LIV

Il fut décidé, le 8 de ce mois, que miss Medora épouserait M. de Brumières à lachasuble. Voici Ce qui s'élait passé pour amener cette résolution: autorisé à faire sa demande à lady Harriet pour un mariage en règle, Brumières s'était arrangé pour déplaire, et pour s'entendre dire devant Medora, jusque-là railleuse et comme prête à se dédire s'il était agréé, des choses assez blessantes, telles que: «J'espère que ma nièce réfléchira.—Je n'ai aucun autre droit sur elle que celui de l'intérêt que je lui porte; mais si elle m'accordait la moindre autorité, j'en userais pour la détourner de vous, qui n'avez pas les opinions et les sentiments du monde où elle est appelée à vivre.»

Il faut vous dire que Brumières, qui n'a aucune espèce d'opinions, s'était posé, ce jour-là, en hommetrès-avancéet même beaucoup trop avancé, en présence de lady B***, et que Medora, qui, en fait d'indifférence absolue sur toute matière politique, est absolument dans le même cas que son adorateur, avait trouvé neuf et divertissant d'être excessivement philosophe, en paroles, à son exemple.

La chose prévue arriva: lady Harriet fut scandalisée, et Medora se déclara victime persécutée. Jour et heure furent pris pour l'union clandestine. Seulement, elle jugea à propos de taire une légère modification au programme dont Daniella lui avait donné l'exemple Craignant que le curé de Frascati ne fût sur, ses gardes, elle décida qu'on se marierait à Rocca-di-Papa, où elle comptait passer les premiers jours de son mariage.

C'était donc un enlèvement en règle dont Brumières nous annonça le bonheur et la gloire, et même il eut la fantaisie de m'avoir pour un de ses témoins, faveur dont je le remerciai négativement, ne voulant rien faire qui pût être désagréable à lady B***.

C'est à Rocca-di-Papa précisément que nous reçûmes cette confidence en y rencontrant le futur. Il s'y était rendu pour examiner la localité. Nous avions été là, nous autres, pour nous promener, et moi surtout pour regarder des enfants, car ils viventen tasdans cette petite ville, et ils y sont à peu près. nus en cette saison. On y peut donc étudier leurs mouvements dans toute la liberté de la nature.

Je n'ai rien vu d'aussi étrange et d'aussi pittoresque, en fait de construction, que cette bourgade de Rocca-di-Papa. Je vous ai décrit la gorge sauvage meublée d'une sorte de forêt vierge qui occupe le fond du précipicedel buco. Nous avions laissé ce désert sur notre gauche et suivi le chemin plus large et plus doux qui, à travers les bois de châtaigniers, monte vers la ville. Daniella, en passant auprès destrois pierres, détourna la tête pour ne pas voir l'endroit du fourré où elle m'avait surpris avec Medora. Ce lien lui rappelait le seul chagrin que nous nous soyons causé l'un à l'autre.

Rocca-di-Papa est un cône volcanique couvert de maisons superposées jusqu'au faîte, qui se termine par un vieux fort ruiné. Les caves d'une zone d'habitations s'appuient sur les greniers de l'autre; les maisons se tombent continuellement sur le dos; le moindre vent fait pleuvoir des tuiles et craquer des supports. Les rues, peu à peu verticales, finissent par des escaliers qui finissent eux-mêmes par des blocs de lave supportant une ruine difficile à aborder, et flanquée d'un vieil arbre qui se penche sur la ville, comme une bannière à la pointe d'un clocher.

Tout cela est vieux, crevassé, déjeté et noir comme la lave dont est sorti ce réceptacle de misère et de malpropreté. Mais, vous savez, tout cela est superbe pour un peintre. Le soleil et l'ombre se heurtent vivement sur des angles de rochers qui percent de toutes parts à travers les maisons, sur des façades qui se penchent l'une contre l'autre, et tout à coup se tournent le dos pour obéir aux mouvements du sol âpre et tourmenté, qui les supporte, les presse et les sépare. Comme dans les faubourgs de Gênes, des arceaux rampants relient de temps en temps les deux côtés de la ruelle étroite, et ces ponts servent eux-mêmes de rues aux habitants du quartier supérieur.

Tout est donc précipice dans cette ville folle, refuge désespéré des temps de guerre, cherché dans le lieu le plus incommode et le plus impossible qui se puisse imaginer. Les confins de la steppe de Rome sont bordés, en plusieurs endroits, de ces petits cratères pointus, qui ont tous leur petit fort démantelé et leur petite ville en pain de sucre, s'écroulant et se relevant sans cesse, grâce à l'acharnement de l'habitude et à l'amour du clocher.

Cette obstination s'explique par le bon air et la belle vue. Mais cette vue est achetée au prix d'un vertige perpétuel, et cet air est vicié par l'excès de saleté des habitations. Femmes, enfants, vieillards, cochons et poules grouillent pêle-mêle sur le fumier. Cela fait des groupes bien pittoresques, et ces pauvres enfants, nus au vent et au soleil, sont souvent beaux comme des Amours. Mais cela serre le coeur quand même. Je crois d'ailleurs que je ne m'habituerais jamais à les voir courir sur ces abîmes. L'incurie des mères, qui laissent leurs petits, à peine âgés d'un an, marcher et rouler comme ils peuvent sur ces talus effrayants, est quelque chose d'inouï qui m'a semblé horrible. J'ai demandé s'il n'arrivait pas souvent des accidents.

—Oui, m'a-t-on répondu avec tranquillité, il se tue beaucoup d'enfants et même de grandes personnes. Que voulez-vous la ville est dangereuse!

J'entrai dans une des plus pauvres maisons pour me faire une idée de l'existence de ces êtres. Je fus surpris de la quantité de provisions et d'ustensiles entassés dans ce bouge infect, Jarres et tonneaux pleins de pois, de châtaignes, de grains et de fruits secs; solives garnies de mais, d'oignons, de fromages, de viande de porc salé; vases de terre, de bois et de faïence; linge dans le cuvier de lessive; lits énormes; images de dévotion, chapelets bénits, statuettes et reliquaires, tout était pêle-mêle, et si encombré, qu'autour de la cheminée, de la table et des lits, il y avait à peine moyen de poser les pieds et de passer les épaules sans fouler ou renverser quelque chose.

Cette abondance en désordre, couverte de crasse et de vermine, me donna à penser. Ces gens sont donc pourvus de tout ce qui est nécessaire à la vie; le sol est fertile, et ils possèdent dix fois plus d'aliments et de meubles que la plupart des journaliers de mon pays, dont les maisonnettes, propres et bien rangées, ne se remplissent jamais que de ce qui est strictement nécessaire au jour le jour. Chez nous, le pauvre n'a pas de provisions dans les mauvaises années; il travaille pour le pain du lendemain, il court après le fagot de la veillée, la femme lave et raccommode sans cesse les pauvres vêtements de la famille. Ici, il n'y a point de mauvaises années; on recueille et on entasse, jusque sur son oreiller, des denrées variées; on engraisse des animaux domestiques jusque sous son lit; on paye des journaliers pour cultiver la terre, et on ne raccommode pas les hardes; on ne travaille pas, on se laisse dévorer par la vermine; on se vautre au soleil et on tend la main aux passants: voilà l'existence des localités fertiles et saines. D'où vient?

Vous répondrez; moi, je reprends mon récit. Nous sortîmes de la ville, non sans peine, par une ruelle étroite, rapide et glissante d'eau de fumier, où passait une caravane de mulets chargés de genêts qui ne laissaient pas de place aux passants, et qui ne pouvaient s'arrêter à la descente. Nous avions hâte de fuir ce taudis navrant d'où, cependant, par la fenêtre de toute baraque immonde, l'oeil plonge sur des abîmes de verdure splendide, sur les brillants petits lacs, sur les ravins délicieux et sur les immenses horizons de montagnes d'opale. Nous marchâmes tout au plus dix minutes, et nous atteignîmes la sourcedel buco.

C'est une fontaine abondante qui s'épanche dans de grandes auges de pierre blanche, lavoir pittoresque dans les rochers, sur des cimes sauvages. Les eaux s'échappent en nombreux filets qui bouillonnent sur un sol de roche ondulée, et vont, à quelques pas de là, se réunir et s'engouffrer dans lebuco.

Nous étions sur les plateaux qui forment d'immenses terrasses entre les monts Albains et les monts Tusculans, non loin du prétendu camp d'Annibal. Sous nos pieds, dans la fêlure gigantesque du mur de roches que nous tâchions en vain de côtoyer, tombait la cascade et se dressaient les créneaux brisés de la petite tour où j'ai passé des heures si heureuses et si tristes. Il n'y a là de frayé qu'un sentier effroyable où je ne voulus pas laisser Daniella se hasarder. Je m'assurai que, d'en haut comme d'en bas, ma belle cascade fantastique et ma tour sont à peu près impossibles à voir sans se casser le cou. Les formes étranges de ces plateaux, rehaussés de cônes aigus ou tronqués, et les formidables brisures de leurs flancs escarpés attestent les convulsions violentes des âges volcaniques. Sur un de ces plateaux, où un vent frais soufflait avec impétuosité dans sa chevelure, Daniella ramassa pour vous des gentianes d'un bleu veiné de rose et de petites jacinthes sauvages qui sont des plantes adorables de forme et de couleurs, mais dont malheureusement vous n'aurez que les squelettes.

Daniella était triste en cueillant ces fleurs et en regardant l'âpre paysage qui nous environnait: des plaines incultes, des taillis impraticables, des ruisseaux sans cours, formant marécage jusque sur les cimes battues du vent; tout cela s'étendant, d'un côté jusqu'à Monte-Cavo (mons Albanus), de l'autre jusqu'au revers del'arxde Tusculum, qui vu de la hauteur, se trouvait beaucoup plus près que, de mon refuge dans le précipice, je ne l'avais imaginé.

—Allons-nous-en, me dit Daniella; mon corps et mon âme se refroidissent ici. Le bruit de cette cascade me fait mal. Tu n'as pas voulu me laisser apercevoir la tour maudite, et tu as bien fait: je sens que je ne la reverrai jamais sans remords.

—Et moi j'aime quand même cette cascade qui chantait pendant ton sommeil, et cette ruine où, après tant d'heures d'inquiétude et de chagrin mortel, je t'ai enfin pressée dans mes bras et endormie sur mon coeur.

—Tu ne te souviens donc plus que j'ai été injuste, violente, folle et cruelle? C'est là le seul crime de ma vie, mais il est grand et il me fait trembler de peur quand j'y pense. Tu sais bien ce que je disais dans nos premiers jours de Mondragone: Dieu, que j'ai offensé quand je me suis donnée à toi sans sa permission, me punira: et il m'a punie plus sévèrement que je ne l'avais prévu. Que j'aie été séparée de toi, maltraitée, insultée, battue, volée et tout cela avec de mortelles inquiétudes sur ton compte, je m'y attendais presque. La conscience de mon péché m'en donnait comme un avertissement; mais que, le premier jour où j'ai été réunie à toi, un jour que j'aurais dû passer en prières et à tes genoux pour adorer et remercier Dieu, j'aie été coupable envers toi, que je t'aie odieusement fait souffrir!… voilà un jour de l'enfer qui m'a été imposé, et quand je me souviens de mon délire, je me sens un vertige comme si le démon me serrait la gorge et me tenaillait le coeur en me criant: «Ce n'est pas la seule fois que je t'aurai en ma puissance; je reviendrai, et tu recommenceras!» O mon Dieu, mon Dieu! s'écria ma pauvre Daniella avec exaltation, faites que je ne recommence pas! faites-moi mourir plutôt que de me laisser vivre pour le malheur de ce que j'aime!

Je la consolai en lui jurant qu'elle pouvait retomber dans sa jalousie, sans danger désormais.

—C'est ma faute, lui dis-je si, tous deux, nous avons tant souffert. J'ai été surpris par la douleur, j'ai manqué de foi et de force. J'aurais dû trouver des paroles et des caresses pour te détromper et te rassurer, des formules sacrées pour chasser ton démon. J'étais fatigué et malade; et puis j'avais en moi-même, dans ce triste lieu, des pensées sinistres et lâches. J'avais boudé la providence comme un sot enfant boude sa mère. Je m'étais révolté contre les heures qui ne marchaient pas assez vite; j'avais été fou! Je méritais donc une punition et je l'ai subie. A présent je n'en crains plus d'autre, je n'en mériterai plus. Notre amour nous sanctifiera et chassera le mauvais esprit qui rôde autour des coeurs heureux. Nous ferons de notre passion une religion et une vertu. N'est-ce pas déjà fait? N'ai-je pas été bien inspiré de braver pour toi tous les reproches et de briser tous les obstacles, de refuser les dons de la richesse et de vouloir être tout pour toi, à moi tout seul? Tu vois bien que Dieu nous pardonne et nous bénit, puisque je suis sorti de tous mes dangers, et que tout ce que j'ai demandé au ciel se réalise: toi, un enfant, du travail et de la dignité!

Elle essuya ses larmes, et, gagnée par ma foi, elle remercia Dieu avec enthousiasme.

Non, je ne crois pas qu'elle redevienne le jouet de la violence de ses instincts. Je lui ai dit ce que je pense; je ne la crains pas, cette femme que j'adore. Je sens que je l'amènerai doucement à combattre l'impétuosité de ses premières impressions, et que je lui apprendrai à être heureuse.

Nous nous remettions en route pour Tusculum lorsque Brumières cria après nous et accourut pour nous accompagner, en nous faisant part de son triomphe.

Il venait de Rocca-di-Papa, où il avait trouvé des témoins et pris connaissance des circonstances nécessaires au succès de son entreprise. Quand il eut bien bavardé, il s'aperçut qu'il me mettait dans une situation délicate: il me fallait, ou abuser de sa confiance, ou tromper lord et lady B*** dans le cas où, ayant quelque soupçon, ils me questionneraient. Je résolus de ne pas les voir ce jour-là et de rentrer tard à Mondragone, pour le cas où milord viendrait m'y rendre visite dans l'après-midi.

—Puisque vous retournez par ce côté-ci de Tusculum, dit Brumières (et cela me paraît en effet le plus cour), je vais avec vous.

Il fut convenu qu'il nous laisserait chez Onofrio; mais, quand nous entrâmes chez le berger, la curiosité de voir le petit musée qu'il s'est fait dans son paillis le retint. Brumières est flâneur, comme le sont les caractères enjoués et communicatifs.

Nous étions là depuis un quart d'heure lorsque je m'entendis appeler du dehors. Je sortis, croyant reconnaître la voix de Felipone. C'était lui, en effet, armé de son fusil, suivi de deux chiens de chasse et portant quelques perdrix dans sa gibecière.

—Avec qui êtes-vous là-dedans? me demanda-t-il en me montrant la cabane.

—Avec ma femme et Brumières. Pourquoi n'entrez-vous pas?

—Je vais entrer. Je n'étais pas sûr que ce ne fût pas un étranger, et, vous savez, on est sot, on est timide!

—Vous, timide?

—Mais oui, avec les gens que je ne connais pas.

—Eh bien, vous connaissez Brumières, venez!

—Oh! certainement, je le connais: un bon enfant, un charmant garçon!

Je le regardai pour voir s'il n'y avait pas d'amertume dans cet éloge. La figure ronde et placide du fermier témoignait do la plus entière candeur.

Je pensai que la Vincenza avait, en femme supérieure qu'elle est dans l'art du mensonge, endormi les soupçons de son mari, et je retournai vers la cabane, croyant que Felipone me suivait; mais il me rappela.

—Attendez donc, me dit-il, j'ai quelque chose à vous dire. Appelez donc ma filleule, ça la regarde aussi.

J'appelai Daniella, qui fit quelques pas vers nous. En ce moment Onofrio était dehors aussi, occupé, à quelque distance, à penser un de ses chiens mordu par une vipère. Brumières était sur le seuil, regardant avec intérêt unefibulaétrusque d'une grande beauté.

Daniella regarda Felipone, répondit avec calme:

—J'y vais.

Et, m'appelant:

—Je ne peux pas marcher, s'écria-t-elle, une épine vient d'entrer dans mon soulier, et je n'ose faire un pas de crainte de l'enfoncer.

Je volai à son secours.

—Baisse-toi, me dit-elle tout bas, et fais semblant de chercher. Il n'y a pas d'épine à mon pied, mais il y a là, devant nous, mon parrain qui veut tuer M. Brumières.

—Tu rêves! Il est aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

—Non! je te jure. Je l'observe depuis un moment, il veut nous éloigner d'ici. Tu vas voir qu'il nous fera un comte pour nous renvoyer.

—Eh bien, que faire?

Ne pas le perdre du vue et nous placer toujours entre lui et son but. Reste là, toi, ne quitte pas ce pauvre garçon d'un pas. Mon parrain t'aime et ne tirera pas au risque de te blesser. Moi, je tâcherai de le distraire, si c'est une mauvaise pensée qui vient de le surprendre, ou de le confesser et de le convertir, si c'est un parti pris d'avance.

Je ne croyais nullement au danger que supposait Daniella; je suivis néanmoins son conseil Je m'approchai de Brumière, tandis qu'elle allait rejoindre Felipone, lequel, appuyé sur son long fusil, nous attendait d'un air calme, avec son éternel sourire aux deux coins d'une lèvre épaisse et vermeille.

—Voilà un bijou admirable, me dit Brumières, que je m'arrangeais pour masquer comme par hasard. Regardez comme cette petite tête de bélier est ciselée, et comme ces ornements de filigrane sont sobres et bien placés. Il est impossible que ce berger sache le prix d'une pareille chose, et il faut que vous m'aidiez à lui acheter ça, pas trop cher. Ce sera mon cadeau de noces pour demain, en attendant que je puisse faire mieux.

Je m'approchai avec lui d'Onofrio, non pour aider à tromper celui-ci, mais pour continuer à interposer ma personne entre Brumières et Felipone. Onofrio est d'une probité rigide, ce qui ne veut pas dire qu'il ait un désintéressement aveugle et qu'il soit facile de le tromper. Brumières, en brocanteur exercé, lui demanda négligemment si c'était là une véritable antique, feignit de croire que cela pouvait être une imitation en or de Naples, comme il s'en fait beaucoup, ajouta que ces imitations lui plaisaient d'ailleurs autant que les originaux, et que, copie ou non, il en offrait deux écus romains, voulant bien payer un brave homme instruit et hospitalier.

A cette proposition, la figure douce du berger prit une expression de mépris austère.

—Vous êtes un enfant, dit-il; rendez-moi ça. Ce n'est pas pour les gens qui ne s'y connaissent pas, c'est pour les artistes.

Brumières, un peu piqué, s'obstina à dire qu'il était à peu près impossible de distinguer une copie bien faite d'un original.

—Je ne suis pas orfèvre, répondit froidement Onofrio; je suis berger. Je ne fais pas de bijoux, j'en trouve. Je n'ai jamais été dans les boutiques de Naples; je retourne et fouille les pierres de Tusculum. Ce n'est pas à moi que vous persuaderez que j'ai acheté ou fabriqué cette agrafe.

—Un voyageur peut l'avoir achetée à Florence ou à Naples, et l'avoir perdue à Tusculum.

—Comme vous voudrez! dit le berger en reprenant le bijou avec un profond dédain.

Brumières l'avait blessé, non-seulement dans sa probité, mais encore dans son amour-propre d'antiquaire. Je regardai du côté de Felipone, qui marchait à quelque distance avec Daniella. Je me disais qu'en cas de mauvais dessein de la part du mari de Vincenza, ce ne serait probablement pas Onofrio qui porterait grand secours à l'imprudent Brumières.

Ce dernier, qui n'avait rien à offrir à sa fiancée, et qui trouvait là la seule occasion de lui faire un présent, s'obstina à marchander et offrit jusqu'à deux cents francs de la broche étrusque.

—Non, lui dit Onofrio; je ne la donnerais pas à M. Valreg pour ce prix-là; pour vous, ce sera cinq cents francs.

—Merci de la préférence! s'écria Brumières. Vous m'en voulez donc?

—Vous avez voulu me tromper, je vous rançonne.

—Allez au diable!

—Prenez garde d'y aller avant moi,signore!

L'accent de cette réponse fut si marqué, relativement au flegme ordinaire d'Onofrio, que je commençai à croire Brumières en danger.

—Allons-nous-en, lui dis-je à voix basse; il ne fait peut-être pas bon pour vous ici. Il me regarda avec étonnement, et je lui fis part de mes doutes.

Il n'en tint pas grand compte.

—Je sais par Vincenza, dit-il, que son mari, pour la première fois de sa vie, commence à la soupçonner; mais c'est lord B*** qu'il accuse de vouloir la séduire, parce que le brave Anglais, reconnaissant des soins donnés par elle à lady Harriet lui a fait de trop riches présents. Voilà, ce que c'est que d'être opulent et généreux. Moi qui, pour vingt-quatre heures encore, suis gueux comme un peintre, je ne cours pas le risque d'être accusé d'acheter le coeur des femmes à prix d'or. Mais voyons, nous perdons le temps; voulez-vous me rendre un service? Marchandez et achetez pour moi ce bijou. Il me le faut à tout prix.

—Onofrio ne le livrera pas sans argent comptant, même à moi son ami, car il voit bien que ce n'est pas moi qui achète, et je présume que, pas plus que moi, vous n'avez deux ou trois cents francs sur vous?

—Certes; non, mais je courrai à Frascati chercher l'argent.

—C'est inutile, venez jusqu'à Mondragone et prions Onofrio de nous suivre; je le payerai.

Onofrio me céda la broche pour trois cents francs, mais il refusa de venir se faire payer à Mondragone. Il ne pouvait pas s'absenter. Les autres paillis étaient trop éloignés, aucun berger ne pouvait venir surveiller ses bêtes et sa demeure. Quand il s'absentait, il prenait ses arrangements dès la veille. Il nous offrait d'apporter le bijou le lendemain soir. C'était trop tard pour Brumières. J'imaginai de prier Felipone, qui s'était rapproché de nous, de garder le paillis jusqu'au retour du berger. C'était l'affaire d'une heure au plus. De cette manière je séparais les deux rivaux, et j'emmenais Brumières.

Felipone répondit courtoisement qu'en toute autre circonstance il se ferait un plaisir d'obliger M. Brumières, mais il était forcé de rentrer de suite à Mondragone.

—Daniella sait qu'il le faut, me dit-il; vous n'avez pas voulu écouter ce que j'avais à vous dire là-dessus, mais elle vous en fera part.

En toute autre circonstance, comme disait Felipone, il eût été tout naturel de demander à celui-ci de répondre pour nous du payement afin que Brumières put emporter le bijou; mais je ne pus surmonter la répugnance que j'éprouvais à demander au fermier l'ombre d'un service d'argent pour l'homme qui le trahissait, et Brumières lui-même, malgré son assurance ordinaire, ne s'en sentit pas le courage.

Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de trop significatif, de la part d'un homme aussi obligeant et aussi prévenant que Felipone à ne pas proposer, môme à moi, sa garantie.

—Eh bien, allons chez vous, me dit Brumières. Vous me prêterez, et je reviendrai payer. Je serai encore de retour à Frascati avant la nuit.

Je crus remarquer un sourire particulier sur les lèvres retroussées du fermier; mais, sur une figure où l'enjouement est comme une contraction nerveuse habituelle, il est très-difficile de saisir un mouvement de l'âme.

Nous reprîmes le chemin de Mondragone, Daniella, Brumières et moi. Felipone nous laissa passer devant et resta encore quelques moments à causer avec Onofrio; puis nous le vîmes nous suivre avec son fusil et ses chiens. Il marchait vite pour nous rejoindre, et Daniella nous engageait à doubler le pas, afin de sortir avant lui de la petite gorge encaissée et boisée qui descend de Tusculum aux Camaldules. Mais cet empressement me parut devoir exciter les émotions de Felipone plutôt que de les apaiser, et Brumières, d'ailleurs, s'y refusa avec obstination.

Quand nous nous trouvâmes engagés dans les zigzags ombragés de ce ravin, nous perdîmes de vue le fermier.

—Voilà un joli petit bois, nous dit Brumières; mais il faut convenir que c'est un vrai coupe-gorge.

Je lui répondis que j'en avais fait déjà la remarque lors de ma fuite nocturne avec le prince et Medora.

—Le fait est, dit Daniella, qu'il a été assassiné ici plus de gens qu'on n'en sait le compte, et que M. Brumières ferait bien puisque mon parrain ne peut le voir, de prendre sa course et de s'en aller à Frascati sans s'inquiéter de ce bijou, qui ne vaut pas le danger qu'il lui cause. Brumières regarda derrière lui et réfléchit un instant.

—A quoi pensez-vous? lui demandai-je. Ce n'est pas le moment de s'arrêter.

—Croyez-vous réellement, dit-il, que ce gros joufflu, avec son rire bête, ait, dans son front court, la fâcheuse pensée, et, dans le caractère, l'énergie désagréable de m'envoyer une balle?

—Moi, répondis-je, je ne crois pas qu'il ait cette pensée. Quant à l'énergie nécessaire pour se venger, je peux vous dire qu'il l'a à un degré très-prononcé.

Je songeais, en ce moment, à l'espèce de rage atrocement joviale avec laquelle Felipone avait craché à la figure de Masolino criblé par lui de chevrotines et couché dans le sang, à ses pieds.

—Et moi, dit Daniella, en prenant le bras de notre ami pour le forcer à avancer, je vous répète, je vous jure que mon parrain veut vous tuer.

—Il vous l'a dit?

—S'il me l'avait dit, c'est qu'il ne serait pas décidé à le faire. Ce que l'on veut faire, on n'en parle pas, et s'il avait laissé paraître quelque chose de son dessein, c'est qu'il ne serait pas encore mûr.

—Mais, s'il n'en dit rien et s'il n'en laisse rien paraître, comment pouvez-vous le supposer?

—Pour voir ce qu'un Italien a au fond des yeux, répondit Daniella marchant toujours, il faut des yeux italiens. J'ai vu ce que pensait mon parrain dans le redoublement de sa gaieté. Il souffre bien allez!

—Pauvre cher homme! dit en riant Brumières.

—Voyons, lui dis-je, avouez-nous la vérité: Felipone ne vous a-t-il pas surpris avec sa femme?

—Eh bien… oui et non! Ce matin nous étions dans un bosquet de la villa Falconieri, en tout bien tout honneur, cette fois, je vous jure! La Vincenza s'avisait, un peu tard, d'être jalouse de Medora, ce qui, par parenthèse, me fait beaucoup désirer d'aller planter ma tente conjugale à Rocca-di-Papa, car cette jalousie intempestive pourrait être fort incommode. Je la rassurais de mon mieux, et je mentais comme un arracheur de dents pour l'empêcher d'élever la voix, et, malgré tout, elle parlait un peu trop haut. Enfin, j'ai réussi à me débarrasser d'elle sans trop de criailleries; et, comme je revenais seul, par une de ces jolies allées de buis taillé qui sont comme flanquées de murailles vertes, je me suis trouvé nez à nez avec messer Felipone… Tenez, comme je m'y trouve; encore, dit-il en baissant la voix et en nous montrant le fermier, qui, coupant le ravin en ligne perpendiculaire, venait en souriant à notre rencontre.

Et Brumières ajouta:

Il m'a regardé et salué gracieusement, comme il fait encore en ce moment-ci.

Brumières parlait encore, qu'un coup de feu passa au-dessus de nos têtes. C'était Felipone, qui, placé maintenant à dix pas de nous, sur un rocher, venait de tirer sur un lièvre.

—Cherche; cherche! cria-t-il à ses chiens, qui s'élancèrent dans le ravin au-dessous de nous.

Il les suivit, descendant cette pente verticale avec une agilité que n'eussent pas fait supposer ses jambes courtes et son gros ventre, mais dont je lui avais déjà vu donner des preuves dans notre fuite vers lebuco.

—Il tient à montrer son coup d'oeil et son jarret, dit Brumières, en le voyant ramasser son lièvre au fond de la gorge. Si c'est une menace facétieuse, elle est de bon goût, et cet homme-là, commence à me plaire. Mais vous avez eu peur, bonne Daniella.

—Oui, pour vous, dit-elle. J'ai entendu le plomb siffler trop près de vous pour que cela n'ait pas été fait exprès. Il a voulu vous effrayer.

—Eh bien, c'est très-gentil de sa part, dit Brumières, et je ne le croyais pas si spirituel. Mais ces gaietés-là pourraient devenir dangereuses pour vous, et, quant à moi, rester davantage à vos côtés serait une lâcheté insigne. D'ailleurs, il faut en avoir le coeur net. Si ce gaillard-là veut m'assassiner, il m'attendra, demain ou ce soir, au coin d'une haie: j'aime autant savoir à quoi m'en tenir tout de suite.

—N'y allez pas! dit Daniella en essayant de le retenir; il a encore un canon de fusil chargé.

Brumières ne l'écouta pas; il s'élança dans le ravin en criant àFelipone:

—Il n'est pas mort, ne le tuez pas! je voudrais le voir vivant!

Il parlait du lièvre, que l'autre tenait par les oreilles.

Ce courage ou cette confiance imposèrent à Felipone; ou bien nous étions trop près pour qu'il voulût nous avoir pour témoins de sa vengeance; ou bien encore Daniella s'était trompée en lui supposant des pensées tragiques.

Nous les entendîmes causer ensemble de bon accord sur la manière dont le lièvre avait été tué.

—Vous l'avez massacré, disait Brumières, avec votre plomb à chevreuil.

—Bah! répondait Felipone, tout ce qui porte est bon!

Nous les vîmes longer le petit torrent sans eau qui parcourt le fond de la gorge. Ils se dirigeaient vers Mondragone et prenaient sur nous de l'avance. Bientôt nous les perdîmes de vue sous le taillis, et, après avoir marché vite pour ne pas perdre nos distances, nous nous arrêtâmes pour écouter.

—J'ai entendu comme un cri étouffé, dit Daniella.

Nous prêtâmes l'oreille: un gros rire, celui de Felipone, se fit entendre.

—Tu vois bien que tu t'es trompée, dis-je à ma femme attentive et pâle.

—Je n'entends pas rire l'autre! répondit-elle.

Nous quittâmes le chemin pour tâcher de regarder vers le fond. C'était impossible. Nous nous égarions dans le robuste entrelacement des chênes nains, dont les feuilles sèches tenaient encore et interceptaient la vue. La nuit tombait, et quand nous nous retrouvâmes sur le chemin, non loin du couvent, nous avions perdu assez de temps pour que nos gens eussent regagné Mondragone, si tant est qu'ils fussent sortie de la gorge. Nous n'osions appeler Brumières dans la crainte de hâter la résolution que Daniella attribuait au fermier.

Notre inquiétude cessa à la porte de Mondragone où nous attendaient Felipone toujours gai, et Brumières sain et sauf. Ils étaient les meilleurs amis du monde. Malgré ma joie de revoir l'amant de Vincenza hors de danger, je ne pus me défendre d'un mouvement de mépris pour le mari.

—Ce lièvre est jeune et encore chaud, nous dit ce dernier. Il sera tendre et vous allez le manger à votre dîner. Je m'invite et me charge de le faire cuire. Êtes-vous des nôtres, monsieur Brumières.

—Ce serait avec plaisir, répondit-il, mais c'est impossible. Il faut que je coure payer et chercher lafibbia, et que je retourne à Piccolomini à jeun. Plaignez-moi et buvez à ma santé.

Je lui remis la petite somme; Il partit en courant, et Felipone se mit à débiter des facéties et du latin de moine, du latin de cuisine, comme on dit chez nous, en arrosant le lièvre au feu de la nôtre.

Nous ne le quittions pas, et Daniella, toujours inquiète de ses desseins, feignait de s'intéresser beaucoup aux talents culinaires de son parrain afin de l'empêcher de s'esquiver pour suivre ou attendre Brumières au coin du bois.

Tout à coup il essuya sa figure ruisselante de sueur, en nous disant:

—Mes bons enfants, j'ai à vous annoncer une nouvelle qui vous surprendra bien. Déjà j'ai dit la chose à Daniella sans vouloir nommer la personne! Elle a eu l'air de ne pas me croire; mais vous allez voir! Un ami que l'on croyait perdu est retrouvé, et, si vous le voulez bien, je vas le chercher pour le faire souper avec nous!…

—Qui? demandai-je.

—N'importe, dis que non! murmura Daniella, à mon oreille. Il veut nous quitter; c'est un prétexte.

—J'y vais avec vous, répondis-je en m'adressant au fermier. J'en aurai plus tôt la surprise.

—Ça n'est pas la peine, répondit-il; je l'entends qui met le couvert.Il est là.

En effet, un bruit d'assiettes se faisait entendre dans la petite salle à manger. J'y entrai. Un domestique, en habit noir tout neuf et en manchettes d'un blanc irréprochable, avait la figure tournée vers le buffet; mais sa petite taille et sa tournure hasardée étaient trop remarquables pour que je pusse hésiter à le reconnaître.

—Tartaglia! m'écriai-je en courant à lui.

—Non plus Tartaglia,mossiou, me dit-il en me saluant avec une grâce bouffonne, mais Benvenuto, comme on me nomme dans les autres pays. Benvenuto, premier valet de chambre, homme de confiance, et, sous peu, intendant de la maison de Son Altesse le prince de Monte-Corona, à Gênes!

—Quoi! tu es entré au service de ce bon prince? Où est-il? comment va-t-il?

—Il se porte bien, et il réside à Gènes, comme je vous le dis.

—Mais toi? comment te trouves-tu ici?

—Il m'a chargé d'une mission de confiance (il baissa la voix). Je reviensincognitorapporter à la belle Medora des lettres compromettantes; le prince est grand et généreux.

—C'est bien; mais, dans le peu de temps qui s'est écoulé depuis le jour où tu m'as servi de témoin, tu n'as pas eu le temps d'aller à Gênes et d'en revenir?

—Je l'aurais eu, mais je n'ai pas fait un si long voyage. Le prince était encore à la frontière des États romains quand il m'a donné son amitié, ma place auprès de lui, et la commission dont je m'acquitte.

Daniella était enchantée de revoir Tartaglia et de le savoir heureux.

—Puisque tu veux mettre le couvert à ma place, lui dit-elle, tu vas au moins souper avec nous.

Mais à peine eut-elle fait cette invitation, qu'elle se tourna vers moi, comme pour me demander pardon d'avoir oublié mes anciennes méfiances et mon peu de goût pour la société de ce singulier personnage.

Mais les événements m'avaient prouvé de reste que Tartaglia était loyal en amitié, et j'étais trop son obligé pour hésiter à l'admettre sur le pied d'égalité où ma femme avait toujours été avec lui. Je confirmai l'invitation ce dont il parut extrêmement flatté.

—Vous êtes bon comme un homme d'esprit, me dit-il; vous avez raison,mossiou, de tendre la main à Tartaglia pour l'élever à vous. Tartaglia n'est pas un mauvais homme, vous le savez bien; mais, entre nous soit dit, c'était quelquefois une vraie canaille. Que voulez-vous! la jeunesse, les passions, la misère, un peu de vin par-ci, un peu de paresse par-là, et aussi le libertinage! Mais Tartaglia est devenu vieux, et, un beau jour, il s'est dit qu'il fallait faire une bonne fin. L'occasion l'a servi, c'est-à-dire que le ciel l'a aidé. Écoutez son aventure:

«En se sauvant des griffes de la police, qu'il avait trahie par dévouement à l'amitié, il s'est trouvé dans une petite bourgade de la maremme siennoise, où une méchante chaloupe pontée venait de déposer un plus illustre fugitif, notre cher susdit prince. Vous savez,mossiou, comment il avait laissé traiter le pauvre Tartaglia par ses gens, dans cette mauditebefanaoù il faisait, on peut bien le dire, la figure d'un saint dans une niche. Eh bien, tout en passant la nuit ainsi enchâssé et béatifié, Tartaglia avait fait ses petites réflexions, par suite de ses petites remarques, et il s'était dit: Ce beau cheval noir que j'ai vu là, au bas de l'escalier, c'est Otello, je le connais bien. Je l'ai pansé et promené assez souvent, ne fût-ce qu'une certaine nuit sur la route de Frascati, où, par parenthèse (on peut tout dire à présent), je vous ai empêché de tomber dans les griffes de Campani (le diable ait son âme!) en vous faisant passer pour M. Mangin, le préfet de police…. Mais je continue! Donc j'avais reconnu la dame voilée puisque j'avais reconnu Otello, et je me disais:

»—Medora ne partira pas avec le prince, puisqu'elle a revu M.Valreg….

»Et puis je m'étais dit encore.

»—Voilà un bon prince, très-amoureux et très-libéral. Si, au lieu de me fouler aux pieds, il me demandait conseil, il pourrait bien s'apercevoir que je suis un homme dans l'occasion.

»Si bien que, voyez la destinée,mossiou!quand je l'ai retrouvé dans cette bourgade dont je vous parle (ça s'appelle Porto-Ercole), j'ai été droit à lui et je lui ai dit des choses qui lui ont fait ouvrir l'oreille, entre autres celle-ci:

»—La Medora est coiffée d'un garçon (je ne vous ai pas nommé) qui aime ailleurs et ne veut point d'elle. Patientez, et si je vous fais épouser cette belle, faites-moi votre intendant, je ne vous demande pas plus d'un mois pour y réussir. J'y risquerai ma peau; mais la place que vous me promettez vaut bien ça.

»—Je te l'ai donc promise? a dit le prince en riant. Eh bien, soit! Je n'y risque rien, puisque tu n'y réussiras pas.

»Et moi:

»—Nous verrons!

Or,mossiou, me voilà habillé en honnête homme, comme vous le voyez, et décidé à le devenir. Je commence bien, puisque j'ai donné au prince le bon conseil de rendre les lettres, ce qui est une chose noble et faite pour attendrir la Medora: qu'en pensez-vous? Mais vous êtes préoccupé, et peut-être que mon bavardage vous ennuie?

Nullement; mais je vois que ma femme veut te parler, et qu'elle me fait signe d'aller dans la cuisine.

En effet, Daniella avait eu l'inspiration de confier à Tartaglia le danger où elle croyait Brumières si Felipone nous quittait avant deux heures, et il abrégea toute explication en lui disant:

—Ah! ah! je sais! la Vincenza! Il est enfin jaloux!

Il se chargea de retenir Felipone, bien qu'il ne fît pas des souhaits bien ardents pour la conservation des jours de Brumières. Il savait, par le fermier, chez qui il était arrivé le matin même, que Brumières était devenu le cavalier servant de Medora; mais il ne s'en inquiétait pas beaucoup. Il pensait qu'elle se moquait de lui. Daniella se garda bien de trahir le secret de Brumières. Nous en étions, elle et moi, les seuls confidents. Les témoins, avertis à Rocca-di-Papa, ne savaient pas eux-mêmes pour quel office ils étaient requis et à moitié payés d'avance.

Pendant cette explication, j'aidais Felipone à désembrocher son lièvre, et chaque instant qui s'écoulait me donnait la conviction qu'il ne songeait qu'à manger, à rire et à babiller.

Quand nous eûmes apaisé la première faim. Tartaglia reprit devant le fermier le thème favori de ses projets de fortune, et celui-ci me parut très au courant de ses espérances relativement à la réconciliation du prince avec la belle Anglaise. Il me sembla même comprendre, à quelques monosyllabes échangés entre eux, que le prince était attendu à son ancienne résidence de labefanad'un jour à l'autre. Je regrettais la peine inutile qu'il allait prendre et les nouveaux dangers qu'il venait braver, mais je ne pouvais dire un mot pour lui faire donner un meilleur avis. Avec des gens aussi pénétrants que mes deux convives, la moindre réflexion eût pu conduire à la découverte du secret de Brumières.

Je laissai donc Tartaglia, je veux dire maintenant Benvenuto, se bercer de rêves qui ne me semblaient pas tout à fait illusoires, puisqu'en attendant il avait la confiance du prince. Il était évident qu'il lui avait plu et qu'il pouvait désormais tenir sa parole de devenir un honnête homme. Il avait du linge magnifique; un passe-port bien en règle; de l'or plein ses poches: trois choses que j'avais toujours entendu souhaiter à cet original, et moyennant lesquelles il assurait pouvoir rentrer dans le sentier de la vertu.

—Voyez-vous, mes amis, nous dit-il au dessert, après s'être, je dois le dire, très-convenablement tenu pendant le repas, il y a des pays où la bonne conduite est assez encouragée pour qu'il y ait plaisir et profit à en faire métier; mais il y en a d'autres où la condition des gens de ma sorte est si dure et leur éducation si mauvaise, qu'ils ne peuvent pas sortir du bourbier sans un secours extraordinaire. En Italie, où l'on est obligé de tenir compte de la fatalité des choses, vous verrez, si vous regardez bien, que les antécédents n'empêchent pas la considération, et, tel que vous me voyez, je veux, avant qu'il soit deux ans, être M. Benvenuto, intendant considéré, estimé de son maître, redouté de la valetaille, marié à une gentille femme, et père d'un beau garçon qui sera un jour avocat ou médecin, à moins qu'il n'ait la vocation d'artiste, ce en quoi je ne veux pas le contrarier. Pourquoi non? Eh! monsieur Valreg, croyez-vous donc que le métier de gredin soit agréable? et que celui d'homme de bien ne soit pas le plus amusant de tous, surtout pour le pauvre diable qui a vécu d'aumônes insultantes et de coups de pied dans les mollets? Être homme de bien! c'était mon rêve, comme celui des courtisanes folles est de devenir vieilles bourgeoises dévotes. Quand on vient au monde avec la vocation de la vertu, on fait comme vous; on souffre, on travaille, et l'on arrive par là au même but que l'enfant prodigue qui rentre tout d'un coup au bercail, moyennant qu'on lui offre du veau et des habits neufs. Seulement, vous avez pris le chemin le plus long pour avoir une bonne renommée, car vous ne la tiendrez bien qu'après vingt ou trente ans de sainteté, et encore vous pourrez la perdre pour une mince peccadille; car le monde est ainsi fait: plus on lui donne, plus il exige. Tandis que, si un coquin passe tout à coup honnête homme, on lui en sait un gré infini. Ça étonne, ça amuse, et ceux qui s'attribuent le mérite de l'avoir converti en sont si fiers, qu'ils s'en vont le disant à tout le monde. Je suis sûr qu'avant trois mois mon prince me prônera à tous ses amis comme son ouvrage; et pourtant, la vérité est, monsieur Valreg, que si je dois quelque chose à quelqu'un, c'est à vous, parce que… ma foi, je ne saurais dire pourquoi! une sympathie, une persuasion, votre amour pour cette Daniella, qui vaut quarante Medora… Mais chut! avant peu il faudra dire à celle-ciVotre Altesse, et prendre ses ordres chapeau bas, l'épée au côté!

Il babilla ainsi jusque vers neuf heures, et ses manières étaient telles, que, si je ne l'eusse connu dans son abjection récente, j'aurais pu croire qu'il avait toujours vécu parmi des gens honorables.

A force de regarder les personnes du grand monde en leur servant de ruffian et de bouffon, il savait à l'occasion jouer le rôle d'un subalterne décent et bien appris. Sa toilette soignée, sa barbe rasée, sa chevelure insensée, élaguée maintenant et et collée aux tempes, changeaient tellement sa figure et sa manière d'être, qu'il pouvait espérer de n'être pas trop reconnu.

—Explique-moi ta présence à mon mariage, lui dis-je en le reconduisant jusqu'au pianto avec le fermier qui, reprenait par là le chemin de sa maisonnette.

—C'est bien facile. Ce jour-là j'étais envoyé déjà par le prince pour tâter le terrain. J'avais revu miss Medora, et j'avais été mal reçu. Mais le soir même j'y retournai, et je fus mieux écouté; votre mariage avait changé ses idées. Voilà pourqoi je suis reparti pour chercher les lettres.

—Et as-tu vu Medora aujourd'hui?

—Non, je vais la voir; j'ai rendez-vous avec elle chez Felipone pour opérer la restitution, et mon éloquence saura mettre l'entrevue à profit pour les intérêts de mon prince.

—À présent, dis-je à ma femme, quand je fus revenu auprès d'elle sur la terrasse du casino, tu n'est plus inquiète? Felipone s'en va les yeux bouffis, et il compte dormir comme un homme qui a chassé toute la journée. Brumières a déposé son cadeau aux pieds de son idole; il est à Piccolomini maintenant…

—Oui, répondit-elle, tout cela paraît ainsi; mais je ne suis pas tranquille.

—Ah ça! sais-tu que tu me rendras jaloux de Brumières, avec tes pressentiments et l'exagération de tes craintes?

—MonGiovanni, répondit-elle avec candeur, ne sois pas jaloux de M. Brumières; je me reprochais justement de ne pas assez penser à ce pauvre gardon. Je ne puis songer qu'à mon parrain, qui est bien malheureux, je te le jure! Je sais ce que c'est que la jalousie! j'en ai eu le coeur mordu si cruellement! Je sais ce qu'il roule dans sa tête, ou ce qu'il roulera demain, car, je suppose qu'il ne sache encore rien; si la Vincenza est, de son côté, jalouse de Brumières, elle fera des imprudences, et son mari ne pourra pas fermer les yeux plus longtemps. S'il ne tue pas ce jeune homme, il tuera la Vincenza.

—Eh bien, répondis-je, ce ne sera pas une si grande perte!

—Cette femme-là est bien coupable et bien bornée! reprit Daniella; mais Felipone l'aime avec passion, et, quand il l'aura tuée, il se tuera lui-même, s'il n'en devient pas fou.

—J'espère, ma chère femme, que tu crées avec ton coeur et ton imagination un roman plus noir que la réalité. Felipone aime sa femme avec les sens. Tous ses traits indiquent la sensualité, rien de plus, et ils expriment aujourd'hui, comme toujours, la sensualité satisfaite. Avec des caresses, sa femme le ramènera. Il n'y a ni assez d'enthousiasme ni assez de réflexion en lui pour qu'il prenne en haine et en dégoût cette chair souillée et cet amour flétri.

—Tu raisonnes à ton point de vue; mais, chez nous, les sens font faire plus de choses terribles que tu ne crois. Et puis, tu ne juges pas assez bien le coeur de Felipone: il aime avec le coeur aussi. Il a été un père pour moi dans les derniers temps, et il a pour toi une amitié qui prouve qu'il est plus intelligent qu'il ne paraît. Va, nous perdrons beaucoup en le perdant!

Je parvins à écarter les idées sombres de cette chère créature, et à lui faire reprendre, avec assez d'attention, notre solfège; mais lorsqu'elle fut endormie, elle eut des rêves effrayants, et, trois fois dans la nuit, elle se leva pour aller écouter sur la terrasse. Elle ne pouvait pas se persuader qu'elle n'eût pas réellement entendu des gémissements et les bruits lointains d'une lutte horrible.

Quand le jour parut, elle s'habilla et me pria d'aller avec elle me promener autour de la ferme des Cyprès. Je la voyais si agitée que je cédai. Elle voulait passer par le souterrain. Je lui remontrai que Tartaglia demeurait dans labefana, et que peut-être le prince y était arrivé déjà.

—Il aura marché toute la nuit, lui dis-je, et il sera plus désireux de dormir que de recevoir notre visite.

Nous descendîmes la sombre allée de cyprès et fîmes le tour de la ferme, où les domestiques commençaient à s'agiter autour de leurs bêtes.

—Je suis étonnée de ne pas voir mon parrain, me dit Daniella, il est toujours levé le premier.

Elle interrogea l'aîné des neveux, Gianino, un des orphelins qu'élève le généreux fermier, le petit singealla cioccolata. Il nous apprit que Felipone était sorti avant le jour.

—Monte à sa chambre, me dit Daniella, et vois si son lit a été défait. Sa femme couche encore à Piccolomini. Lady Harriet la garde jusqu'à la fin de la semaine.

Le lit de Felipone était intact, il ne s'était pas couché.

—Tu vois! me dit Daniella; il avait les yeux bouffis d'un chasseur qui tombe de sommeil. Sais-tu ce qu'il faut faire? Allons voir Onofrio; il saura quelque chose.

Nous n'eûmes pas la peine d'aller jusqu'au paillis. Nous trouvâmes le berger de Tusculum sur le plateau où fut le centre de la cité latine, entre le cirque et le théâtre. Il écouta gravement nos questions et parut ne pas les comprendre.

—Il est venu hier au soir, nous dit-il; il m'a payé; son argent est bon; il est reparti tout de suite.

—Vous parlez de Brumières, lui dis-je; mais Felipone?

Il ne l'avait pas revu et paraissait de bonne foi. Fatigué de notre insistance, il cessa de nous répondre et finit par nous dire:

—Enfants, laissez-moi tranquille; c'est l'heure de prier Dieu au soleil levant, et vous me dérangez.

Il ne nous restait plus qu'un moyen de savoir la vérité; c'était d'aller à Piccolomini ou à Rocca-di-Papa. Nous prîmes ce dernier parti. C'était à sept heures que le mariage devait avoir lieu, et Brumières nous avait dit qu'il irait le premier, avant la pointe du jour. Medora devait être en route. En nous rendant au plateaudel bucopar le revers de Tusculum, nous pouvions arriver à temps pour la messe.

Quelque diligence que nous pûmes faire, la messe finissait quand nous entrâmes dans la ville. Les précautions n'avaient pas été prises avec assez de soin pour que la curiosité ne fût pas éveillée par la dévotion matinale d'une jeune dame déjà connue dans l'endroit, et qui arrivait au galop de son cheval pour entendre la messe; Medora avait dédaigné de prendre un déguisement et de laisser Otello dans le bois. Il piaffait, au beau milieu de la rue, avec deux autres chevaux de belle apparence que tenait le petit groom laissé par le prince à sa belle ingrate. La population se pressait autour de l'église, située sur la plus grande place de l'endroit, c'est-à-dire sur une petite plate-forme de rochers très-irrégulière, à laquelle on monte par quelques marches taillées dans la lave.

Nous vîmes alors sortir la petite foule qui avait pu pénétrer dans le sanctuaire, et une voix qui me fit tressaillir de surprise cria sous le portail:

—Place, place, rangez-vous donc!

C'était la voix de Tartaglia, et bientôt nous le vîmes apparaître en grande tenue de majordome, donnant le bras à Felipone souriant et endimanché. C'étaient là les deux témoins du mariage de Medora avec…

Devinez! Pour moi, je crus rêver et ne pus trouver une parole pour exprimer ma surprise à Daniella, qui, malgré ses angoisses récentes, partit d'un éclat de rire nerveux en voyant sortir de l'église, à leur tour, les deux nouveaux époux: le prince et Medora, désormais princesse de Monte-Corona.

J'étais sur le point de rire aussi; mais, revenant à moi, je courus àFelipone et lui saisis brusquement le bras en lui disant:

—Felipone! où est M. Brumières?

—Il n'est pas là, répondit-il en se dégageant avec la force d'un taureau, mais sans montrer ni peur ni colère.

—Réponds! dis-je à Tartaglia; qu'avez-vous fait de lui?

—Bien autre chose qu'un célibataire jusqu'à nouvel ordre,mossiou. Soyez tranquille! Tartaglia est homme d'honneur, à présent, et ne laisse faire de mal à personne. Vous retrouverez votre ami, sans une seule égratignure, dans la niche que l'on m'a appris à connaître, et d'où je sais, par expérience, qu'il est impossible de descendre sans échelle, à moins de vouloir se casser en plusieurs morceaux sur le pavé.

—Et qui a fait ce beau tour-là?

—Moi,mossiou! C'est une idée de moi, et faites-m'en compliment, ajouta-t-il en m'emmenant à l'écart pendant que Felipone se perdait dans la foule: le fermier voulait le tuer. Oh! Daniella avait vu clair! Mais j'ai fait comprendre à ce jaloux qu'un homme mort est plus tranquille qu'un homme vivant, et qu'il serait bien plus vengé en faisant manquer ce mariage qui était le but de l'ambition de son ennemi. Il s'est donc chargé de l'attirer à la gueule du souterrain, sous prétexte que Medora, qui était, en effet, à la ferme avec le prince, le demandait. Alors, il l'a bâillonné adroitement sans lui faire de mal, et comme il est fort (vous savez, c'est un boeuf!), il l'a porté à labefanaet incrusté dans la niche, avec l'aide d'Orlando, le cuisinier du prince.

Pendant ce temps-là, le prince, que Medora (je dois dire à présent la princesse) ne s'attendait pas à trouver à la ferme avec moi, rendait lui-même les lettres, se soumettait, pardonnait, grondait, parlait, pleurait, disait adieu, revenait; si bien qu'au bout d'une heure miss *** se disait, avec raison, que son vieux soupirant était un galant homme et qu'il valait mieux pour elle être princesse que bourgeoise.

Une seule chose l'embarrassait, c'est comment elle allait rompre avec son Brumières. C'est alors que je suis intervenu pour révéler les amours du pauvre garçon avec la piquante fermière. Dès lors, la cause, a été entendue, et, en apprenant où le mari jaloux avait niché son rival, elle en a en un fou rire…

—Comment aviez-vous su le mariage concerté?

—Par Vincenza,mossiou; Vincenza avait écouté aux portes, et par elle je savais tout avant de vous voir.

Daniella, qui avait essayé en vain de rejoindre Felipone, vint à nous.

—Pendant que tu bavardes, dit-elle à Tartaglia, sais-tu ce que devientM. Brumières, et si Felipone ne va pas…

—Ne craignez rien, répondit-il; Benvenuto pense à tout et ne veut pas que cette noce, qui fait sa fortune, soit entachée d'unaccident. D'abord, Felipone est satisfait, et puis Orlando est là qui garde à vue le prisonnier et qui en répond sur sa tête.

Pendant que je recevais ses révélations, Medora et son époux, environnés de pauvres, semaient de l'or à poignées sur les marches de l'église, et, comme toute la population tendait les deux mains en criant misère sur tous les tons, ils avaient grand'peine à se frayer un passage vers nous. Le prince m'avait aperçu et il réussit à venir m'embrasser avec effusion. Je m'étonnais de le voir ainsi en public. Il m'apprit qu'il avait la permission en règle de passer trois jours sur le territoire romain. L'espoir de lui voir faire un riche mariage avait décidé son frère le cardinal à le couvrir momentanément de sa protection toute-puissante, qui rejaillissait nécessairement sur Tartaglia.

—Maintenant, me dit-il, mon premier soin va être de courir avec ma femme chez lady B***. Je veux qu'elle obtienne notre pardon, et qu'elle ne se sépare pas de sa tante et de son oncle sans s'être réconciliée avec eux. Je suis certain que, maintenant, lady Harriet, qui détestait M. Brumières, sera très-contente de se voir alliée à un homme de son rang. Venez-vous avec nous? Vous plaiderez ma cause?

—Non, c'est impossible. D'abord, je suis à pied avec ma femme.

—Votre femme! s'écria-t-il avec empressement; présentez-moi donc à elle!

Il baisa la main de Daniella, et lui demanda sa sympathie, avec ces grâces courtoises qui siéent si bien aux grands seigneurs et qui leur coûtent si peu vis-à-vis des femmes. Il était désolé de n'avoir pas de voiture à lui offrir; mais, à Bocca-di-Papa, c'est là un meuble aussi inconnu qu'inutile.

—Je comprends, dit-il en me quittant, que vous soyez pressé d'aller délivrer ce pauvre M. Brumières. En le faisant, dites-lui de ma part que je jure sur l'honneur n'avoir eu connaissance du tour qui lui a été joué que lorsque c'était un fait accompli. Maintenant, s'il trouve que j'aurais dû aller le délivrer et lui céder ma place à l'église ce matin, dites-lui que j'ai trois jours à passer dans le pays et que je suis à ses ordres.

—Je ferai votre commission; mais je lui dirai en même temps qu'il aurait mauvaise grâce à ne pas se tenir coi.

Nous retrouvâmes Brumières, non plus dans la niche, mais dans le Pianto, où Orlando, voyant l'heure du mariage écoulée, l'avait conduit et laissé à lui-même. Le pauvre garçon nous fit beaucoup de peine. Il s'était défendu avec tant de rage, qu'il était courbaturé à ne pouvoir bouger sans de vives douleurs. De plus, le chagrin, la honte et le colère lui avaient donné la fièvre. Orlando, en le délivrant de l'humiliation de la niche, lui avait tout appris. Il était comme hébété de désespoir et d'étonnement.

Nous le conduisîmes chez nous, où nous lui fîmes un lit et de la tisane. Il dormit quelques heures et se sentit mieux; mais il ne voulut pas laisser mettre le fauteuil où nous le fîmes asseoir, sur la terrasse du casino. Il semblait qu'il ne voulût pas voir le jour. Il disait, moitié pleurant, moitié riant, que les nuages et les oiseaux se moqueraient de lui. Il traduisait la plaintive chanson des grandes girouettes en un rire satanique.

Quand il vit qu'il n'y avait aucune ironie dans l'intérêt que nous lui exprimions, il se rasséréna un peu, et nous nous convainquîmes bientôt que son dépit et sa contrariété passeraient aussi vite que son amour était venu. Il n'avait jamais aimé Medora avec le coeur. Il manquait une belle affaire et il la manquait ridiculement il n'avait guère d'autre souci.

Malgré cette mauvaise situation, il se montra homme d'esprit, et par conséquent équitable.

—Elle m'a joué, dit-il; elle a ri cruellement de ma mésaventure, cela devait être. Elle avait barre sur moi à cause de cette sotte liaison avec la Vincenza. Avec un peu de raison et de justice, elle aurait pu se dire que je n'aimais qu'elle, et que, si j'avais subi la fermière jusqu'au dernier moment, c'était bien faute de savoir comment me débarrasser d'elle sans esclandre. Mais une femme orgueilleuse comme Medora ne peut pardonner ce qui semble un outrage à sa beauté et à sa puissance. C'était la seconde fois qu'elle se trouvait en rivalité avec une de ces femmes qu'elle considère comme appartenant à une race inférieure à la sienne. Elle ne pouvait avaler cela. J'ai payé pour deux! Quant au prince, il a fait ce que j'eusse fait sans scrupule à sa place, et je pense vous avoir prouvé hier que, si je ne lui cherche pas querelle, ce n'est pas par poltronnerie. Il me semble qu'une provocation ferait croire à Medora que je suis inconsolable. Or, il n'en est point ainsi. Ma colère se passe, et ma consolation se trouvera.

Le personnage à qui Brumières rendit encore plus de justice fut Felipone. Il nous raconta avec émotion, et avec plus de couleur que je n'en puis mettre dans ce récit, ce qui s'était passé entre lui et le fermier.

»—Cet Italien ventru est un homme, nous dit-il, un homme de rare énergie que j'aurais bien voulu étrangler, cette nuit, à cause de sa force physique, mais dont, malgré tout, j'étais obligé d'admirer la force morale. Je ne sais pas si c'est lui qui a eu l'idée de m'attirer dans ce piége, mais j'y ai donné complètement. C'est la Vincenza, perfide ou résignée, qui est venue me dire, à Piccolomini, que Medora me demandait. Celle-ci était montée dans sa chambre à huit heures, après avoir reçu et agréé mon bijou étrusque au jardin. Moi, j'avais couru si vite sur les chemins à pic de Tusculum, que je n'en pouvais plus. Devant me lever avant le jour, je m'étais jeté sur mon lit. N'importe, je me relève, je m'habille, je crois que Medora m'attend au jardin ou dans le casino de Baronius, où nous avions coutume de babiller souvent jusque minuit. Je retrouve la Vincenza dans l'escalier.

»—C'est chez mon mari qu'on vous attend, me dit-elle.

»Je soupire d'avance, et me voilà courant de plus belle. Arrivé à la ferme, je commence à me dire que Felipone veut, en effet, se débarrasser de moi. Mais le jockey de Medora vient à moi et me dit que sa maîtresse est dans la chambre basse, celle qui communique avec le souterrain. Je sentais de plus en plus le piége; mais que faire? Si Medora était là, en effet, pouvais-je reculer? À peine entré dans cette maudite chambre, où je ne voyais pas la moindre lumière, je me sens pris dans une couverture qui m'enveloppe la tête, et j'ai beau crier et jurer, on m'importe dans le souterrain comme on ferait d'un petit enfant. Arrivé dans la fameuse cuisine, je suis lié et bâillonné par plusieurs personnages dont l'un m'est inconnu. Felipone était l'autre. Cette fois il y avait de la lumière.

»Je pensais qu'on allait m'égorger; aussi, je me défendais en désespéré, et j'essayais de hurler comme un diable. Une demi-heure de résistance enragée ne m'a servi de rien, sinon, qu'à me laisser brisé et épuisé. Eh bien, pendant tout ce temps, Felipone était admirable de sang-froid, je devrais dire héroïque; il me terrassait encore plus par là que par la force de ses muscles. Au milieu de mon exaspération, j'entendais les courtes phrases qu'il me jetait de temps en temps:

»—Signore, vous êtes imprudent de vous tant défendre… Vous me teniez sans pitié… J'ai juré de ne pas vous faire de mal… jugez si j'ai de la peine à tenir parole. Ne m'injuriez pas, ne me faites pas perdre patience. Il m'en faut beaucoup!»

Et, de temps en temps, il s'adressait à son acolyte:

«—Tu vois, Orlando, si je le blesse et si je le serre trop fort. A moins de l'embrasser et de lui dire que je l'aime, que puis-je faire de mieux?

»Quand ils m'eurent attaché comme une momie et porte dans la niche, au moyen d'une double échelle, Felipone resta au moins cinq minutes à me regarder attentivement. L'autre était descendu.

»—Vous voilà bien couché,signore mio, me dit-il; vous pouvez faire un somme et oublier ceux à qui vous avez ôté le sommeil pour toujours. On m'a dit que vous aimeriez mieux être mort que vexé comme vous voilà, pendant que votre maîtresse s'en va se marier avec un autre, et rit de vous savoir où vous êtes. Voilà pourquoi je ne vous ai pas enlevé un cheveu. Pourtant, je vous le dis, il faudra vous en aller; je ne réponds de moi que jusqu'à demain.

»Et, en me parlant ainsi, il souriait toujours; mais je commençais à trouver son hilarité pétrifiée plus effrayante que celle des diables duJugement dernierde Michel-Ange.»

—Vous voyez, dit Daniella à Brumières, il faut vous en aller! vous n'êtes pas hors de péril.

—Certes, je le sais bien! et dès que je pourrai mettre un pied devant l'autre, je quitterai ce maudit pays sans vouloir y rencontrer une figure humaine.

La Mariuccia vint nous voir dans la soirée. Brumières voulut être présent au récit qu'elle nous fit de la réconciliation de Medora avec sa tante, et pria notre petite tante, à nous, de ne pas lui épargner un détail des railleries dont il avait dû être l'objet. Mais on n'avait rien su à Piccolomini de sa triste aventure. On pensait seulement qu'il avait été congédié la veille et qu'il était parti dans la nuit. On s'en réjouissait. La Medora avait fait très-bien les choses. Elle était entrée chez sa tante au moment du déjeuner; elle s'était mise à genoux pour demander pardon de toutes ses révoltes. Lady Harriet lui avait fait un bon sermon sur sa manière de vivre, sur ses courses, le soir et le matin, à des heures indues, et, sur son intimité inconvenante avec M. Brumières. En ce moment, le prince, qui se faisait petit et gentil derrière la porte, s'était jeté aussi aux pieds de milady, en se déclarant l'heureux époux; et l'on avait déjeuné ensemble de bonne amitié.

Le lendemain matin, le prince vint à Mondragone de très-bonne heure, et voulut voir Brumières.

—Monsieur, lui dit-il, je vous ai fort contrarié et suis prêt à vous en rendre raison; mais, avant tout, je veux vous tirer d'un danger que mon intendant Benvenuto m'a fait connaître, et qui s'aggrave d'un instant à l'autre. Je ne quitte ce pays-ci qu'après-demain. Je vous prie donc d'accepter ma voiture et l'escorte d'Orlando et de Benvenuto, aujourd'hui même, jusqu'à Rome. De là, vous gagnerez Civita-Vecchia avec le même Orlando, qui m'y attendra pour l'embarquement. Vous pourrez, vous, vous embarquer dès demain. Nous nous reverrons ensuite où, quand et comme vous voudrez.

Brumières refusa; mais l'entrevue se termina par une poignée de main.

Une heure après, lord B*** vint, avec sa voiture, chercher Brumières pour le conduire jusqu'au bateau à vapeur. Felipone n'avait pas reparu depuis que nous l'avions rencontré à Rocca-di-Papa. Benvenuto, qui se démenait et s'ingéniait pour ne pas laisser ensanglanter le prologue de ses belles destinées, pensait que le fermier guettait sa proie, et il avait averti lord B*** de sauver au moins la vie au pauvre amoureux éconduit.

Brumières nous quitta en nous donnant de sincères témoignages d'affection et de gratitude, en nous priant de donner de sa part à la Vincenza le bijou étrusque que Medora venait de lui renvoyer.

—Voulez-vous donc faire tuer la Vincenza par son mari? lui dit Daniella. Gardez ce présent pour la première duchesse à qui vous ferez la cour.

Brumières pâlit à l'idée de la situation terrible où il laissait la Vincenza, et sourit à celle d'une plus brillante conquête. Nous vîmes bien que ses déceptions ne l'avaient pas guéri de la manie des grandes aventures.

Le prince et la princesse partirent pour Gênes le jour où expirait la permission de séjour du prince dans les États romains. Nous ne revîmes pas Medora. Le prince vint nous faire ses adieux, ses protestations d'amitié et ses offres dans le cas où je voudrais aller décorer son palais.

Benvenuto ne voulut accepter de moi aucune espèce de récompense pour les services qu'il m'avait rendus.

—Je suis plus riche que vous, maintenant, me dit-il, et si jamais vous êtes dans la gêne, souvenez-vous de l'ami Tartaglia, qui sera heureux de vous obliger.

Lady Harriet, se sentant tout à fait remise, congédia la Vincenza le jour même. Celle-ci vint nous trouver pour savoir si nous avions des nouvelles de son mari.

—Quoi! lui dit ma femme indignée, tu nous demandes cela avec cette tranquillité?

—Je sais, répondit l'effrontée petite créature, que M. Brumières est en sûreté et que Felipone ne fera pas de malheur.

—Lequel des deux vous intéresse? lui demandais-je.

—Eh! mon pauvre mari, puisque l'autre me trompait.

—Et tu ne crains rien pour toi-même? dit Daniella.

—Que veux-tu que je craigne? J'ai aidé Felipone à se venger en faisant manquer le mariage.

—Et tu es sûre de le gouverner encore?

—Chi lo sa!répondit-elle; mais je suis sûre qu'il ne me fera point de mal.

—Et tu ne crains pas qu'il ne s'en fasse à lui-même?

—Qu'il ne se tue? Oh! si tous les maris trompés se punissaient comme cela de leur confiance, nous serions toutes veuves!

Il n'y avait pas à la chapitrer. C'est une nature insouciante et audacieuse.

—Va, au moins, soigner les neveux de ton mari, lui dit Daniella. Si je ne m'étais occupée d'eux depuis quelques jours, je crois qu'ils auraient fait maigre chère.

—Bah! tu t'intéresses à ces petits singes? Moi, ils m'ennuient et me dégoûtent!

—Alors je les plains, si ton mari ne revient pas. Pour qu'il oublie ainsi ces pauvres créatures, il faut qu'il soit bien loin ou bien tourmenté.


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