Je devais donc rester caché à laMaledettajusqu'à ce que l'on eût fait une perquisition à Mondragone. Si la galerie souterraine n'était pas découverte, j'y rentrerais la nuit suivante. Dans le cas contraire, on aviserait à me trouver un autre refuge ou un moyen de fuir. Mais la meilleure éventualité était celle de pouvoir rentrer ensemble dans notre chère prison de Mondragone, jusqu'à ce qu'on se fût lassé de faire des recherches aux environs, car le désappointement de ne trouver personne dans le château amènerait certainement des ordres pour que les recherches fussent réelles et sévères.
—Felipone m'a chargée, ajouta Daniella, de l'excuser auprès de toi de son manque de parole. Il n'aura pas trop de cette nuit pour faire disparaître toutes les traces du séjour des ses hôtes dans la grande cuisine, bien qu'il dise que les agents de police seront fins s'ils y pénètrent. Il m'a tout confié; il est sûr de moi. Quant à ton séjour dans le casino, il n'en reste pas vestige, non plus que dans l'atelier. Tartaglia s'est chargé de tout cela.
—Mais lui, où se cachera-t-il?
—C'est son affaire; il m'a dit de n'être pas en peine de lui.
—Ah! mon dieu, m'écriai-je, frappé pour la seconde fois d'un souvenir qui arrivait immanquablement après tous les autres. Et ton oncle le capucin?
—Tartaglia l'a fait manger et lui a laissé des provisions pour la journée. On ne veut pas lui confier le secret du passage de la terrasse; il ne saurait peut-être pas le garder devant les menaces de ses supérieurs. On avait bien songé de le faire sortir par là les yeux bandés; mais cela eût pris trop de temps. On aime mieux le laisser saisir demain par les carabiniers, qui seront bien sots de n'avoir pas d'autre capture à faire que celle d'un pauvre moine effrayé, et qui le reconduiront sain et sauf à son couvent. On l'interrogera: tout ce qu'il peut dire, c'est qu'il s'est prêté à te porter de mes nouvelles. Il ne sait absolument rien des autres réfugiés.
—Ainsi, nous restons ici encore vingt-quatre heures? Tu ne me quittes pas.
—Je ne te quitterai plus jamais, excepté demain matin, pour aller à l'enterrement de mon frère; après quoi, je dirai adieu à Frascati pour toujours, si tu veux.
—Sans regret?
—Sans aucun regret. Je n'y aime plus personne que la Mariuccia etOlivia, et aussi un peu ce pauvre Tartaglia, qui t'a fidèlement servi.
—Et Felipone? et Onofrio?
—Oui, ceux qui se sont bien conduits avec toi! il y a, chez nous, des gens qui sont si bons et si dévoués qu'il faut bien pardonner aux autres; mais le plus grand nombre est lâche et mauvais. Croirais-tu que personne ne m'a porté secours quand mon frère m'a enfermée dans ma chambre? Le premier jour, on venait me parler à travers la porte; on me plaignait, mais personne n'avait le courage de faire sauter l'énorme serrure qu'il avait mise lui-même à la place de mon ruban rose. J'y ai mis mes mains en sang; j'y ai brisé tous les ustensiles de mon petit mobilier, j'y ai épuisé mes forces des nuits entières. Quand il m'entendait faire trop de bruit, il entrait et me frappait. J'ai lutté corps à corps avec lui jusqu'à tomber évanouie. Olivia et Mariuccia sont venues dix fois sans pouvoir décider aucun homme à les accompagner. D'ailleurs, Masolino était presque toujours là. Il couchait dans le corridor, et il menaçait d'aller chercher l'autorité pour me mettre en prison tout à fait.
—Je la dénoncerai plutôt complice des conspirateurs qui sont à Mondragone, disait-il; je veux que ces chiens de révolutionnaires meurent de faim, et je sais que c'est elle qui leur portait des vivres.
Que pouvaient faire mes amis? Ils aimaient mieux attendre que de le pousser aux dernières extrémités. Les autres se réjouissaient de mon chagrin et de ma colère.
—C'est bien fait, disaient-ils; pourquoi aime-t-elle un impie?
Ils disaient cela pour paraître bons catholiques et n'être pas dénoncés par Masolino. Comme il ne se méfiait pas d'eux, ils eussent pu me délivrer, mais aucun ne l'a osé. Tartaglia l'eût tenté par adresse, mais quand j'ai pu échanger des lettres avec lui sous la porte, et savoir que tu te soumettais et ne manquais de rien, j'ai cru devoir me soumettre aussi. Quand je ne l'ai plus vu revenir, j'ai cru que je deviendrais folle, et j'avais commencé à couper mes draps pour me sauver par la fenêtre. Je m'y serais tuée.
Heureusement, mon parrain Felipone a pu me faire passer un mot où il me disait:Tout va bien, patience!J'ai pris patience. Toute la nuit dernière, n'entendant pas remuer Masolino, je me suis doutée qu'il ne renonçait pas à me garder sans avoir quelque mauvais dessein contre toi, et j'ai travaillé jusqu'au jour à me délivrer. J'avais réussi à entamer le mur de ma chambre auprès de la porte, dans l'espérance de faire tomber les gonds. Mais la fatigue m'a forcée de dormir une heure. Quand j'ai ouvert les yeux, Vincenza était auprès de mon lit.
—Lève-toi vite, m'a-t-elle dit, cache-toi la figure avec mon châle, et cours à la ferme des Cyprès. Dans quelques moments, je sortirai; je refermerai la porte comme si de rien n'était, et je m'en irai te rejoindre.»
Voilà comment j'ai été sauvée. J'ai fait avertir Olivia et Mariuccia; j'ai passé la journée à Mondragone, que l'on garde toujours avec grand soin. J'ai ri et sauté de joie avec Tartaglia; j'ai fait danser mon oncle le capucin, malgré lui; j'ai oublié que j'étais en deuil de mon frère. Quand je m'en suis souvenue, j'ai pleuré de repentir. Je lui ai commandé un enterrement honorable et beaucoup de messes. Puis, ayant pris, de Felipone, toutes les informations nécessaires sur le lieu de ta retraite… me voila!
—Mais tu connaissais donc tous les recoins de ce désert? Comment, sans voir clair, as-tu pu arriver ici?
—J'ai pris le chemin de Rocca-di-Papa, qui est facile, et puis, au moment de monter la côte, j'ai observé un gros rocher que Felipone m'avait indiqué, qui se trouve placé sur deux autres. Il ne fait pas si noir dehors que cela te semble d'ici. La lune est voilée cette nuit, mais on voit. Je savais qu'avec un peu de mémoire et d'adresse, on peut entrer par là dans la gorgedel buco. Il n'y a pas de sentier; mais la distance est courte, et tu vois, je ne suis pas fatiguée.
—Mais tu n'as pas dormi la nuit dernière?
—J'ai dormi une heure; il y avait presque une semaine que cela ne m'était arrivé.
Elle me montra, sur ses épaules et sur ses bras, les marques bleues des coups qu'elle avait reçus. Elle souriait en me racontant ses tortures.
—Pauvre Masolino, disait-elle, je te pardonne, c'est tout ce que je peux faire. Cela me dispensera de te regretter. À présent que je retrouve ce que j'aime, je suis fâchée de n'avoir pas souffert davantage: mon mal n'est pas en proportion de mon bien!
Je la forçai de prendre du repos. Étendue sur le lit de sable et de feuilles, la tête appuyée sur mes genoux, elle s'endormit de ce beau sommeil tranquille que je contemple toujours avec ravissement. Je passai la nuit à la regarder, dans une muette béatitude; je ne pensais pas; je vivais de cette seule idée: elle est à moi maintenant et pour toujours! Le lieu où nous étions me semblait délicieux, la voix claire de la cascade était devenue une musique céleste. La faible lueur de la lanterne dessinait des silhouettes d'architecture bizarres et réjouissantes sur la muraille crevassée. Le morceau de la tenture assujetti, au bas de l'ogive, par des pierres, se gonflait comme une voile, à l'air vif refoulé vers nous par la chute d'eau. Ce vestige de quelque antique décoration du manoir de Mondragone, apporté là sans doute par Vincenza pour préserver le docteur, n'était pas en tapisserie, comme je l'avais cru d'abord; c'était tout bonnement une ancienne peinture sur toile arrachée de son cadre, une mauvaise imitation de la mauvaise manière de l'Albane, usée, frottée, disparue, mais au centre de laquelle unamorinoblême et maniéré avait résisté à la destruction et se découpait encore sur un fond d'arbres noirs et opaques. Il me sembla que ce pauvre Cupidon se réchauffait à la douce atmosphère de notre braise, et que, ravi de revoir la lumière, il essayait de se détacher du fond où l'artiste l'avait si cruellement incrusté, pour venir, comme un papillon de nuit, brûler ses ailes éraillées à la bougie.
Dès la pointe du jour, ma chère maîtresse s'éveilla et voulut partir pour Grotta-Ferrata, où l'on avait porté les corps des deux bandits chez les religieux basiliens. Morts sans confession, en état de péché mortel, ils devaient n'avoir de prières que celles de la piété individuelle, et ne recevoir la sépulture que dans un lieu à part du cimetière consacré.
Ce fut un nouveau déchirement de coeur pour moi que de quitter encore ma Daniella. Il me semble maintenant, dès qu'elle est seulement à deux pas de moi, que je vais la perdre de nouveau, et je m'inquiète comme la mère la plus nerveuse et la plus puérile pour son unique enfant.
Je la reconduisis jusque vers les trois rochers où elle devait reprendre la route. En avançant avec précaution dans ces inextricables taillis ondulés et semés de blocs de lave, comme la forêt de Fontainebleau est semée de grès, nous vîmes combien il y est facile d'échapper à des poursuites. Daniella examinant la localité au jour, se rassura au point de me permettre de faire l'école buissonnière pour retourner à ma poivrière de laMaledetta.
En étudiant les sinuosités du terrain le long des ruisseaux, je m'exerçai à savoir me rendre aussi invisible, en cas d'alerte, que si je n'eusse fait autre chose en ma vie que ce métier de chevreuil.
Je fis donc une promenade de deux heures, et plusieurs croquis de ces charmantes retraites, sans m'éloigner notablement de mon refuge et sans apercevoir bêtes ni gens. Après quoi, je refis le chemin que j'avais fait avec Daniella, afin d'aller l'attendre dans le voisinage des trois pierres.
Rassuré par l'impunité de la solitude, j'approchais, sans trop de précautions, de la lisière un peu plus éclaircie du chemin, lorsque j'entendis un galop de chevaux sur le sable. Je me blottis dans les broussailles pour regarder passer les cavaliers, l'ennemi peut-être. Quelle fut ma surprise de reconnaîtreOtelloportant avec une orgueilleuse aisance la dame voilée! Elle était suivie du groom du prince, chevauchant à distance respectueuse, comme il eût fait dans les allées du bois de Boulogne.
Je me baissai davantage, car il me sembla qu'elle avait tourné la tête avec insistance de mon côté. Elle fit environ vingt pas en me dépassant, et, tout à coup, sautant légèrement à terre, presque sans arrêter son cheval, elle jeta la bride à son jockey, et, relevant adroitement sa jupe d'amazone, elle vint à moi en courant.
Quand elle fut tout près du buisson où je restais immobile, espérant encore que sa fantaisie la pousserait dans un autre sens, elle m'appela, à voix basse en me donnant du Valreg tout court. Étonné de la rencontrer dans cette forêt quand je la croyais en mer, je pensai que quelque événement fâcheux était arrivé à ses compagnons de voyage, et lui faisant signe de ne pas s'arrêter et de ne pas parler, je la conduisis à quelque distance dans les blocs de rochers.
Quand nous fûmes en sûreté:
—Ne craignez rien, dit-elle en s'asseyant résolument et en jetant son chapeau comme pour respirer. Je vois que vous vous cachez mal, et je suis plus prudente que vous; car vous vous laissez apercevoir et moi j'ai dit au groom de se cacher un peu plus loin avec les chevaux, pour ne pas éveiller l'attention des passants. Nous pouvons causer cinq minutes, j'imagine. Dites-moi pourquoi vous êtes-là! Vous n'avez donc pas pu rentrer encore à Mondragone?
—Non, madame; ce ne sera que pour la nuit prochaine.
—Vous êtes là tout seul?
—Oui, pour quelques instants.
—Qui attendez-vous? Daniella, je parie? Je viens de la rencontrer à Grotta-Ferrata, à la porte du monastère, au milieu d'un enterrement. J'ai eu une émotion affreuse; j'ai cru qu'il vous était arrivé malheur et que c'était vous qu'elle conduisait au cimetière. J'ai failli m'arrêter pour lui parler, àcette fille!mais elle ne me voyait pas, elle était absorbée. Il aurait fallu approcher trop, et attirer tous les regards sur moi. J'ai espéré que les passants me diraient quelque chose; je n'ai pas rencontré une âme jusqu'ici, où, en regardant toujours avec attention, pour tâcher de découvrir un paysan qui me renseignerait sur ce mort, je vous ai aperçu. Ah! Valreg, que je suis heureuse de vous voir là vivant!
Ces dernières paroles furent dites avec l'accent saccadé et la physionomie nerveuse qu'elle avait à Tivoli, et je crus devoir la remercier avec un très-froid respect de l'intérêt qu'elle prenait à moi.
—Je ne me serais jamais consolée d'un pareil événement, dit-elle d'un air préoccupé. Mais est-ce que c'est Felipone qui a été tué?
—Non, Dieu merci, ce n'est personne qui vous intéresse.
—Mais, pardon, peut-être! Ce n'était pas pour un inconnu que laDaniella se trouvait là en prières?
—Parlons brièvement; le temps me presse. Masolino Belli a été tué cette nuit par Felipone, en cherchant à nous assassiner. Moi, j'ai tué Campani.
—Pour tout de bon, cette fois?
—Pour tout de bon. Si vous eussiez bien regardé, Masolino n'était probablement pas seul à la porte du cimetière.
—Vous avez tué ce brigandvous-même?Donnez-moi votre main, Valreg!J'aime à serrer la main d'un homme qui vient de tuer son ennemi.C'est si rare, au temps où nous vivons, de faire acte d'énergie et devengeance!
—Cet homme n'était pas plus mon ennemi qu'un loup ou un serpent qui se jetterait sur moi, lui dis-je en touchant froidement la main qu'elle me tendait, et en examinant la singulière expression de férocité exaltée que prenait cette tête fantasque. Je suis le mortel le moins vindicatif qui se puisse imaginer.
—Valreg! reprit-elle en s'animant, vous ne vous connaissez pas! Vous êtes, avec votre sang-froid modeste, de la trempe des héros!
—Moi?
—Ne riez pas, je parle sérieusement. Ce que vous avez fait pour moi en vous exposant à de pareilles aventures vous assure à jamais mon admiration et ma reconnaissance.
Il n'était ni galant ni habile de la détromper; mais elle parlait avec une telle vivacité, que je me hâtai de dire la vérité, à savoir, que je m'étais exposé par reconnaissance pour ses compagnons, et non pour elle, que je n'avais pas même pressentie sous son voile, dans laBefana.
—C'est impossible, dit-elle en riant; vous m'aviez reconnue!
—Je ne vous avais pas seulement regardée, je vous en donne ma parole d'honneur.
—C'est prendre beaucoup de peine pour repousser un sentiment de reconnaissance bien pur et bien calme de ma part, reprit-elle en se levant avec une agitation qui démentait ses paroles. J'avais cru, en vous voyant enrôlé tout gratuitement dans mon escorte, pouvoir attribuer ce dévouement à une amitié chevaleresque. Il me semblait que vous me deviez cette amitié-là, à moi qui vous ai si courageusement offert mon amour, et qui, malgré l'outrage que vous m'avez fait de le dédaigner, vous ai gardé un attachement, une estime sincères.
—Si ce sont là vos sentiments pour moi, c'est moi, en effet qui vous dois de la reconnaissance, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous la montrer. Voilà tout ce que je voulais dire. Et, à présent, voulez-vous me permettre de vous demander où sont vos amis, et comment il se fait que vous erriez séparée d'eux et seule dans ce pays sauvage?
—Ce pays n'est sauvage qu'en apparence. Il y a, à mi-côte de ce rocher et tout près de ce village, de petites villas où j'ai demeuré l'année dernière avec ma tante; j'en vais louer une pour quelques jours avant de me décider à prendre un parti.
—Mais le prince?…
—Eh bien, le prince!… dit-elle en riant, le prince et le docteur, avec leurs cuisiniers et leurs marmitons, font, en ce moment, voile vers Livourne ou vers Ajaccio; que sais-je? Cela dépend du vent qu'il fait, et je ne m'en soucie guère. Est-ce que j'aime le prince, moi? est-ce que je lui appartiens? est-ce qu'il a le moindre droit sur moi? Je suis libre; j'ai eu envie de me marier, je lui ai fait l'honneur de le choisir, je me suis ravisée; après?
—Je ne me suis permis aucune réflexion; je vous demandais seulement si ces aimables et braves personnes étaient en sûreté.
—Parfaitement, puisqu'elles se sont embarquées hier à la pointe du jour. Vous voulez savoir nos aventures! Oh! elles sont moins brillantes que les vôtres. Nous avons traversé en voiture un affreux pays plat où j'aurais dormi de grand coeur si le prince ne m'en eût empêchée en dormant lui-même. Imaginez,mon cher, la plus utile et la plus opportune découverte! Le prince ronfle à couvrir le bruit d'une voiture lancée à fond de train! J'ai une horreur particulière pour cette infirmité. Mon cher oncle, lord B***, s'endort tous les soirs dans un coin du salon de sa femme, et il ronfle! Le prince ronfle absolument de la même manière que lui; une manière si ridicule, si inconvenante, si irritante et à la fin si effrayante, qu'en traversant la forêt de Laurentium, je crus que tous les buffles des marécages couraient après nous. Je me jurai de n'être jamais la femme d'un homme qui ronfle, et j'éveillai le docteur pour le lui déclarer, pendant que son ami continuait à ronfler. Le docteur essaya de me ramener à ce qu'il appelait la raison; mais quand il eut épuisé son éloquence pour me convaincre, savez-vous ce qu'il imagina? Je vous le donne en cent!
—Il voulut vous retenir malgré vous?
—Mieux que ça! il m'offrit son coeur et ses cinquante-cinq ans! Vous me direz qu'il est plus beau que le prince; mais il n'est pas prince: il est roturier et républicain, et il mange deux fois plus que le prince, qui mange déjà deux fois trop puisque ça le fait ronfler.
J'avais fort envie de rire, continua Medora, mais je préférai me fâcher, afin d'en finir plus vite. Le prince n'entendit rien, ce qui donna à son lourd sommeil un ridicule de plus. Quand nous fûmes sur la grève, il bailla d'une manière indécente et remplit la voiture d'une odeur de vieux cigare, mêlée à je ne sais quels vieux parfums de lavande attachés à sa barbe. Se parfumer de lavande! c'est tout ce que j'exècre! Je le pris en horreur, et, sautant sur le sable, je déclarai que j'avais réfléchi et changé d'idée; que je ne voulais plus me marier ni m'enfuir, mais retourner sur l'heure chez ma tante Harriet.
Mon pauvre prince parla de se brûler la cervelle; le docteur se chargea de l'en empêcher dans le cas où il en aurait réellement envie, et, comme ledit docteur était fort piqué de mes dédains pour lui, il voulut démontrera son ami que j'étais une tête folle et un démon. Le pauvre prince prenait mon parti et s'accusait, la discussion menaçait de se prolonger, mais le jour grandissait. Les gardes-côtes paraissaient au loin. Le patron de l'affreuse petite chaloupe, où je n'eusse pas voulu embarquer seulement un de mes souliers, s'impatientait et menaçait de prendre le large sans passagers. Je coupai court à la situation en m'élançant sur Otello, que le groom avait amené sur nos traces, et en disant des choses désagréables à mes vieux Lindors pour les dégoûter de me retenir. Puis, je saisis un moment où le prince, surpris par une quinte de toux, ne pouvait plus se pendre à la bride d'Otello, pour faire un temps de galop comme je n'en ai fait de ma vie. Le prince eut la générosité de vouloir me laisser un de ses domestiques pour me ramener à Rome; mais tous étaient compromis, sauf le groom, qui consentit à suivre ma destinée. Je le vis courir après moi, mais je ne me laissai rejoindre par lui que lorsque j'eus vu, de mes propres yeux, la chaloupe en mer et la grève déserte.
Alors j'ai été prendre du repos à Albano; et, comme aucun mandat d'arrêt ne menace ma liberté, mais que j'aime autant ne pas afficher mes sottes velléités de mariage et le risible dénouement de mon aventure romanesque, je suis partie d'Albano, ce matin avant le jour, pour aller, comme je vous l'ai dit, à Rocca-di-Papa, où je suis certaine de ne trouver en cette saison aucun être civilisé qui me connaisse, et où la solitude ne conseillera ma conduite à venir.
Après avoir raconté son escapade avec cette sorte de candeur propre aux êtres qui n'ont pas beaucoup de religion morale, la belle Medora remit tranquillement son chapeau et, voulant l'assujettir dans ses cheveux pour reprendre son voyage, elle m'ordonna de chercher dans la mousse une grande épingle d'acier qu'elle y avait laissée tomber en se décoiffant brusquement.
Son aventure, quoique gaiement racontée, m'avait paru longue, dans la situation précaire où je me trouvais. Ce n'est pas quand il faut avoir l'oeil et l'oreille aux aguets, se rendre compte du moindre bruit et du moindre mouvement autour de soi, que l'on se sent bien disposé à prendre la vie par le côté léger et facile, comme cette Anglaise capricieuse semblait résolue à le faire. La circonstance de l'épingle qu'elle me faisait chercher me parut un raffinement de bravade égoïste, d'autant plus qu'elle se mit à rire tout haut, je ne sais de quoi; peut-être de l'idée qu'il serait fort plaisant pour moi, après avoir surmonté des dangers sérieux, d'être surpris par mes ennemis, pour m'être obstiné, hors de saison, à chercher une épingle.
L'amour-propre dont, quoi qu'on fasse, on ne se débarrasse jamais entièrement quand on se sent ou quand on se croit mis au défi par une jolie femme, m'empêcha de laisser voir mon impatience, et j'arrivai à retrouver la perfide épingle sans me départir du plus convenable sang-froid.
—C'est bien! me dit-elle en la recevant d'un air de bizarre triomphe: vous êtes véritablement le seul homme que j'aurais pu aimer! Mais je n'aimerai plus personne, si ce n'est d'amitié. An revoir donc, et bonne chance pour rentrer à Mondragone!
Elle fit deux pas et se retourna en disant:
—Vous ne venez pas m'aider à remonter sur mon cheval?
—Non! répondis-je, révolté de cette nouvelle exigence; j'entends venir.
—Tiens! c'est vrai! reprit-elle après un moment de silence. Je me sauve! à bientôt!
Et, sans attendre une réponse que j'étais peu disposé à lui faire, elle disparut.
Je me baissai dans les rochers et prêtai l'oreille, étonné d'avoir dit vrai en parlant au hasard pour couper court à cette périlleuse entrevue. Les branches mortes criaient sous des pas rapides, et ce n'était pas seulement sous ceux de Medora fuyant vers ma gauche. Une autre personne venait vers moi par une autre direction. Mon coeur et mes sens reconnurent Daniella. Je m'élançai joyeux à sa rencontre.
Elle était pâle et tremblante; je crus qu'elle était poursuivie et voulus armer mon fusil; mais elle me fit signe que cela n'était pas nécessaire, et s'enfonça dans le taillis avec une sorte d'impétuosité désespérée, en se retournant de temps en temps pour s'assurer que je la suivais. Sa figure était bouleversée, non d'effroi, mais de colère.
Quand nous eûmes gagné le pied du rocherdel buco, je voulus la faire expliquer. Elle ne répondit pas et se mit à gravir, avec l'agilité et la force d'un chamois, les gradins inégaux et par endroits gigantesques de la cascatelle.
Elle entra la première dans la tour, et, se jetant par terre, elle fondit en larmes.
-Daniella, ma bien-aimée, m'écriai-je en la saisissant dans mes bras, qu'est-ce donc? que t'est-il arrivé? Est-ce l'émotion de cet enterrement? sommes-nous en danger? Vais-je encore être forcé de me séparer de toi? Non! je ne le veux pas, c'est impossible! J'aime mieux être tué à tes côtés. Mais réponds donc! Quelqu'un t'a-t-il offensée à cause de moi? As-tu reçu quelque reproche, quelque outrage? Parle, ou je deviens fou!
-Vous me demandez ce que j'ai? dit-elle enfin d'une voix étouffée par l'indignation. Vous doutez que je sois outragée, avilie, désespérée! Vous croyez donc que je ne l'ai pas vue, cette femme qui s'enfuyait tout à l'heure d'auprès de vous en m'entendant venir?
-Cette femme! Comment, c'est là la cause de ton chagrin? Cette femme est celle qui doit moins que toute autre, te porter ombrage: c'est miss…
—Miss Medora?
—Précisément!
—Vous l'avouez, parce que vous sentez bien que je l'avais reconnue! Oh! elle ne se cachait pas! Au contraire, elle a relevé son voile en passant à dis pas de moi, et elle s'est mise à rire avec insolence. Elle me brave, elle m'avilit. C'est bien la preuve que vous me trahissez.
Je voulus en vain me justifier: la terrible enfant ne m'écoutait pas. Même lorsqu'elle faisait un effort pour recueillir et comprendre mes paroles, il semblait qu'il lui fût impossible d'y saisir aucun sens. Elle marchait avec agitation ou se jetait avec des poses d'une insouciance effrayante sur les frêles rebords de la terrasse. Dix fois je crus qu'elle allait s'élancer dans le précipice. Elle était tragiquement belle dans ce paroxysme de la passion et de la douleur, avec ses cheveux noirs épars, sa pâleur de marbre, ses yeux creusés d'un cercle bleuâtre, ses lèvres frémissantes; elle me faisait peur et me remplissait d'admiration. Rien ne pouvait la calmer, car rien ne pouvait la convaincre. En proie à une idée fixe qui semblait paralyser toute faculté de raisonnement, elle trouvait une éloquence effrénée pour se plaindre, pour m'accuser, pour maudire et outrager sa rivale; elle avait comme des trésors de haine, amassés depuis longtemps au fond du coeur et retenue au bord des lèvres. Elle rugissait comme une lionne blessée; elle avait des hallucinations de vengeance atroce; elle était folle.
Je la regardais avec stupeur en me disant que toute cette rage et toute cette souffrance venaient de la chute d'une épingle; une minute plus tard, notre bonheur n'eût pas été troublé. Pour une minute, pour une épingle, il l'était peut-être sans retour.
Je me défendis longtemps de la contagion de ce délire. Enfin, ne pouvant l'apaiser, je sentis qu'il me gagnait, que je ne trouvais plus de paroles pour me justifier, que mes nerfs se crispaient aussi, et que l'impassible bruissement de la cascade m'entraînait comme un vertige. L'amour de Daniella changé en mépris, son âme profanée par le soupçon, ses lèvres souillées par le blasphème, c'était pour moi comme un rêve affreux. Je ne pouvais pas supporter l'idée de survivre à un bonheur trop grand sans doute pour durer sur la terre où nous sommes. Je sentis le froid du désespoir paralyser mes facultés, et je devins comme hébété devant ses reproches.
Lorsqu'elle vit enfin ce qui se passait en moi, elle se jeta dans mes bras. Ce fut à mon tour de ne pas comprendre ce qu'elle me disait: mon âme avait descendu trop avant dans l'abîme, j'avais la gorge serrée comme par une main de fer et de glace. Je restai condamné à un farouche silence qui lui fit croire que j'étais irrité contre elle.
Pauvre chère âme! elle me demandait pardon, elle se roulait à mes pieds, elle couvrait mes mains de baisers, et je ne pus la consoler et la tranquilliser qu'après une réaction nerveuse où je crus que ma poitrine et mon cerveau allaient se briser dans les sanglots.
Quand je pus lui raconter tout ce qui s'était passé à propos de Medora, je la vis prête à retomber dans sa crise. Elle ne me pardonnait pas de lui avoir caché le nom de la dame voilée, et ses réflexions me prouvaient à moi-même qu'en effet, aux yeux d'une femme jalouse, les apparences étaient contre moi. J'avais vu Medora à Mondragone, et je pouvais être devenu jaloux de la bonne fortune du prince. Je l'avais escortée dans cette fuite qui m'avait exposé ensuite à de graves périls, et cela pouvait être l'effet d'une passion qui ne recule devant rien. J'avais parlé avec elle, cette nuit-là, et je l'avais peut-être décidée, par mes prières, à quitter son sigisbée. J'avais peut-être concerté, avec elle le rendez-vous que Daniella venait de surprendre. De plus, Daniella m'avait aperçu, de loin, agenouillé devant elle pour chercher l'épingle. Elle pouvait avoir dérangé une déclaration, comme dans les pièces de théâtre, où la pantomime classique de plier un genou exprime tout au plus, aux yeux du spectateur, les circonstances atténuantes d'unecriminal conversation.
En dépit de la sincérité de ma justification, il restait d'ailleurs un point mystérieux que ma pauvre Daniella s'efforçait de me faire avouer et que l'honneur me prescrivait de taire. L'amour que Medora se figure avoir eu pour moi, et qu'elle n'avait paa craint de me rappeler avec un air de détachement superbe; la scène de Tivoli et les paroles qui, depuis, dans sa bouche, avaient eu rapport à celle folle circonstance, c'était là un secret que, même vis-à-vis de la maîtresse la plus chère, je devais ne jamais trahir, sous peine d'être un fat et un lâche à mes propres yeux. Il me suffisait d'établir et de jurer, en toute loyauté, que je n'avais jamais eu un moment d'amour pour Medora. Je ne devais à personne au monde la confession d'un moment d'égarement de la part d'une femme qui s'était fiée à mon honneur.
Malheureusement, les questions de Daniella s'acharnaient tellement à ce cas réservé de ma conscience, qu'elle me contraignait à mentir. Elle poussa la rudesse de sa passion jusqu'à vouloir me faire jurer sur l'honneur que jamais Medora n'avait cherché à provoquer mon coeur, mon imagination où mes sens.
C'est en disant toute la vérité que j'aurais pu victorieusement me disculper. Ma vie, ma conduite, depuis l'aventure de Tivoli, étaient bien la preuve d'une sorte d'antipathie pour la belle Anglaise, si j'eusse pu avouer qu'elle m'avait offert sa main; mais Daniella ne croyait pas qu'elle eût été jusque-là. Elle pensait, au contraire, que j'avais pu être rebuté le jour de la promenade à Tivoli; que ma fièvre n'avait pas eu d'autre cause que cette contrariété; enfin, qu'elle-même n'avait été pour moi qu'un pis-aller. C'était donc ma justification pleine et entière qu'elle me demandait, et je vous jure que j'étais stoïque de lui résister, en refusant de lui livrer Medora, provocante et déçue.
Quand elle vit qu'en me défendant d'avoir jamais senti le moindre attrait pour cette beauté, la moindre sympathie pour ce caractère, je m'abstenais de railler et de mépriser la conduite de miss ***, l'orage recommença. La colère était épuisée, mais ce fut un déluge de pleurs.
—Pourquoi ne pas me dire ce que je croyais savoir et ce que je voulais croire? s'écria-t-elle en tordant ses petites mains comme si elle eût voulu les briser. Cette infâme coquette m'a dit elle-même que vous ne l'aimiez pas, mais qu'elle saurait bien se faire aimer!
—Elle disait cette sottise on cette folie?
—Oui, par moments, car tous les soirs, à Rome, quand tu étais dans la maison, elle avait des crises de nerfs et des accès de dépit, où elle disait ce qu'elle avait dans la tête; mais quand elle s'apercevait du plaisir que me causait son chagrin, elle disait autrement. Elle prétendait que, dès le premier jour où tu l'as vu sur le bateau à vapeur, lu l'avais regardée avec extase; qu'elle ne pouvait pas faire un mouvement ni lever les yeux sans rencontrer les tiens. Elle était persuadée qu'en courant au-devant de la diligence sur lavia Aurélia, tu n'avais pas eu d'autre idée que de savoir si elle allait droit à Rome, ou si elle s'arrêtait aux environs dans quelque villa; et enfin, que tu ne te serais pas jeté si bravement sur les brigands quand tu pouvais te tenir caché, sans un grand désir de te faire distinguer par elle. Que veux-tu? toutes ces vanteries me brisaient le coeur, à moi qui t'aimais déjà! Je ne t'ai jamais dit ce que cette fille injuste et despote m'a fait souffrir à cause de toi; quel, dédain elle affectait pour ma pauvre condition et pour ma pauvre figure, et comme elle aimait à répéter devant moi qu'avec sa beauté, son esprit et sa fortune, elle ne devait jamais trouver de coeur qui lui fût réellement fermé. «Il n'osera jamais me déclarer qu'il m'aime, disait-elle pendant ta maladie; il se croit trop au-dessous de moi; mais je lui tiens compte de cette fierté modeste, et moins il parle, mieux je le comprends.»
—S'il est vrai qu'elle t'ait dit tout cela, elle manque de clairvoyance et de jugement.
—Elle manque tout à fait d'esprit, comme elle manque de coeur. Je la connais bien, moi! Une femme de chambre connaît mieux sa maîtresse que tous les hommes qui lui font la cour. De même qu'elle sait tous les défauts et tous les artifices de sa personne, elle sait toutes les pauvretés de son caractère et toutes les sottises de son imagination. Ces poupées que nous habillons pour vous se tiennent devant vous comme des marionnettes dont on ne voit que le dessus; mais, quand elles quittent leur costume, elles quittent aussi leur rôle, elles ont besoin de redevenir elles-mêmes et de se vanter devant nous des succès qu'elles ont eus et de ceux qu'elles n'ont pas pu avoir.
Daniella, dont le dépit et l'aversion déliaient la langue, ne manqua pas en véritable fille d'Ève qu'elle se sentait redevenir, cette occasion de déprécier les charmes de Medora et de me révéler les artifices, vrais ou supposés, de son teint et de sa taille. Je l'écoutais d'abord en riant de cette malice qui la soulageait; puis tout cela me rendit triste. Je n'avais jamais voulu parler de Medora avec elle, et elle avait compris ou paru comprendre que, dans le divin concert de notre bonheur, ce souvenir étranger arrivait pour moi comme une fausse note. Elle avait été si belle dans sa confiance, si grande en me disant:
—Si je pouvais douter de toi, c'est que je ne t'aimerais plus!
Et je la voyais maintenant s'acharner à enlaidir et à ridiculiser un fantôme de rivale, sans plus tenir aucun compte de ma parole et de ma loyauté.
Je ne pus m'empêcher de le lui dire, et ce fut encore une blessure pour elle, tant il est vrai qu'un peu de foi et d'idéal qui se détache entraîne une avalanche de troubles et d'amertumes. Elle me fit un crime de ne pas me complaire à lui voir exhaler sa haine, et m'accusa de défendre, dans mon coeur, celle qui lui ôtait son bonheur et son repos.
Je m'assoupis pendant qu'elle continuait à me parler avec une énergie qui dépassait la mienne. Je n'avais pas dormi de la nuit. Trop de joie et trop de douleur m'avaient épuisé. Je succombais à la fatigue et au dégoût d'une querelle qui me faisait l'effet d'un mauvais rêve dont le sens vous échappe à chaque instant.
Je crois que je dormis une heure. Quand je m'éveillai, je la vis assise auprès de moi, chassant les cousins de ma figure et me regardant avec une expression si tendre et si triste que j'en fus navré.
—Pardonne-moi, lui dis-je en l'attirant sur mon coeur; tu souffrais, et, moi, j'ai dormi! C'est la première fois que cela m'arrive, et je ne croyais pas que cela pût m'arriver jamais, de me trouver anéanti devant tes larmes, et de n'avoir pas en moi la force de te consoler. C'est donc que ta douleur est, pour moi, une chose impossible à soutenir, et qu'il faudra que je m'endorme dans la mort si elle continue! Tiens! si notre bonheur est fini, si je dois ne plus te faire que du mal, cesse de m'aimer, toi qui es forte, et laisse-moi me tuer, car je me sens faible et incapable de réagir contre tes reproches.
—Non, non! s'écria-t-elle, il n'en sera pas ainsi! Tu sauras souffrir, s'il m'arrive de souffrir encore. Que puis-je te promettre? Rien, puisque je deviens folle à l'idée d'être trahie, Oui, folle! Tu l'as bien vu, il m'était impossible de t'entendre et de m'entendre moi-même. Mon coeur te défendait et me criait que tu étais sincère; mais je ne sais quel démon criait encore plus fort dans mes oreilles. Ah! ne me dis pas que notre bonheur est fini, car je me poignarderais tout de suite si tu croyais cela! Non! non! Je te jure que je ne suis plus jalouse et que je ne veux plus l'être. Si cela m'arrive encore, eh bien! dis-toi que j'ai un terrible accès de fièvre, et ne m'abandonne pas plus que tu ne le ferais si je tombais malade. Est-ce que tu ne comprends pas cela, mon Dieu, qu'on soit jaloux avec rage de ce qu'on aime avec passion? Serais-tu tranquille et raisonnable si tu me voyais courir ou me cacher pour causer avec ce prince ou avec ce docteur dont tu me parlais hier? Non certes, toi aussi tu perdrais l'esprit, tu ne m'écouterais pas, et tu serais peut-être aussi injuste que je l'étais tout à l'heure. D'ailleurs, est-ce que l'amour est tout entier dans le bonheur qu'on goûte ensemble? Est-ce qu'il n'est pas aussi dans le chagrin, dans le délire, dans l'inquiétude que l'on se cause l'un à l'autre? Est-ce que nous n'avons pas déjà bien souffert de notre passion? S'est-elle refroidie pour cela?
—Tu as raison! Il ne s'agit pas d'être heureux, mais d'aimer! Eh bien, fais-moi tout le mal que tu voudras, pourvu que je vois renaître ton sourire et que je retrouve l'ardeur de ton baiser.
La journée s'acheva dans les célestes voluptés d'une tendresse plus vive et plus délicate que nous ne l'avions encore ressentie. Il s'était fait en Daniella comme une transformation à la suite de cette crise terrible. Elle parlait avec plus d'élévation et de clarté; elle trouvait des mots plus nets et plus profonds pour exprimer son amour. Elle voyait presque en artiste et en poète les grandeurs de la nature qui nous environnait. Sa beauté même me semblait avoir pris un caractère plus touchant et plus intelligible. Son expansion ne m'étonnait plus par des réticences et des élans imprévus. Elle était intelligente comme un être cultivé dès l'enfance, et tendre comme la femme la plus douce et la plus pieuse. Je n'osais lui dire combien j'étais frappé de cette sorte de transfiguration soudaine. Peut-être m'apparaissait-elle ainsi parce que j'avais vu éclater la violence cachée sous son calme habituel, et que, la connaissant enfin tout à fait, je me sentais épris de l'excès même de son redoutable amour.
Peut-être aussi ce prompt retour à une complète sérénité et cette révélation d'une beauté morale plus exquise, étaient-ils tout simplement le résultat d'une organisation qui a besoin quelquefois d'exhaler un excès de puissance pour se remettre dans son progrès naturel. Les âmes méridionales sont sans doute comme leur ciel, qui, après des orages formidables, verse tout à coup de si bénignes influences sur terre et fait pousser tant de fleurs sur le sol, meurtri et dévasté une heure auparavant.
A onze heures nous commençâmes à plier bagage. La toile qui nous servait de porte fut roulée et cachée sons les décombres avec les autres ustensiles; le feu et la lumière furent éteints. Je renouvelai l'amorce de mon fusil. Daniella releva sa jupe de dessus dans ses agrafes. Nous nous donnâmes un dernier baiser en envoyant un adieu amical à la vieille tour et à la cascade argentée. Puis nous descendîmes la cascatelle pour être prêts à recevoir Felipone, qui devait se trouver là à minuit.
Nous n'attendîmes pas longtemps; mais les pas qui vinrent vers nous, par le côté des trois pierres, nous causèrent un moment d'inquiétude. Il nous semblait entendre marcher deux personnes au lieu d'une. Daniella, attentive, et, sinon calme, du moins toujours pleine de présence d'esprit, ayant remonté un peu le rocher pour se rendre mieux compte de ces bruits mystérieux, redescendit vers moi en me disant:
—Je sais qui vient avec mon parrain. Ils ont échangé deux ou trois mots. J'ai reconnu la voix et l'accent: c'est M. Brumières.
C'était lui en effet.
—Je vous amène un ami, me dit Felipone en s'avançant le premier pour nous reconnaître; un ami qui vous apporte des nouvelles de Rome. Je ne le connais pas; mais ma femme a répondu de lui. Seulement, j'aurais autant aimé qu'il ne s'obstinât pas à m'accompagner ici. C'est un homme qui ne peut pas rester cinq minutes sans vouloir faire la conversation; et vous savez si c'est facile de causer sur un chemin comme celui qui nous amène; outre que c'est assez dangereux pour moi. Il est aimable, gai, gentil; mais il parle trop quand il faudrait se taire. Peut-être qu'il se tait quand il faudrait parler: il y a des gens comme ça.
Brumières nous rejoignit, et, après m'avoir embrassé avec une véritable effusion de coeur:
—Puis-je parler ici? dit-il à Felipone, sans voir Daniella, qui, cachée sous sa mante, était à deux pas de nous.—Si vous avez quelque chose qu'il faille absolument lui dire ici, faites vite, dit Felipone, pendant que je me reposerai un moment auprès de ma filleule.
—Sa filleule? me dit Brumières à l'oreille, en essayant de voir ma compagne. Est-ce réellement Daniella qui est avec vous?
—Pourquoi en doutez-vous donc?
—Je vais vous le dire; mais venez plus loin… encore plus loin! ajouta-t-il quand nous eûmes fait quelques pas: le bruit de cette cascade est agaçant…
—Il faut en prendre notre parti. C'est ce bruit qui nous permet de causer sans crainte. Voyons, cher ami, pourquoi et comment êtes-vous ici?
—Mon cher ami, c'est pour vous, si vous voulez; c'est afin de vous aider en cas de mauvaise rencontre. Voyons, pensez-vous avoir besoin de moi? Je vous jure sur l'honneur que je suis prêt à vous assister.
—Je n'en doute pas et je vous en remercie; mais, si vous avez quelque autre projet, ne vous dérangez pas. Si Felipone vient me chercher, c'est que je peux abandonner sans danger mon asile.
—Eh bien, soyez sincère avec moi, et je m'en vas de ce pas àRocca-di-Papa. La femme qui est avec vous est-elle bien Daniella Belli?
—Oui. Après?
—Sur l'honneur?
—Sur l'honneur!
—Et l'autre, où est-elle?
—Quelle autre?
—Vous savez bien! la dame de mes pensées, la céleste et extravagante nièce de lady Harriett.
—En vérité, mon ami, je ne sais pas si je dois vous le dire. De quelle part la cherchez-vous?
—De la mienne, d'abord; ensuite, de la part de son oncle et de sa tante, qui sont arrivés ce soir à Frascati, et qui, avec la prudence indispensable en pareil cas, la font chercher, ne pouvant le faire eux-mêmes. Lady Harriett est malade, et son mari n'ose la quitter. Elle a une fièvre nerveuse dans le genre de celle vous avez eue, la fièvre romaine; et, quand les accès viennent, on ne sait jamais si c'est peu de chose ou si c'est mortel.
—Si c'est de la part de lady Harriett que vous agissez, je crois qu'il est de mon devoir de vous dire que miss Medora doit être très-près d'ici, dans une des villas à mi-côte de Rocca-di-Papa ou de Monte-Cavo.
—Vous ne savez pas laquelle de ces villas?
—Non, je ne le lui ai pas demandé; et, d'ailleurs, elle ne paraissait pas savoir elle-même où elle descendrait.
—Mais avec qui est-elle?
—Seule avec un jockey.
—Un jockey? Le prince dont m'a parlé lord B*** a au moins quarante ans.Il ne peut pas s'être déguisé en groom!
—Ledit prince est parti sans elle, à moins qu'il ne soit redébarqué quelque part pour courir après elle; mais elle m'a dit l'avoir vu prendre le large hier matin.
—Ainsi vous l'avez donc vue depuis?
—Oui, aujourd'hui.
—Ah!traditore!J'en étais bien sûr que vous étiez d'accord avec elle, et qu'elle faisait semblant de se sauver avec un vieux sigisbée pour courir après vous et avec vous dans les montagnes!
—Est-ce là la pensée de lady Harriett et de son mari?
—Je n'en sais rien, mais c'est la mienne.
—Il vous faut donc toujours des serments? Eh bien, je vous jure encore, sur l'honneur, que je ne suis pour rien dans les résolutions excentriques de miss Medora.
—Valreg, je vous crois. Quand je suis auprès de vous, votre air de franchise me persuade. Quand je n'y suis plus, je vous confesse que je me défie même de vos serments. Voyons, mettez-vous à ma place! Je ne vous connais que parce que j'ai senti pour vous une vive sympathie dès le premier jour; car je pourrais compter le petit nombre d'heures que nous avons passées ensemble depuis notre rencontre à Marseille. Je vois que vous avez aux yeux des femmes, je ne sais quel attrait. C'est peut-être parce que vous êtes un drôle de garçon sentimental, et que vos théories sur le parfait amour les enchantent; mais c'est peut-être aussi parce que vous êtes un petit jésuite, ne reculant devant aucun mensonge et aucune perfidie. Vous avez été élevé par un prêtre, que diable! et peut-être vous a-t-il enseigné l'art des restrictions mentales, qui annulent les serments les pins sérieux.
—Si vous avez de si agréables soupçons sur mon compte, ne m'adressez donc plus jamais de questions, car je me jure à moi-même que je ne vous répondrai plus.
—Voyons! ne nous brouillons pas! Que vous soyez sincère on non, vous voyez bien que je suis très-naïf, moi, puisque je m'avoue dominé et convaincu par votre air et vos paroles. Si je suis dupe, je me réserve de vous proposer l'échange de quelques balles quand je serai sûr d'avoirposé. En attendant, soyons comme si cela ne devait jamais arriver, et aidez-moi.
—A quoi, s'il vous plaît?
—A mettre à profit la folie que miss Medora vient de faire, et que je sais innocente de tous points. Je vas la dépister et me présenter à elle comme son chevalier dans cette solitude où elle se réfugie, comme l'envoyé de paix, la colombe de l'arche de lady Harriett. Je vas faire de mon mieux pour la dédommager, par une passion franchement déclarée, de votre superbe indifférence et de l'outrage que vous lui avez fait en lui préférant sa suivante; car toute sa fantaisie est là, je le sais! Dépit de femme qui cherche à se venger par une fantaisie nouvelle! Pourquoi ne serais-je pas l'objet de cette fantaisie aussi bien que le personnage qui a failli l'enlever et qu'on dit peu jeune et peu beau? Elle s'est donc ravisée à temps, puisqu'elle l'a laissé partir seul?
—Apparemment; mais par quelle inspiration veniez-vous la chercher par ici?
—Parce que la Providence me sert toujours bien. Je suis un de ses enfants chéris. Figurez-vous, mon cher, que ce matin, en m'informant de vous et d'elleauprès de mon ancienne amie Vincenza, aujourd'hui madame Felipone, laquelle m'a tout raconté, j'ai vu accourir en liberté le cheval noir de Medora; il avait cassé sa bride et arrivait gaîment à Frascati, où il paraît qu'il a ses affections ou ses aises. Comme il avait la selle de femme sur le dos, j'ai été effrayé, en songeant que quelque accident avait pu arriver à l'amazone: mais Vincenza ne partageait pas mes inquiétudes. «Ce cheval les aura embarrassés à un moment donné, disait-elle, ils l'auront lâché, et il a retrouvé le chemin de sa plus récente demeure.» J'ai pris des informations en me promenant, et des paysans, qui avaient rencontré Otello, m'ont dit qu'il était venu par le chemin de Rocca-di-Papa. Voilà comment j'ai fait, dans mon esprit, un rapprochement entre votre retraite aubucoet la présence de mon étoile aux environs. Vous voyez que, moi aussi, j'ai ma malice. Abdiquez la vôtre, et dites-moi, puisque vous avez vu Medora…
—Allons! allons! nous cria Felipone, il faut partir!
Il s'impatientait, et il fallut que Brumières se remît en route avec nous, en silence. Il nous quitta aux trois pierres, après m'avoir encore offert ses services, et prit le chemin de Rocca-di-Papa, qu'il ne connaissait pas beaucoup, mais qui est facile à suivre.
Nous regagnâmes les Camaldules par un nouveau sentier moins difficile et plus court que le lit du ruisseau qui nous avait amenés, la veille, aubuco, et nous pûmes pénétrer, sans aucune mauvaise rencontre, dans la chapelle de Santa-Galla: c'est le nom du petit édifice qui donne entrée au souterrain.
Quand je me vis enfin dans la mystérieuse galerie avec ma Daniella, je ne pus me défendre de la presser dans mes bras.
—Vous êtes contents de vous retrouver ensemble sous terre? dit Felipone, qui nous regardait en souriant, tout en allumant une lanterne pour nous diriger dans ces ténèbres. Allons! c'est bien, mon garçon, d'avoir préféré l'amour à la liberté. Moi, je comprends cela. La femme est tout pour celui qui mérite le nom d'homme. Pour ma Vincenza. je consentirais à demeurer dans un souterrain toute ma vie. Elle est mon soleil et mes étoiles, et celui qui m'ôterait son coeur pourrait bien dire vite sonin manus.
Je pensai au docteur et à Brumières, lequel, dans la causerie dont je vous ai donné l'abrégé, m'avait fait entendre qu'il consolait déjà la Vincenza du départ de son dernier amant. Il y a des dupes intéressantes, et j'avoue qu'au lieu d'avoir envie de rire de la confiance du fermier, je me sens porté à m'indigner de la trahison qui l'environne. Cet homme est jeune, agréable, beau de santé et de physionomie. Il se pique, avec un peu de forfanterie vulgaire, de ne croire à rien au delà de vie, et traite de préjugés les croyances les plus sérieuses; mais sa charité, sa bravoure, son dévouement et sa bienveillance donnent des démentis continuels à ce prétendu athéisme. Il a cette demi-éducation qui ouvre l'esprit du paysan à des notions de progrès, sans lui ôter l'originalité naïve de ses formes. Si j'étais femme, je le préférerais beaucoup à Brumières et au docteur, l'un qui fait de l'amour une satisfaction d'appétit, l'autre un chemin de fortune ou de vanité. Cette généreuse nature de Felipone n'est pourtant qu'un manteau pour couvrir les caprices de sa femme, et cet homme, qui nie Dieu et qui croit en elle, ne lui inspire ni respect, ni reconnaissance véritable. Il n'y a pas là le plus petit mot pour rire, selon moi, et, sous ce joyeux cocuage, je m'imagine sentir gronder je ne sais quel drame déchirant ou terrible.
—A présent, nous pouvons causer, dit Felipone en nous éclairant. Marchons doucement, je suis un peu las. Apprenez où nous en sommes, mes enfants. Les perquisitions ont eu lieu aujourd'hui. On a découvert dix anciennes cachettes dans le château. Un architecte, que l'on avait amené là, a très-bien expliqué comment les personnes réfugiées dans Mondragone avaient dû s'enfuir; mais quand on a examiné de près ces prétendues issues, on a reconnu que le diable seul avait pu y passer; et la seule chose vraisemblable, la communication du petit cloître avec leterrazzone, et celle duterrazzoneavec Santa-Galla, ont été celles que personne n'a su pressentir ni trouver. Si bien que mon secret me reste et que madame Olivia s'en mord les poings. Le capucin ne pouvait rien dire et n'a rien dit, sinon qu'il avait bien faim, et on l'a mis en liberté, atteint et convaincu d'imbécillité; je te demande pardon de l'expression, ma filleule! Tartaglia, comptant que j'aurais soin de son cher maître,—c'est comme cela qu'il appelle Valreg,—a pris la traverse, pour n'avoir pas de désagrément avec la police locale. Les carabiniers sont partis; ils ont porté leurs recherches du côté de la mer, trop tard, bien entendu. Le seigneur cardinal a défendu que l'on s'occupât davantage de la sotte histoire de la madone de Lucullus, et je l'ai entendu dire augiudice processante:C'est assez attirer l'attention sur une profanation qui n'a été faite que par les auteurs de l'accusation. Ils ont été tués, et vous ne trouverez personne pour la soutenir. Rien n'est misérable et fâcheux comme d'insister sur un grief que l'on ne peut pas prouver. Laissez donc tomber cette invention misérable, et si l'artiste français reparaît dans le pays, où l'on dit qu'il a une maîtresse, contentez-vous de le mettre en prison, sans bruit et pour longtemps, à moins qu'il ne lui plaise de révéler, tout de suite, d'où lui vient le signe de ralliement trouvé dans sa chambre.
Quant à Onofrio, Son Éminence l'a mandé devant elle pour l'interroger elle-même en particulier. Il paraît qu'on a voulu lui faire avouer qu'il avait donné asile et secours au prince dans son paillis, et qu'une bonne récompense lui a été offerte s'il voulait en convenir. Mais, je vous l'ai dit, Onofrio est un saint. Il aurait pu nous servir et se bien servir lui-même, en laissant croire qu'il avait secouru le prince; mais je lui avais dit de se taire, et, ne comprenant pas, il s'est tu. Alors, le cardinal, émerveillé d'une vertu si rare chez un pauvre paysan, lui a proposé de l'envoyer paître des troupeaux à dix lieues d'ici, dans une de ses terres, pour le soustraire à la vengeance des bandits; mais Onofrio, regardant cette offre comme un piège, a encore refusé cela. Il a dit qu'il était engagé, pour deux ans encore, aux pâturages de Borghèse, et qu'il aimait Tusculum, où les étrangers lui faisaient toujours gagner quelque chose avec sa petite vente d'antiquités. Il assure, du reste, qu'il ne craint aucune vengeance, et que ceux qu'il soupçonne d'avoir accompagné Campani et Masolino dans leur tentative sont trop lâches pour revenir se mettre au bout de son fusil. En cela, il ne se trompe pas: morte la bête, morte le venin; et n'ayant plus de chef, ces canailles quitteront le pays, si ce n'est déjà fait. Bref, le cardinal a renvoyé le berger de Tusculum, en se recommandant à ses prières, et en disant de fort belles choses sur la foi et le désintéressement des âmes simples et vraiment pieuses. Moi, c'est mon avis aussi, que le berger de Tusculum est un saint, vu qu'il a menti comme un chien pour la bonne cause, et c'est ainsi que j'entends la religion.
Au reste, le brave garçon est bien récompensé de sa discrétion. Tout le pays lui attribue la gloire d'avoir débarrassé Frascati de ce Campani, qui faisait peur aux femmes enceintes par sa laideur, et de ton coquin de frère, ma pauvre Daniella! A présent qu'il est mort, il n'a plus d'amis, et ceux qui lui payaient à boire, il y a deux jours, pour n'être pas dénoncés, disent aujourd'hui que c'était unfattore, et ne lui payeraient pas pour un baïoque d'eau bénite. On va en promenade à Tusculum pour complimenter le berger, voir le lieu du combat et se faire raconter l'aventure, qu'il arrange de son mieux.
Pour conclure, continua le fermier quand nous eûmes pénétré dans laBefana, où nous trouvâmes Vincenza occupée à nous préparer une sommaire installation, vous allez encore rester ici cette nuit; après quoi, vous pourrez, je pense, reprendre possession de votre casino, et passer quelque temps à attendre prudemment les événements.
—D'autant plus, dit la Vincenza, qu'il y a, à Frascati, un Anglais et une Anglaise, les anciens maîtres de la Daniella, qui auraient voulu voir aujourd'hui le cardinal, et qui auraient tout arrangé avec lui pour monsieur Valreg, si la dame ne s'était trouvée malade en arrivant. Mais ils disent qu'ils répondent de tout, pourvu qu'il ne se montre pas. Ainsi, soyez tranquille et prenez patience.
Il m'était bien facile de suivre ce conseil. Je rentrais dans ma prison comme Adam fût rentré dans l'Éden, s'il lui eût été permis d'y retourner après quelques jours d'exil sur la terre. Mon Eve avait péché contre Dieu, il est vrai, en péchant contre l'amour. Elle avait cueilli le fruit amer du doute et de la jalousie; mais, en dépit de cette crise terrible, nous étions si heureux de nous retrouver ensemble avec l'espoir de ne plus nous quitter, que nous ne pensions pas avoir payé ce bonheur trop cher par quelques jours d'effroi et de souffrance.
Il était cinq heures du matin quand nous pûmes nous reposer, et ce repos dura jusqu'à midi. Le réveil dans les ténèbres effraya ma compagne. Notre lampe s'étant éteinte, elle ne savait plus où nous étions; mais elle reprit sa gaieté quand nous eûmes fait de la lumière, et elle me ferma la bouche avec ses baisers en m'entendant plaindre la triste vie où je l'entraînais. Elle s'habilla en chantant, et, pour se reposer de ses fatigues des jours précédents, elle se mit à danser autour de moi. Certes, le lieu n'était pas gai, vu ainsi à la clarté d'une seule lampe, et délaissé par l'active et bruyante compagnie qui m'y avait accueilli trente-six heures auparavant. Mais, en dépit de l'eau qui coule à travers ce vaste édifice et des fenêtres murées de toutes parts, il y fait chaud et sec comme dans tontes tes constructions établies dans le sol volcanique, comme dans les catacombes romaines, et comme dans toutes ces caves des vieux palais, où les pauvres ouvriers de la campagne sont heureux qu'on leur permette de se réfugier pendant l'hiver.
Mais nous sommes en plein printemps, et il nous tardait de revoir le ciel. Nous portâmes notre déjeuner dans lePranto, où le soleil nous rendit tout à fait la confiance et la joie.
Mondragone, 30 avril
Felipone vint nous y trouver. Il m'annonça que je devais, par considération pour lui, ne recevoir personne, pas même lord B***, qui était venu lui demander de mes nouvelles, et la Mariuccia qui était fort inquiète de sa nièce. Il ne voulait pas révéler le secret du passage, inutilement, à trop de personnes, et il s'était contenté de dire à nos amis que nous étions dans la campagne, en lieu sûr.
—Ma femme, ajouta-t-il, s'occupera de vous apporter des vivres. Moi, il faut que je me tienne chez nous, car il y a bien des curieux sur pied à la suite de ces aventures que chacun explique et raconte à sa manière, et, parmi eux, des mouchards qui voudraient bien me confesser. Il est bon que je montre à ces gens-là ma figure simple et mes yeux étonnés, car mon rôle est de paraître hébété de surprise quand on me parle de gens cachés ici, qui se seraient envolés par les grands tuyaux duterrazzone. On voudra rôder aujourd'hui, et demain encore, autour du château, et, malgré les portes des jardins fermées, il se glissera toujours quelques enfants entre mes jambes. Faites attention à ne point vous laisser voir en replantant votre tente dans le casino. Olivia n'amènera personne dans les cours. Je lui ai donné avis de votre présence. Elle dira que la police défend de visiter Mondragone jusqu'à nouvel ordre. Vous trouverez tous vos effets de campement dans laBefanaoù je viens de les rapporter. Et sur ce, mes beaux enfants, l'amour et l'espoir soient avec vous!
Je ne le laissai pas partir sans lui demander ce qu'il savait de la santé de lady B***. Elle allait mieux. Son mari espérait pouvoir aller à Rome le lendemain pour tâcher de mettre fin aux soupçons absurdes dont j'étais l'objet, et qui devaient, selon lui, tomber d'eux-mêmes après le départ des personnages auxquels on m'avait supposé appartenir.
Nous passâmes donc la journée à remeubler le casino. Comme on n'y avait rien trouvé, on n'avait rien dévasté. Je refis mon établissement de travail dans la chapelle où je retrouvai avec plaisir mon tableau et mon album d'écritures, dans le trou où je les avais cachés. Il fait tout à fait chaud, et le soin d'entretenir le feu ne complique plus l'embarras de notre existence. Je ne regrette pas les savantes ressources culinaires de Tartaglia, ni la société de Fra Cipriano. La chèvre nous a été ramenée par Olivia, et nos lapins courent de plus belle dans les grandes herbes de la cour. Je n'ai pas pu décider Daniella à me laisser perdre l'habitude du café; mais je lui ai persuadé que je l'aimais mieux fait à froid, et que je détestais les ragoûts. Nous vivons donc de quelques viandes froides, de salade, d'oeufs et de laitage. Elle s'occupe de moi, à côté de moi, toute la journée, et voilà trois jours que je vous griffonne mon récit à la veillée, lisant, à mesure, à ma chère compagne, tout ce qui peut l'intéresser dans cette relation de notre humble épopée.
Je suis bien plus heureux, depuis ces trois jours, que je ne l'ai encore été. Daniella ne me quitte plus! On la croit partie avec moi, et s'il me devient possible de prolonger ostensiblement mon séjour en ce pays-ci, je voudrais ne sortir de ma cachette que pour conduire ma fiancée à l'autel. Je voudrais avoir l'agrément de mon oncle, et des papiers qui me missent à même de contracter, en présence des représentants de la légalité française, un engagement inviolable. J'ai donc écrit à l'abbé Valreg, et j'ai envoyé ma lettre à lord B*** pour qu'il la fit partir. Je m'attends bien à des questions, à des représentations, à des lenteurs de la part de mon digne oncle; mais ma résolution est inébranlable. Daniella a assez souffert pour moi, et, bien que mon serment devant Dieu seul lui suffise, je ne veux pas qu'autour d'elle on puisse douter de l'éternel dévouement dont je la juge et dont je la sais digne.
Je vous ai envoyé aussi une lettre plus abrégée que ce volume, mais résumant les mêmes faits. La connaissance que vous en prendrez vous mettra à même d'agir auprès de mon oncle. Je sais qu'une démarche de votre part pour approuver et appuyer ma demande filiale aura du poids dans son opinion.
Et maintenant, je vas me remettre à la peinture. Je m'aperçois avec plaisir que ces agitations, ces joies, ces dangers et ces fatigues, loin de m'énerver, me font sentir plus vivement le besoin, le désir, et, qui sait? peut-être la faculté du travail. Par le temps de civilisation qui court, les artistes sont légitimement avides d'un certain bien-être, à un moment donné. Et moi aussi, je m'arrangerais bien d'une situation faite et de conditions d'existence assez stables et assez douces pour me permettre de faire, de mon talent, le résumé de ma valeur intellectuelle et morale. Mais, d'une part, je n'ai pas encore le droit d'aspirer à ces tranquilles satisfactions et à ces saines habitudes de la maturité. D'autre part, je ne suis peut-être pas destiné à y arriver jamais, et les jours de foi, de santé, d'émotion que je traverse, ne me sont pas envoyés pour que j'en attende le résultat, incertain par rapport à mon progrès futur. C'est à présent, c'est dans le mystère où je me plonge, c'est dans l'amour qui m'exalte et dans la pauvreté que j'épouse résolument, qu'il me faut chercher le calme et la force de mon âme. Je songe à tous ces vaillants artistes du passé qui traversèrent des maux si grands, des revers si tragiques ou des souffrances si amères, sans jamais trouver l'heure bienfaisante où ils eussent savouré la fortune et la gloire. Ils ont produit quand même; ils ont été féconds et inspirés dans la tourmente. Eh bien, marchons dans ce chemin de torrents et de précipices, puisqu'il a été frayé par tant d'autres qui étaient plus et qui valaient sans doute mieux que moi!
Du 1er au 15 mai.
Il s'est passé encore bien des choses depuis mes dernières écritures. Comme j'aime mieux en faire davantage à la fois, ceci devient récit plutôt que journal.
Le lendemain du jour où je terminais ce qui précède, Brumières me fit demander par la Vincenza à me parler en particulier, et, bien que Felipone ait défendu, c'est-à-dire demandé à sa femme de ne pas lui révéler l'existence du souterrain, elle l'avait amené dans laBefana, où j'allai le recevoir.
-Je vous apporte des nouvelles, me dit-il gaiement; mais d'abord laissez-moi vous pressersur mon coeur de jeune homme, car je reconnais que vous êtes un honnête et un bon garçon. Vous ne m'avez pas trompé: Medora… Mais parlons de vous d'abord, ce sera moins égoïste.
Vous êtes libre. Lord B*** m'envoie vous le dire, et ce que je vous dirai malgré lui, c'est qu'en attendant un semblant d'examen judiciaire des faits qui vous ont été imputés, ce bon Anglais, qui vous aime, a déposé, pour vous servir de caution, une somme que je crois fabuleuse, vu qu'on a de grands besoins dans ce gouvernement, et que le régime du bon plaisir autorise à beaucoup exiger, mais dont lord B*** refuse de dire le chiffre, affectant, au contraire, avec sa générosité de grand seigneur, d'avoir arrangé facilement toutes choses. Donc, mon cher ami, allez le remercier et le consoler de l'état de sa femme, qui devient inquiétant.
Attendez cependant que je vous parle un peu de mes affaires, à moi! J'ai découvert aisément, aux environs de Roccadi-Papa, ma céleste extravagante. J'ai enfourché le noble Otello, qui a bien manqué me rompre les os dix fois plutôt qu'une, et, grâce à ce passe-port, je suis entré dans la citadelle avec tous les honneurs de la guerre. La joie de retrouver la bête a fait rejaillir un peu de sympathie et de bon accueil sur le cavalier. Je crois aussi qu'après vingt-quatre heures, la solitude des montagnes pesait déjà un peu à mon héroïne.
D'ailleurs, en apprenant la maladie de sa tante, elle n'a pas hésité à ajourner ses projets de retraite et d'indépendance pour venir la voir et la soigner. Si bien qu'elle est à Frascati depuis deux jours, où j'ai eu la gloire de la ramener, elle sur son noble coursier, moi sur un affreux mulet galeux, la seule monture que j'ai pu trouver dans cette abominable bicoque de Rocca. Heureusement, il avait des jambes, et j'ai pu ne pas rester trop en arrière. Chemin faisant, nous avons parlé de vous, et même nous n'avons parlé que de vous et j'ai vu que la fantaisie de ma princesse pour vous était à l'état de souvenir antédiluvien. C'est un plaisir d'avoir affaire à ces heureuses cervelles de souveraines, qui changent subitement toutes leurs batteries et font, de leur existence accidentée, une féerie avec changements à vue. Elle se moque de vous et de votre amour pour la Daniella avec une aisance qui réjouit l'âme. C'est à tel point que je me vois forcé maintenant de vous défendre, d'autant plus que je souhaiterais bien lui prouver que vous agissez le plus raisonnablement du monde, et que le comble de la sagesse est de se marier selon son coeur, quelle que soit l'infériorité sociale ou pécuniaire de l'objet aimé. Vous m'avez donc servi à l'entretenir de théories qui me font franchir beaucoup de chemin, et qui me permettront, au premier jour, d'appeler son attention sur un charmant garçon pauvre, de votre connaissance.
Sur ce, mon cher, je compte plus que jamais sur vous pour m'aider à plaire, résultat que vous favoriserez en déplaisant vous-même le plus possible.
-Ah ça! lui dis-je, cette plaisanterie dure donc encore, et vous voulez absolument vous persuader que je risquerais de plaire trop, si je ne faisais de grands efforts pour me rendre moins délicieux?
-Ah! tenez, mon brave Valreg, vous parlez comme vous le devez, et je me plais à reconnaître que, malgré mes persécutions, je n'ai pas pu vous arracher le plus petit sourire de vanité. Je n'aurais peut-être pas été si austère et si religieux, si j'avais été à votre place. Mais le fait est que je sais tout. Ne dites rien, c'est inutile, je sais tout! Medora m'a tout raconté elle-même, avec une insolence de franchise qui m'a mis d'abord en fureur contre elle, et qui a fini par me faire beaucoup de plaisir, car cet abandon de confiance me prouve un désir de mettre mon dévouement à l'épreuve et me donne le droit de me dire le confident et l'ami de ma princesse. Je sais donc qu'elle vous a aimé par dépit et qu'elle vous l'a laissé voir. Je sais qu'un baiser a été échangé dans les grottes de Tivoli… Sapristi! si je ne vous voyais faire, à présent, des folies pour la Daniella, je croirais que vous êtes un nouveau saint Antoine. Il faut que cette Daniella soit délirante pour vous inspirer une telle vertu!
-Ne parlons pas d'elle, je vous prie, répondis-je brusquement, je vais lui dire que je sors; je vais m'habiller, et je vous rejoins chez lord B*** dans un quart d'heure. Où demeure-t-il?
-A Piccolomini; je cours vous annoncer.
Daniella reçut avec transport la nouvelle de ma liberté. Elle voyait finir mes dangers et arriver l'heure de notre union religieuse, qu'elle avait toujours affecté de ne pas juger nécessaire à notre bonheur, mais que ses scrupules religieux appelaient en secret comme une absolution de son péché.
—Nous allons sortir ensemble, me dit-elle en préparant ma toilette de visite, je veux aussi remercier lord B***, ton ami et ton sauveur!
Quoique je sentisse l'inconvenance de cette démarche, je fus vite décidé à en accepter toutes les conséquences. Mais la pauvre enfant lut dans mes yeux la rapide expression de ma première surprise. Elle attacha son regard profond sur le mien, et s'assit en silence, tenant mon habit noir sur ses genoux.
-Eh bien, lui dis-je, tu ne t'habilles pas?
-Non, répondit-elle d'un air abattu; je n'irai pas, je ne dois pas y aller? Je ne peux pas entrer chez eux comme ta femme, et on me ferait sentir que ma place est dans l'antichambre.
-Il faudra pourtant bien, si l'on tient à me voir, que l'on s'habitue à te recevoir comme mon égale.
-Quand nous serons mariés… peut-être. Mais non, va, jamais! ladyHarriet est trop grande dame anglaise pour se résigner à faire asseoirdevant elle la pauvre fille qui lui a tant de fois lacé ses bottines.Non, non! jamais! J'étais folle de l'oublier!
-Eh bien, c'est possible. Qu'importe? Je vais remercier ces personnes généreuses et leur faire en même temps mes adieux.
-Tu ne peux pas quitter Frascati tant que la somme déposée pour ta caution…
-Je le sais, je ne quitterai pas Frascati; mais je ne reverrai pas lady B***, car je vais lui annoncer notre mariage, et elle sera probablement charmée de ma résolution de ne plus me présenter chez elle.