Chapter 9

Les conscrits saluaient l'aube de leurs cris gamins. Tous se remuaient, qui blanchissant le buffle avec la pierre, qui grattant ses bottes, qui menant à l'abreuvoir les files d'animaux paisibles. On étrillait les croupes. On brossait les queues. On sanglait les selles. On coiffait les chevaux de leurs têtières. Les Bretons achevaient leur pain. Tréheuc bousculait les retardataires. L'adjudant Cahujac criait ses reproches et forçait les Provençaux à fourbir leurs casques ternis. Marius frappait son sabre contre terre pour attirer l'attention des flâneurs qui plaisantaient la cabaretière, heureux de leur aise en gilet de peau, le gland du bonnet frôlant l'épaule… Les Tourangeaux, méthodiques, coupaient leurs croûtons dans la vapeur de la marmite. Méticuleux, le capitaine Pitouët inspectait les harnais et les boulets des chevaux qu'on amenait par deux sur un rang. De toutes les portes sortaient des hommes enfilant l'habit vert et bouclant leur ceinturon. Les paysans remplissaient, pour le coup de l'étrier, les verres des Lorrains: «Ah! ah! disait l'élégiaque. Voici les sapins noirs et les roches grises, les grands hêtres, les chênes trapus, les défilés tortueux, les ruisseaux rapides qui sautent au fleuve. Héricourt, nous foulons encore les terres germaniques qui boivent, depuis tant de siècles, le sang des races. Sapins mélancoliques, vieux burg juché sur le roc inattendu, toits moussus de la petite ville tassée dans la bague de ses sombres remparts, croix de fer surgie au faîte de l'église blanche, cigognes criardes perchées aux trous des cheminées, tombereaux boueux chargés de foin que traînent les bœufs blonds, et que mène un blond lourdaud; ciels changeants, graviers des routes claires, vous entourerez encore ma tristesse! Votre écho répétera la plainte d'un cœur infortuné. Oberman et toi, tendre Werther, fûtes-vous dans ce pays où s'entretuent les peuples depuis les origines. Quels souvenirs funèbres s'accorderaient mieux avec l'état de mon âme. Ô René, qui aimas Lucile, n'est-ce pas ton crime qui se pleure dans le sanglot perpétuel du ruisseau? Gresloup, Gresloup, mon jeune ami, regarde si ces bois diffèrent de ceux où le cavalier de la ballade entraîne, au coup de minuit, sur la croupe de son coursier noir, la pâle fiancée. Les morts vont vite! On entendra, cette nuit, la chasse diabolique du seigneur poursuivant son frère sauvage. Héricourt, qui laisses une épouse chère, et toi, lieutenant, dont le cœur regrette l'adorée qu'un jaloux torture, dites si d'autres sites conviendraient mieux à notre âme éprise des hasards guerriers où l'on embrasse enfin la chance de la mort?»

Il étreignait son cœur entre les agrafes de son habit. Gresloup baissait la tête. Edme Lyrisse se désespérait avec eux de ses orgueils méconnus. Cependant il apprit à se servir de la trompette. Cela permit de lui faire coudre les chevrons blancs et rouges sur les manches, de mettre une crinière écarlate à son casque. Il remplaça près de Bernard un collègue. Avec le colonel bonasse et taciturne, ils constituaient le groupe précédant la colonne.

En peu de temps ils connurent leurs espoirs. Gresloup prétendait, à l'exemple d'autres lieutenants, devenir maréchal, ou prince afin que son autorité brisât les résistances du mari jaloux. Le colonel demandait à ne pas perdre son régiment qu'on offrirait, craignit-il, à un émigré de beau nom. L'élégiaque cherchait la distraction du péril pour calmer ses chagrins. Edme pensait aux femmes des villes conquises, à la fortune gagnée par le jeu et dépensée en orgies magnifiques. Bernard Héricourt souhaitait une position d'inspecteur aux revues, puis d'intendant général; aidant dès lors aux commerces de Caroline, il centuplerait la richesse de la race, pour le bonheur féerique de sa fille aux yeux clairs, du neveu aux cils sombres, unis dans un amour qui passionnerait Aurélie.

Il voyait cela sûr et proche. Les temps couleraient vite. Les canons tonneraient, de fleuve en fleuve. Les villes ouvriraient leurs portes. Les généraux caracoleraient. Les peuples vaincus défileraient. La Révolution soumettrait le monde. Emporté par une décharge d'artillerie, Napoléon laisserait la place au plus glorieux, à lui, Bernard, dont le caractère romain étonnerait l'histoire. Il ressusciterait Brutus et Scipion, la grandeur de La Ville enfin triomphante sur tous les barbares.

De ce rêve il s'hallucina, déjà maître, entre les pentes des forêts, parmi le tumulte des escadrons dociles à son geste. Les cités qui se déployèrent dans les plaines, à la sortie des bois, il les prévit siennes, pavoisées à ses couleurs, l'applaudissant de leurs cloches. Il chevaucha dans une atmosphère dorée, riche en parfums pris aux gazons et aux arbres. Il se glorifia d'entraîner à ses éperons le bruit du régiment.

À l'entrée dans Strasbourg, comme il marchait devant la division, il eut presque la croyance, en certaines minutes, de triompher pour lui-même. Un concours immense de peuple venu des campagnes comblait les rues. Les voix de la cathédrale annonçaient la liesse des citadins. Les drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres pleines de figures jolies ou amicales. Gracieux, pimpant, Edme, la trompette sur la cuisse, riait aux sourires des filles accoudées le long des balcons, tandis que les camarades soufflaient dans l'airain le salut du régiment aux antiques maisons coiffées de longs toits moussus; leurs rebords abritaient le crépi des murailles que contenaient les croix de poutres visibles.

Héricourt logea dans une demeure vénérable. Minuscules et verts, les carreaux s'enchâssaient entre des chimères sculptées dans le bois des fenêtres. Il mangea de copieuses choucroutes au jambon rose offertes par un vieillard en tricorne, en guêtres de toile, et qui cachait sous les vastes pans de sa redingote des mains frileuses. Coiffées de nœuds de soie noire, ses grasses filles s'empressaient, timides, rouges, et pâles lorsque l'élégiaque caressait du regard leurs rudes poitrines écartant le corset de velours aux broderies de jais. Elles attendaient la venue de l'Empereur. En vue de cette visite, les servantes grattaient le plancher avec un tesson de verre et ciraient les bahuts emplis par l'odeur du pain. Dehors aussi, partout, on nettoyait les façades. Au faîte des échelles, maints artistes redoraient les bêtes héraldiques des enseignes.

Les habits bleus des cuirassiers, les habits verts des dragons, les pelisses écarlates des hussards paraient les corps alertes assaillant les poêles où se vend la bière dans des pintes de faïence à couvercle d'étain. Pour les saluts militaires, les mains s'élevaient à la hauteur des bonnets de police. Des bandes de gamins mal culottés admiraient la magnificence des soldats, heureux et trinquants. Aucune appréhension ne chargeait les mines des conscrits imberbes qu'amusaient le bruit de la guerre et le nouveau pays. Les vétérans menaient les autres aux bons endroits connus de leur mémoire. Tant de fois ils avaient, sous la République Indivisible, passé le Rhin par les ponts des villes, afin de défendre contre les Impériaux leur foi libertaire. Ils montraient la grande horloge aux jeunes Champenois ébahis, qui retenaient leurs sabres, soucieux de ne pas heurter les dalles de la cathédrale. Tous riaient de l'enfant qui frappe la cloche avec son thyrse et sonne le premier quart de l'heure, de l'adolescent qui marque les demies avec sa flèche, du guerrier mâle dont le glaive heurte le bronze pour le troisième quart, du vieux qui le cogne de sa béquille, pour le quatrième. Ils riaient de la mort elle-même et de son os tapant la cloche selon le nombre des heures. Au dehors, les vieilles statues des saintes et des reines les étonnaient par leurs jambes hautes, leurs tailles graciles et leurs visages durs. Ils préféraient le souvenir des compagnes laissées aux boutiques de France.

Le major rendit visite à son beau-père, qui lui fit apprécier l'excellence du pâté de foie gras, des nouilles aux œufs, et du vin blanc versé dans des hanaps de cristal vert, aux armoiries de couleurs. Cuirassé, le hausse-col d'or cerclant son cou maigre étranglé dans les tours d'une cravate noire, le colonel Lyrisse raidissait sa petite tête capable néanmoins d'absorber d'énormes nourritures. Vers la bouche tout se ridait, tandis qu'au bout de la fourchette, volailles et légumes s'enfouissaient, à l'admiration des capitaines et des majors. Il semblait que la joie de ce monde revînt déjà victorieuse des champs de bataille. Personne ne doutait.

On faisait bombance aux frais du Strasbourgeois ravi. Des mains anonymes déposaient aux logis des officiers telles dindes obèses et tels barils de cognac. Devant ces victuailles, on supputait, le verbe haut, les chances de la carrière. Les appétits, excités par les manœuvres matinales, absorbaient les viandes, dépouillaient les carcasses de volailles. Le sang et la sauce mouillaient les bouches. Ils ne délaçaient point leurs cuirasses par fanfaronnade de vigueur. Le colonel invita les officiers de dragons à sa table pour obtenir qu'on usât d'indulgence envers son fils, qui se plaignait. Cavanon reparut. Il buvait un mélange de cognac et de bière qui cassait la tête des autres; et, profitant de cette supériorité, il donnait des conseils tactiques, que le petit Edme réfutait, imperturbable, malgré la fatigue de sa voix! «Le métier de général! la belle affaire! Il suffit de savoir quatre préceptes: déployer la cavalerie devant la plaine, l'infanterie dans les bois et le terrain accidenté, l'artillerie le long des pentes. Défendre que l'on stationne sur les routes. Elles ne doivent être occupées que pendant la marche. S'assurer que les hommes emportent avec eux deux jours de rations, et puis laisser faire le hasard et la bravoure du militaire français! Voilà tout!» Tous de rire au jeune trompette, sûr de son fait et que cette gaieté vexa souvent. Pour consolation, on lui versait à boire. On lui souhaitait du bonheur, rasade par rasade. Chacun parlait en même temps que les autres, discutant les mérites et les défauts des absents, distribuant les grades et les croix. En cette époque, les généraux portèrent à la connaissance des états-majors une circulaire qui conseillait de s'abstenir d'allures familières à l'égard des hommes. Vu le nombre des soldats assemblés sur la rive du Rhin, il importait de maintenir l'ordre par une discipline exacte. Les officiers ne pouvaient y réussir qu'en gardant leur prestige absolu et en évitant qu'un inférieur pût contredire les ordres discutés par les propos tenus entre lui et ses chefs en dehors du service.

Les nouveaux promus louèrent fort l'esprit de cette mesure. Tel le lieutenant Gresloup, qui ne desserrait point les lèvres, tel son ami l'élégiaque, dont l'âme littéraire s'accommodait mal des promiscuités. Héricourt et son colonel regrettèrent l'ancien système de fraternité bourrue. Le capitaine Pitouët adopta tout de suite l'arrogance prescrite envers les soldats. La maladresse obligatoire des conscrits avait déjà indisposé contre eux les anciens sous-officiers de 1800, qui tenaient ces inférieurs à distance. Murat prit alors le commandement de la réserve de cavalerie. Il imposa cette attitude, complètement. En polonaise de velours vert garnie de torsades d'or, il parada. Ses jambes vigoureuses s'enfonçaient dans des bottes à cœur. Il portait un chapeau surchargé de galons et de plumes, une écharpe de soie tricolore enroulée depuis les pectoraux jusqu'aux cuisses, et un petit coutelas à poignée d'ivoire dans un fourreau de vermeil enchâssant des miniatures de femmes et des portraits de déesses, le sein nu. Cavanon l'accompagnait partout, muni lui-même d'un énorme cimeterre engainé de cuivre doré. Un schako de cavalerie évasé par le haut chargeait sa tête grasse et gaie, violente aussi. Ils excitaient la dévotion d'un peuple au tricorne flasque et en bonnets de fourrure, en guêtres de toile, l'amour obscur de grosses filles coiffées du nœud de ruban noir. On n'eut guère le loisir de se mieux connaître. Les convois de chevaux achetés en Suisse et en Souabe parvenaient à chaque heure du jour. Il fallait recevoir les animaux, les estimer et en lotir certains dragons à pied. Enfin l'Empereur arriva, fut acclamé, et, derrière lui, Augustin, précédant les grenadiers d'Oudinot pour lesquels il retint le logis.

Revêtu de l'uniforme propre aux lieutenants adjoints à l'état-major, il avait une tenue sévère en son habit boutonné depuis le menton, et sous le haut bicorne. Les aiguillettes et les tresses d'or neuf s'enroulaient à son épaulette. Il affectait mille soins envers son cheval, pour lequel il colportait toute une pharmacie anglaise dans un nécessaire de maroquin.

—Eh bien, mon frère, c'est moi qui te transmettrai des ordres, bientôt.

—Je les attends, mon garçon.

—Pourquoi n'essaies-tu pas d'entrer à l'état-major. Oudinot pourrait te proposer à Murat.

—Tu me protèges, donc?

—Caroline m'y engage. Nous avons besoin de surveiller, à son intention, l'intendance des corps. Elle m'a dît de te rappeler combien il est nécessaire de ne plus perdre ton grade. Praxi-Blassans espère que tu vas en gagner rapidement quelques-uns. Songe que tu as vingt-huit ans, Bernard. À ton âge, Buonaparté était général.

Les jambes noblement croisées, Augustin continua la mercuriale. Il ne voulait pas remarquer l'irritation de son frère. Dédaigneux par sa lèvre rose, il murmurait lentement, jouait avec son épée dont il lissa le fourreau de cuir.

—Tu sais, Buonaparté, ton Rival, comme dit finement Aurélie…

Il prolongea le sourire, afin de marquer mieux la distance qui séparaitBernard de Napoléon.

—Enfin c'étaient là de petites drôleries; tu es père de famille, mon cher, parbleu! Et jusqu'à présent, en guise de dot à sa fille, le colonel Lyrisse t'a remis un cheval turc. C'est prestigieux. Mais cela marque assez combien tu peux faire fond de ce côté-là.

—Et puis?

—Et puis? Voici. Sur ma prière, Oudinot parlera de toi à Murat. Comme les deux corps d'armée doivent opérer ensemble, les généraux vont, pendant une décade, s'accorder tout ce qu'ils se demanderont afin de rester en bons termes. Sur le champ de bataille, bernique! Ils se laisseront écraser par l'ennemi plutôt que de se porter secours, à moins que l'Empereur n'y veille. Car Oudinot ne se soucie pas d'augmenter la fortune de Murat en l'aidant à la victoire. La gloire de l'un éclipse celle de l'autre. Mais, à cette heure, ils affectent les embrassades et le dévouement. Plus tard, l'Empereur interviendra. Il les terrifie, tous; et il est partout… Or je désirerais…, la famille désire que tu obtiennes une situation dans l'état-major de Murat. Le baron de Cavanon conseillera. Le colonel Lyrisse est dans les bonnes grâces du général de Nansouty. Ne fais pas de fautes, mon frère. Laisse-toi guider. On ne te demande que cela. Ce n'est point difficile. Laisse-toi guider.

—Par toi?

—Par les autres. Tu es un très brave homme; mais tu manques de discernement.

—Augustin!…

—Pourquoi te froisser? Chacun a ses qualités. Toi, tu es honnête, précis, l'homme du devoir. Ce sont les plus belles. Moi je n'ai qu'un grain d'intelligence, et quelque pratique des hommes. Ce sont les pires. Je ne suis pas jaloux de toi, cependant.

—Trêve d'insolences, je te prie!

—Fi donc! Tu te fâches avec un enfant, mon gros Bernard. Paix…Paix… là… On m'a chargé de t'avertir. Je t'avertis. Voilà…Abordons un autre entretien, maintenant: les femmes. As-tu pratiqué cesgrosses Alsaciennes? Quelle mollesse de chair, hein?…

Bernard marchait à grands pas. Il sortit de la salle en claquant la porte. On l'estimait imbécile. Caroline et Praxi-Blassans le lui faisaient apprendre. Ah! le pauvre père avait eu raison? Le fils monta dans sa chambre, il s'enferma pour tirer de son habit une boîte plate et ronde: le fond contenait l'image d'un tombeau ombragé d'un saule. Certain artiste spécial avait, selon la mode, réalisé cet emblème, en arrangeant les cheveux du défunt en forme d'arbre et de mausolée. Bernard se pencha sur la relique argentée et l'effleura de ses lèvres. Ce lui communiqua du courage. Que lui importaient les injustices ou la moquerie de ce blanc-bec? Il accomplissait le devoir. Il parait son caractère d'une résignation plus haute. Il laissait au sort le soin de lui offrir l'occasion d'un triomphe qui entourerait de bonheur les deux enfants aux yeux clairs, un jour, le jour de joie. Il finit par rire d'Augustin.

L'après-midi, l'Empereur et Murat passèrent la revue de la réserve de cavalerie. Dix mille dragons, six mille cuirassiers et carabiniers défilèrent au galop devant le Corse engoncé dans son habit bleu. Une foule illimitée assista. Les bateaux du Rhin avaient conduit des gens de Coblentz et de Bâle. L'Alsace entière acclamait. Des vieillards tremblants agitaient leurs tricornes; et les larmes scintillaient sur leurs figures. «Je ne serai pas mort sans l'avoir vu,» se disaient-ils, contents, rajeunis. Les femmes ressentaient une stupeur. Elles l'auraient cru plus grand. Les enfants demandaient à leurs mères s'ils deviendraient empereurs aussi. Des jeunes gens discutaient sur sa ressemblance avec César et sur la résurrection latine. Souffrant de toute son âme, immobile, à la tête de son escadron, le sabre contre la hanche, le major entendait cela. Le soleil brûlait ses épaules. La crinière du casque chauffait sa nuque. La température du cheval dégageait de rudes parfums. Soudain il aperçut son frère caracolant près d'une calèche, attelée de deux chevaux blancs, dont l'un portait un jockey vert et rose. Une très jolie femme y souriait, vêtue de mousseline jaune, avec une ceinture mauve, et, sur ses boucles châtaines, un réseau rose à fleurs violettes. On sut que cette dame, divorcée d'un riche armateur de Hollande, suivait Augustin depuis le camp de Boulogne, pour voir la guerre, dans ses équipages.

Mais, avant la nuit, Bernard reçut l'ordre de franchir le Rhin avec son régiment.

À la suite de Talleyrand arrivé derrière Napoléon, il put toutefois entrevoir Praxi-Blassans, Aurélie, entre leurs valises, dans la cour d'une vieille maison soutenue de piliers noirs. Aurélie, en houppelande anglaise, lui donna ses deux mains à serrer, puis lui montra les yeux clairs d'Édouard, qui trépignait, criait de joie sur les bras de la nourrice… «Voici un brigand qui servira les Bourbons, Monsieur, assura le diplomate, je vous le promets. Je ne pense pas que vous reveniez, cette fois, vainqueur. Le général Mack vous attend sous Ulm avec les Autrichiens. De la Pologne, les masses russes descendent en Moravie; leurs avant-gardes dépassent Vienne. S. M. l'empereur de Russie décide le roi de Prusse à l'alliance. La reine Caroline, à Naples, vient d'obtenir, malgré mes avis, le retrait de nos troupes hors de ses États… Les Anglais débarqueront avant peu pour vous prendre à revers en Lombardie, où Gouvion-Saint-Cyr et Masséna, abordés sur l'Adige par l'archiduc Charles, feront mauvaise figure. La fortune de votre Rival s'écroulera dans le Danube; parole d'honneur! On l'y poussera du nord, de l'est et du sud. Il a les points cardinaux contre lui… Vous assisterez à de belles batailles… Voici des lettres que j'écrivis à votre intention. Prenez-les, je vous prie. Au cas où l'on vous ferait prisonnier, vous les expédieriez aux amis que j'ai dans toutes les cours d'Europe, selon le lieu où l'on vous internerait… Vous voilà remis en selle, par bonheur. J'espère, Monsieur, que vous apporterez moins de chaleur dans vos discussions publiques, à l'avenir… Il faut de la prudence, et il convient d'être réservé dans un siècle aussi changeant Demain dément hier. Voyez Napoléon. Il obtint d'être sacré par le pape et va rétablir le calendrier grégorien. Aux jours du malheur, il trouvera des appuis dans l'Église et conservera, pour le moins, une lieutenance générale au service du roi… Arrangez-vous de manière à ce qu'on se souvienne, dans six mois, ou plus tard, que Napoléon vous a cassé et que vous êtes un chef d'escadron heureux à la guerre. Le roi maintiendra les grades des bons officiers qui servent la France. Il l'a solennellement promis, Monsieur, je vous en donne ma parole… Virginie vous embrasse. Votre Denise est adorable… Le baron de Cavanon vous fera nommer colonel… Mais je crois que votre lieutenant vous appelle…—Adieu, Bernard, mon frère; embrassons-nous!…—Aurélie, du courage! mon enfant. Saperlipopette. Regardez si votre frère a la mine d'un garçon qui se laissera tuer… Allons!… Adieu!… Adieu!… Aurélie! ma chère!»

Bernard s'émut un peu de la voir pleurer; il sortit vite de la maison. Son orgueil pensa: «Elle m'aime. Si je ne simulais pas l'indifférence, elle serait incestueuse. Elle souffre. C'est une pauvre femme. Je devrais la haïr; et cependant je souhaite aussi ce qu'elle attend de moi… Mais mon caractère saura rester vertueux.» Le cheval attendait à la porte. Gresloup le pressa de partir; car il manquait du biscuit dans les caissons, malgré les ordres précis de Murat; et beaucoup d'hommes n'avaient reçu du pain que pour deux jours, au lieu de quatre. Or l'on parlait de marches forcées à travers les routes de la Forêt-Noire. Toute la réserve de dragons répandue en divers points couvrirait le passage du parc d'artillerie, déroberait à l'ennemi les mouvements des corps Soult et Davout, qui passaient le Rhin à Spire et Manheim, afin de tourner secrètement, au nord, les Alpes de Souabe, et joindre, dans les plaines de Nordlingen, Bernadotte avec Marmont descendus de Hanovre et de Hollande. On toucherait ensuite le Danube au-dessous d'Ulm, sur les derrières de Mack dès lors séparé des Russes qui s'attardaient en Styrie.

Fiévreux, Gresloup expliquait le plan général qu'il venait d'apprendre. Le souci du devoir militaire effaça la tristesse du major. Il galopa vers le colonel des dragons descendus au fleuve. Là ce fut une querelle, avec les autres chefs d'escadron, à cause du biscuit. Le capitaine Pitouët, ayant communiqué les ordres, s'en lavait les mains. Impatientés par les cris, les chevaux des officiers ne voulurent point tenir en place; ils piaffaient, dispersaient le groupe qui mêla les jurons à ses colères. Enfin on détacha un piquet et deux caissons pour aller jusqu'aux magasins d'intendance compléter le chargement. Il fut décidé que l'escadron, mal muni de pain, resterait en arrière. Mais le général qui survint, sans rien résoudre du problème, déclara que tous les escadrons marcheraient à leur rang. Ceux qui n'auraient point leurs rations entières serreraient le ceinturon. Il imposa silence, et la colonne s'ébranla pour passer le fleuve à son tour.

Sans que l'idée de la sœur amoureuse le hantât plus, une joie infinie enchanta Bernard, qui s'imaginait l'âme des deux cent cinquante mille hommes, échelonnés depuis la mer ionienne, sud italien, jusque les bouches de l'Elbe, nord germanique. Tel qu'une vague de ce grand flot humain, gonflé d'idées libres et de désirs glorieux, il avançait au trot de son cheval turc, parmi les dix mille dragons de Murat, occupés à paraître devant tous les débouchés de la Forêt Noire et renforçant ainsi l'erreur de l'ennemi, qui, d'Ulm, étirait ses tentacules de cavalerie à travers les gorges hérissées de sapins.

Derrière eux, la garde impériale et le Ve corps de Lannes (divisions Suchet, Gazan, grenadiers d'Oudinot) tenaient la route de Strasbourg à Stuttgard, comme si l'armée tout entière allait descendre au Danube par le midi de la Souabe, alors que les marches dérobées des IVe, VIe, IIIe corps tournaient, au nord, cette région, le Rhin ayant été franchi entre Lauterbourg et Manheim sous les ordres de Ney, Soult, Davout.

Bernard Héricourt s'amusait de savoir cela, de ne le laisser point deviner aux uhlans, dont les lances dépassaient partout les plis de terrain.

Il reconnut les houzards hongrois dans le val qu'une maison forestière désignait aux investigations des éclaireurs. C'étaient de maigres hommes aux joues creuses, avec des pelisses en peaux de loup, et, des kolbacks verts garnis de plaques argentées. Les deux partis s'arrêtèrent. On arma les carabines. Le sous-lieutenant Nondain fut envoyé à la tête de huit dragons jusque la maisonnette de bois qu'élevait un soubassement de pierres blanches. Vingt houzards se détachèrent aussi de leur escadron. Comme ils se trouvaient plus loin, ils n'arrivèrent pas les premiers. Nondain et ses hommes s'abritèrent au balcon de bois du chalet, tandis qu'un bras nu de femme attrapait, de l'intérieur, l'auvent pour l'abattre contre la lucarne… Un petit enfant cria sur le même ton qu'Édouard de Praxi-Blassans. Quatre détonations successives interrompirent la voix frêle. Les dragons tiraient. Les houzards s'arrêtèrent. Un d'eux, les mains sur la figure, toussait en se tordant. «Oh! dit Edme, comme il crache du sang, celui-là!» Les yeux du trompette grossirent, ahuris, ses lèvres blanchirent et tremblèrent! En vain, il voulut, à l'ordre de Bernard, sonner le ralliement. Il bêla dans le cuivre. Presque aussitôt le capitaine Ulbach et ses Alsaciens parurent, puis le lieutenant Cahujac déboula d'une pente glaiseuse avec ses Gascons bavards. Gresloup arriva seul, portant la mine d'un homme à peine éveillé, curieux de tout, étonné du jour, de la clairière, des houzards répandus par groupes alertes, qui cernèrent au large la maison.

Et le troupeau entier de dragons dévala du couvert, arrêta ses chevaux aux injonctions des maréchaux de logis, Tréheuc et Flahaut, qui les alignèrent. Les conscrits effarés tendirent le cou. Ils commencèrent à emmêler leurs brides, en dépit des semonces du lieutenant Corbehem. Lui leur indiquait les têtières trop lâches, les boucles détachées, les buffleteries mal tendues, comme à la parade dans la cour du quartier. C'était une habitude copiée sur celles du major Héricourt, son exemple. Bernard compta ses deux cents hommes «Dragons!…» Il dégaina. De tout jeunes se roidirent. Il attendit que les cimiers des casques fissent une seule ligne de cuivre. Autour de la maisonnette, les coups de feu crépitèrent. Les houzards en approchaient, tiraient. Dans le val, de toutes parts, les Hongrois descendirent, au trot de leurs petites bêtes pommelées. Ils se rassemblèrent au bas de la côte et partirent au pas, en ligne, la carabine haute. Les huit hommes de Nondain lâchaient coup sur coup. Il convenait de les secourir. On en vit quatre mettre pied à terre et pénétrer dans la maison. Les cris de l'enfant retentirent quand ils eurent commencé le feu par les volets entr'ouverts. Deux autres les rejoignirent, puis un. Le lieutenant restait avec un seul homme devant les chevaux que visaient les houzards des premiers groupes. Une bête échappa, blessée, dans, les bois. Les autres furent abritées derrière le mur.

Héricourt cherchait le moyen de rompre la ligne ennemie. Verts et rouges, les houzards gardaient une allure orgueilleuse et s'approchaient vite, argentés sur les coutures, flanqués de trompettes à tricornes qui montaient des chevaux blancs. Le major feuilletait en imagination les traités de cavalerie, revoyait les gravures et les plans; cela ne lui apprit rien… Il regarda ses hommes coagulés en une seule force muette, roide, plastronnée de rouge, palpitante. Le vent d'automne éparpillait les crinières des chevaux et les crinières des casques… Il eut peur de son hésitation, et, soudain, se décida, pour ne point rester immobile, alors que les coups de feu, plus rares, dans la maison, indiquaient la fin des cartouches. Edme épiait ses gestes avec angoisse. Le major se dressa, trotta devant le front, cria: «Près de la maison, je commanderai halte. Vous prendrez votre temps. Vous viserez bien… et ils s'en iront… Dragons: en avant!…» Le bruit de sa voix impérieuse lui rendit l'audace.

Les hommes serrèrent les genoux, avalèrent leur salive. «Marche!» La ligne se précipita, échevelée; et les houzards d'avant-garde se replièrent sur les flancs de la masse hongroise, qui trottait derrière les trompettes. On distingua les tresses blanches retenant les pelisses en peaux de loup, les trèfles d'argent sur les culottes rouges, les dolmans verts et les ceintures rayées. Tout à coup un peloton s'arrêta; puis un autre, vingt toises plus loin; et, successivement, les fractions s'immobilisèrent, en apprêtant leur tir.

Parvenu contre la maison, Héricourt, aussi, commanda la halte. Il recueillit Nondain et ses hommes. L'un avait le coude disloqué par une balle. On banda la blessure. Le dragon jurait que cela se remettrait tout seul, par crainte évidente de l'amputation. Il refusait le chirurgien. Alors Corbehem montra les deux autres escadrons de leur régiment qui s'avançaient aussi dans le val pour soutenir. Les houzards ne bougèrent plus.

Les cavaleries s'observèrent, sans un coup de feu. L'une et l'autre avaient l'ordre de ne point s'engager inutilement. D'ailleurs le terrain valait peu pour la charge.

Edme respira. Le sang recolora ses lèvres. En étanchant la sueur de leurs faces, les conscrits plaisantaient, parce que leurs chevaux tâchèrent de brouter.

Au loin, des dragons trottaient, s'assemblaient. L'adjudant-major, Marius, vint dire qu'on mettait deux pièces en batterie dans le bois, et que cela suffirait. Au premier boulet qui vint, dans le tonnerre, labourer les herbes devant les chevaux blancs des trompettes hongrois, leurs troupes commencèrent abattre en retraite. Peloton par peloton, elles remontèrent les pentes du val et s'effacèrent dans les bois.

Edme trouva dans le chalet une pauvre femme pâle, qui étouffait les cris du nourrisson serré contre sa poitrine. Derrière un bahut, elle se dissimulait peureusement. «Bernard, cria-t-il, si vous pouviez voir! Ce petit Teuton a les yeux clairs d'Édouard et de Denise. Et les mêmes yeux clairs…» Il voulut prendre l'enfant aux bras de la bûcheronne; mais elle parut si épouvantée qu'il les amena l'un et l'autre sur le balcon de bois. Bernard reconnut les yeux que son souvenir avait imaginés tant de fois, qu'Aurélie avait conçus. Il s'enorgueillit, la plaignant. On donna quelque peu de monnaie d'argent à la pauvre femme, qui apporta des jambons, de la bière. Marius mangea. Corbehem but. Les soldats vidèrent leurs bidons, et la gaieté se communiqua le long du rang.

On repartit. Le major expédiait des patrouilles dans les ravins, aux cimes des talus, par les sentes tortueuses. Il se comparait au cœur qui, par les artères, rejette le sang vers les extrémités du corps. Centre des escadrons, il lançait ainsi la vie française à travers la forêt germanique.

Près de lui, le colonel sommeillait en selle, suivi d'un cheval de bât portant les cartes. Pitouët, imbu de son importance, nommait les carrefours et les fontaines, désignait les villages dans les directions que prenaient les groupes de dragons au trot, sous les voûtes de verdure roussie.

Pommelés, alezans, noirs, gris, jaunes, les chevaux s'en allaient par quatre, huit ou dix, portant leurs cavaliers blancs et verts, attentifs. Les bois s'animaient de toute une chasse prudente. Entre les rideaux de hêtre, les sapinaies, les bouquets de chênes, des meutes se glissaient, s'évanouissaient, transparaissaient derrière un buisson, brillaient par leurs casques au milieu des bouleaux.

Le soir on bivouaquait autour des chevaux, devant d'énormes feux qui trompaient les reconnaissances ennemies. Toute une semaine, la réserve de cavalerie manœuvra de la sorte. Ses marches habiles persuadèrent l'état-major du général Mack que la grande armée traverserait de haut en bas la Forêt Noire pour l'atteindre à l'ouest d'Ulm. À la faveur de ces démonstrations, Héricourt affermissait le courage des conscrits. Ils s'étonnaient, heureux que la guerre consistât en ces seules chevauchées agréables dans l'or de la forêt d'automne. Edme se réconciliait avec l'art tactique. Pitouët lui apprit à lire sur les cartes, en lui expliquant de quelle manière Napoléon imposerait aux tyrans d'Europe l'idée vertueuse et libre des Jacobins. Frêle comme une femme, et les idées changeantes, Edme s'amusa de l'appétit de Marius, de la faconde de Cahujac qui s'échauffait au récit d'exploits magnifiques, de la soif de Corbehem avisé, malicieux, capable de découvrir les fourrageurs autrichiens là où chacun n'apercevait qu'un troupeau de bétail. L'élégiaque lui contait ses amours difficiles. Gresloup le prévenait de ne pas croire au bonheur. Il était si joli, le trompette, dans son habit chevronné de blanc et bleu, sous la crinière rouge qui s'éparpillait aux brusques mouvements de sa tête rieuse.

Bernard devint fier de l'avoir près de lui. Murat étant survenu, un midi, s'arrêta pour complimenter. Les longs cheveux châtains du maréchal flottaient sur la polonaise écarlate couturée d'or… «Ah! dit-il, voilà donc le turc, major, dont le colonel Lyrisse vous fit présent. Parbleu, c'est une belle bête. Quelle encolure et quelle finesse d'attaches!… On va fendre l'air avec un animal pareil… Et c'est là le fils du colonel?… Très bien, jeune homme. Redressez-vous encore. Là, n'ayez pas la mine d'un bossu, je vous prie. Allons, demain ou après-demain, nous ferons boire vos chevaux dans le Danube. J'espère que les conscrits égaleront la gloire de leurs anciens. Souvenez-vous que votre étendard a été à Hohenlinden. Il nous faut une autre victoire pour son aigle, mes amis.» Il piqua des deux; et son cheval d'armes, tout noir, caracola sous la peau de lion qui servait de chabraque. Edme, blême d'enthousiasme, cria de toutes ses forces, avec les camarades: «Vive l'Empereur!» Murat disparut, entraînant son état-major de hussards, de chasseurs et de dragons, grandis par l'éclat neuf de hauts plumets.

Or, immédiatement, l'ordre vint de gagner à toute vitesse le nord et la route de Stuttgard. Les trompettes sonnèrent le ralliement. Les sentiers rendirent les patrouilles accourues, réunies, alignées. Les colonnes se composèrent en un bruit d'airain. Plusieurs milliers de chevaux s'ébranlèrent au grand trot, emportant les dragons et les crinières secouées de leurs casques. La Forêt Noire retentit de cette chevauchée plus formidable que celles des légendes. «Ah! Ah! disait l'élégiaque. Comme les morts de la ballade, nous allons vite. Le vent gronde entre les ifs, les feuilles mortes fouettent nos visages essoufflés. Oh! Oh! ces cadavres de feuilles sèches, lieutenant, toute la vie… ça… N'est-ce point les enveloppes de notre cœur séchées par la mélancolie des amours déçues?» Il n'y avait pas moyen de le renvoyer à son escadron, depuis qu'il connaissait Gresloup. À ses capitaines, il laissait le soin de conduire les soldats. Il trottait en tête du peloton que dirigeait son ami. Ensemble, ils analysaient leurs cœurs selon le hasard des suffocations produites par les rapidités de la course.

Jusqu'au loin, on voyait des régiments accourir des vallées, descendre des crêtes, issir des clairières. Un mouvement tumultueux passait, informe, dans les colonnades de sapins. Les pieds des bêtes martelaient la route, dont les cailloux rejetaient les étincelles. Parfois, sur la droite, l'écho du canon roulait, s'abîmait dans les profondeurs, ou bien une courte fusillade déchirait l'air. On se heurtait aux files de voitures régimentaires, surmontées de leurs toits aigus, aux caissons de biscuits, aux capotes en cuir des cantines que tiraient de maigres biques fouettées par des commères en dolmans de hussard, et coiffées de madras. Cela s'arrêtait devant les convois de l'artillerie à cheval cherchant leurs divisions. Il y avait déjà des blessés accroupis sur les avant-trains, avec un membre emmailloté. Des cortèges interminables de chevaux pris aux uhlans, piaffaient, piétinaient, s'affolaient parmi les injures et les coups des dragons à pied les menant par la longe. À la lisière des bois, les gardes du duc de Wurtemberg protégeaient contre la maraude le gibier de leur maître, tandis que des gens du pays installaient au bord du buisson des buvettes en plein vent et sollicitaient, au passage, les voltigeurs d'Oudinot, dont les capotes étaient grises de poussière.

On coucha dans des villages bruyants; le soir, les protestantes chantaient le choral de Luther pour détourner de leur pays les fléaux. On salua de loin des cités garnies de remparts, on parcourut des plaines couvertes de meules en dômes, on franchit d'autres montagnes forestières.

Un frais matin d'octobre éclaira subitement des plaines peuplées de bétail et traversées de ruisseaux; le capitaine Ulbach désigna, dans le fond des perspectives, la tour qui dominait une ville bleuâtre flanquée de donjons: «Nordlingen.» On était en Bavière, au lieu même désigné pour la jonction des six corps d'armée. De toutes parts, les dragons débordaient le bois et dévalaient par les pentes. Dans l'essaim de l'état-major, apparurent la polonaise écarlate de Murat, la peau de lion étalée sur le cheval noir. Alors les trompettes des régiments sonnèrent ensemble une même fanfare annonçant la force des Latins aux vertes prairies, aux éteules blondes qui se succédaient sans fin jusque les vapeurs de l'horizon. En cette terre fructueuse, Turenne et Condé, jadis, avaient vaincu. Héricourt renouvèlerait leur gloire. Il crut entendre le cri joyeux des légions gallo-romaines, lorsque des milliers de voix proclamèrent: «Vive l'Empereur!»

Car déjà la victoire se décernait. On répéta que Mack et les Autrichiens étaient tournés dans leur position d'Ulm, que l'on se précipitait sur leur arrière-garde, que le fourmillement noir aperçu contre l'horizon, c'était le corps de Soult, en marche aussi vers le Danube. Dans sa lunette, le colonel reconnut les pelisses des hussards attachés à ce corps.

L'armée posséda la plaine. Les sabots des chevaux foulèrent le sol spongieux des prés. Il y avait des lignes de peupliers grêles, des saules étronçonnés au bord des ruisseaux. Et les pies s'envolèrent. Il semblait à chacun que son effort triomphait. Bientôt, à droite, le corps du maréchal Ney se profila entre des ondulations du sol, et l'on appuya de ce côté, le dos à Nordlingen. Tout le jour on se hâta. Les chevaux balançaient leurs crinières. Murat courait le long des colonnes; le plaisir de l'action illuminait sa longue figure brune. Il expliquait aux majors ceci: Mack se laissait surprendre. Sinon l'Autrichien fût venu chercher la bataille dans cette plaine de Nordlingen, en s'appuyant au Danube; cela ne l'eût guère écarté de ses magasins, indispensables aux armées peu mobiles des impériaux. En forçant la marche, on le cernerait, puis on courrait aux Russes de Kutusov, et on les culbuterait avant qu'ils fussent rejoints par l'armée de l'empereur Alexandre encore attardée en Pologne. Ainsi les Austro-Russes seraient battus en trois fois, séparément, par des forces doubles ou triples, si le cavalier se donnait la peine de pousser sa monture et si le fantassin ne ménageait pas ses jambes.

On fit à peine rafraîchir les chevaux, quelques instants, sur les rives des ruisseaux qui inclinent au Danube. Edme et l'élégiaque enchantaient les capitaines par le récit de leurs frasques. Et le rire aigu, le rire féminin d'Edme chassait les oiseaux des arbres. Au soir, on entendit la fusillade dans l'est, les colonnes du maréchal Soult, au moins la division d'avant-garde, devaient atteindre le fleuve et tenter de le franchir; tandis que Ney et Lannes descendaient à l'ouest sur Ulm, derrière la réserve de cavalerie. «Bon! pensa Bernard, les obligations des receveurs généraux vont gagner de la valeur. L'argent d'Autriche alimentera bientôt les caisses du Trésor. Caroline pourra mieux accroître le crédit des Moulins Héricourt. Édouard, Denise s'aimeront dans la richesse. Aurélie et moi nous assisterons à ce bonheur.» Il s'attendrit.

La nuit, le régiment s'arrêta dans un grand bourg. Mille Bavarois y acclamèrent les dragons qui délivreraient leur pays de la brutale invasion autrichienne, car leur prince avait dû s'enfuir à Wurtzbourg devant les cavaliers d'Autriche. On savait déjà que Bernadotte et Marmont le ramenaient vers sa bonne ville de Munich. Le bourgmestre avait fait préparer une table énorme, sur des tréteaux dans sa grange. Les officiers y prirent place avec leur trompette. Ce fut bombance. Les sauces coulèrent jusqu'au gilet blanc du colonel. Edme chantait à tue-tête, et les paysans ébahis regardaient, par les fenêtres, le joli garçon à l'habit juste, et qui lançait des vocalises. Seul, Pitouët quitta la table de bonne heure, pour étaler ses cartes sur le parquet d'une chambre, à la lueur des chandelles, et bientôt il fit appeler le major. À deux ils étudièrent l'accès des ponts qui passent le fleuve à Donauwerth et à Münster; ils établirent la marche rapide des escadrons par les prairies et les chemins de traverse. Gresloup, Cahujac, à la suite d'une reconnaissance, déclarèrent que la division Vandamme occupait le pont de Münster et que, le lendemain matin, le maréchal Soult attaquerait le pont de Donauwerth, que défendait un bataillon à peine.

Après une nuit fiévreuse et une matinée de courses sous le ciel gris, on commença de descendre au fleuve par des pentes rocheuses et des ravins. Bientôt on aperçut le large cours de ses eaux glauques embarrassées de roseaux. Murat, qui trottait en avant, fit demander le major du régiment le plus proche avec deux escadrons. Bernard Héricourt emmena celui de l'élégiaque, et l'on atteignit le pont de Münster, à deux lieues de Donauwerth. L'infanterie de la division Vandamme campait là. En habits blancs, les prisonniers de la veille grelottaient autour de grands feux. Non loin, un petit soldat frisé introduisait le couteau dans la gorge des moutons liés aux quatre pattes, échancrait le cou des brutes insensibles, dont le sang, jailli par grosses gerbes, tombait dans la poêle à frire d'un artilleur à genoux. C'était le troupeau de l'ennemi, qu'on accommodait pour la ratatouille française. Une douzaine de carabiniers autrichiens pelaient les pommes de terre, sous l'œil malin d'un sergent qui se promenait les mains dans les basques de l'habit. Quand il reconnut le piquet précédant l'escadron, il cria qu'ils arrivaient trop tard au fricot. Le major lui demanda le chemin du pont; toute la berge était couverte de soldats occupés à décrotter leurs guêtres, de corvées portant des marmites pleines d'eau puisée au Danube, et de conscrits pansant les ampoules de leurs pieds saigneux. «On ne passe pas, mon commandant,» dit le sous-officier, et il appela la garde qui prit les armes, accourut se ranger.

—Comment, on ne passe pas?

—Ordre du maréchal Soult et du général Vandamme. Le pont est réservé au défilé du IVe corps.

—J'ai ordre du prince Murat de faire franchir le Danube à mes deux escadrons.

—On ne passe pas, mon commandant. J'observe la consigne.

Le sergent empoigna son fusil, et, délibérément, il se posta dans le travers du chemin. Les soldats de la boucherie, ceux qui soignaient leurs ampoules ricanèrent: «Fallait pas arriver en retard!.. Quand on a quatre jambes et le fourniment sur le bidet, on marche lus vite.—De quoi, de quoi?… On leur donnerait notre pont.—Attends un peu, on va leur zy faire voir, aux ramasse-crottins.—Hardi, sergent, tiens bon!—Qu'ils passent à la nage.—Les chevaux, ça sait nager.—Ouste! à l'eau, les poulets d'Inde!…—Fais ton plongeon; picotin!—Tu n'auras pas de ratatouille non plus, mon fiston.—À l'eau les dragons!—À l'eau!—À l'eau!» Ils montraient la nappe liquide et ses remous autour des herbes. Un convoi encombrait le pont, Héricourt cria «silence!» aux cavaliers qui ripostaient et demanda qu'on transmît sa requête à un officier supérieur. Quelques minutes plus tard, un chef de bataillon confirma l'ordre. Sûrement le maréchal Soult s'opposerait au passage du IIIe corps par Münster, tant qu'il n'aurait pas lui-même assuré le défilé de ses propres troupes à Donauwerth, dont l'ennemi voulait détruire le pont. Or un général de brigade, attiré par les cris des fantassins, arrêta son cheval. S'étant informé, le vieillard rasé, aux lèvres minces, se détourna vers Bernard: «Major! faites-moi la grâce de retourner auprès de votre régiment… Allez, je vous prie.»

Il piqua même son grand cheval bai pour venir sur Héricourt, qui savait l'état-major de Murat derrière ses dragons. Il en avertit le général.

—Je vous dis de partir, major…

—J'ai l'ordre d'attendre ici le prince Murat, mon chef direct.

—Que m'importe! Partez, ou je fais piquer vos chevaux par les baïonnettes.

—Aux faisceaux! crièrent les lieutenants.

Les fantassins se levèrent et boutonnèrent les capotes en courant à leurs armes, qu'ils saisirent. Une compagnie s'aligna.

—Mon général! protestait Bernard.

—Arrière! major, arrière! Faites faire demi-tour à vos dragons.

—Permettez-moi, mon général, d'envoyer une estafette au prince Murat.En attendant la réponse, mes escadrons doivent rester ici.

—À votre aise; mais reculez, reculez… Je ne veux pas de communication entre les deux troupes… Reculez.

—Oh! fit Edme dont la colère rougissait la figure.

—Qu'est-ce? demanda le général, et il passa contre le front de quatre cavaliers, sa housse frôlant les genoux des chevaux.

—Apprenez que le IVe corps du maréchal Soult a droit au respect! Je ferai respecter mes fantassins…

—Mais, objecta Héricourt, l'urgence de notre mouvement est évidente, mon général. Il s'agit d'occuper le pont de Rain sur le Lech et de couper ainsi les Autrichiens de leur communication avec Augsbourg.

—Et après, Monsieur?

—Le moindre retard peut faire échouer la manœuvre.

—Cela vous regarde… En tous cas, ce ne sont pas vos deux escadrons qui s'empareraient d'une ville.

—Mais ils en reconnaîtraient les approches. Nous avons de l'artillerie à cheval derrière le régiment.

—Murat! Voilà le maréchal Murat! annoncèrent les dragons.

Furieux, il brandissait une houssine.

Cavanon galopait auprès de lui, botte à botte…

—Qui donc refuse le passage? questionnèrent-ils, en arrêtant leurs bêtes.

—C'est vous, général? glapit Murat.

—Les ordres du maréchal Soult…

—Je m'en f… Vous êtes un sot. L'empereur veut que la cavalerie occupe de suite les routes de la rive droite. Retirez vos hommes et faites débarrasser le pont.

—Je ne puis le faire sans ordre.

—Je vous le donne, moi, l'ordre…

—Au surplus, voici le pli du major général, dit Cavanon.

—Le général Vandamme…

—Assez!

Cavanon poussa son cheval sur les bouchers, qui se bousculèrent dans les viandes, qui renversèrent le sang de la poêle.

Murat soufflait de colère. Il agita ses longues boucles sur son manteau de velours; puis, tendant le doigt vers les rangs de fantassins:

—Compagnie!… par le flanc gauche… marche!… Dragons, en avant, marche!…

Les lieutenants hésitaient; mais ils répétèrent l'ordre, en voyant les soldats l'exécuter d'eux-mêmes. Silencieux, le général porta la main à son bicorne. Les dragons passèrent. Devant eux, Cavanon balayait la route en trottant contre les fantassins. Ils n'admiraient pas moins sa chabraque en peau de tigre que les plumes d'autruche au chapeau de Murat. Un quart d'heure plus tard, le chemin appartenait aux seuls escadrons, qui franchirent vite la largeur du Danube et s'élancèrent dans le pays d'Ulm. À la voix du major enorgueilli, Edme sonnait le signal des mouvements. On trottait dans un pays plat, semé de métairies à toits de chaume. De l'une, comme Tréheuc s'en approchait à la tête de quinze hommes, les premiers coups de feu furent tirés; le vent dispersa les flocons de fumée blanche. Edme s'énerva, l'œil mobile et la parole prompte. Il troublait son beau-frère attentif, qui, devinant Murat à la tête du pont, appliquait de savantes manœuvres. Bientôt il s'échangea des coups de feu autour des fermes. Les dragons ripostaient. Il commença de pleuvoir. L'escadron de l'élégiaque s'étalait en éventail sur la droite et fusillait les groupes apparus d'habits blancs. Excité Cahujac emmenait sa compagnie à la découverte. Le capitaine Corbehem contenait la réserve. Quand on aperçut le reste du régiment sur la rive gauche, on marcha plus vite. Des chevaux s'abattirent dans le peloton de Tréheuc. On voyait les mains des fusiliers impériaux poussant la baguette au canon de leur arme, derrière les haies. On descendit le cours du fleuve.

Edme se trémoussait sur la selle: deux balles avaient sifflé. À la troisième, le jeune homme enfouit sa tête entre les épaules. Son beau-frère le réprimanda, s'offrit en exemple, l'échine droite. On tirait de trop loin. Il fit remarquer comme les projectiles passaient à distance. «Je sais bien, je sais bien, répéta l'adolescent… Je suis stupide!» Son dos frissonna.

Pourtant le spectacle n'avait rien de sinistre dans cette campagne grasse, gazonnée, où les dragons semblaient des veneurs heureux de trotter à la pluie fraîche, par les sentes, sur les côtés des talus, de caracoler autour des fermes nichées au cœur de bois roussis. Maintes bandes d'hommes en habits blancs jouaient, semblait-il, aux barres dans une vaste éteule. Ils couraient, l'arme à la main, mettaient un genou en terre, lâchaient un flocon blanc du bout de leur fusil, et puis revenaient en arrière tout en coupant la cartouche, en versant la poudre, en bourrant.

Cinglés par la pluie, ils clignaient des yeux. La terre salissait leurs guêtres noires, leurs habits courts et leurs culottes collantes. À droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa vite les pelotons du centre, qui descendaient la pente d'un vignoble. De la gauche, le sous-lieutenant Flahaut amenait du renfort. Un cheval sans cavalier trotta, ralentit, s'arrêta et se mit à brouter l'herbe. À la cime d'un talus déjà lointain, Cahujac et ses hommes s'élancèrent, la crinière volante, les chevaux galopants. Ils sursautaient en selle. L'un culbuta par-dessus sa bête écroulée, et aussitôt se releva sur les mains. Ces cavaliers s'enfouirent dans un pli du terrain, d'où s'échappèrent, à l'autre extrémité, une vingtaine d'Impériaux. Ceux-ci débouclaient leurs havresacs et les jetaient; ceux-là lançaient leurs fusils dans le buisson. Certains, essoufflés, s'assirent à terre. Il y en eut huit ou dix, pour s'arrêter autour d'un junker, charger leurs armes, et attendre, la baïonnette tendue, un péril qui ne se présenta point. Cependant des groupes plus nombreux d'infanterie autrichienne se dirigèrent vers la ferme que cernait Tréheuc. Deux patrouilles s'assemblèrent, qui en recueillirent une troisième grossie bientôt de soldats isolés. Un officier à cheval gesticula. Et l'air tout à coup se déchira sous un feu de salve qu'une section tirait contre les premiers chevaux de l'élégiaque rabattant cette foule éparse sur la ferme et le Danube.

L'escadron qu'il commandait, ayant débordé la position de l'ennemi, attaquait maintenant à revers.

—Edme, l'avant-poste est à nous! dit la joie de Bernard.

—Voyez, voyez…

—Notre ligne de cavalerie se referme sur eux. Comprenez-vous pourquoi j'ai fait dépasser la ferme au loin sur notre droite sans tirer un coup de feu, et pourquoi j'ai fait bousculer par le capitaine Cahujac les patrouilles, de ce côté-là?

—Oui, oui, les voilà pris entre nos hommes et le fleuve, d'une part. Le deuxième escadron qui rabat sur nous va les enfermer dans un triangle.

—La compagnie Cahujac, remarquez-le, est le sommet de l'angle formé par nos deux escadrons.

—Oui. Et Tréheuc bloque le lieu de ralliement, la ferme, où tiraille leur gros.

—Voyez comme ces gaillards-là courent. On dirait de petits oiseaux effrayés qui se heurtent aux grillages de la volière!

—Un qui tombe, là.

—Et l'officier à cheval, comme il se démène! Voilà ce que coûte d'abandonner un poste en l'air. Leur colonel ne mérite pas les galons de caporal.

—Comment auraient-ils pu faire?

—Ils ne pouvaient rien faire. Nous sommes trop nombreux.

—Il me semble que les escadrons sont deux mains géantes avec lesquelles nous ramassons un essaim de guêpes. Heu! heu! Les fuyards viennent sur nous… Faut-il dégainer, Bernard?…

—Restez tranquille…

—Celui-là, le premier, il court. Tiens, le voilà qui chancelle, qui tombe à genoux; il s'étend, il se tord à terre.

—Un blessé…

Ainsi qu'en un carrousel bien mené, les quadrilles de dragons évoluèrent au grand trot, les carabines hautes. Les fuyards aperçurent la réserve du capitaine Corbehem, changèrent de direction; et le major s'amusait d'Edme, alternativement blême et rouge. «Trompette; ne saluez pas les balles… Tête haute, je vous prie! Tête haute, s'il vous plaît!» Le jeu de voir les meutes de cavaliers poursuivre les Autrichiens aux abois les excitait tous deux. Évidemment les hommes de chasse s'affolaient. Blancs, boueux, cherchant à gagner la ferme, ils crachaient de leurs cent fusils une colère diffuse et vaine.

Les cavaliers de l'élégiaque tiraient derrière un nuage de fumée dense que la brise déchira malaisément, qu'elle emportait au Danube, par delà, vers la division de dragons réunie, entière, sur la rive gauche dans l'attente du passage, et qui cachait à cette heure l'infanterie de Vandamme. Le major et son trompette approchaient de la ferme, large bâtisse trapue, enclose par un verger où grouillèrent l'ennemi, son agitation, ses manœuvres. L'officier à cheval tâchait de rallier les fugitifs, qui commencèrent à jeter leurs armes et à lever les bras vers les Français.

—Il faut leur dire de se rendre, Edme. Trompette, sonnez au parlementaire, pour le lieutenant Ulbach.

Quand Edme eut fini de sonner, un clairon autrichien répondit de la ferme, et le feu partout s'apaisa. Quelques coups partirent encore isolément. Les trompettes de dragons se parlèrent. On arrêta les chevaux. L'officier autrichien parut considérer l'angle de cavalerie qui l'acculait au fleuve. Il tourna son cheval: on vit un gros petit homme sur une forte bête de couleur rousse. Un clairon s'attachait à la chabraque pour suivre en boitant le pas de l'animal. Héricourt prit une noble attitude et défendit à Edme les moqueries. La pluie noircissait les habits blancs des deux vaincus, crottés en outre jusqu'aux épaules. «M. le chef d'escadron, dit en très bon français le gros homme, je m'en remets à votre générosité. Voici mon épée.» Il eut quelque peine à la tirer du fourreau.

—Veuillez me donner votre brevet, Monsieur, ou un papier confirmant votre grade, demanda Bernard.

L'homme chercha dans ses fontes, en tira un portefeuille, et tendit une liasse de messages militaires.

—Vous appartenez bien au corps du général Kienmayer?

—Oui, Excellence.

—En ce cas, veuillez vous rendre au pont de Münster.

—Capitaine Corbehem, faites escorter Monsieur; je pense que le princeMurat l'entendrait avec plaisir.

—Mais les termes de la capitulation? demanda l'Autrichien.

—Vous êtes prisonniers, armes et bagages, je pense… Voyez, Monsieur.La résistance ne vous servirait pas.

—Ah! M. le major, c'est une bagatelle, une bagatelle, je vous assure, d'être commandés comme nous le sommes!

Il soupira, remit son portefeuille de maroquin dans sa fonte. Il haussait les épaules et soufflait.

—Dites à votre clairon de sonner au rassemblement, pria Bernard.

Le garçon déboucha son cuivre, qui était engorgé de boue, et y souffla une douzaine de sons rauques. On gagna la ferme devant laquelle un junker alignait ses fantassins. À l'ordre du gros homme soupirant, ils joignirent les faisceaux, firent par le flanc droit et marchèrent, sans armes, à la berge du Danube. Là ils restèrent debout, silencieux, embarrassés de grosses mains sales. Quelques-uns allumèrent leurs pipes, enhardis par la figure bénigne du sous-lieutenant Nondain.

Comme on attendait l'escadron de l'élégiaque pour lui remettre en garde les prisonniers, Edme s'étonna de ces ennemis dont il avait craint les balles. C'étaient donc ces quatre-vingts rustres pacifiques encroûtés de boue et sentant la vase des marécages. Aucune honte de leur défaite ne les troublait. Entre eux ils rirent et s'étirèrent, délassés. «Nous allons en France, à Paris? demandaient-ils en allemand à un dragon alsacien. Dites, nous allons voir Paris et votre empereur Buonaparté, et la cathédrale de Strasbourg? On nous donnera du champagne, mon gros renard. En France, il y a des fontaines de champagne au coin des rues. Pas vrai, Monsieur le dragon?» Cette espérance de voir Paris, l'empereur, et de boire du Champagne, leur valait de bonnes figures heureuses. L'un annonçait qu'il allait écrire à sa tante la «chance» de sa capture. Ils escomptaient les joies promises du voyage en France, avec animation. Ils interrogèrent sur les jours de marche et les points d'étapes. Plusieurs coupèrent en tranches un pain noir et les couvrirent de saindoux qu'ils salèrent. Ils se mirent à manger debout, plaisantant, insoucieux des six ou huit blessés que leurs camarades ramenèrent sur les brouettes de la ferme, et qui tâchaient de s'endormir, les yeux fermés.

Il advint que le sous-lieutenant Gresloup envoyé par Cahujac avertit que d'autres Impériaux occupaient les champs plus loin. Un appui devenait indispensable. Aussitôt la compagnie Corbehem reforma sa colonne et trotta, confiant les prisonniers aux soldats du deuxième escadron, qui rejoignirent.

—Ils sont contents, les scélérats, de se trouver pris, dit Edme à l'élégiaque.

—Infortunés! Ils n'ont donc pas laissé dans leur chaumière une amie tendre et chérie?

Le trompette éclata de rire, s'éloigna. Sur le cheval pie, leur gros colonel arrivait à la hauteur du major, sa droite flanquée par les bonnets à poil de la compagnie d'élite, que dirigeait un Pitouët sévère, anxieux.

—Ah! Monsieur! Tu as fait déjà des prisonniers, major!… Murat nous ordonne de courir… Ecoute… La fusillade… C'est la compagnie Cahujac…

—Je ne crains rien pour elle. Un lieutenant y est avec une partie de nos Alsaciens, et les Gascons… Ces gaillards-là enfonceraient à cinquante un régiment d'Impériaux!…

—Et la compagnie Corbehem, qui la commande, à cette heure?

—Notre adjudant-major Marius. Ses Marseillais animent le flegme des Tourangeaux et des Flamands… Ce sont des rangs solides. Cahujac chasse et traque. La compagnie Corbehem enfonce ou résiste.

—Très bien, Monsieur le bon major. Vous connaissez les hommes. Et le deuxième escadron?

—Un peu froid; mais notre ami, l'homme sensible, exerce admirablement au tir.

—Voilà ce que l'on gagne à fréquenter Cupidon, archer de l'Olympe…, assurait Edme, fort à l'aise malgré le crépitement des feux, cachés par un petit bois.

—La compagnie d'élite?

—Des lapins, tous! major, Pitouët sait lire la carte. Il a de l'intelligence pour eux. Quant à l'autre compagnie dont vous avez fait des sapeurs et des pontonniers, je ne sais pas ce qu'elle peut valoir au feu.

—Nous le verrons à l'instant, mon colonel… Trompette, sonnez au deuxième escadron.

—Tu as raison, major. Il y en a, cette fois…

Ils dépassaient un petit bois de chênes roux, après la cime atteinte d'une ondulation de terrain. Un autre aspect de la plaine apparut où six énormes meules de froment protégeaient des tireurs nombreux. Les fumées des fusils flottaient partout, enflaient, se délayaient. De meule en meule des hommes courbés coururent. Un peu de soleil illumina les plaques de cuivre à leurs bonnets courts; puis ils se dérobèrent. Des officiers agitèrent leurs chapeaux en proclamant des ordres… Plus loin qu'eux, l'eau du Lech miroitait, baignait l'amas de maisonnettes blafardes, pour lesquelles le pont de Rain enjambait la rivière. Avant qu'ils pussent s'y retrancher et endommager l'ouvrage d'art, le major pensa qu'il fallait y parvenir. Les pelotons de Cahujac piaffaient inutilement à distance des meules… L'audace de cette compagnie comptait pour rien devant un feu soutenu. Il fallut déployer au galop l'escadron de l'élégiaque vers les meules et précipiter la compagnie d'élite par l'extrême droite. Le colonel expédia ses ordres.

Le cheval pie marqua le centre d'une manœuvre qui lança vers la gauche les tireurs au galop de l'élégiaque et, à droite, la compagnie d'élite suivie des sapeurs. Ces deux forces lièrent les tentatives hésitantes dues aux pelotons de Cahujac, que le colonel, le major et le lieutenant Marius, avec cinquante chevaux, rejoignirent, doublèrent. Le flot à crête de cuivre envahit l'apparence de la plaine, fonça vers les meules entourées d'éclairs et de fumées tonnantes. Edme éperonnait, heureux de se croire plus fort que la peur, en dépit de quoi l'emportait le bond du cheval rivalisant avec la course des bêtes lâchées.

La meute s'éploya sur l'espace des terres brunes, au geste d'Héricourt anxieux de prévoir si le feu de l'élégiaque porterait, si les soldats d'élite se rueraient avant la nouvelle décharge, si la compagnie Cahujac envelopperait la meule centrale, derrière laquelle les Autrichiens rechargeaient. Pour que le galop se hâtât, il invoquait à la fois du geste l'audace gasconne, la fermeté flamande, l'orgueil alsacien, la fanfaronnade provençale, l'obstination bretonne exaltés dans les soldats verts et blancs qu'agitaient les sursauts des montures. À droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa le flot, comme on l'avait prévu selon la pente favorable du sol. Il ralentit sa course, se fixa. La salve creva l'air au-dessus des chevaux effarés et piétinants. Devant les meules, des Autrichiens culbutèrent, un peu avant que la compagnie Cahujac les couvrît de son essor qui franchit leur ligne, sabra les baïonnettes tendues, tandis que les bonnets à poil des dragons d'élite épouvantaient à gauche une cohue de fuyards se terrassant pour lui échapper. Tout rouge, droit sur les étriers et sa trompette brandie, Edme hurla: «Vive l'Empereur!» au milieu des rustres en habits blancs, qui levèrent leurs mains vides. Pêle-mêle, avec une débandade de gaillards blêmes, d'officiers livides, sans chapeau, arrachant, de rage, leurs épaulettes, on passa les défilés des meules, on engloutit les jardins que défoncèrent les sabots des pelotons, on s'engouffra par le pont de vieilles pierres noircies, on inonda la petite ville où les bourgeois fermèrent bruyamment leurs portes sous les enseignes gothiques et les balcons de fer rouillé. Seuls, des chiens aboyèrent aux vainqueurs claquant de leurs fers les cailloux de la place désertée.

On souffla, bienheureux. Quel fluide de courage avait émané des dragons ensemble pour affoler leurs âmes? Ils se reconnaissaient au coin des ruelles, joyeux, comme si des ans avaient séparé leur camaraderie. «Colardeau!—Mon frérot!—Tu y es!—Martin!—Victoire et mort à l'Angleterre!—Où boire?—Mon bidon est à toi.—Vive l'Empereur.—Eh bien! conscrit, tu n'es pas mort?—Ni toi, l'ancien?—Ton cheval saigne.—Où ça? Rengainez vos sabres.—À boire, ville du diable!—Cogne à l'auvent!—Allons, tête de Juif!—On ne te mangera pas, marchand de saucisses! Il ne comprend pas.—Montre-lui un écu, il comprendra. Un écu de militaire français, ça vaut vingt frédéricks d'or, honnête grippe-sou!—Ta bière!—Ton schnaps!—Ouvre ta masure, sacré nom!»

Leur tumulte noyait l'étroite ville. Les sabres heurtaient les fenêtres, les éperons griffaient les murailles, et les chevaux broutaient les feuilles des branches qui retombaient à l'extérieur des jardins. De la main, pourvu qu'ils se tinssent droits sur les étriers, les grands garçons touchaient les pots de fleurs perchés aux balcons. Par de tortueuses ruelles, des joyeux firent grimper leurs bêtes, en choquant les heurtoirs qui retentissaient à l'intérieur de maisons muettes. Et la pluie chantait partout, et les files de prisonniers aux habits blancs noircis par l'averse montaient toujours, sous les quolibets des dragons.

Relevé par l'infanterie du maréchal Soult, le régiment retourna vers Ulm, le lendemain, sans rien perdre de sa fiévreuse gaieté. Il sembla que ce serait ainsi toujours, que toujours les foules autrichiennes formeraient des troupeaux de captifs pour la gloire de la cavalerie française. Loyal, Bernard remerciait Napoléon de cet art militaire qui les faisait vainqueurs d'abord, avant toute action. Pas de prisonnier qui ne confirmât la certitude: on trottait sur les derrières du général Mack; et le corps d'Augereau venant de Brest allait le prendre en tête, par Bâle et Huningue. Les estafettes annonçaient que l'empereur était à Donauwerth; Ney marchait sur Ulm; Lannes passait le Danube avec les grenadiers d'Oudinot pour soutenir la réserve de cavalerie destinée à se répandre sur le pays entre Ulm et Augsbourg. Le général autrichien Kienmayer fuyait sur Munich, emmenant le corps d'arrière-garde. Le maréchal Soult remontait le cours du Lech jusqu'à la ville d'Augsbourg, coupait toute communication entre Munich et Ulm. Les six corps de la grande armée séparaient définitivement les Autrichiens, en Bavière, des Russes en Styrie. Une masse de cent cinquante mille Français s'était brusquement établie dans la vallée du Danube, le long de son cours et derrière les affluents de la rive droite.

D'heure en heure le major apprenait l'une de ces chances et la faisait connaître aux soldats. Edme plaisanta. Sous leurs manteaux, les dragons allaient à l'aise dans la campagne pluvieuse, avec le sens de leur beauté maîtresse. Ils ne s'inquiétaient pas de la boue sautant jusque l'arçon, ni de la vapeur émanée des chevaux humides qu'ils caressaient avec des tapes sur l'encolure, qu'ils encourageaient de mots affectueux. Reconnaissantes, les bêtes s'ébrouaient. Puis, dociles au mors, elles pointaient les oreilles lorsque des détonations isolées au loin accueillaient la division dont leur régiment formait alors la queue, soutenue par les grenadiers d'Oudinot et le corps de Lannes.

Augustin profita de la concentration à l'est d'Ulm pour venir voir son frère. Il montait un cheval de robe blanche pareil à ceux qui traînaient la calèche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame possédait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il énuméra ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rêvait de mettre au service de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires. Il venait d'apprendre que Murat préférait le major Héricourt au colonel, d'esprit trop inférieur. Il citait aussi des lettres de Caroline, satisfaite des commandes que le corps de Lannes lui faisait. Pour la réserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin. À Strasbourg, les Praxi-Blassans s'en occuperaient.

Il savait tout, connaissait tout: les desseins de Napoléon, les manigances diplomatiques de l'empereur Alexandre auprès du roi de Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un plein verre de pus fétide, le goître de la reine. L'ambassadeur français, M. de Laforest, ayant révélé à droite et à gauche cette fâcheuse opération, la jeune femme, furibonde, poussait son époux à l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant Ulm et sur les bords de l'Inn ne déterminait pas promptement la victoire, on risquait de voir les armées prussiennes tomber sur le flanc, sur les derrières des premier, deuxième, troisième corps, qui passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il redoutait l'aventure, hochait sa jolie tête et passait le peigne d'or dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napoléon, blâmait son frère de l'avoir méconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive dans les nuages gris, à l'horizon de casques et de crinières, de buffleteries croisées. Les adjudants-majors galopèrent. On vit passer Murat. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrêta. Tandis que les grenadiers, derrière, restaient en place, la batterie de l'arme protégée de la pluie sous un pan de capote bleue.

On piétinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta des nuages de fumée grise; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui flairèrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant préparer les armes. Augustin murmura: «Voilà Mack qui s'aperçoit de nos intentions.» Et il serra la main de l'aîné, silencieux, pour rejoindre au grand trot l'état-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.

La fusillade crépitait, gagnait sur le front de la cavalerie telle, une pièce d'artifice qui s'allume par un bout et bientôt flambe jusqu'à l'autre extrême. Anxieux, le major dressa la tête pour deviner le sens de l'engagement. À droite, vers le Danube, c'étaient de vastes étendues de terres labourées vides de tout homme. Une herse abandonnée, loin, servait de perchoir aux corneilles. Des bois noirâtres s'érigeaient au fond, et la bataille pétillait à gauche, beaucoup plus loin que les trois divisions de cavalerie, alignant leurs murailles humaines parmi la pluie grise.

Les capitaines vinrent aux renseignements. Le sec Cahujac et son cheval blond, Corbehem aux larges épaules, et sa jument pommelée, Pitouët sévère, phraseur, cavalier médiocre, qui récita l'enseignement de la carte, le nom du village attaqué: Hohenreichen. Derrière, il indiquait Wertingen, bourg qui couvrait un vaste plateau capable de contenir une force imposante d'infanterie.

—Eh bien, dit Héricourt, s'il en est ainsi, Oudinot devrait conduire ses grenadiers sur les bois, à droite, là-bas. Il tournerait sans doute la position.

—Tu crois, Monsieur?… fit le colonel, effrayé de leur audace et de leur fièvre.

L'état-major le houspillait tant qu'il finissait par se croire dépourvu de bon sens. Il n'osait plus la moindre initiative. Le vrai colonel était Bernard, que cette fonction flattait. Oublieux du mariage qu'annonçait Augustin, de ce qui n'était point le devoir militaire, il inspecta de l'œil la première compagnie aux éclaireurs hardis, la seconde pleine de soldats résistants et solides, l'escadron de l'élégiaque aux tireurs savants, la compagnie Pitouët faite d'hommes cruels, balafrés de durs rictus, et qui redressaient leurs bonnets à poil d'où l'eau gouttait sur les manteaux blancs. Les outils de sapeurs pendaient aux selles de la dernière compagnie, où s'effaraient des figures hagardes de paysans limousins. Héricourt prépara les combinaisons de déploiement qui mettraient, à la place utile, les tireurs, les éclaireurs, les sapeurs. Cahujac et ses hommes ne valaient pas grand'chose contre un carré de fantassins résolus qu'aborderaient au contraire sans hésitation les vétérans hargneux de la compagnie d'élite. Corbehem était capable de recueillir avec un sang-froid imperturbable la déroute des escadrons ramenés par des forces supérieures; de protéger leur réunion. Il marcherait en arrière et sur le flanc. Cahujac pousserait les sapeurs entraînés par la compagnie d'élite et fournirait le deuxième élan, que suivraient les tireurs de l'élégiaque, troupe moyenne, au moral influençable. Le chef du premier escadron était un ci-devant, muet, froid, dédaigneux et neutre, soumis à son capitaine Pitouët, domestique, semblait-il, dont la besogne consistait à prévoir et commander à la place du chef hiérarchique, vicomte de Lancresy, trop né pour se commettre jusqu'à s'occuper de manants à cheval. Le vicomte chargeait à part, tout seul, en chevalier errant, à distance des dragons. Gardant son cheval anglais le plus loin possible du colonel, du major, des capitaines, il tâchait de ne pas entendre les prescriptions: «Capitaine Pitouët, vous avez bien retenu les avis de M. le major? Eh bien! faites exécuter les ordres.»


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