Ils s'extasièrent. Bernard jouissait mal de ces louanges. On le regardait comme une statue de place publique, une chose insensible, un bel objet.
Et il souffrit.
De toute son âme douloureuse, les sanglots à la gorge, il souhaita qu'outre la Force, son fils, conçu tout à l'heure, eût l'Esprit.
Il le souhaita avec la constriction de ses nerfs retenant la rage excitée par l'éloge injurieux des amis.
Et ce fut un moment d'épouvantable gésine où son désir enfanta, peut-être, le sort différent de sa race.
Peut-être…
Car, après l'effort, il s'affaissa sur la chaise, désespéré d'obtenir le succès du vœu. Il se résigna d'un geste à la Force. Il vida d'un trait le hanap de vermeil ancien qu'on avait, par jeu, rempli de Tokay. Mercœur jura le nom de Dieu pour dire son admiration.
Dès lors, dans son ironie mauvaise envers soi, le colonel Héricourt éclata de rire à tous les propos. Il vit dans un vacillement l'éloquente Aurélie raconter son voyage en Allemagne, et les aventures de la route, Virginie se plaindre des postillons qui versent les voitures dans la boue, Malvina dire comment, grâce au sien, elle avait échappé à la poursuite de chevau-légers autrichiens, qui pensaient la prendre, avec sa berline verte, avec ses bijoux, un jour où elle s'était égarée dans une île du Danube.
«La force! répondit soudain Cavanon. Gardez-vous d'en trop médire, lieutenant. C'est elle qui, à cette heure, enseigne au monde la liberté des philosophes par le signe de nos victoires.—La liberté, ricana Praxi-Blassans! Vous me la baillez belle. Essayez de dire une vérité dans une brochure.—Cette liberté-là, le peuple vainqueur va l'imposer.—Dans un siècle.—Dans un an.—Non, dans cinquante, répliqua posément Gresloup, lorsque l'Europe aura eu le temps d'apprendre, de juger et d'agir. Le temps féconde la vie. Les enfants d'aujourd'hui apprennent. Leurs fils jugeront. Les petits-fils agiront.—Pour ma part, j'espère que M de Lille mettra bon ordre à vos rêveries de jacobins, interrompit le vicomte. Nous reverrons les fleurs de lis sur l'épaule nue des libertins qui traîneront honnêtement le boulet dans les bagnes, comme il sied.—Holà! Quelle rigueur!—En attendant, la Force donne du bien à Buonaparté et à sa famille, Messieurs. C'est toujours cela. Eugène Beauharnais épousera par la force des baïonnettes la fille de l'électeurde Bavière; et sa sœur Stéphanie le duc de Bade! Ce sera marqué au traité que nous discutons à Brünn!—Voilà la maîtresse de Barras mère de vice-rois et de princesses.—Quand le cœur va, tout va.—C'est comme la bâtisse!—Pour les dots, nous arrondirons au détriment de l'Autriche, Bade et le Wurtemberg.—Les Impériaux paient-ils les cent millions qui doivent fournir des revenus aux veuves de la Grande Armée et des établissements aux chefs?—Cela m'intéresse, car je suis porté pour cent mille livres sur la liste.—Peste, baron, l'empereur dore vos lauriers!—«L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.»—Cela vaut mieux que le commerce des voitures prisés dans le Milanais.—J'étais humble charron, je deviens financier!—À Naples, on mettra la cour à la raison, et Joseph Buonaparté sur le trône.—Son frère Louis aura la Hollande.—Il pleut des rois, Messieurs, il pleut des rois!—Buvons à la victoire. Ce vin-ci pétille comme une œillade sous les galeries de bois!—Donc, conclut Mercosur, chacun a sa part de gâteau. Mes sous-officiers gagnent. Ça va bien. Moi, j'ai quatorze chariots à l'ombre dans une écurie de Vienne, tous remplis de bonnes marchandises: vins, épices, uniformes, selles et harnais, eau-de-vie, armes de luxe, pendules, montres, plus: deux cent soixante-quinze paires de belles bottes. Un juif de cette ville m'a envoyé son fils qui achète le tout. Il vient de se marier et entend monter une friperie dans le quartier central, à l'enseigne du Florin d'argent. Je passe marché avec lui. Je demande licence de retour. Et alors, fouette postillon. En Sologne! Là j'aurai un lot de terre autour de la maison, avant que le marchand de biens ne fasse renchérir. Ça ne vaudra pas les Naples de M. Joseph, ni les Hollandes de M. Louis. On pourra fumer de braves pipes, à l'aise, devant la grande cheminée. Il y aura toujours pour les militaires de la Grande Armée un lièvre tué au gîte, ou une perdrix aux choux avec un verre de vin gris. Voilà, mon général, comment le diable se fait ermite.—Hé, Monsieur, tu ne vas pas laisser le noble métier des armes, je suppose?—La richesse vous enlèverait-elle le goût de l'honneur?—Oh! si on continue de faire campagne, je reprends ma place dans l'escadron. Mais la paix, ça ne vaut rien. Je ne suis pas un officier de garnison, moi. J'aime pas la chose. On a trop d'histoires avec la prévôté. En campagne, je reste votre homme.—Ah! ah!—Voilà qui me plaît. Il ne sait pas feindre, parbleu!—A la bonne heure, capitaine.—Topez-là mon garçon.—Voulez-vous de ce tabac. Il me vient par les galions d'Espagne, quand MM. les Anglais supportent cette fantaisie… Vous savez, beau-frère: si les desseins de l'empereur ne varient point, Anspach passe à la Bavière, en échange du Hanovre que M. d'Haugwitz obtient pour son maître. En conséquence, il n'est plus à craindre que les avoués de Prusse importunent votre état-major pour cette contribution levée un peu lestement, il faut l'avouer, sur les bourgeois de la province. Caroline en a tiré bon profit. Dieu la garde! Nous sommes au point. Je bois à votre santé, ma belle sœur; faites-moi raison, je vous prie.—Ce tokay est un nectar.—J'aime mieux le bordeaux.—Madame, vous riez trop.—Point.—Ceux qui veulent détester le crime aiment à honorer la vertu!—Jurons de vivre libres et glorieux!—La cupidité sait multiplier ses ressources.—Craignez Albion. La vérité sera sur ses lèvres et la perfidie dans son cœur.—Sacrifions à Bacchus notre sévérité. Voici du vin de France.—Je bois dans cet autre le sang de la terre allemande. Notre conquête tient dans mon verre.—Jus de la treille qui me grises!—Foin des censeurs moroses!—Ah! Madame, que votre robe donne congé au polisson!»
C'était Malvina debout qui repoussait dans les plis du velours jaune un sein récalcitrant. Bernard eut envie d'y mordre, d'autant plus qu'elle riait à plein gosier, pour une plaisanterie d'Edme, tout rouge de l'avoir dite. Cavanon la soutenait d'un bras. Virginie se leva, vint se jeter au cou de son mari, qui la devina tout énervée par les coquetteries de la Hollandaise. Aurélie se rapprocha d'eux. «Je suis fort aise, colonel, cria le diplomate, que les hasards de la guerre vous aient complètement épargné. Mme de Praxi-Blassans était dans les transes. Les médecins ne réussissaient pas à la guérir de l'humeur noire. La voilà qui s'anime et qui renaît. Quant à Mme Héricourt, elle a failli crever tous les chevaux de poste pour vous joindre au plus tôt.—Nous t'aimons tant, murmura Virginie. Oh! je l'avais bien deviné jadis: Aurélie t'aime, tu sais, Aurélie t'aime. Elle t'aime…, et je ne suis pas jalouse…, Bernard!»
La sœur baissa les cils; elle remuait un verre vide. Gravement son frère lui prit la main, et la conserva dans la sienne. Il nota combien elle avait changé depuis le jour de Brumaire où ils avaient senti une gêne étrange, causant, solitaires, dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré. Et cette Zulma, son image, qu'elle lui avait mise au bras, pour le consoler! Que restait-il de cette merveilleuse, et de ses colliers «à la victime», que restait-il de la jeune femme effarée accourue au château de Lorraine après l'exécution du duc d'Enghien? Il ne restait que la mélancolie même dont ils s'étaient charmés un jour d'automne, sur le banc du parc, lorsqu'elle portait en elle le petit Edouard, fils aux yeux clairs, aux cils sombres, fils pareil à Denise conçue dans le souvenir obstiné de la petite Bavaroise prise après le combat de jadis. N'était-ce point la preuve miraculeuse et tangible de cette affection? Aurélie, trois ans, avait étreint son frère par le corps de l'épouse, disciple de sa belle-sœur pour les voluptés du sentiment. Aurélie était l'âme passionnée, Virginie la chair voluptueuse du même amour qu'admirait Malvina, maligne. Chair et parole de la sœur qui regardait seulement Bernard de ses yeux profonds, Virginie répéta: «Oh! oui, nous t'aimons, homme généreux et sensible, toi, notre gloire!»
Il mesura ce que le destin lui offrait de magnifique en cette heure, dans la vaste salle aux lambris gracieusement sculptés sur la hauteur des trumeaux. L'enfilade des lustres s'alluma, parce que l'après-midi de frimaire s'obscurcissait dans le champ des grandes fenêtres. Les troupeaux de prisonniers russes se bousculaient toujours au dehors, piétinaient, se vautraient sous la surveillance des bergers à cheval, vêtus d'habits verts et casqués de cuivre.
Semblablement il était vêtu, lui, le victorieux, contre qui se pressait un amour extraordinaire en deux belles femmes émues. Et les officiers, les soldats s'émerveillaient de le voir entre elles, d'un bout à l'autre des salles, depuis le nouveau général, bonhomme tout larmoyant de sa griserie, jusque, vers le fond de la longue galerie blanche, la compagnie de Mercœur, qui cognait les tables à coups de poing, qui bosselait les timbales de vermeil, qui jetait le vin mousseux aux figures des laquais tremblants.
Ces misérables en souquenilles jaunes étaient les vaincus. Ils subissaient la force.
Héricourt sentit la sienne agiter ses muscles et l'énergie joyeuse de son esprit.
Si piteuses parurent les mines des valets. Différaient-ils du troupeau captif et fangeux que les dragons poussaient à travers champs, vers les bastions du Spielberg? Ils ne se révoltaient pas, ils baissaient leurs têtes et leurs catogans poudrés. Ils étaient la faiblesse humble, lâche, servile.
«Mon capitaine, chantait la voix perçante d'Edme, quand j'ai vu le junker braquer le pistolet contre moi, j'ai dégainé. Je me demande encore comment j'ai pu le faire si vite, tiens, comme ça (au bout du bras le sabre sortit du fourreau, brilla par-dessus les têtes des convives). Et vlan! (un lustre atteint volait en éclats de cristal qui s'émiettèrent). Eh bien son kolback a sauté comme ces débris de verre.»
Pitouët objecta. Il préférait les coups de pointe. Comme le lustre se trouvait entamé, rien n'empêcha d'assortir l'exemple à la théorie. À son tour il dégaina, pourfendit, avec les pendeloques, une boule creuse qui acheva de se briser au milieu de la table, sur le goulot d'un flacon. Edme blâma la mollesse de l'estocade. D'une seule poussée il ébranla le grêle édifice de prismes et de lumières qui, projeté vers le plafond, aspergea les buveurs de cire et de bobèches rompues.
Malvina, Virginie, applaudirent à la jeune vigueur du maréchal des logis. Rose et chancelant, son sabre sur la nappe, il jouit du succès. Toutefois Cavanon admettait la suprématie du coup de taille. Son cimeterre bleu, damasquiné d'or, coupa la tige de bronze: tout s'écroula dans un cataclysme de verre et de plâtre, le plafond s'étant lézardé.
Le rire de Malvina fut plus fort que le bruit. Virginie vantait les muscles de son époux. «Oh!» fit Héricourt, modeste. Cependant il savait que son bras puissant accomplirait d'un coup l'œuvre des trois autres. Il eut envie qu'on le priât d'essayer. Il marquerait encore l'excellence de sa force sur les victorieux mêmes. En tumulte, Cavanon le défia. Le général encourageait. Edme désignait le second lustre. Le vicomte ricanait, ironique. Gresloup haussa les épaules.
Ce geste décida le colonel. Il ne voulut point souffrir qu'on lui donnât des leçons. Praxi-Blassans l'exaspérait aussi en comparant à ceux d'Austerlitz les lutteurs de la foire. Héricourt désira paraître redoutable aux plaisants. Par surcroît, les vapeurs du vin échauffaient ses oreilles. Les yeux d'Aurélie brillèrent autant que la foudre, et ils grandissaient, lui sembla-t-il. Les dents de Malvina l'éblouirent encore. Il fallait être plus fort que Praxi-Blassans, qu'Augustin dédaigneux au bord du sofa dont il arrachait la ganse, machinalement, de l'éperon. Et puis les nerfs de Bernard se roidissaient, vibraient; ses dents s'agacèrent. Tout bourdonnait à ses oreilles: cris, rires et chansons, soupirs de la cornemuse qu'un soldat breton gonflait, les joues rondes, à l'extrémité de la galerie finale; appels de la bourrée que deux Auvergnats, sur un large guéridon de marbre, dansaient, les gestes en guirlande, et tapant du talon. C'était une animation violente des visages congestionnés au-dessus des plastrons rouges, entre les épaulettes qui sautillaient. Ici on s'amusait à rompre par la pression de la main des verres emmaillotés de mouchoirs. Là deux jeunes gaillards valsaient et tourbillonnaient au milieu d'une assistance approbative. Un loustic parisien faisait des propositions lascives à la nymphe de marbre qui s'érigeait blanche et nue, sur un socle. Monté près d'elle, il la saisit à la taille, et lui baisa la gorge. Mais la plupart s'intéressaient au capitaine Mercœur, qui retroussait une manche et promit de fendre la table de chêne doré soutenue par des faunes accroupis. On discuta pour apprendre si un casque et son crâne offraient plus de résistance. Le colonel recommandait à Mercœur un coup de revers. Comme l'autre refusait de comprendre, Bernard regarda le second lustre qui pendait jusqu'aux bouteilles, presque. Les lumières scintillantes se confondirent, vacillèrent pour ses yeux troubles. Porter la ruine dans cette grappe de cristaux et de lueurs lui sembla glorieux. Ces chandelles lui riaient à la face; eût-il cru. Elles lui fatiguaient la vue, d'abord. Une avide curiosité lui vint de reconnaître, au lieu de cette clarté, les dégâts et les décombres. Il aurait accompli cela. Il aurait agi, détruit. Et sa force, encore une fois, soumettrait le luxe des vaincus. Trois mois, n'avaient-ils point menacé sa vie de leurs mitrailles, de leurs charges, de leurs fusillades? Par un coup de revers il avait tué le Russe qui, colossal et roux, près de l'étang, abattait contre lui sa crosse. À ce coup le colonel devait la vie présente, la joie du vin, la conscience de triompher, la tiédeur de Virginie à son épaule, la malice prometteuse de Malvina, les regards profonds d'une sœur passionnée, l'attention favorable des hommes grandis par les culottes à pont et les hautes bottes à l'écuyère. Un coup de revers, en plein lustre, et ils l'admireraient évidemment… Ce fut. Cristal et chandelles s'éparpillèrent, choquèrent les murs, roulèrent sur le parquet, dans un bruit formidable de verre et de bronze. La stupeur immobilisa les visages; car Mercœur n'avait pu fendre la table. Il déclara son essai plus difficile et se vanta de renouveler l'exploit du colonel. «Essayez-donc, capitaine!» commanda Bernard colérique et glorieux, en désignant de sa lame le premier lustre de la galerie. Mercœur se précipita, sabra, enleva seulement une branche et deux lumières. Une huée constata cette faiblesse, exalta la force du chef. Dressant sur la table son beau corps drapé de velours jaune, Malvina fit mine de couronner le frère d'Augustin. On acclamait. Les mains applaudirent au bout des manches vertes et des parements rouges. Là-bas, la cornemuse soupirait toujours; les Auvergnats dansaient encore la bourrée; le loustic embrassait étroitement la statue de la nymphe. Soudain, tous les dragons d'une table dégainèrent et attaquèrent à leur tour le lustre pendu sur leurs timbales. En vociférant, d'autres les imitèrent. Ils bondissaient avec leurs fourreaux. Ils décrochèrent leurs casques, ils les saisirent par les crins et exécutèrent le moulinet. Un ivrogne creva le sexe d'une Vénus peinte en un tableau mythologique. Avec son poing vigoureux, l'un enfonçait le cannage d'un siège. Celui-ci écartelait les membres d'un fauteuil; celui-là enlevait sur le dos un meuble italien marqueté d'ivoire et d'écaille qui glissa, s'abîma, se fendit contre la mosaïque du sol. Tous éprouvaient le maximum de leur vigueur. Ils se firent émules. Mercœur assura qu'il enlèverait un laquais allemand à bras tendu. L'homme résistait. On l'empoigna de telle sorte qu'il apparut haussé sur vingt bras robustes, tandis qu'il agitait vainement ses jambes en bas rouges. Ses camarades se jetèrent à genoux dans un coin; ils imploraient. «Bon, bon, grommelait le général, nos gars ont risqué leur peau; ils s'amusent à présent. Ils ont bien le droit, hein?… Laisse-les, capitaine, laisse-les!» L'ancien postillon goûtait cet athlétisme des soldats; il les excita par des bravos. Cavanon lança une pièce d'or au plus étonnant; Malvina un baiser.
Alors ils cessèrent de contenir leur violence. Toute la bande s'amassa contre une porte close que les épaules ébranlèrent. Mufles de dogues, profils de corbeaux, poings hâlés et velus, faces maigres, nerveuses, se collèrent aux battants décorés de pipeaux et de paniers fleuris en relief. Héricourt attendait que la boiserie craquât, sous la pesée des corps verts et blancs. Les jambes se tendaient dans les bottes. Il imaginait leur désir en même temps qu'il voyait leur effort. Il souhaita, pour l'honneur de l'armée, que la porte cédât vite à la vaillance des statues équestres, si jalousement créées de son art.
Les dragons triompheraient aussi de la porte. Il leur fit honte de cette faiblesse qui s'attardait. Enfin la peinture s'écailla. Une longue fissure se prolongea jusqu'au chambranle. Edme et Mercœur lancèrent un guéridon de marbre, les autres s'étant écartés. Les battants achevèrent de se rompre, crièrent et tombèrent sous les coups de bottes, tandis que la statue de la nymphe, à l'assaut du farceur, s'abîmait. La tête brisée roula dans les jambes aux acclamations de tous. Praxi-Blassans, Gresloup et Augustin entraînèrent dehors les trois femmes. Malvina refusait, applaudissant les coups de poing de Mercœur; elle riait à l'amoureux de la nymphe qui s'étendit près du marbre. Virginie imitait les gestes, la joie de la Hollandaise trait pour trait. «C'est cela que ton cœur aime, mon frère, murmurait Aurélie: la fureur de ces hommes forts et ta fureur aussi?… Oui je comprends que tu chérisses cette ivresse qui te grandit encore. Tu sors de toi-même. Tes yeux brillent. Ton sein palpite de passion, tu as envie de t'élancer dans l'espace et de détruire aussi. Tu veux vaincre les hommes dans leur œuvre autant que dans leur corps. Tu veux que la matière crie merci, comme celui que ton cheval foule aux pieds dans l'ardeur du combat! Que tu es bien toi-même, Bernard, mon frère, toi-même, toi que nous aimons, puissant guerrier! Fléau de Dieu!… qui châties l'orgueil des artisans et des philosophes. Voyez, mon cousin, et toi Gaétan, admire mon frère. On dirait, parole, l'ange exterminateur!»
Le colonel n'écouta plus. Courant à la porte, il terrassa par grands coups de botte les débris qui s'opposaient à l'élan des ivrognes. Il les franchit, se loua de sauter avant tous dans un salon désert, et de fracasser du sabre les bras de la Niobée, qui tombèrent lourdement. Une autre porte fut ouverte d'abord. Et l'on reconnut le cabinet de physique où le gorille, empaillé sur un socle, montra les dents. Le monstre attira la colère moqueuse de tous. Ils le renversèrent, le décousirent, répandirent le foin et le son qui l'emplissaient. De la tête et de la peau Edme se costuma. Les dragons rompirent une bouteille de Leyde, croyant qu'elle contenait des feuilles d'or; Bernard, qui poussait à gauche, découvrit une rotonde, un miroir, des cuvettes dorées sur leurs trépieds d'acajou, une commode ventrue, une baignoire de porcelaine; ce fut à qui détruirait le plus de chose dans le moindre temps. Un sofa de soie cramoisie fut aplati sous la danse des hommes lestes, puis déchiré à la pointe des éperons. Certes le colonel Héricourt se manifestait comme le plus fort. Les pendules d'albâtre volaient au revers de son arme. Il enfila les coussins de panne bleue à guirlandes jaunes. Il massacra de minuscules personnages en Saxe qui dînaient sur une étagère; puis revint à la bibliothèque, soudain, pris de rage contre les livres, ces livres qu'il connaissait trop peu et qui le rendaient inférieur aux remontrances d'Augustin, du vicomte, de Gresloup, de ses beaux-frères. Aux bouquins, il devait l'humiliation de sa vie, à ces grimoires ridicules, à ces jouets d'infirmes et de maniaques. Il aima voir les soldats, arracher les pages; mais, par un scrupule obscur, il n'osa lui-même les imiter. Les volumes à tranches pourpres servaient, de balles. À quoi bon les livres où se contredisent les systèmes, où se nient les histoires, où le sublime de l'amour et de la gloire est méconnu par des sophismes. Inconsciemment les dragons comprenaient cela. Ils s'acharnèrent sur les traités de mathématiques et les ouvrages latins des philosophes. La voix de Gresloup s'interposait en vain. «Laisse-les, Monsieur, laisse-les donc, ils s'amusent, quoi!…» répondait le général heureux. Edme, travesti en gorille, imitait le rugissement du lion. Mercœur lança du pied vingt volumes en l'air: «Tiens, voilà pour lesOrigines des Choses sacrées!Va-t-en au ciel, parbleu,Pluralité des Mondes!Oh! oh!Discours sur la Méthodeprétendrais-tu endormir un capitaine de la Grande Armée! Au ciel, aussi L'Ethique!—Ah! il devait l'être, étique, l'olibrius qui a griffonné cette paperasse!—Au ciel!—Au ciel!—Au ciel!—Voilà comment lisent les dragons de la Grande Armée!—Je crois volontiers que ce beau capitaine est un excellent Français, remarquait la voix criarde et impérieuse de Praxi-Blassans. C'est là ce qu'on nomme la franche gaieté gauloise et le véritable esprit de Molière, que vous en semble, mon cousin? Vîtes-vous jamais les Trissotin et les Vadius molestés mieux que par ce dragon. Trissotin se nomme, il est vrai, Spinoza, et Vadius, Descartes; mais ils n'en sont pas moins des grimauds insupportables à la belle raillerie de notre esprit national!»
Le général haussa les épaules devant le ton aigre du diplomate.
—Bah! pour quelques bouquins malmenés, je ne vais pas leur gâter leur plaisir, peut-être, hein? Vous ne voudriez pas, Monsieur le Comte? Des braves qui viennent de risquer leur peau, pendant trois mois, hein!
Derrière la fourrure du gorille, Edme entraîna la compagnie d'élite entière, affublée, qui d'oiseaux empaillés, qui de cartes murales en manière de manteaux. Une nouvelle porte résista dont Mercœur enfonçait la serrure à l'aide d'un chenet de fer. Un valet qu'on trouva derrière, deux pistolets aux mains, fut immédiatement frappé; les balles se perdirent dans le plafond. L'homme sanglant tournoya et fut tomber, flasque, en la souquenille jaune à parements bleus, devant les pieds mêmes du seigneur infirme. Ils s'arrêtèrent, ébahis de voir ce chétif, debout entre ses béquilles, une épée de cour au poing. Frêle et résolu, il abritait de sa personne une cornue emplie de liquide doré bouillonnant sur le fourneau. Vingt tubes de verre, séparés par des flacons pleins de matières métalliques, de cristaux, de liqueurs et de poudres aboutissaient aux trois goulots de la cornue. Silencieux d'abord, les barbares commençaient à rire, se le montrant. Il cria de sa voix féminine:
—Vous me tuerez donc avant que de toucher à ceci!…
—Qu'est-ce qui mijote, dans ton pot? demanda Mercœur.
—Réponds au capitaine, béquillard!
—Allons, donne-nous de ta cuisine, si c'est du bon.
—En a-t-il des tasses et des bols, et des tuyaux; ma mère!
Héricourt avisa les veines gonflées au front du jeune savant, sous la peau blafarde; la main diaphane se crispait à la garde de filigrane. Toute la nervosité du pauvre être se tendait pour une haine évidente contre ceux qui attaquaient le mystère de son œuvre. Il regarda le laquais évanoui qu'une estafilade rougissait à travers le front; et, haussant les épaules, il dit:
—Vous n'êtes que la force, rien que la force stupide…
—Dis donc, je vais t'apprendre à parler, l'olibrius; veux-tu que je te fesse, à la manière de chez nous?
Mercœur s'avançait la main haute. L'idée parut étonnante à tous qui crièrent: «Oui, oui, mon capitaine, fessez-le!—Bas la culotte!—Mettez-lui le nez dans sa ratatouille!—En v'là un drôle de marmiton!—Assieds-le dans son fourneau, pour voir!» Le seigneur s'affermit sur ses béquilles et présenta la pointe de sa lame. Il gémit:
—Écoutez-moi… écoutez… Ce qui est là dans ce vase, ce liquide bouillant… écoutez!
—Quoi! Je m'en fiche de ton vase, et de ton ragoût, moi!
—Cela peut-être guérira de la mort, quelque jour, vous, vos enfants, le genre humain.
Mais la voix tremblante fut éteinte par l'hilarité de cinquante ivrognes. Edme rugit sous la peau du gorille. Mercœur, d'un revers de sabre, envoya tinter contre l'armoire l'épée de cour. L'infirme chancela entre ses béquilles, leva des yeux ironiques vers le colonel Héricourt qu'avaient déjà ressaisi les paroles de Praxi-Blassans, et qui se reprenait à l'ivresse, honteux de soi: le caractère?… Il admira le courage de ces regards tristes qui plaignaient le vainqueur de sa sottise. Mercœur allait étendre les mains jusqu'aux épaules du savant. D'un poing solide, Bernard arrêta brusquement le capitaine et s'interposa:
—Mon colonel, balbutia Mercœur, je ne suis pas de service, ici; je suppose.
—Fixe! commanda la colère d'Héricourt, qui se redressait.
Presque tous les soldats joignirent les talons, s'immobilisèrent.
—On n'est pas de service, ici, tout de même, répéta l'un. En voilà une fête, alors!
—Fixe! et silence… Rengainez les sabres!
Ensemble toutes les lames glissèrent dans les fourreaux.
—Demi-tour!
Les soldats obéirent en titubant. Ils grommelaient; mais le vicomte etGresloup les poussèrent, distribuèrent des punitions.
Le grand corps du laquais resta le long des dalles, aux pieds de l'infirme, de qui le visage ruisselait.
—Allons, allons, vous n'êtes encore qu'un demi-sauvage, beau-frère, ricana Praxi-Blassans!… Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers l'infirme, veuillez accepter nos excuses. Ces gens sont ivres et sans politesse.
Bernard roula le fauteuil jusqu'au jeune homme.
Pour la première fois de sa vie, il goûta une satisfaction à s'humilier.Étonné de soi, il rassembla des coussins.
Le général haranguait les hommes dans l'autre salle.
«Quelle infamie, disait Gresloup au vicomte. Est-ce pour cela qu'on les instruit, dans le courage, dans l'honneur. On ne sait plus que faire, en vérité, de bien et de mal.» L'infirme murmurait des explications. Ce liquide bouillant au fond de la cornue, il le soignait depuis deux ans, près de parfaire l'élixir qui rassemblait les principes organiques de la vie animale. Au moyen de la chaleur, il croyait pouvoir réussir une combinaison chimique qui donnerait la force aux chétifs, la santé aux débiles. De la sorte, nul ne souffrirait plus sur le monde.
Le seigneur haleta dans le fauteuil où le colonel l'avait assis. La sueur ruissela davantage contre sa figure. Bernard s'imaginait être encore à l'instant passé. Stupidement vaniteux d'une force qui détruisait vite, qui anéantissait les choses aux acclamations de brutes furieuses, il se détesta. Le caractère!… Il eut envie de partir. Il ne voulut pas supporter le reproche triste du savant, de Gresloup, du vicomte.
Ayant avisé une porte, il empoigna son fourreau, sortit, et courut par les couloirs, les pièces vides, comme s'il fuyait le souvenir de ce qu'il était tout à l'heure.
Ce fut l'épouvante de soi; une panique de sa force poursuivie par sa raison.
Vainqueur vaincu, il dégringola un large escalier, trouva le perron, et le carrosse, où Praxi-Blassans poussait Aurélie. Sous un prétexte, il s'y réfugia.
—Oh! la force qui tue, soupira la sœur.
—Je suis honteux pour ces hommes; et cependant ils agissent dans le devoir d'agrandir la patrie!
Pâle de colère, Praxi-Blassans sifflait un air d'opéra.
—Pour agrandir le prestige de notre maison, nous avons aussi, Bernard, abrégé la vieillesse de notre père, dit encore Aurélie.
Criminels, ils se turent. On attendait Virginie et Malvina, que Cavanon s'obstinait à vouloir reconduire. Mais le tumulte s'accrut à l'intérieur, ce qui excita les quolibets de quelques dragons, occupés dans la cour à charger leurs chevaux d'objets précieux. Enfin les dames parurent. Cavanon donnait la main à la belle Malvina; le général ajustait maladroitement un fichu de martre sur la robe écossaise de Virginie. Augustin brossait sa manche d'habit, derrière eux. En ce moment, une fenêtre s'ouvrit: les deux béquilles noires de l'infirme volèrent jusqu'aux chevaux des soldats, dans la cour, puis un corps inerte entre les pans d'une vaste redingote.
—Ciel! fit Aurélie, en même temps que l'on entendit le bruit mou de la chute, et la grosse voix enrouée de Mercœur:
—Va-t'en faire de la philosophie, imbécile…
Aux fenêtres, les trognes de la compagnie d'élite craquèrent d'une hilarité générale…
—Fouette, donc, postillon, commanda Praxi-Blassans!
—Barbares! jeta la jeune femme qui fondit en sanglots et sombra dans une attaque de nerfs.
Trop de gloire sonnait avec les cloches dans les cathédrales des villes traversées par le régiment. Le canon saluait le retour des drapeaux en pays alliés. Les caissons d'artillerie, par les routes, emportaient l'or de l'Autriche, vers Paris, vers ce trésor de l'armée que constitua l'Empereur pour doter les généraux et les veuves des soldats. Le peuple de France en armes se réjouissait à la façade de toutes les brasseries allemandes, la chope en main, le bonnet de police sur l'oreille, le sabre entre les guêtres. Les trois couleurs pavoisaient les villes bastionnées de briques et de gazon.
* * * * *
Dans une petite cité de Brunswick, Augustin et Malvina mariés traitèrent l'état-major d'Oudinot à leur table. Les revues se succédaient, magnifiques, sur les esplanades, devant des foules diverses et applaudissantes.
Virginie, en pleine beauté, aimait, dormait, se baignait, aimait encore son mari avec la vigueur de sa chair, de ses os et de son sang, avec la chaude ventouse de sa bouche inlassable, avec les odeurs fauves de ses émois.
Bernard goûta les grandes voluptés de la passion. Il oublia les choses douloureuses dans le plaisir de son être enorgueilli.
Devant l'âtre des auberges, Aurélie câlinait Denise, Édouard, Delphine, Émile, les yeux clairs, les cils sombres; et, mélancolique, elle regardait la fuite des nuages.
De ville en ville, ils voyagèrent quelque temps, avec la division. Ils la quittèrent à Mayence. Ensuite la chaise de poste roula dans la pluie, entre les champs de neige.
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Paris!… Les prêtres chantèrent leTe Deumà Notre-Dame, et leurs psaumes montèrent le long des colonnes tapissées de drapeaux russes, autrichiens, polonais, allemands. Baoum!… baoum! Le canon solennel tonnait de minute en minute sous le ciel chargé de nues lourdes. «L'Empereur!… Vive l'Empereur!» C'était, vêtu d'un habit vert, le Rival engoncé, et qui entrait précipitamment dans la basilique, suivi de ses ministres brodés d'or, de ses maréchaux aux poitrines étoilées, des princes en uniformes écarlates, des rois timides et gauches devant l'ironie de l'assistance. Baoum!… Baoum!
L'averse crépitait. Le ciel noircissait. Les ors des costumes officiels se ternissaient davantage. Toutes les têtes enveloppées de cheveux en coup de vent, se chargeaient d'ombre autour des yeux froids, sous les nez sévères. «Ding, ding, don, criaient les cloches. Ding, ding, don.»
—Présentez armes!
Un seul cliquetis devant les bandoulières blanches aux poitrines des grenadiers.
«Baoum!… Baoum!» répétaient les canons.
Dans le silence humain, à l'autel, l'archevêque en sa dalmatique d'or, les diacres en dalmatiques d'argent, perpétraient le sacrifice de Celui qui mourut pour les faibles.
—Genou, terre!
Les grenadiers humiliaient leur taille, et la hauteur des baïonnettes. Dominant l'inclinaison des têtes, l'homme engoncé entre ses larges épaules regardait fixement Dieu s'élever dans son hostie blanche, aux mains vieilles du prélat.
«Baoum!» disait l'artillerie au Sauveur.
«Dig, ding, don,» sonnaient les cloches messagères.
Clairons et tambours éclataient alors. On battait à la gloire. La fanfare ébranlait les arceaux, la forêt de pierre grise, ses arbres d'ogive, ses feuillages d'acanthe: élan symbolique de la terre vers l'inconnu du ciel. Héricourt ému attendait que la sonnerie militaire soulevât l'abside et l'enlevât jusqu'au Dieu des armées, qui offrait ses bras de lumière aux colonels, aux généraux, aux ministres, aux princes, aux rois, aux cuirassiers, aux dragons, aux artilleurs, aux hussards, aux grenadiers, aux fantassins, aux adjoints d'état-major. Lui, le colonel Héricourt participait à cela, parce qu'il était la Force et le Triomphe,—évidence de Dieu…
Dans l'entresol de la Chaussée d'Antin, il savoura presque tout le bonheur.
Virginie l'aima.
Aurélie l'adorait.
Malvina fut vicieuse, spirituellement.
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Praxi-Blassans repartait en voyage. Majestueux, en ses cravates blanches, Cavrois instruisait les visiteurs dans la soupente du ministère, aux Relations Extérieures. Les cheminées y fumèrent tant que les commis pleuraient sur leurs écritures qui réglementèrent l'occupation de Venise, la marche des troupes en Dalmatie, la cession du Hanovre à la Prusse, la distribution des royautés, des vice-royautés, des grands-duchés, des duchés. On divisait l'Europe en tartines pour tous les appétits, sur le vieux secrétaire à cylindre grinçant, derrière lequel Cavrois taillait des plumes.
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Vint le printemps: Caroline, au grenier des Moulins-Héricourt, ne put contenir dans son regard la richesse entière de la famille. Et cependant on apercevait, de là, bien du pays. La Scarpe charriait les bateaux de charbon, à la file, par le travers des campagnes vertes, des prairies chargées de bétail, des routes longeant les manufactures. Un cartable au bras, le petit Dieudonné allait à l'école, seul, très sage; il suçait de la réglisse et la défendait placidement de ses gros poings contre les moutards acharnés: «Bouffi, bouffi, oh! le bouffi!» psalmodiaient-ils.
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Sur la jetée de Dunkerque, par un grand vent qui ébouriffa les boucles de Virginie, on dit adieu à Joseph le marin, en partance pour les rives javanaises, afin d'enrichir les comptoirs de Malvina.
«Tu ne veux plus faire le marin à cheval, Bernard, à cette heure? hein; tu te rappelles quand tu voulais faire le marin à cheval, sur le brick. Tu es un bon diable tout de même! À se revoir, mon frère!» Vers le crépuscule de cinq heures, le trois-mâts ne fut plus qu'incertain, après les pentes grises de la mer, contre l'horizon du ciel orangé.
La rafale tordait les ifs du petit cimetière. La tombe disparaissait presque sous le sable. Pesait-il l'or au trébuchet, dans l'autre monde, le vieux père aveugle, en habit bleu, qu'ils avaient tué de douleur, aussi bien que le seigneur infirme et savant défenestré par les dragons dans le château morave?
—Je t'adore, moi! consolait Virginie, chuchotant à l'oreille du colonel embrassé.
—La force tue!
—La force crée, Bernard. Tâte celui qui remue dans mon ventre.
Ils s'étreignirent davantage.
Denise riait de ses yeux clairs dans l'appartement de la Chaussée d'Antin. Le colonel Lyrisse l'installait à cheval sur le genou droit, Edouard sur le genou gauche. Émile et Delphine regardaient gravement.—Hue… hue au trot… au galop… Les fiancés de la guerre!… Hue au trot! au galop!
—Allons, Édouard!… encourageait Aurélie, hop! hop! Tu ne ris pas, mon petit Édouard! Tu seras beau comme Denise, un jour. Je verrai ton bonheur… mon enfant! Hop! hop! Édouard, au galop!… vers la vie, au galop vers la chance, vers la joie, vers l'amour, vers le temps!…
—Au trot! au galop! hop! hop! reprenait le colonel Lyrisse, en inclinant, d'un cou ridiculement mince, sa petite tête ronde et ridée.
—Moi aussi, moi aussi, je veux aller au galop, crièrent ensemble Delphine, Émile…, moi aussi, au galop; et ils tendaient leurs petits bras en tabliers de mousseline.
—Hop! les yeux clairs, les cils sombres!… Les autres, tout à l'heure! tout à l'heure… Ne soyez pas si pressés d'atteindre le bonheur, mes petits… le bonheur, de crainte de vous gâter la vie d'abord. Aimez ce qui est là avant d'aimer ce qui viendra! Si l'on savait aimer ce qui est là, gémissait la mélancolique Aurélie, qui dégageait de boucles légères son front pur.
—Écoute tout bas, murmurait Virginie en attirant Bernard: je t'adore!
Il se lassait de cette tendresse, maintenant. Les baisers lui devenaient fades. Son beau-père allait lui offrir un nouveau cheval turc, amené difficilement de Bucharest. Héricourt demanda une audience à Berthier, le major général.
Baisers fades, baisers lourds, bras qui enserrent trop la tête. Étreintes qui coupent le souffle et ennuient. Honte de sentir passer les heures, le temps, tandis que le jeu des sexes prend l'énergie si belle pour conquérir les terres, la gloire, les hommes.
Courir dans le vent frais du matin, à la tête du régiment que le galop emporte au péril il l'espérait à chaque minute, sans pouvoir s'intéresser aux toilettes de Malvina, ni aux propos vagues des diplomates. Il eût tant voulu grandir plus, devant l'admiration des peuples! Chacun lui parut étranger: Caroline et son avarice, Aurélie et sa tristesse, Cavrois et ses mystérieuses paperasses, Praxi-Blassans et ses ironies, Augustin et ses innombrables démarches auprès des grands. Lui avaient-ils été quelque chose ces parents-là? De son père seul il conservait un souvenir attentif qu'il choyait, aux heures de solitude, dans le salon de la Chaussée d'Antin. Regardant, par la fenêtre, il ne voyait guère les cabriolets à caisse jaune cahotés sur le pavage de la rue. Il ne jugeait ni belles ni laides les vastes capotes de velours noir à rubans bleu de ciel qui coiffaient les dames, ou leurs écharpes rose vif, ou leurs mitaines vertes sous les manches longues des grosses redingotes puce. Que lui importaient les rues qu'on bâtissait partout? Mais la colonne de la place Vendôme pour laquelle on fondait les canons autrichiens, et qui s'érigerait bientôt, n'était-elle pas le monument de ses victoires propres? À l'ancêtre il adressait toute la gratitude d'un cœur sensible, au vieillard d'autrefois, à l'homme fort et clairvoyant qui battait de grands gestes les basques de son habit marron. Celui-là vraiment avait préparé l'énergie de son fils à triompher comme le Rival.
Or, depuis qu'il vivait auprès de Lyrisse, simple colonel à cinquante ans, comme il l'était lui-même à trente, Bernard Héricourt ne renonçait plus à l'avenir. Qu'une fois encore, dans l'immense bousculade de la bataille, son cheval traversât la cohue ennemie, sous les coups, et il devenait général. À la tête d'une brigade, il étonnerait l'état-major, Murat lui-même. Il avait relu les ouvrages de Dupaty du Clam, de Turpin de Crissé. Il étudia les cartes de la vaste forêt germanique. L'on allait peut-être bientôt y châtier, au nord, l'insolence de la reine de Prusse et les tergiversations de M. d'Haugwitz. En compagnie d'Augustin, il entreprit des visites, usa du bon accueil que le major général réservait aux officiers supérieurs. Les Héricourt aimèrent sa chevelure bouclée et l'uniforme en or. Spirituel, il félicitait, promettait la guerre prochaine. Il éconduisit avec des poignées de main très affables. «L'empereur, assura-t-il, décorerait Héricourt à la première revue des cavaleries cantonnées au bord du Rhin, si le colonel montait, à cet occasion, un cheval turc aussi beau que celui tué devant le Pratzen. Napoléon répétait cela, lorsque le nom d'Héricourt était prononcé.» Augustin ne méprisa plus son frère; il l'associait à ses visites pour obtenir la nomination de Cavrois au Conseil d'État, compagnie qui, désormais, ratifierait les comptes des fournisseurs de l'Empire.
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En vue de la réussite, Malvina promenait dans ses calèches, avec Virginie, les femmes des généraux, la maréchale Lefebvre, dont chacun riait tant, à cause de son jargon populacier. En retour, celle-ci «offrait le fricot». On rencontrait autour de sa table maints personnages utiles qui la venaient voir par curiosité railleuse. Ce fut là que l'on apprit, avant le monde, comment Bernadotte devenait prince de Ponte-Corvo, Murat grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchâtel, Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Joseph roi de Naples et de Sicile, Talleyrand prince de Bénévent. Ce fut là que l'on obtint pour Praxi-Blassans la mission à Berlin où il se distingua en secondant M. de Laforest, l'ambassadeur de France, contre les menées de la cour prussienne et de M. d'Haugwitz. Là Bernard reçut l'ordre désiré de conduire son régiment depuis Mayence jusqu'à Bamberg, où l'accompagna, en chaise de poste, sa lourde épouse, qui lui répétait mille paroles d'amour, avec la voix imitée d'Aurélie.
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Alors, dans les boues d'Allemagne, en octobre 1806, commença, pour le colonel Héricourt, la grande chevauchée de ses dragons, qui foulèrent toutes les contrées d'Europe.
Chevalier de la Légion d'honneur, à la revue passée par Napoléon, sur la route de Cobourg, il se crut le héros chargé de faire prévaloir la destinée latine.
Au trot du cheval turc, il entraîna son beau régiment, par les fanges, sous la pluie, dans les chemins creux, aux hanches des collines boisées, par les ruelles étroites des petites villes à clochetons. Puisque Cavrois allait devenir conseiller d'État, et Praxi-Blassans ministre à Londres, il fallait que Bernard fût très vite général. Plus tard, les deux autres le nommeraient consul, après un 18 Brumaire. Quiconque s'opposerait à la promptitude de sa victoire devait donc périr. Tout l'obstacle de la nature devait être franchi. Les huit cents statues de ses escadrons furent un seul corps rivé à sa volonté maîtresse; il ne discernait plus d'Alsaciens, ni de Tourangeaux, ni de Gascons. Les soldats de la Grande Armée s'affermirent en une chevalerie formidable, pleine d'honneur, dure à la peine, négligeant la mort, pour amplifier la gloire des aigles.
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Le régiment trotta… Il alla contre les collines rousses et tonnantes. Il chargea les fantassins blottis dans la forêt d'automne. À Iéna, il poursuivit l'éparpillement vert et bleu des Prussiens éperdus, et sabra leurs tricornes. Après, Gresloup étant capitaine, il remonta les rivières. Ses casques furent les dernières lueurs dans la nuit des plaines sablonneuses. Il y poussait les troupeaux de captifs allemands. Entre des lacs d'étain, il enleva deux bataillons au duc de Brunswick qui enrichirent ses fourgons. À Lübeck, il pénétra derrière les grenadiers, parmi les flammes des rues. Les chevaux piétinaient les cadavres grossis par la bière. Edme devint lieutenant. Le régiment trotta. Les fers sonnaient sur les places, autour des statues historiques. La fanfare éclatait au niveau des premiers étages. On alla. Les cités furent atteintes, traversées, dépassées. Des nues de corbeaux se levaient sur les champs à l'approche de l'avant-garde. Les chevaux saignèrent. Les hommes maigrirent. Les barbes poussaient. On se disputa des croûtes moisies et de l'esprit-de-vin, quand les estomacs souffrirent. Les paysans cachaient leur lard. Il oscillait des pendus décharnés à bien des branches. La pluie chargea les manteaux. Les dents claquèrent. La fièvre colora les joues. Après des aventures, on découvrit une ville, que dominait la mer froide. Et l'on séjourna dans la pluie. Bernard jouait au rubicon en une taverne aux solives noires.
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Ensuite le régiment trotta.
Un jour, il fallut assaillir, près d'Eylau, l'ennemi, la neige. Les grenadiers russes brillaient de leurs mîtres dorées à travers les flocons. Les armées noircirent la blancheur du sol par leurs lignes denses, leurs bataillons carrés, les cortèges infinis de leurs caissons. Les dragons d'Héricourt prirent position à la gauche d'un régiment qu'illuminaient les éclairs de ses décharges. À un moment, il tonna fort, et soudain, vers la droite, la neige rougit sous deux cents cadavres qui achevèrent de s'abattre dans un pêle-mêle de grandes jambes en guêtres noires, de capotes bleues, de buffleteries blanches. «Sergents, ramassez les bonnets à poil…, cria la voix paisible d'Augustin, leur chef de bataillon… Deuxième compagnie, face à droite! Clairons, sonnez la charge!… En avant!» Et tous, hommes ou chefs, se lancèrent dans le rideau mobile de la neige. Bernard admira son frère. La tourmente étouffa les râles des agonies, les plaintes des blessés en tas. Bientôt les chirurgiens les approchèrent en liant, avec leurs mouchoirs, le bistouri à leur main gelée qui ne pouvait plus saisir. Immobiles, les dragons se cachèrent les oreilles dans leurs manteaux pour ne pas entendre les hurlements de ceux qu'on amputa; car les lames tournaient dans les doigts insensibles des opérateurs et sciaient la chair. Mais il fallut, en outre, percer la neige accrue où foudroyaient les feux d'une invisible infanterie. Cavanon, de son cimeterre, indiquait le chemin. Contre les tourbillons blancs, à la suite des cuirassiers du général Lyrisse, le régiment d'Héricourt se lança, aborda parmi le feu et la neige les baïonnettes d'une multitude grise qui se couvrait aussi d'éclairs subits, de tonnerre et de fumée dense.
Le colonel vainquit la plaine blanche.
D'autres figures renouvelèrent les apparences du régiment.
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On alla. Les fermes n'étaient plus que des poutres brûlées joignant des murs en ruines. En des brouettes, les paysans poussaient leurs femmes mortes, qui roidissaient les plis des draps. Les dragons trottèrent plus loin jusque les sables de la Pologne.
D'une maison de bois, Pitouët, promu colonel, partit un jour vers l'Espagne, à la tête du 25e régiment. Bernard Héricourt trotta du nord au sud-ouest, fier d'être la plus belle statue de la division, celle que les femmes saluaient d'œillades déjà complices, aux fenêtres des villes. Les cathédrales sonnaient de toutes leurs cloches. La chair des filles était bonne à mordre sur la couche de volupté, la chair blonde, blanche, brune, laiteuse ou saine.
Le printemps reverdit les forêts. Les eaux chantèrent. Bernard Héricourt prenait possession des pays que foulèrent les troupeaux de ses chevaux, que raillèrent les plaisanteries des hommes. Le régiment allait toujours, derrière sa fanfare alerte, et sous l'aigle lumineuse. Mercœur commandait un escadron, depuis qu'il avait lui-même décapité un comte prussien. Que de villages furent envahis au galop de charge, malgré les tonnerres du canon, le vol sourd des boulets, l'éclat des grenades, tandis que la langue racornie espère seulement l'écuelle de lait. Dans les plaines, les dragons essaimèrent, qui coururent aux haies pleines d'infanterie crépitante. En une petite cité de briques rouges, Virginie put rejoindre le colonel, un soir d'automne roussi. Leurs pas craquèrent sur les feuilles mortes. Le lendemain, elle lui parut une étrangère importune.
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À Erfurt, les rois dansaient. Augustin reçut la croix d'honneur; Bernard fut magnifique et fort. Les herbes des provinces inconnues plièrent sous les sabots de ses chevaux. Il heurta au visage les villes qui toussaient du feu par toutes les embrasures des remparts. Quelles cohues d'hommes en guenilles il poussa, noble berger, dans les ornières des routes! Les fleuves éclairaient les vallons. La forêt humide secoua des gouttelettes sur les croupes des alezans. Les morts enflaient drôlement entre les vignes.
Aux moissons mûres de Wagram, la chevauchée aboutit un jour. Napoléon, trapu, modérait sa bête blanche. La prunelle impériale était rageuse. Ses mains grasses tiraient les rênes. «Voilà le beau colonel du 23e et son cheval turc… Allons, il faut se souvenir d'Austerlitz, aujourd'hui!…—Vive l'Empereur!» cria Bernard, d'instinct. Il pensait devenir général le soir même. La bataille fulgura. Des ouragans de cavalerie se précipitèrent, s'enfouirent dans les blés mûrs et les fantassins d'Autriche. «Dragons!… en avant!» Héricourt se dressa sur les étriers. Les statues casquées de cuivre s'ébranlèrent. Le petit empereur engoncé regarda du haut du tertre, devant son état-major aux panaches fleuris. Le régiment se pencha, galopa, fondit sur les avoines hautes, refoula. L'air se déchirait. Les fumées obscurcirent. Le sang mouilla d'une même couleur les coquelicots. Oh! les alezans qui roulèrent dans les gerbes, les braves qui moururent en rendant leur dernier juron entre les jugulaires de cuivre, à la caresse blonde des épis. Il en resta, les bottes en l'air.
Allumé par les débris de cartouches, l'incendie bondissait en outre sur les flots de seigle. La tenture de feu séparait les adversaires. Elle flambait les corps tordus des agonisants et mettait en fuite l'infanterie autrichienne harcelée par les vagues brûlantes, les tourbillons et le vol d'innombrables étincelles. Les dragons suivirent l'incendie, qui laissa de vastes champs de cendres pour trace. La corne des sabots y roussissait. De l'autre côté de la tenture aux frissons d'or et pourpres, Bernard, Edme voyaient courir une escouade de fantassins que chassa le fléau rapide. Au bout des bandoulières blanches, leurs grosses gibernes dansaient sur les reins avec les fourreaux de baïonnettes et ceux des briquets. La flamme roula, en haletant. Elle darda une langue d'or barbelée; elle atteignit l'une de ces cartouchières qui aussitôt pétilla. Cela fit explosion et couvrit de fumée le râble du soldat abattu. Les fuyards se bousculèrent: une autre giberne s'enflammait aussi, une troisième crépitait à l'échine d'un gaillard massif. L'escouade entière sautait. On aperçut un dos ouvert par une brèche noire et sanglante. L'homme brama de douleur. Il gesticula et puis tomba sur les genoux, se débattit. Il arrachait ses buffleteries, mais ne put achever, et il s'effondra complètement. Une haute flamme accourue ronfla sur lui. Le cuir et la chair humaine grésillèrent.
L'adjudant-major Edme Lyrisse, les chefs d'escadron Gresloup et Mercœur, chevauchaient avec le colonel derrière la charge de l'incendie; elle précéda la leur jusqu'au soir. L'odeur de chair frite les suffoqua. Ils ne dirent rien, heureux d'être, avec la force mystérieuse du feu, une force égale en puissance. Tout mourait, que ce fût leur fer ou les flammes qui frappât les foules en fuite.
Au loin, devant eux et devant l'or fluide jailli des brasiers mobiles, les essaims de hussards noirs s'envolèrent. Les patrouilles de grenadiers ennemis coururent. Les rangs des fusiliers croates fléchissaient. Les uhlans s'éparpillèrent, galopèrent au ciel vert et rose d'un crépuscule d'été. Des groupes éperdus franchirent les haies. Tous les bras ennemis, bras blancs, bras verts, bras rouges s'ouvraient, imploraient l'accueil du ciel majestueux. L'incendie chargeait toujours. Le galop des dragons grondait comme le feu ronflait.
Alors Edme cria: «Ils n'auront de refuge que dans le ciel.» Bernard Héricourt le crut aussi. Edme écarquillait ses grands yeux clairs, les yeux mêmes de sa sœur Virginie, les yeux clairs aux cils sombres, ébahis de voir les armées germaniques se dissoudre au loin de l'est au nord, contre le firmament vert et rose.
—Voilà, dit Gresloup, le destin des races en décide: les ennemis des Latins n'auront de refuge que dans leur Walhalla! Le feu combat pour les aigles de Rome et pour César.
Ils cherchèrent à l'horizon l'Empereur, le reconnurent debout sur la banquette d'une calèche, très loin, minuscule, trapu dans son habit vert, derrière quoi il tripotait ses mains rejointes.
«Rival, pensa le colonel, moi aussi je serai, un jour, le César.»
Ils allaient encore. Mais l'incendie les devança.
La nuit, ils regardèrent les pieds nus, roidis et violets qui dépassaient les bâches et la paille rougie des chariots en file. Des gouttes de sang marquaient la piste au clair de lune. Le colonel Héricourt s'endormit dans un sillon.
Au lendemain, le régiment marchait encore. Les grenadiers étendirent à sa droite leurs lignes bleues et blanches. Les attelages d'artillerie occupèrent la route… Comme midi venait, Héricourt et ses éclaireurs découvrirent des glacis gazonnés, des angles de briques sombres. L'eau reflétait le soleil dans les courbes des larges fossés. En son ossature de pierre, une petite ville sonnait le tocsin de sa tour fauve, vers laquelle se tassaient les faîtes aigus des toits.
Presque seul, Bernard contemplait la lumière réfléchie par les tuiles, par le feuillage frissonnant des arbres plantés sur les remparts. Edme galopait vivement, à la tête d'un peloton, vers le faubourg de chaumières et de masures closes. Était-ce le bronze d'un canon qui luisait à l'ombre de ce pauvre jardin clos par une misérable palissade? Étaient-ils militaires ou civils, les gens qui fermaient, de l'intérieur, la fenêtre sur le pot de géraniums?
En arrière, les lignes de trois escadrons bavardaient. Plusieurs dragons descendus de cheval couraient pour remplir leurs bidons à un puits voisin. Gresloup repérait sur la carte les défenses de la place. Bernard eut faim. Il pensa que dans la ville on trouverait des tavernes bien pourvues. Il désira de la bière fraîche, une copieuse choucroute, du bœuf à l'huile, du bon pain récemment sorti du four. Cela, les grenadiers le lui feraient avoir. Ils défilaient à vingt pas, dans une éteule, roides sous leurs bonnets d'ourson. La sueur brune ruisselait aux joues creuses. D'un même jarret alerte, en guêtre noire, ils poussaient cependant le sol. «De fameuses troupes, tout de même, ces grenadiers d'Oudinot,» jugea le colonel. Il les admirait. Il lut le numéro du régiment sur les collets. Le bataillon d'Augustin passerait bientôt. Il inviterait son frère au repas. Ce serait bon de vivre ensemble, les coudes sur la table, d'échanger les lettres de la famille. Caroline devenait trop audacieuse dans ses entreprises de charbonnages, et Denise avait communiqué la rougeole à Édouard. Pauvres petits, ils devaient être à la diète! Ils ne mangeraient pas de la copieuse choucroute arrosée de bière fraîche, sentant la douve. En quelle rue de cette ville pouvait bien s'offrir la meilleure taverne? Près de l'église? ou dans ce faubourg, à la petite maison dont les auvents restaient fermés contre le géranium, au-dessus du pauvre jardin… Ah! la belle couleur rouge du géranium, la belle couleur vraiment du géran…
Une main de Titan arrachait-elle Héricourt à son cheval turc?…
C'était donc le boulet du canon qui tonna dans l'ombre du pauvre jardin…
À terre, Bernard espéra que seul l'animal crevait.
—Vos jambes!… mon colonel!
Les jambes?… Il n'osa regarder d'abord. La petite ville était là, pareille dans ses glacis gazonnés. Il y avait bien un coup de tonnerre qui roulait encore au loin. Mais le soleil se reflétait dans l'eau du fossé.
Que voulait le trompette qui, précipitamment, glissa de selle, le visage vieilli par l'épouvante, les mains agitées? Il regardait les jambes.
Héricourt se décida, brusquement, à les voir aussi. Viande lacérée dans une mare rouge, et un os cassé au milieu; c'était l'une. L'autre restait invisible sous la masse inerte du turc. «Tire-moi de là, corbleu!» commanda-t-il. La colère l'exaspérait contre la stupide malice du sort. Il sentait peu de douleurs, mais, à la sueur qui glaça ses tempes, en coulant, il sut qu'il allait défaillir. Par gros bouillons le sang fuyait des entailles. Les figures consternées des dragons l'assurèrent dans la crainte de la mort. «Ah! pensa-t-il, vais-je finir de vivre…? Déjà?… Le Rival triomphe pour toujours maintenant. Cet homme engoncé!… Mon caractère!… Ai-je vécu?» Il chercha les visages de celles qu'il avait le mieux aimées. Il ne goûterait plus de baisers sur les lèvres des femmes. Était-ce possible? Il n'y aurait plus de lumière pour lui, tout à l'heure! Que survivrait-il de sa force, de sa noblesse, de son héroïsme? Un souvenir pour Denise et pour l'autre, l'enfant jovial, si gras, celui conçu après Austerlitz. Aurélie! Édouard!… Sa sœur, un jour, l'imaginerait-elle mourant là. Certes… La France aussi se rappellerait les soldats. Des écoliers futurs concevraient-ils spécialement lui, Bernard Héricourt, lui, «le caractère,» lui tué de la sorte, en pleine vigueur de l'âge pour leur fortune, leur puissance…, quand ils épelleraient, d'une voix chantante, l'histoire des grandes guerres?… Non ils ne l'évoqueraient pas. Le colonel Héricourt allait donc s'anéantir entièrement, tout de suite. Il revit le chevau-léger tué par son sabre à la bataille de Mœsskirch, et qui était resté à terre, la chemise en bourrelet hors de la culotte, celui dont les dents s'étaient ternies si vite. Ses dents aussi allaient se ternir.
Il se hâta d'évoquer les beaux moments de sa vie, les moments d'amour. Une l'avait embrassé sur la joue pendant qu'il lisait un soir. Quelle lèvre fraîche!… D'une autre il avait serré le sein sous le fichu de laine; et elle avait frémi. Une autre, toute nue dans une chambre d'Allemagne, avait pris le soleil dans sa chevelure jaune. Une autre très brune… Et la petite Bavaroise ahurie du viol, qui était restée assise contre la muraille. Les yeux clairs, les cils sombres… Virginie sa femme, Denise sa fille, Édouard le fils de deux âmes fraternelles. Les cils sombres, les yeux clairs… Il recherchait péniblement les détails de leur expression… S'il ne mourait pas, il baignerait son regard dans les yeux clairs de Virginie, de Denise, d'Édouard!… Mais il souffrit. On lui pansait les jambes. Le chirurgien, en parlant bas, développait un bandage. On l'appuya contre une selle. Cependant les grenadiers défilèrent au pas de course sans regarder le colonel. Il ne comptait plus. Leurs yeux hagards visaient en avant un spectacle terrible. «Augustin, pensa Bernard, si je pouvais revoir Augustin!» Il lui parut que ce serait là un grand bonheur: sentir une compassion vraie. Il se résignerait ensuite. Sûrement, d'ailleurs, son frère passerait.
Il relut le numéro du régiment sur les bonnets d'ourson. Presqu'aussitôt, derrière le troisième bataillon, ce fut le jeune homme au trot de sa jolie jument. On l'arrêta.
—Bernard, mon pauvre frère!
C'était bien la mort qu'Augustin lui annonçait par ce cri, par ces gestes fous, en descendant de cheval. Alors le colonel ragea.
Il eût voulu frapper. Qui? Comment? Il haussa les épaules…
—Mon petit, je suis f…
Et le jeune homme ne savait que dire; il pâlissait. Une détonation ébranla l'air. Le colonel songea que les grenadiers marchaient au feu, que son frère devait les conduire. Le caractère!… Il fallait mourir héroïquement. Il trembla tout de même pour ordonner:
—Adieu, mon petit… adieu… Suis ton bataillon… N'abandonne jamais Virginie, ni Denise, ni mes sœurs… Ta parole que tu les aideras toujours?
—Mon pauvre frère, oh! mon pauvre frère!
—Il faut dire à Aurélie…
—Mon pauvre frère, mon pauvre frère!
—Allons, adieu, adieu… Quoi… Adieu!… Va… Il faut dire à Aurélie que j'ai toujours pensé… comme… son cœur… Retiens cela… hein?… Adieu, adieu… je saurai bien mourir tout seul, va, mon petit… Je vous aimais bien tous, oui tous… adieu, va… j'ai vécu… je ne regrette que… vous… Voilà mon heure… Adieu, adieu… Notre père est mort, lui aussi… n'est-ce pas? Adieu… Adieu…
Il tenta de sourire… Des camarades emmenaient Augustin, qui le hissèrent sur la belle jument blanche de Malvina. Il y eut encore un geste de désespoir, une main agitée en l'air. L'essaim d'officiers s'éloigna vite derrière la colonne des grenadiers au pas de course.
Un instant Héricourt garda l'image de cette angoisse sincère: figure de l'homme jeune, toute pâle sur la lumière du hausse-col. Il mourrait aussi celui-là, quelque jour, tout à l'heure, ou plus tard, lui et tous les soldats qui se précipitaient, en masse, courbés sous les havresacs et les bonnets à poil.
Immédiatement il se fatigua de voir tant de grenadiers bleus et blancs devant ses sourcils froncés. Le bruit des souliers frappant le sol retentit dans son estomac, le fit vibrer, et ce lui donna des nausées fades. Les épaulettes rouges succédaient aux épaulettes rouges, et l'éblouissaient, comme s'il n'y eût eu qu'une seule ganse rouge le long des hommes en marche… Il ferma les yeux.
Ce fut un répit… Il ne mourait pas. S'il n'allait pas mourir! Il marcherait facilement avec deux jambes de bois. Il verrait encore le soleil. Il voyagerait en voiture. Un domestique fidèle suffirait. Il s'entrevit heureux dans l'avenir, au fond d'une calèche, dans un clair pays, celui où, selon le vœu d'Aurélie, s'aimeraient Édouard et Denise… Cela fut si doux à penser qu'il craignit de s'évanouir. Tout s'amollissait en lui. Brusquement il crut que c'était la mort et ouvrit les yeux. De graves figures s'inclinaient vers lui. Un manteau de cavalerie recouvrait ses jambes. À la bonne heure: les blessures ne le dégoûtaient plus ainsi. Il tâta de ses mains l'étoffe épaisse et se dit qu'on s'y accrocherait facilement, au cas d'une chute, sans le déchirer. Au cas d'une chute… Il redouta que la terre, sous lui, vînt à fléchir. La ville vacillait un peu, là-bas, derrière ses glacis et ses arbres. La tour fauve penchait, se redressait, penchait. Elle le saluait, la tour.
Une nouvelle nausée monta jusqu'à sa bouche, qu'elle combla; elle sortit en un hoquet.
Il se trouva mieux alors. Pourquoi les grenadiers couraient-ils toujours? Pourquoi ces mille pas retentissaient-ils dans son ventre? Pourquoi les épaulettes grandissaient-elles jusqu'à rougir les uniformes entiers? Il referma les yeux. Il souffrait peu, comme d'un coup de bâton qui lui eût meurtri les cuisses. Seulement elles plongeaient dans l'eau chaude. Sans doute on les immergeait dans un bain brûlant pour arrêter l'hémorragie… Il écarta l'idée que son sang le mouillait ainsi. À quoi bon demander? Une parole eût trop fatigué son visage, au repos, maintenant.
Au reste, il avait même envie de dormir. Les pas des grenadiers bourdonnaient dans sa tête, tels qu'un vol de frelons tumultueux. Le grondement du canon l'inquiétait moins que ce passage écœurant des hommes muets, que le bruit des mille pieds qui battaient la route.
Il voulut voir si la colonne était à sa fin. Les bonnets d'ourson se confondirent en une seule bête velue, immense, mouvante, à pattes noires, à ventre blanc et bleu. Où courait-elle ainsi? Contre les glacis de la ville, ses bastions de briques, son faubourg de masures enfumées? (Oh! la fusillade pétillait dans les jardins!) Contre la ville à la tour fauve, et sa colline de maisons, ou plus loin, contre les forêts tonnantes, les montagnes meurtrières, les moissons en flamme, contre les pays et leurs plantations de soldats qui se couvraient de foudre, dénuées grises, lentes à s'élever?… Oui, la force latine se ruait encore, se ruait toujours, bien qu'il fût, lui, par terre, et près de dormir. Où irait-elle cette force? Aux confins du monde? Escaladerait-elle les pentes lumineuses du ciel aussi? On était parti de la mer occidentale. Depuis des ans, des ans, on avait tant marché qu'il était las, tant lutté qu'il était las, las. Il avait été le vent de mort qui couche à terre les rangées d'hommes. Chevau-légers de Mœsskirch, blancs Autrichiens d'Elchingen, Russes aux mitres dorées d'Austerlitz, Prussiens verts et bleus d'Iéna, et les neiges d'Eylau que défendait une multitude en capotes grises, et les moissons incendiées d'Aspern, où sautaient les cartouchières au dos des escouades ennemies. Il avait été l'exterminateur. Sa force encore courait là, sur la route, avec les colonnes de grenadiers unies en une seule bête velue de noir, aux mille jambes poudreuses, aux baïonnettes hérissées.
Était-ce la victoire qu'acclamèrent alors les cris espacés du canon, voix solennelles, autant que celles des matinées deTe Deumen Notre-Dame-de-Paris.
Héricourt sourit. La Force triomphait, la Force qui tue, la Force que le frère menait à son tour, par delà!
Tel l'Augustin de jadis, avec l'odeur de la France dans la chevelure, et l'orgueil dans le cœur, le Descendant viendrait, quelque jour futur, au rendez-vous des armées, pour conquérir, à son tour, le pain, la gloire et l'or.
Le Descendant! Figure déjà mélancolique de l'enfant aux cils sombres, aux regards clairs, fils mystérieux d'Aurélie, fils qui n'était pas dû à l'œuvre de leur chair, mais à celle d'une passion ennoblie par la souffrance de n'y satisfaire point; ce fut lui, lui, si pareil à la tendre adolescente de Mœsskirch, que le souvenir de Bernard Héricourt admira comme son propre portrait dans l'avenir. La force crée aussi!
Sûrement il ne mourait pas. En vain l'armée entière piétinait sa tête pour couvrir le monde, après la ville à la tour fauve et ses faubourgs vacillants. En vain l'ombre envahissait le ciel, Héricourt ne mourait pas. La face couperosée de son père ne lui sourit pas moins distinctement qu'à l'époque où ils composaient ensemble le Caractère. Même Bernard s'étonna de la netteté de l'image. Le robuste meunier Héricourt battait de ses grands gestes habituels son habit marron, puis tirait ses bas gris jusqu'aux cuisses, en plaisantant l'aventure. Il ne parlait pas à son fils, mais au petit Édouard, qui écoutait avec le visage mélancolique d'Aurélie, qui regardait la bouche large de l'ancêtre.
Celui-ci nommait son fils comme un mort dont il convient de suivre l'exemple.
Le colonel était-il mort vraiment? Cela se passait-il dans un autre monde? Il secoua sa torpeur, ouvrit les yeux encore.
La force latine défilait, s'amassait, engloutissait maintenant le faubourg, et la ville germanique de sa cohue bleue aux bonnets d'ourson, de ses fusillades éclatantes, de ses batteries de tambours.
Héricourt songea qu'il fallait se tenir en héros devant les soldats. Il redressa le poids de sa tête. Ses mains s'accrochèrent au manteau. Vivrait-il? À quelques pas, Gresloup le considérait tristement. Il fallait vivre, bien que le terrain se mût sous lui comme la mer, bien que sa tête se vidât, bien qu'il sentît ses joues froidir et durcir, ses mains froidir et durcir; bien que ses jambes ne fussent plus à lui, ni son ventre, bien que son corps déjà eût cessé d'être une partie de lui-même. Il concevait seulement l'esprit lucide. Le drap du manteau devenait lui-même moins rugueux sous les phalanges; il se polissait, il coulait comme une eau douce et molle. Les doigts cherchèrent à le mieux prendre. Il se dérobait davantage.
Bernard s'épouvanta. La mort, la mort arrivait. «Pourquoi?» gémit-il, quand Gresloup se pencha sur lui. «Pourquoi?» Il n'entendit pas la réponse. Afin de s'affirmer la vie, il voulut compter les grenadiers en marche… «Un, deux, trois, quatre…» Il les compta Jusqu'à vingt-neuf; mais la mémoire du chiffre suivant défaillit. Tous ces hommes hagards, maigres, piétinaient son estomac. Les nausées revinrent successives et rapides. Elles comblèrent sa bouche. Elles secouèrent son corps pétrifié, ses joues durcies. À la racine du nez, surtout, les pores se bouchaient, les cartilages se soudaient. Il conçut qu'il devenait une sorte de lourde pierre, une statue insensible, une statue de dragon à demi enfouie dans la terre, et qui terrifiait les soldats de ses hoquets.
Devant lui, cependant, il distingua une section de tambours régimentaires. Ils s'arrêtaient. Les caisses étincelèrent de leurs cuivres contre les tabliers de cuir blanc. Le major géant alluma sa canne dans le ciel: tous les boulets de la bataille tombèrent sans doute sur les peaux d'âne, car de formidables roulements de gloire s'entrechoquèrent. Des adolescents pâles, en bonnets d'ourson, le regardaient, lui, le colonel, cette statue de pierre, en activant les chutes de baguettes sur la peau sonore. On battait aux champs. Le tambour-major grandissait dans sa culotte blanche. Le soleil se doubla, sauta sur les cuivres des caisses, sur les galons du géant. La canne cognait le ciel, qui se fracassa, qui tomba sur les tambours en mille éclats…
Bernard Héricourt voulut se soustraire au péril; mais rien n'obéit de ses membres étrangers à lui-même. Les tambours continuèrent de rouler, la canne de fracasser le ciel, les pores de se resserrer à la racine du nez, à la base du front. Dans les bras, les os gonflaient vite, lui sembla-t-il. Tout s'alourdit: le sang, les muscles, la chair. Dans la poitrine, un granit intérieur tendait la peau… ou celle des tambours aux belles caisses de soleil, sur quoi la canne du géant brisait le ciel par de grands coups de lumière.
Ébloui, Bernard Héricourt baissa les cils. Il se reposa dans l'ombre; elle s'épaissit, devint opaque, à mesure que décroissait le bruit des tambours exaltant la gloire de la race et sa force.