XV

Hugues eut un geste évasif.

— Maintenez-vous toutefois votre demande?

— Oui, si vous le permettez.

— Je puis donc vous répondre que cette demande est favorablement accueillie.

Hugues se tut dans la surprise d'une adhésion qu'il ne pouvait guère espérer si vite…

— Notre décision étant prise dans ce sens, poursuivit le Comte, il serait bien inutile de revenir sur les motifs qui l'ont provoquée ou sur ceux qui auraient peut-être pu l'empêcher. Vous avez notre consentement.

Hugues dit avec émotion:

— Je ne puis répondre à votre confiance qu'en vouant toutes mes forces et toute ma vie au bonheur de Mlle Auberte.

M. de Menaudru le regarda pensivement une longue minute, et répliqua par ces seuls mots:

— Je vous crois.

Ils se turent. Le salon triste et grandiose était, en l'absence d'Aube, d'une pire tristesse; l'atmosphère était froide, d'un froid gris de cendre éteinte.

— Aube n'est pas ici, je tenais à vous voir seul. Sa mère l'a conduite au devant de M. de Gourville qui vient, comme chaque année, à cette époque, passer quelques jours à Menaudru. Nous attendrons la fin de cette visite pour annoncer officiellement votre mariage. M. de Gourville, qui a élevé mon fils, est un oncle de la mère de Laurent, et votre allié aussi, il me semble. Il n'y a pas de parenté proche entre lui et Auberte, mais il est étroitement attaché à ma fille. Il fera des objections à votre mariage, c'est pour vous mettre au courant d'une situation et non pour vous offenser que je vous en préviens. Mais il se rendra comme nous, et d'autant plus facilement qu'il vous connaît mieux sans doute.

Hugues s'inclina. L'effort résolu et loyal de ce vieillard altier vers une entente le touchait; il y voyait la marque d'un esprit élevé. Le Comte sortait de l'apathie où le murait ordinairement sa santé pour sanctionner un événement qu'il ne désirait pas, mais qu'il ne voulait pas empêcher. Son mal l'avait tenu en dehors de la vie commune, il était trop fier et trop froid pour se plaindre, et il se taisait.

M. de Menaudru reconnaissait en Hugues un grand coeur, une âme tendre et forte. Celui-là n'était pas indigne, après tout, d'obtenir Auberte et le vieux château.

— Je vous crois, répéta-t-il.

Mais, cette fois, il y avait dans son accent comme une supplication sourde.

Hugues se levait; il se leva aussi et donna sa main au jeune homme en disant:

— Vous prendrez bientôt votre place au milieu de nous. Vous êtes déjà l'un des nôtres. Vous êtes le fiancé d'Aube.

Ils regardèrent instinctivement autour d'eux. Il leur avait semblé une seconde qu'Aube était là en esprit; mais elle était déjà partie, disparue en un évanouissement lent et subtil qui ne leur laissait rien. Il n'y avait plus sur eux que la religieuse mélancolie de ces fiançailles sans fiancée, avec le bonheur de rendre Aube heureuse.

Aube était partie, mais elle n'était pas bien loin puisqu'elle se trouvait encore dans la société de Gillette.

Celle-ci avait fait en sorte d'escorter son amie jusqu'au bas du mont où Auberte devait monter en voiture. C'était une manière de retarder leur séparation. Quand elles atteignirent sur la grande route le point où elles devaient se dire au revoir, Laurent, qui était déjà en voiture avec sa mère, descendit pour saluer Mlle Droy et faire monter Aube. Mais Laurent était d'autant plus poli que sa politesse lui coûtait davantage, et le salut se prolongea.

Le landau s'éloigna lentement, suivi à quelques pas par Laurent et les jeunes filles.

Gillette était assez nerveuse et de médiocre affabilité, elle ne portait pas en elle comme Aube une source de joie silencieuse; elle ne pouvait pas deviner l'événement qui s'accomplissait en cette minute pour son frère aîné.

— Je ne sais pas ce qu'ils ont tous à la Maison, dit-elle, mais ils ont quelque chose. Stéphanie, qui a reçu des lettres de sa famille, exhibe une correction si exquise, observe un décorum si rigoureux, qu'elle doit certainement être bouleversée; c'est sa façon d'avoir la tête à l'envers. Et Hugues, qui n'a pas reçu de lettres, a un air…

Aube eut un heureux sourire à la pensée du bonheur dont Hugues recevait en ce moment la nouvelle.

Gillette se tourna vers Laurent et dit, comme si ces paroles étaient la suite logique des précédentes:

— Quant au plan que vous nous avez apporté pour l'arrangement de votre serre, je me dois à moi-même de vous déclarer qu'il est absurde; votre serre aura l'air d'un jardin chinois, il n'y manquera que des petites gens en porcelaine. En tout cas, ce ne sera qu'un à peu près, et puisque la Comtesse vous donne carte blanche… Ma poétique petite princesse, ces questions de pot-au-feu ne vous concernent pas, c'est bon pour moi de maçonner et de patauger dans les plâtras. Hugues se moque de mes labeurs.

Aube faillit dire gaiement:

— Mais c'est Hugues qu'il faudrait consulter.

— Enfin, je me dévoue à ce pauvre Menaudru et je défendrai jusqu'au bout la prison qui a de si jolies oubliettes.

Laurent répliqua d'un air fort civil:

— A moins de jucher la nouvelle bibliothèque sur la serre ou inversement, je ne vois pas le moyen de les établir toutes deux sur un emplacement de vingt mètres en leur donnant à chacune vingt mètres de superficie.

— Comme c'est sensé ce que vous dites, fit Gillette. Oui, naturellement, vous avez raison, mais moi, — (avec explosion):

— Je déteste les gens qui ont raison…

— Qui ont raison contre vous, acheva Laurent.

— Prenez garde, Laurent, dit Aube l'air amusé, ou elle dira encore qu'elle aimerait mieux mourir que d'être votre soeur et la mienne. Et, cependant, Palatin pourrait proclamer tous les égards que vous avez pour elle en la personne de son lapin favori; vous le faites vivre dans une telle abondance qu'il devient monstrueux.

Laurent était peu disposé à invoquer le témoignage de Palatin, car il dit précipitamment:

— Vous n'aurez votre serre… notre serre qu'en supprimant l'ancienne boulangerie.

— Et ses amours de fenêtres en trèfle… non pas.

— Alors écornons l'orangerie?

— Ah! mais non, et ces chers vieux nids de hiboux!

— Eh bien! démolissez la prison, Aube consent.

— Démolir, renverser, démolir, vous n'avez que ces mots à la bouche, vous n'êtes qu'un iconoclaste; sans moi, vous et Auberte vous bouleverseriez tout.

— Mais, dit Aube, vous aviez autrefois bien d'autres projets de réforme: quand vous vouliez percer tant de fenêtres, abattre les murs, couper, tailler, trancher dans le vif…

— Assez, assez! vous me faites mal.

— Et ce n'est pourtant qu'en moi que vous tranchez.

— Quelle langue affilée vous avez aujourd'hui! petite Aube. Si vous possédez de la malice, employez-la au moins à me servir, mettez-vous de mon parti et convenez qu'on a eu tort de ne pas s'en tenir au plan de M. Levraut, votre architecte.

Laurent remarqua du ton le plus naturel:

— M. Levraut nous a abandonnés; il est parti l'air bien abattu.

— Oui… oui… il est parti, fit Gillette avec insouciance et son visage rougissant, qu'elle détournait, prit une expression hautaine.

Un soupçon traversa l'esprit d'Auberte que ses dernières expériences rendaient perspicace. M. Levraut aurait-il voulu épouser Gillette?

— Oh! Gillette, est-ce possible!…

— Je ne vois pas ce qui vous confond, il n'y a pas lieu de pousser les hauts cris, votre ébahissement n'a rien de flatteur pour personne. Que reprochez-vous à M. Levraut? Il a de grandes qualités.

— Certes! fit Laurent; mais enfin il est parti, conclut-il d'un air conciliant, et ce n'est pas la faute d'Aube ni la mienne; je vous assure que je n'ai pas épargné mes instances pour le garder.

— Je vous reconnais bien là! s'écria Gillette, s'il n'avait tenu qu'à vous, il serait encore ici à m'em…

Elle s'aperçut à temps de son imprudence, se mordit les lèvres et reprit:

— Du reste, jamais personne n'a pu supporter ce malheureux garçon, et je me demande pourquoi. C'est un homme du plus grand mérite, un peu balourd, mais si instruit; point de tact, mais tant de coeur, des prétentions exorbitantes, mais…

— Mais cela s'explique si bien parce qu'il n'avait aucune raison plausible d'en conserver, acheva Laurent, secondant avec componction Gillette dans sa façon meurtrière de porter les gens aux nues. Quel dommage que nous n'ayons pas eu le temps d'apprécier tant de vertus…

— Ne me poussez pas à bout. C'est un être utile au moins! tandis que d'autres… remarquez que je ne nomme personne… Il travaille et vous ne comprendrez jamais cette sorte de vertu: vous êtes terriblement aristocrate, mon cousin, soupira-t-elle avec la conviction édifiante qu'elle échappait à cette impardonnable faiblesse. Je ne fais pas d'allusion, rendez-moi cette justice, mais enfin M. Levraut remplit sa place en ce monde, il joue son rôle, tandis que vous… non, je ne veux pas être mortifiante, mais vous, pourquoi vivez-vous et pour qui?

La voiture s'était arrêtée pour attendre les voyageurs; ceux-ci ne s'en apercevaient pas dans l'animation de leur causerie: ils avaient traversé, sans s'en apercevoir davantage, une bande de chiens courants qui, ayant sans doute perdu la trace du gibier qu'ils chassaient, s'étaient égarés hors de la portée de la voix et du cor de leur piqueur; ils suivaient la route tête basse et l'air harassé.

Gillette prit congé d'Aube et remonta dans la direction deMenaudru, les chiens l'entourèrent de fort près; Laurent voulutles écarter, mais elle le remercia d'un ton catégorique et priaAube ainsi que son frère de ne pas faire attendre Mme deMenaudru.

Les chiens se rapprochèrent d'un mouvement si imprévu que Gillette, dans son premier élan irraisonné, franchit le fossé qui bordait la route afin de mettre un espace entre elle et les bêtes, et elle repoussa une barrière qui s'était trouvée ouverte devant elle; les chiens, sans manifester précisément d'intentions agressives, se groupèrent au bord du fossé. Mais cette barrière n'était que la défense avancée d'un clos; il y avait, derrière, une porte pleine dans un mur trop haut pour que Gillette pût le sauter, si elle avait été en goût de tenter l'aventure. Et les chiens restèrent assis ou couchés en un infranchissable demi-cercle, les yeux ardemment fixés sur Gillette, sans qu'il fût possible de savoir le motif de ce blocus, ni par quel caprice de leurs cervelles rudimentaires, ils avaient choisi Gillette pour but spécial de leurs attentions.

— Non, non, je m'en tirerai à merveille, je vous prie instamment de vous en aller, je suis fort bien ici et je veux me reposer, disait Gillette pendant que Mme de Menaudru mettait la tête à la portière pour démêler ce qui se passait.

Il ne se passait rien, malheureusement; Gillette, toujours debout, commençait à considérer d'un oeil effaré le cercle qui se rétrécissait. Un peu de frayeur empourpra ses joues. Laurent fut aussitôt au milieu des chiens, il les dispersa en un clin d'oeil. Les chiens, humant l'air, partirent du côté où retentissaient des appels de cor, et Gillette accepta l'aide de Laurent pour redescendre sur la route.

— Somme toute, ces chiens courants sont de bien stupides bêtes, dit Laurent sans la moindre allusion désobligeante à l'ignominieuse défaite de son adversaire.

Gillette dit quelques mots indifférents à Aube, puis, s'adressant à Laurent, elle murmura avec effort:

— Il fallait me laisser dans l'embarras puisque je vous le demandais, ou bien encore me réduire à implorer votre secours, à crier grâce. Pourquoi, au moins, ne triomphez-vous pas avec ostentation? Pourquoi êtes-vous si méchamment généreux? N'importe, je…

Les mots s'arrêtaient dans sa gorge.

— Je vous remercie, et j'ai pour vous toute la reconnaissance que je vous dois.

Et elle s'en alla. Aube se retourna vivement vers son frère pour le consoler, lui adoucir par sa sympathie l'injustice de cette algarade. Mais Laurent avait l'air radieux, et radieux il resta à sa manière tout le temps du voyage.

… M. de Gourville était gros, rouge et solennel quand son naturel colérique ne l'emportait pas sur sa solennité. Comme il trouvait rarement à Menaudru l'occasion de se mettre en colère, sa présence apportait d'ordinaire peu de variété dans l'existence uniforme qu'on menait au château.

Ainsi que le Comte en avait informé Hugues, M. de Gourville aimait beaucoup Laurent et Auberte. Auberte l'aimait aussi, elle lui était reconnaissante d'avoir toujours été si bon pour Laurent.

Aube devait rester à l'écart des différends qui allaient peut-être surgir entre le visiteur et ses hôtes, à propos de son mariage. Cette visite, interrompant pour quelques jours les préliminaires de ce mariage, lui apparaissaient comme une halte avant sa nouvelle vie et lui permettraient de se retremper.

Elle ne sut pas ce qui s'était passé dans l'entretien que ses parents eurent le même soir avec M. de Gourville, mais elle sentit tout de suite, et cela lui suffisait, que l'affection de son oncle pour elle n'avait pas diminué.

Le lendemain, elle tint compagnie au vieillard dans le petit salon qui faisait partie de son appartement, et tout annonçait entre eux une parfaite intelligence. M. de Gourville, enfoui dans un grand fauteuil au coin du feu, suivait de l'oeil Auberte qui rangeait un portefeuille de gravures dont il venait de lui faire cadeau. Il y avait un grand feu dans le cheminée, des chrysanthèmes et des azalées un peu partout: le jour était gris et froid, et Aube, vêtue de velours gris, remplissait l'antique petite pièce tendue de tapisseries, de la grâce languissante, patricienne, qui était dans chacun de ses mouvements.

— A propos, dit M. de Gourville, vous ne m'avez jamais parlé de ma nièce depuis que vous la connaissez?

— De votre nièce? répéta Auberte sans quitter des yeux la gravure qu'elle tenait. Je ne savais pas que vous ayez une autre nièce que moi et, encore, je ne le suis que parce que vous le voulez bien.

Et elle ajouta, les cils toujours abaissés, mais avec un sourire tendre qui erra une seconde sur sa bouche timide:

— Vous voulez bien être encore mon oncle?

— Oui, quand même… mais non, sensitive, pas de quand même avec vous, nous sommes trop heureux de faire votre volonté. Enfin, j'ai une autre nièce, ne vous déplaise, quoiqu'elle ait mis un peu d'empressement à vous apprendre le lien qui nous unit. Elle doit venir tout à l'heure me faire la visite qu'elle me rendait de loin en loin — de très loin en très loin — à Gourville, quand elle n'était pas encore votre voisine. Tenez, je gagerais que la voici.

Mme de Menaudru fit entrer Stéphanie d'Aumay et s'effaça.

Aube avait précipitamment quitté son siège.

— Oui, Mlle d'Aumay est ma nièce, dit M. de Gourville diverti par l'étonnement d'Auberte, au même titre que Laurent; seulement, elle ne m'a pas donné les mêmes satisfactions que votre frère et nos relations sont restées tièdes. Nous allons changer tout cela. Asseyez-vous, Stéphanie; ne vous sauvez pas, Auberte, vous entendrez des choses intéressantes et c'est un régal assez peu fréquent en ce pauvre monde pour qu'on n'en fuie pas l'occasion. Vous venez donc nous dire, Stéphanie, que vous capitulez. Vous avez réfléchi, ainsi que je vous en priais, et vous vous résignez de bonne grâce à être heureuse et riche en épousant mon neveu Laurent?

— Non, je ne peux pas, murmura Stéphanie, et le mouvement plus rapide de ses lèvres trahissait seul son agitation. Mais M. de Gourville n'avait pas entendu.

— Vous savez que, pour ma part, poursuivit-il, je n'étais pas enchanté de vous et que je me serais contenté sans murmure d'un seul héritier. Mais Laurent refuse, il dit que vos droits égalent les siens. Et Laurent de Menaudru…

— Laurent de Menaudru est l'honneur même, dit Stéphanie à demi-voix.

— Nous sommes d'accord. Je vous ai avisée par lettre que j'allais, moyennant une insignifiante condition, vous faire part à mon héritage, et, depuis que je suis à Menaudru, je vous ai fait savoir que la condition, c'était ce mariage. Si vous ne la trouvez pas insignifiante à première vue, c'est tout à la louange de Laurent. Mais nous arrivons à nous expliquer et vous acceptez d'être la femme de ce pointilleux gentilhomme.

Aube écoutait silencieuse, ses narines palpitaient un peu.

— Finissons-en d'un ridicule malentendu qui vous fait jouer le rôle de gouvernante. Vous habiterez Gourville avec moi, et, à ma mort, vous jouirez de mon héritage avec Laurent. C'est une excellente solution.

— Non, dit Stéphanie se contraignant à parler plus haut: c'est impossible, je ne peux pas.

Cette fois, il avait entendu.

— Vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Vous ne pouvez pas épouser mon neveu, Laurent de Menaudru? Qu'avez-vous contre lui?

— Rien. Je l'estime. Je puis même dire maintenant, fit-elle d'un ton un peu sec, qu'il est l'homme que j'estime le plus.

Même devant Auberte, Stéphanie ne pouvait contenir l'amertume que lui laissait la conduite de Hugues.

Elle ne connaissait pas plus que les autres, les circonstances qui avaient entraîné le consentement du jeune homme. Que Hugues eût renié les scrupules de sa fierté pour épouser la jeune héritière de Menaudru, c'était pour Stéphanie une déception quelle n'acceptait pas sans révolte; et il lui fallait constater, par surcroît, que Hugues trouvait une joie consolante dans l'affection d'Auberte.

— Vraiment? fit M. de Gourville enchanté. Vous aurez eu des désillusions avec les incomparables Droy.

— En tout cas, reprit-elle du même accent bref, je ne les mets plus en comparaison avec votre neveu.

— Et vous refusez celui-ci? Alors, fit M. de Gourville outré, vous êtes tout à fait folle.

La rougeur envahissait son front, une colère montait en lui tandis que Stéphanie restait maîtresse d'elle-même dans sa tristesse.

— Comprenez donc que si vous n'épousez pas Laurent…

— Il n'est pas dit que M. Laurent souscrive à votre "solution".

— Je me charge de lui faire entendre raison carrément, s'il en est besoin. Quand Menaudru appartiendra au mari de sa soeur, il sera bien aise d'avoir Gourville. Je lui ai tenu lieu de tous ses parents, il doit m'obéir et il m'obéira. Mais le refus ne viendra pas de lui. Vous ne comprenez pas du tout, fit-il, calmé par l'intense dédain que lui inspirait cette faiblesse d'intelligence féminine. Si vous vous obstinez, je ne changerai pas un iota aux dispositions que j'avais prises antérieurement pour vous et qui n'étaient pas libérales. Dites oui, au contraire, et Dieu sait si une femme raisonnable ne le crierait pas à votre place…

— Si vos bontés sont à ce prix, mon oncle, je… je les refuse.

M. de Gourville se tut et l'on n'entendit que le souffle un peu oppressé de Stéphanie.

— Vous me prouvez, reprit le vieillard, que j'ai agi sagement jusqu'ici, et que, sauf le respect que je dois à sa soeur, Laurent de Menaudru n'est qu'un nigaud quand il vous défend. Mais ce n'est pas lui qui me désappointerait dans un cas pareil. Je suis si sûr de sa soumission que je ne l'ai pas encore entretenu de mon projet, et, quand je m'en ouvrirai à lui, il n'aura pas assez de mots pour me bénir.

— Essayez, dit Stéphanie simplement.

Son assurance ébranla M. de Gourville, mais il reprit bien vite d'un ton amer:

— Je me rends aux remontrances de ce pauvre garçon, je mets tous mes griefs sous mes pieds, j'oublie qu'une fois déjà, vous m'avez préféré les Droy, que vous avez mieux aimé être institutrice chez ces gens-là… — (pardon, Auberte,) — plutôt que de venir à Gourville…

— Vous n'aviez nul besoin de moi, Mme Droy n'était pas bien portante à cette époque, et je ne pouvais m'éloigner de ses enfants. Je ne l'aurais pas voulu.

— A la bonne heure! voilà qui est net. Cette famille Droy est si rassise, si sensée… N'écoutez donc pas, Auberte.

— Pourquoi, fit Stéphanie avec révolte, Auberte n'écouterait-elle pas ce que vous me forcez à entendre?

Elle se domina, M. de Gourville continuait:

— Enfin, c'est donc bien agréable, Stéphanie d'Aumay, de vivre chez les autres, de travailler, de porter de vieilles robes, quand vous pourriez avoir un chez vous, être la femme d'un galant homme, vous installer à Gourville, y recevoir vos chers Droy tant qu'il vous plairait.

L'aîné, Hugues, est pour un temps indéfini à Besançon. Sa femme, quand il se mariera, sa femme et vous serez comme les deux doigts de la main, et vous vous verrez tous les jours.

Stéphanie ne répondit pas.

— Allons, vous avez eu un petit moment d'aberration. Aube et moi n'en répéterons rien.

— Oh! je vous en prie, gémit soudain Stéphanie, ayez pitié de moi, n'insistez pas…

Elle l'implorait de ses yeux désolés, son visage à la beauté classique et délicate était si pâle qu'il en fut un peu effrayé.

— Si vous vouliez comprendre, poursuivit-elle, que c'est impossible, que je ne consentirai pas, que toute discussion est vaine.

Comme elle lui tendait la main avant de se retirer, il se raidit pour dire en l'écartant:

— Pas d'amitié entre nous sans votre obéissance, et votre obéissance immédiate. Acceptez tout de suite, avant de sortir, ou il ne sera plus temps.

Mais elle sortit sans avoir répondu, ou plutôt donnant ainsi une trop claire réponse.

M. de Gourville prolongea d'une semaine son séjour à Menaudru; il se décidait avec peine à rentrer dans sa solitude, bien que son séjour au château lui eût apporté maint désappointement. Il n'avait pas rencontré en Laurent les consolations qu'il avait si fermement espérées et, le jour de son départ, comme Aube entrait dans le petit salon pour passer avec son oncle les dernières heures que celui-ci dût consacrer cet hiver à Menaudru, elle trouva l'oncle et le neveu absorbés par une discussion qui ressemblait à une véhémente dispute.

Ils se turent subitement tous deux devant le visage inquiet, déjà altéré de la jeune fille.

— Qu'avez-vous? demanda-t-elle d'un ton anxieux.

— J'ai… j'ai… commença M. de Gourville qui était cramoisi et respirait mal.

Laurent fit un geste, mais M. de Gourville n'avait pas besoin de cet avertissement pour voir qu'il effrayait Auberte. Il acheva en essayant de rire:

— Je n'ai rien du tout que le déplaisir de m'en aller tout seul.

Ici, un coup d'oeil furieux à l'adresse de Laurent.

Aube traversa la salle.

— Il y a autre chose, Laurent, dites-moi…

— Que voulez-vous qu'il vous dise? interrompit M. de Gourville.

— On ne me trompe pas, quand je suis entrée vous étiez en colère contre Laurent, mon pauvre Laurent.

— Vous ne disiez pas: pauvre Stéphanie… quand je chapitrais ma nièce, et votre pauvre Laurent a bec et ongles pour se défendre. Ah! votre pauvre Laurent… tel que vous le voyez, avec son air sage, il est le plus fou de la bande…

Le bras indigné de M. de Gourville semblait embrasser à la fois dans sa réprobation la Maison et la château.

— Vous voyez bien, dit Aube toute pâle, vous êtes fâché contre mon frère, vous ne voulez pas que je sois tout à fait heureuse.

— Moi? je ne veux pas! fit l'infortuné M. de Gourville étourdi par une si odieuse accusation.

— Comment le serais-je si vous vous brouilliez avec Laurent?

— Nous ne nous brouillons pas, nous sommes les meilleurs amis du monde, entendez-vous, Aube, êtes-vous contente?

— Oui, dit-elle avec douceur. Et, maintenant, il faut lui donner ce qu'il vous demande.

— Non, par exemple!… — Enfant, voyons, voyons, ne vous bouleversez pas. Aube, ma petite Aube, je n'ai pas dit que je refusais…

— Dites que vous consentez.

— Jamais de la vie! Mais, Auberte, je plaisante, ne voyez-vous pas que nous nous moquons de vous? Pensez à vos petits pauvres, à vos nouvelles bonnes oeuvres, aux gentils miracles que vous accomplissez, et laissez-nous traiter nos affaires entre hommes; n'en fatiguez pas votre pauvre jolie tête. Laurent et moi nous sommes du même avis.

— Ainsi, vous le laissez libre d'agir à sa convenance?

— Morbleu! je le lui défends bien…

Aube s'appuya d'une main sur la table.

— Quel méchant je suis!… Venez ça, ma petite Auberte. C'est ce mauvais garçon qui est cause de tout. Non, je n'en dirai point de mal; mais vous ne devriez pas être si sensible à son égard, maintenant que vous avez quelqu'un d'autre à aimer; on dirait que votre tendre coeur s'est encore élargi.

Elle répondit, baissant les yeux pour mieux regarder en elle-même:

— C'est vrai, j'aime tout le monde davantage.

Elle reprit, pesant ses mots:

— Laurent est mon frère, mon bon frère, je ne peux pas être heureuse s'il ne l'est pas.

— Mais, ma chère enfant, ce qu'il demande est insensé… je veux dire qu'il me faut le temps de m'habituer à son extravagance… à son idée, c'est-à-dire. En tant que folie, ne faisons que les plus indispensables, et je juge que pour l'instant une suffit. Oh! ce n'est nullement à votre mariage que je pense, Aube. J'approuve votre mariage, oui, je l'approuve.

— Et celui de Laurent aussi?

— Oui, avec Stéphanie.

— Ce n'est pas Stéphanie qu'il veut épouser, j'ai fini par y voir clair.

— Quelle personne judicieuse…

— Donnez-lui ce qu'il veut.

— Mais, pour le moment, il veut que je le déshérite en faveur de Mlle Stéphanie; il entend que je fasse d'immédiates largesses à cette jeune rebelle; il dit que ce ne serait pas juste de tout garder pour lui; il m'abreuve d'outrages (changeant de ton): Je veux dire qu'il me fait quelques petites observations amicales auxquelles je réponds par quelques autres du même genre. Je vous assure, Aube, que vous auriez pu écouter notre causerie sans avoir l'ombre d'un battement de coeur. Vous avez entendu Stéphanie, l'autre jour? c'est à qui me traînera dans la boue et ne voudra pas de mon argent. Je suis calme, il faut plus que cela pour me faire sortir de mon caractère. Mais encore ne faudrait-il pas que lorsque je veux bien dire Stéphanie, on me réponde Gillette.

Au nom de Gillette, Aube murmura: C'est donc vrai? — en regardant son frère.

Puis se retournant vers M. de Gourville:

— Pourquoi ne voulez-vous pas?

— Parce que c'est un diabolique caprice et qu'il trouvera à se marier cent fois mieux.

Aube répliqua lentement: Je ne le crois pas.

Elle parlait avec peine, comme si son intervention lui coûtait.

— Cela vous afflige peut-être un peu, pour commencer, de voir notre Laurent porter en dehors de nous une si grande part de son coeur; mais quand on souffre pour le bonheur des autres, c'est un si bon chagrin. Je me suis bien déjà dit qu'on ne pouvait avoir tout à la fois, et que tout abandonner serait peut-être le moyen de ne rien perdre. Mais que vais-je penser là, moi qui suis favorisée, au contraire! Je connais Gillette comme si elle était ma soeur, et je vous affirme que Laurent ne trouvera pas mieux.

Elle regarda encore Laurent pour lui demander si elle avait bien plaidé sa cause.

— Quand vous devriez me détester comme je déteste mon égoïsme, reprit-elle, je vous confesserai que j'aurais toujours voulu garder mon frère pour moi. Mais je ne peux pas être heureuse s'il ne l'est pas.

— Enfant, vous pleurez? Quelle petite entêtée, quelle petite folle… Laurent, vous ne rougissez pas de faire pleurer votre soeur?

— Je ne pleure pas, dit-elle leur montrant des yeux à peine humides. Et puis, ce n'est pas lui qui…

— C'est moi? Mais vous n'y songez pas, nous en reparlerons, tout s'arrangera…

— Vous ne vous opposez plus?

— Je n'ai pas dit cela.

— Qu'avez-vous dit?

— Que je ne voulais pas… attendez, mais que je pourrais consentir… oui, à une condition…

— Laquelle?

— Mon Dieu, je n'en sais rien… mettons par exemple que si MlleGillette avait la fortune qui convient à la future femme deLaurent…

— C'est une manière de refuser, dit sévèrement Auberte. Elle ajouta d'un air de profonde expérience:

— On ne devient pas riche ainsi.

— Je ne peux pourtant pas me rendre pieds et poings liés. On a sa fierté tout en n'étant qu'un oncle. Il faut au moins que ma défaite soit honorable. Je ne serai pas exigeant. Tenez, dit-il accueillant avec joie l'idée qui venait au secours de son imagination en détresse, je ne demanderai à votre amie que d'apporter en dot le lotus de Menaudru.

Et, profitant du désarroi où cette diversion imprévue jetait l'esprit d'Auberte, M. de Gourville s'échappa. Sa voiture était prête. Il fit ses adieux à la famille et se mit en route sans qu'Auberte, demi contente, demi déçue, pût lui adresser un autre mot.

Le mariage d'Aube, publiquement annoncé, devait être célébré au printemps; Aube avait ce temps pour travailler, prier, gagner du terrain sur elle-même. La dignité de ses fiançailles lui imposait des devoirs qu'elle n'oubliait pas; son attachement pour Hugues achevait de l'arracher à ses limbes: elle voulait s'élever moralement jusqu'à Hugues autant qu'il était en elle, elle voulait être digne de lui; il fallait qu'à chacun de ses voyages, Hugues constatât en Aube un progrès qui le réjouît.

Mais il la trouvait parfaite ainsi, il ne souhaitait point de changement en elle. Pour paraître plus femme, elle avait voulu relever ses cheveux; mais leur poids excessif lui faisait mal, et elle avait gardé sa belle natte d'enfant.

Hugues ne se plaignait jamais qu'Aube fût trop enfant, trop jeune.

Au cours d'une visite qu'Auberte faisait à la Maison avec sa mère, elle remarqua que Cam, Joseph et Gillette lui adressaient, à la dérobée, des signes expressifs qui lui enjoignaient de sortir.

Elle quitta le salon, pendant que Mme Droy et Mme de Menaudru monopolisaient Hugues pour lui infliger le débat d'une question de corbeille.

— Venez, venez, lui cria Cam dès qu'ils furent dehors, pendant que Gillette lui disait: Vous allez voir… d'un ton plein de promesse.

Ils la conduisirent dans une cour, où la plupart des enfants Droy étaient assemblés. Ils entouraient avec admiration un véhicule fort élevé auquel la légèreté de sa structure, les dimensions de ses roues donnaient l'aspect d'un insecte à longues pattes.

— Le nouveau tilbury d'Hugues!… annonça Camille.

Et comme ce mot disait tout, on lassa une minute à Aube pour s'en pénétrer. Le tilbury était attelé d'un demi-sang maigre comme une sauterelle, et dont la tête sèche et ardente gardait une immobilité factice. Marc, perché sur le siège, tenait les rênes avec une orgueilleuse négligence.

— Montez! s'écria Cam dont les sentiments trop longtemps refoulés firent explosion. On a attelé pour Hugues qui va se promener avec Marc; mais Marc a dit que, si nous pouvions vous extraire du salon, il vous ferait faire trois fois le tour du jardin.

— Montez, allons, ce sera délicieux, fit Gillette avec envie.

Voulez-vous qu'on vous aide?

Mais Aube restait immobile: elle considérait tour à tour l'équipage et ses compagnons. A la fin, elle secoua négativement la tête.

— Vous ne voulez pas monter? Vous avez peur? s'écria Gillette.

Les autres répétèrent en choeur: Elle ne veut pas monter!

— Je n'ai pas peur, ou du moins pas assez pour que cela me retienne. Mais je n'aimerais pas à me servir de cette voiture.

— Pourquoi? Marc conduit presque aussi bien qu'Hugues. Les babies y étaient toutes les deux, il n'y a qu'un instant.

— Ces machines-là ne peuvent pas verser; quelquefois elles accrochent, et alors elles se retournent les roues en l'air.

Vingt kilomètres à l'heure, on plane!… Le cheval est un agneau, Hugues a toujours des chevaux doux comme du miel, et qui vont comme le vent. Allons donc, Aube, quelle plaisanterie! si Hugues était là…

Les exclamations d'encouragement, de dédain, d'impatience se croisaient autour d'Aube. Quand force fut à ses agresseurs de s'interrompre pour respirer, Aube dit d'un air perplexe:

— Non, je n'aimerais pas à monter, cette voiture ne me paraît pas convenable.

— Cette voiture ne lui paraît pas convenable!… reprit le choeur.

Il était bien rare qu'à la Maison, on contrariât ou blâmât maintenant Auberte. Et, même dans leurs rapports mutuels, les jeunes Droy montraient moins de tenace indépendance. Sans s'en rendre compte, Aube avait exercé sur eux une bienfaisante influence; mais, en ce moment, sa résistance causait un tel scandale qu'ils ne mesurèrent plus l'expression de leur surprise.

— Pas convenable, pas convenable!…

— Pas convenable pour moi, s'empressa d'ajouter Aube. Vous avez beau être tous contre moi, je pense ainsi, et j'essaie toujours d'agir d'après ce que je pense.

— Mais enfin, dit Gillette, il faudra bien que plus tard vous y montiez, vous ne pouvez condamner Hugues pour toute sa vie aux calèches et aux berlines de Menaudru. Il vous faudra changer de voiture comme il vous faudra voir du monde…

— Aller au bal, danser, flirter, intercala Cam.

— Chasser, monter à cheval, recevoir les femmes d'officiers, faire des visites, luncher, papoter, gouverner vos ordonnances, dit Edmée.

— Courir les rally-papers, tenir des comptoirs aux ventes de charité, embobiner les gens pour leur vendre de petites abominations, ajouta Marc.

— Si vous ne voulez pas, que deviendra le pauvre Hugues? demanda Gillette. En attendant qu'il se retire du service, vous aurez à être une femme d'officier comme les autres.

Aube recula, elle ne pouvait pas supporter de telles visions et elle agitait la main pour les éloigner en disant: Oh! non, oh! non…

— Que faites-vous? Que dites-vous?

Ils se retournèrent vers Hugues qui venait de paraître.

— Aube, que vous ont-ils fait?

Elle montra la voiture et dit d'une voix entrecoupée:

— Ils veulent me faire monter là-dessus.

— Vraiment! fit Hugues avec un sourire affectueux. Comme si c'était fait pour vous!

— Ils m'ont dit, poursuivit Aube toute hors d'elle, des choses dures, que je n'étais encore bonne à rien, que j'aurais des soldats dans ma maison, qu'il me faudrait causer, manger, flirter avec tout le monde, oui, flirter! ou que je vous rendrais éternellement malheureux…

Son émoi était si peu en rapport avec l'incident qu'il fallait à Hugues, — du moins ses cadets le pensèrent, — toute la partialité d'une tendresse aveugle pour ne pas perdre patience.

Hugues était bien loin de s'impatienter, il avait passé le bras d'Aube sous le sien et disait:

— Je ne veux pas qu'on tourmente ma petite princesse. Il lui suffit bien d'être elle-même.

Et il regardait Aube avec une bonté indicible, un peu compatissante.

— Ah! vous voulez dire que je ne pourrai jamais être que moi, avec mes faiblesses et mes défauts?

— Non, non. Et pensez-vous que je me permettrai ce qui vous serait une cause de chagrin ou d'ennui?

— Vous garderez l'ennui ou le chagrin pour vous seul… c'est bien ce qu'ils prétendent.

— Ils ne savent ce qu'ils disent, ma petite enfant, ne vous en occupez pas. Qui pourrait sérieusement se représenter Aube descendue de Menaudru au milieu du tourbillon mondain, menant la vie banale, affairée de tout le monde? Ces choses ne sont pas faites pour vous plus que le tilbury. Et puis, je ne veux pas qu'on tourmente ma princesse.

Il fut si affectueux, lui dit de si réconfortantes paroles qu'elle se rasséréna. Mais elle emporta, de cette visite, une anxiété qui l'accompagna tout le long du chemin. Elle était sûre de trouver en Hugues une inépuisable indulgence, mais elle savait bien qu'au fond, il souffrait de ne pas la voir plus semblable aux autres; il ne l'appelait sa petite enfant avec tant de tendresse que lorsqu'elle n'était pas très raisonnable. Il y avait en lui une résolution tacite de ne pas exiger d'elle un changement, de l'accepter telle qu'elle était.

Quelque temps après, elle descendit le parc pour aller chez Mlle Anne et s'informer de Zoé, qui n'entrait toujours pas en fonction.

On était en plein hiver, il faisait un froid dur, sans neige; le domaine solitaire de Mlle Anne était dépouillé de la verdure et des fleurs qui en paraient l'indigence, et, devant la façade de la maisonnette, il n'y avait plus ni grandes roses trémières ni abeilles.

Mlle Anne était assise auprès d'un tout petit feu, qu'elle raviva en voyant Auberte.

— Zoé est sortie, dit-elle en réponse à la question de la jeune fille: elle est allée voir Nine. Vous savez que Gédéon travaille pour M. Droy et que, si sa conduite est bonne jusqu'à l'inauguration de la scierie, il aura une place et la jouissance d'une maison de gardien. Alors, toute la famille descendra de la montagne, et je crois qu'ils auront à la scierie assez d'espace, de sapins et d'air pour ne pas être trop tentés de reprendre la clef des champs. Tout cela m'est une grande satisfaction; ces gens ont du bon, du très bon, même.

Auberte n'osa dire tout ce qu'elle en pensait; c'était chez ces ignorants, ces sauvages, qu'elle avait appris à lire; elle avait déchiffré dans le livre de leur vie des pages tachées de sang et de larmes.

— Zoé est un petit coeur d'or, poursuivit Mlle Anne. Quand cette enfant est là, ma maison n'est plus la même.

Le soir, à la nuit, elle s'assied près de moi, sur ce tabouret, et il me semble alors qu'il y a moins de nuit dans ses yeux. Avez-vous remarqué que, bien qu'ils ne soient pas noirs, ses yeux avaient toujours l'air en deuil? Elle ferme bien notre porte, elle voudrait qu'il neigeât pour que nous soyons mieux séparées de ce qu'elle appelle le méchant monde; mais ce sont là de mauvais sentiments, et quand il neigera, je lui ferai tracer un chemin afin que le monde vienne à nous, s'il lui en prend fantaisie. Je la forme un peu pour qu'elle vous donne moins de peine, et puis on est lâche, peut-être que je retarde seulement le moment où je serai seule à la nuit tombante. Elle sera bien chez vous, elle échappera à des misères qui pourraient l'aigrir.

— Elle voudrait rester avec vous.

— Il ne le faut pas; cet isolement où je vis lui serait malsain: une âme d'enfant est chose trop délicate et précieuse pour qu'on l'expose à si rude discipline. J'habitue Zoé à la perspective de notre séparation, et elle ira bientôt vous demander asile. Elle vous est reconnaissante…

— Oui, mademoiselle Anne, mais c'est vous qu'elle aime.

L'accent de ces mots frappa Mlle Anne, leur tristesse émanait d'une source à laquelle elle avait assez souvent trempé ses lèvres pour en reconnaître avec douleur le goût amer.

Elle murmura: Chère enfant, qu'avez-vous?

— Rien, dit doucement Auberte.

— Vos parents, M. Hugues?…

— Sont bien; ainsi que pourrais-je avoir? fit-elle, s'interrogeant.

— M. Hugues n'est-il pas ici?

— Oui, pour la semaine.

— Toujours bon et gai?

— Toujours. Je sens qu'il m'aime. Il m'aime bien, il va m'épouser; ainsi qu'aurais-je? répéta-t-elle d'un air de doute mélancolique, que pourrais-je avoir? Il m'aidera à bien faire, à devenir plus forte. Ce n'est peut-être pas équitable que je possède à la fois tant de bonheurs.

Elle se rappelait sans doute de quelle main légère Mlle Anne soignait les maux d'autrui, et il lui était bon d'ouvrir son coeur à la vieille demoiselle. Toute la personne chétive de Mlle Anne respirait l'apaisement, la résignation, la pitié, et l'on éprouvait, rien qu'à la contempler, l'efficacité des mots consolateurs qu'elle ne prononçait même pas.

Aube raconta l'incident du tilbury et conclut:

— Ce n'est rien, rien qu'une bagatelle, mais en réalité c'est lui, c'est moi, tels que nous sommes tous deux; c'est lui indulgent, protecteur; c'est moi fastidieuse, obstinée dans mes préventions, figée dans le passé que j'aime et dont lui n'est pas.

Elle pleurait presque en disant:

Il a été si patient, si bon…

— De tout temps, continua Aube, les parents d'Hugues m'ont secouée, tancée, ils espéraient quelque chose de moi, lui rien. Oh! lui coûterai-je tant de patience…?

Elle avait failli dire: Et me coûtera-t-il tant de larmes!

Elle pleurait sans colère, sans révolte, comme brisée, et elle baissait la tête par un mouvement de vaincue.

Puis soudain:

— Tenez, je veux vous dire ce que personne ne sait: Quand j'ai eu cet accident à la Maison, qu'on m'a fait si mal en me remettant l'épaule, j'ai appelé maman, et maman n'est pas venue, elle n'a pas répondu. Je me suis sentie abandonnée, j'ai cru que ce serait toujours ainsi… Je sais bien, c'était un enfantillage puisque ma mère était si loin et ne pouvait pas m'entendre; mais je n'aurais jamais pensé que si je l'appelais ainsi, elle ne répondrait pas… et j'avais un peu de délire, je me suis dit que si ma mère n'était pas venue, personne ne viendrait. Voyez-vous, j'ai mes peines: autour de moi, c'est comme une désertion. Olge d'abord que j'ai perdue… vous avez beau être bonne, vous ne pouvez pas comprendre ce que m'était Olge. Et Laurent, mon frère, son affection se détourne de moi. Je suis contente de l'avoir aidé à convaincre son oncle, mais…

Un frémissement trahit qu'elle avait silencieusement souffert de ce chagrin jaloux, dont elle avait eu honte et qu'elle n'avait pas montré.

— Laurent ne m'appartenait pas beaucoup, mais ce qu'il avait de coeur était à moi. Et voilà qu'il a un grand coeur tout joyeux pour une autre: Gillette a réussi tout de suite où j'échouais depuis des années: Laurent ne s'ennuie plus. Mes parents n'ont jamais été bien près de moi. Olge, Laurent… et qui ensuite, qui vais-je perdre? Maintenant, que ferais-je sans Laurent si je n'avais pas Hugues? qui aurais-je? Je suis injuste et égoïste, et c'est ce qui me désole. Ah! j'ai besoin de Hugues pour devenir meilleure!

Devant cette douleur douce, intarissable, la vieille demoiselle gardait le silence, elle laissait parler ces murs nus, son isolement cruel, sa pauvreté.

Elle dit à la fin, tout bas:

— Enfant, moi je suis pourtant heureuse…

Ces mots empreints de renoncement, d'humble triomphe, si simples et doux qu'ils eussent été, s'enfoncèrent en Aube comme un brûlant reproche.

Quand elle sortit de la petite maison, elle était calme et courageuse. Son bonheur lui paraissait plus noble, plus cher, et elle s'était juré d'en apporter un jour une part ici, en échange de ce qu'elle y avait trouvé.

En traversant le chemin qui séparait le parc de la maisonnette, elle aperçut Camille qui errait autour du clos d'un air important. L'enfant vint à elle et elles remontèrent ensemble par le parc.

— Vous êtes donc, dit Camille, en grande intimité avec Mlle Anne? Que je voudrais être à votre place! je lui ferais raconter comment elle a caché le trésor. Peut-être que cela lui serait égal de me donner une poignée de diamants et un cent de perles pour les expériences chimiques de Jacques. On dit qu'elle se promène, la nuit, dans son jardin, avec le lotus sur sa tête et des pierres fines qui la couvrent comme une étole, des saphirs, des rubis, des topazes, des béryls, larges comme des fleurs… Et j'oublie encore les améthystes. Tout ça brille en feux de toutes les couleurs; savez-vous comment elle les allume, l'avez-vous vue? Moi, on ne veut pas que je l'approche, on a peur que je lui dise des choses…

Aube pressa le pas, peut-être avec l'intention de mettre le plus de distance possible entre Mlle Anne et la curiosité intempestive de Cam, quoique celle-ci se vantât de ne plus articuler un mot mal à propos, depuis que Hugues venait si souvent à la Maison.

— Vous n'avez pas de leçons, aujourd'hui? demanda Aube.

— Oh! si, des quantités; mais je ne les apprends pas. Par des temps comme celui-ci, c'est une passion chez moi de ne rien faire. Je ne voudrais pas même prendre l'embarras de me marier. N'allez cependant pas vous figurer que vous succomberez à la tâche quand vous serez Madame; vous aurez les grâces de votre état, dit-elle, encourageante. Vous voyez encore tout en beau et ce n'est pas moi qui, pour rien au monde, viendrais vous détromper; mais je crois que Gillette est dans le vrai, quand elle se décide à coiffer sainte Catherine: je ferai comme elle.

Si jamais sainte Catherine était coiffée par Cam, elle pouvait se tenir pour certaine que l'experte demoiselle ne manquerait pas de lui enfoncer dans la tête bon nombre d'épingles très acérées.

— Pauvre Cam! dit Aube en riant: êtes-vous si désillusionnée?

— Et ce n'est rien à côté de Stéphanie, reprit la petite fille d'un air de funèbre jubilation. Quand je lui donne des conseils sur son établissement, elle me regarde comme si je battais la campagne. Mais depuis que Stéphanie est riche…

— Enfin, Cam, je n'y suis plus. Que me contez-vous?

— Vous ne savez pas que Stéphanie est riche? Qu'est-ce que Gillette vous apprend donc? C'est votre frère Laurent qui en est cause. Stéphanie n'a jamais voulu faire je ne sais pas quoi que votre oncle voulait à toutes forces; cela a plu à M. de Gourville qu'elle ait la tête si dure: il l'a dotée, lui a promis sa propriété de Gourville et la moitié de son héritage. La voilà riche, c'est bien fait.

Sans laisser à Aube le temps de méditer cette conclusion sévère, elle continua:

— Stéphanie s'est querellée avec Hugues, l'autre jour; il faut absolument que je vous le raconte pour que vous les réconciliiez. Après cela, on dira encore que je ne suis bonne qu'à tout brouiller! Stéphanie avait reçu la lettre décisive de son oncle et nous l'avions félicitée; nous avions tous une peur bleue qu'elle ne nous quitte, même on entendait les petits se moucher dans les coins, où ils pleuraient sans en avoir l'air. Tout le monde s'en allait et Hugues n'avait encore rien dit, il lui fallait bien s'exécuter. J'ai fait semblant de sortir avec les autres. Edmée s'évertuait encore à m'expliquer la règle de trois, quand j'étais déjà revenue sur mes pas et cachée sous le grand guéridon dont le pied me gênait beaucoup. Hugues s'est approché de Stéphanie pendant qu'elle regardait par la fenêtre, et je me demande ce qu'elle pouvait voir dehors, puisque nous étions tous à la maison. Hugues lui dit:

— Cette fortune est une drôle d'aventure; j'en suis fameusement attrapé.

Ou quelque chose d'approchant. Elle lui répond, comme si elle lui jetait des seaux de glace sur la tête:

— Je vous remercie bien, vous me faites penser que je ne vous ai encore rien dit de votre mariage… qui est aussi une aventure très drôle.

— Je ne sais plus bien leurs mots, mais c'est ce qu'ils voulaient dire.

Le scrupule de Cam était superflu, car personne n'aurait reconnu ni Hugues, ni Stéphanie dans ce dialogue fantaisiste qui n'était qu'une très libre traduction de leur entretien.

— Alors, poursuivit Cam, on me répète tant de ne pas causer à tort et à travers, et que le meilleur remède serait d'écouter à propos, que j'ai écouté de toutes mes oreilles; elles étaient encore toutes rouges parce que Joseph venait de me les tirer, et elles me cuisaient tellement que j'avais peur qu'elles ne prennent feu; mais j'étais décidée à tout souffrir. Stéphanie et Hugues se donnaient l'air empesé. Stéphanie a dit en choisissant ses mots comme des fraises dans un grand saladier tout rempli, où il y aurait eu aussi des chenilles:

— Je ne croyais pas que ma fortune fût un événement inattendu; depuis plusieurs mois, M. de Gourville nous le faisait prévoir; mais vous n'en saviez rien ou, plutôt, vous n'y croyiez pas.

— Notez, Aube, intercala Camille, que mon pauvre Hugues ne savait que cela et qu'il s'était toujours dit: C'est bien ennuyeux, mais Stéphanie finira par être une héritière.

— Eh bien, il ne s'est pas défendu contre cette calomnie de Stéphanie. Elle a repris d'un ton de Mont-blanc: Je vous ai souvent laissé voir mon estime, pourquoi ne vous montrerais-je pas aujourd'hui…

— Que j'ai démérité, a-t-il dit.

Elle a continué en faisant sa Cléopâtre tant qu'elle pouvait: Depuis des années, je suis la fille de vos parents et votre soeur, je m'intéresse donc à vos actions; vous aviez décidé de ne jamais épouser une femme plus riche que vous, mais Menaudru est un beau château, et vous étiez bien libre de changer vos résolutions.

Il est devenu tout vert, ou bien si c'était le rideau qui lui collait de l'ombre verte sur la figure. Oh! la méchante Stéphanie, la méchante… Je ne l'aurais pas mordue, mais je l'aurais bien pincée, j'avançais déjà les doigts sous le tapis, je me suis retenue. Ce qu'elle aurait crié de surprise! on n'en aurait plus fini. Mais aller faire entendre en plein visage à Hugues que c'était peut-être bien Menaudru qu'il voulait épouser…

— Eh bien, Aube, qu'avez-vous? Je vous fatigue? Non? Hugues a voulu répondre; mais elle lui a dit: Mon cher, que la crique vous croque!…

Oh! qu'est-ce que je vous dis là? Elle lui a dit: Lieutenant Droy, ne vous embarrassez pas dans des explications inutiles dont votre dignité souffrirait. Puisque vous me forcez à vous dire mon opinion…

Il ne la forçait guère, il aurait bien voulu, au contraire, qu'elle se taise. Bref, Hugues et Stéphanie ne s'accordaient pas du tout. Je ne suis pas déjà si heureuse, qu'elle a soupiré. Et moi… a dit Hugues.

— Et moi, je suis enchanté, c'est ce qu'il voulait dire, comprenez-vous? Elle a continué: Je vous avoue que votre mariage ne me surprend pas moins que ma fortune ne vous confond.

— Alors, Hugues l'a regardée d'un air, oh! d'un air qui sentait la poudre et que vous ne lui verrez jamais, Dieu merci. Le livre que tenait Stéphanie est tombé de ses mains comme si elles étaient gelées, et Hugues ne le lui a pas ramassé, ce qui n'était guère poli, surtout quand on pense comme il se précipite pour vous tirer du moindre mauvais pas. Elle a encore dit pourtant: Personne n'apprécie Aube de Menaudru plus que moi.

— Et elle parlait très bien, comme si son coeur allait mieux pendant qu'elle parlait de vous. Elle a poursuivi: Nous sommes tous meilleurs depuis que nous la connaissons. Vous la trouviez charmante et vous le montriez. Mais si vous l'admiriez comme nous tous, vous n'ambitionniez pas d'en faire votre femme, et vous le montriez aussi.

— Il a répondu, oh! cette fois, je suis bien sûre des termes…

— Cam! s'écria Aube, achevez, je vous en supplie…

— Suppliez, suppliez, voilà le plus beau. Ils s'entre-regardaient comme pour dire: "Ah! mon Dieu, que c'est donc contrariant d'être brouillés… ce n'est pas ma faute."

Je n'y ai plus tenu, j'ai crié, oui, j'ai crié: "Benêts que vous êtes, rabibochez-vous…"

Vous me croirez si vous pouvez, Aube, ils n'ont pas même regardé pourquoi le pied de table parlait, ça ne les a pas plus étonnés que d'entendre sonner une pendule. Moi, je commençais à m'attendrir sous mon tapis. Par malheur, mes larmes n'éteignaient pas mes oreilles qui brûlaient toujours. Stéphanie disait: "Dites-moi pourquoi vous avez choisi Auberte, pourquoi vous l'avez demandée malgré sa fortune qui aurait dû vous séparer d'elle?"

Pourquoi, pourquoi… Comme c'était difficile à comprendre. Fallait-il qu'elle soit bornée pour ne pas deviner, rien qu'à la figure de Hugues, que c'était vous qui aviez parlé la première (moi, je m'en suis toujours doutée) et qu'il se ferait hacher menu comme chair à pâté et tirer ensuite à quatre chevaux plutôt que d'en convenir. Il a répondu très crânement: "C'est un grand, un profond chagrin pour moi de me voir mal jugé par vous. Je n'ai rien à vous dire, sinon que j'aime assez Aube de Menaudru pour que les obstacles dont vous parlez n'existent plus à mes yeux."

Elle a demandé: "Alors, c'est par affection que vous l'épousez?"

— Oui, oui, oui! a-t-il dit trois fois.

L'irrésistible dévouement de Camille aux affaires d'autrui ne lui valait, d'ordinaire, que la plus noire ingratitude; aussi fut-ce une surprise pour l'officieuse enfant quand Aube, sans rien dire, l'embrassa trois fois coup sur coup.

— Trois baisers d'Aube pour trois oui d'Hugues, le compte y est, se dit Cam en regardant Aube s'en aller. Je connais Hugues et Stéphanie, ils seront malheureux comme des perdus tant qu'on ne les aura pas raccommodés. Cela ne vous amusera pas beaucoup, ma princesse, de dire à Stéphanie que c'est vous qui avez demandé Hugues; mais c'est un devoir de rétablir la paix dans les familles.

* * *

Mme de Menaudru déjeunait à la Maison avec Laurent et Auberte.

Quand on passa dans le salon pour y prendre le café, Auberte, au lieu de s'asseoir, suivit au jardin l'une des babies qui s'amusait à faire voler bien haut le volant de Camille. Et Hugues suivit Aube, emportant le collet de loutre qu'elle avait oublié. Il avait pour elle de ces soins minutieux, de ces attentions protectrices; il était d'une vigilance chevaleresque, infatigable. Elle savait maintenant, grâce à Cam, pourquoi il y avait tant de tristesse inavouée dans cette protection. Et Aube ne voulait plus que Hugues fût triste, elle ne voulait plus que Hugues souffrît de son malentendu avec Stéphanie.

Ils atteignirent en quelques pas l'allée où Stéphanie se promenait en surveillant l'autre baby; celle-ci pêchait à la ligne dans un massif de houx avec beaucoup de succès, paraît-il, car elle ne tarissait pas en petits cris d'aise.

Aube alla à Stéphanie, prit le bras de la jeune fille en disant:

— Voulez-vous que nous nous promenions un peu?

Elles marchèrent lentement dans l'après-midi terne et douce, sous le ciel blanc où s'accumulaient des menaces de neige; Hugues restait derrière elles, sans se rapprocher ni les quitter.

Aube commença avec sa candeur grave, sans détour:

— Je ne vous ai pas dit encore l'histoire de mes fiançailles. Je l'aurais dû.

Elle sentit en Stéphanie un mouvement de recul; mais elle continua, se serrant contre sa compagne presque comme elle le faisait avec sa mère:

— J'ai toujours eu du regret de penser que je privais, bien malgré moi, la famille Droy du château qui aurait pu lui revenir; je me disais que c'était dur, surtout pour Gillette qui aime tant Menaudru, mais qu'elle se réjouirait de voir le château à son frère. Quand j'ai songé à cela, je ne connaissais pas Hugues depuis longtemps, mais il me semblait, fit-elle avec une simplicité parfaite, que c'était depuis plus longtemps que ma vie. Je sais qu'Hugues pense de même, ou du moins qu'il a lu tout de suite jusqu'au fond de moi. Hugues, vous pouvez rester et m'entendre. Son père m'a avoué qu'il me voudrait pour fille, mais qu'il n'oserait pas me demander. Vous, Stéphanie, m'avez montré qu'Hugues était trop fier pour venir à moi, mais qu'un peu de courage et d'humilité conquiert beaucoup de bonheur. J'ai compris, j'ai bien compris?

Elle interrogeait Stéphanie; sous l'appel de ce regard presque inquiet, Stéphanie fit un geste vague.

— Hugues et Stéphanie, je ne me suis pas trompée? insista-t-elle.

— Ils murmurèrent: Non, emportés tous deux par la même force souveraine.

Elle leva vers eux ses yeux sombres dans lesquels semblait être tombée toute l'ombre de Menaudru, l'ombre séculaire et sacrée des vieux murs, des vieux ombrages… ces yeux où la flamme voilée du bonheur, de la vie, vacillait comme incertaine et toujours prête à s'éteindre.

— J'ai attendu, pourtant, afin d'être bien sûre de moi et de lui, puis j'ai fait ce que vous m'aviez dit, Stéphanie. J'ai…

Elle hésita, une honte virginale précipitait à la suffoquer le battement de ses artères. Mais elle acheva avec le même héroïsme d'innocence qui l'avait déjà soutenue quand elle avait parlé à Hugues.

— J'ai fait ce que vous m'aviez dit. Oh! ne vous rappelez-vous donc plus vos paroles de ce jour, dans le petit salon de Mme Droy. C'est moi, oui, c'est moi qui ai demandé à Hugues d'être sa femme. Hugues, laissez-moi dire…

L'aveu était fait. Stéphanie n'y répondit pas. La voix qui lui parlait était si loyale, si douce, montait d'un coeur tellement généreux et purifié, qu'elle ne sentait pas sa propre voix capable d'y répondre.

— Oui, j'ai fait cela, c'était difficile, mais j'avais votre encouragement. J'ai rêvé de vivre près de lui pour mieux vivre, de trouver en lui ma conscience et mon guide, tout en faisant du bien aux siens et en réparant l'injustice du sort; je tâcherai de devenir une femme comme sa mère et comme vous, de n'être plus une petite enfant pour personne… rien qu'un peu la sienne. Vous avez raison, Stéphanie, je ne suis pas digne de lui, mais je l'aimerai si fidèlement qu'à la fin, je pourrai peut-être…

De nouveau, elle eut un air de doute et d'angoisse:

— Me suis-je trompée? Ai-je bien fait pour notre bonheur à tous?

Stéphanie[,] toute tremblante, mais essayant de sourire, murmura:

— Le beau jour que promet cette aube…

— Maintenant que vous savez, reprit Aube, dites que vous êtes amis, que vous vous aimez comme avant. Donnez-vous la main.

Leurs mains à tous deux étaient froides, elle frissonna un peu en les réunissant dans les siennes, mais elle fit passer en Hugues comme en Stéphanie l'esprit de justice et d'abnégation qui est, plus que l'amour, "une chose d'éternelle beauté et de joie éternelle."


Back to IndexNext