t'aime, oh! oui, je t'aime, à présent, mille fois plus que tu ne peux et ne dois m'aimer!
Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante rêverie, en contemplant cette créature si séduisante et si naïve, si coquette et si chaste, si impétueuse et si humble, assez fière pour avoir pleuré en se livrant, assez dévouée et assez passionnée pour s'être livrée quand même.
—Une vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui qu'elle aime et qui la méconnaît! Mais c'est le monde renversé, pensai-je; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive; c'est un rêve que je fais!
Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulagée et purifiée. Je me prosternais devant elle; je me donnais corps et âme. J'offrais mon coeur sans réserve et ma vie pour toujours. J'étais exalté, j'étais fou; et, à l'heure où je vous écris, je le suis encore. Bien que seul dans des ruines, depuis cinq ou six heures, j'éprouve toujours la même ivresse et je ne sais quelle joie intérieure, mêlée de repentir et d'attendrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de plus énergique et en même temps de plus doux, depuis que j'existe. O Daniella, Daniella! devrais-je dire que ceci est une folie? Devrais-je dire que j'ai existé avant aujourd'hui? Non, certes; car j'aime pour la première fois, et je sens que, dusse-je payer ce jour-là de ma vie, ou, ce qui est pire, des souffrances d'une longue vie, je remercierais Dieu avec enthousiasme de me l'avoir donné! Oh! vivre de toute la puissance de son être; se sentir inondé de voluptés, esprit et matière; ne plus compter pour rien ces misérables préoccupations, ces montagnes et ces abîmes desiet de _mais _qui se dressent et se creusent autour des plus vulgaires existences, pour les tourmenter bêtement de rêves sinistres et vains; se sentir fort, à soulever le monde sur son épaule, calme, à défier la chute des étoiles, ardent, à escalader le ciel, tendre comme une mère et faible comme une femme, ému comme une eau qui frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le seul être qui compte désormais pour quelque chose, agité de transports inconnus, apaisé par une langueur délicieuse… et tout cela à la fois! toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales et physiques se révélant avec une intensité, une clarté et une plénitude suprêmes!