VII

Pour en arriver à ce paroxysme d'amour qui lui faisait traiter ainsi sonancienne, il n'avait pas fallu à Marie-Pierre plus de quinze jours. Et cela, selon le juste dire du docteur, lui était venu tout à fait comme aux chiens la maladie, lui mettant soudain le sang, et les sens, et le cœur même, à l'envers.

Et pourtant, la première fois qu'il avait rencontré la Parisienne, du diable s'il avait songé tout d'abord à autre chose qu'à s'en esclaffer. Quoique habitué aux laideurs baroques et aux toilettes de carnaval que les bains de mer amenaient chaque année àl'Établissement, jamais plus ridicule apparition, pensait-il, ne lui avait crevé les yeux. D'autant plus grotesque d'ailleurs, qu'à cette époque de la fin de mars la plage était encore déserte. Dans la nature rendue à sa sauvagerie et à sa simplicité, cette figure artificielle et solitaire détonnait étrangement, en note fausse et criarde. A coup sûr Marie-Pierre était incapable d'analyser ce défaut d'harmonie; mais de le sentir, non pas. Cela le choqua d'instinct, et de ce choc jaillit irrésistiblement le rire.

C'est sur le grand Autel qu'il avait rencontré pour la première fois la Parisienne. Or, aucun décor n'était aussi peu approprié à une semblable rencontre.

Rien de plus tragique que ce coin de la côte croisicaise! La terre a jeté là au milieu des vagues, comme pour essayer follement de les écraser, un éboulis de rocs en chaos, roulés pêle-mêle, les uns taillés ainsi que de gigantesques cristaux, les autres tout ronds en manière de galets monstrueux, quelques-uns longs, dardant, plantés droit, pareils à des poignards de granit dont la pointe giclerait du dos de l'Océan. Tout à l'avant-garde, incrusté dans l'eau, frangé d'écumes, tel qu'un diamant noir dans des ciselures d'or vert et d'argent, le grand Autel étale sa plate-forme auguste d'où l'on ne voit plus que le ciel et la mer.

On y parvient par un sentier ardu, qui rampe au flanc des roches rondes, s'accroche aux facettes de la pierre, grimpe le long des aiguilles, redescend parfois presque à fleur de lame, escalade les crêtes et saute par dessus des tranchées étroites au fond desquelles bouillonnent les remous. Il faut un pied de chèvre, des poignets de matelot et le mépris du vertige, pour faire ce court et rude trajet, et les hardiesmisseselles-mêmes n'osent point s'y risquer, malgré leur amour des ascensions et l'espérance d'ajouter à leur albuma very romantical scenery.

Marie-Pierre avait bien juré à l'anciennede ne jamais aller sur lamé, où avaient péri tous les siens. Mais il ne l'en adorait que davantage, cette farouche qui lui était interdite, et il venait souvent la voir de haut au grand Autel, tout en pêchant avec son haveneau les énormes crevettes qui s'ébattent là dans les flâches, ou bien en jetant sa ligne de fond dans le gouffre de quarante pieds qui descend à pic sous la falaise, et que fréquentent les grasses lubines. Il s'y trouvait presque toujours seul. Il avait même fini par penser vaguement que le lieu lui appartenait.

Aussi eut-il comme un mouvement de colère, le jour où il aperçut de loin une forme humaine sursongrand Autel. Quel était donc le garçonnet assez fier pour vouloir le lui disputer, à c't'heure? Car c'était bien un garçonnet, pour sûr, harné! Et greluchard, encore, calamiteux d'encolure et quillot de l'arrière train, autant qu'on pouvait en juger à vue de nez et dans la distance. Il pressa le pas, et même, dès que le tournant de la côte et les roches lui eurent caché l'individu, se mit à courir pour connaître plus vite et regarder de tout près l'insolent.

Mais, quand il arriva essoufflé, suant d'ahan et de dépit, à la pointe d'où l'on se laisse couler sur la plate-forme, il écarquilla les yeux en poussant d'abord un juron de surprise.

L'audacieux personnage qui lui avait volé sa place, n'était pas un garçonnet, malgré le costume et malgré l'allure. C'était une femme. Il le comprit tout de suite, grâce aux longs cheveux qui flottaient jusque sur l'échine. Mais quelle drôle de femme, bon Dieu! Étriquée de hanches et d'épaules, serrée à la taille par un ceinturon de cuir qui la sanglait à la casser en deux, elle remplissait à peine sa blouse de laine noire, que la brise plaquait sur les angles de son buste. Sa culotte de goussepain, boutonnée au dessus des genoux, flottait comme vide, et les jambes qui en sortaient, si minces, toutes nues, ressemblaient à deux manches à balai en bois blanc, d'autant qu'on ne distinguait pas ses pieds, perdus dans des espadrilles de même couleur que la roche. Elle paraissait posée là ainsi qu'un insecte debout sur ses pattes grêles, une longue et fragile demoiselle de marais, que la première bouffée de vent un peu forte allait emporter, aplatir contre la falaise.

Au juron de Marie-Pierre, elle tourna la tête, ce qui fit saillir les tendons en corde de son maigre col.

Alors, quand il vit, sous le cône du chapeau en paille grossière, cette frimousse au nez camard, aux petits yeux éteints, aux cheveux jaunes ébouriffés, aux pommettes sèches, au teint blafard, et cela sur ce corps de sauterelle, et le tout en face de cette grande mer si belle, alors il n'y put tenir, devant tant de laideur, et il éclata de rire.

La femme, elle aussi, avait eu tout d'abord, à l'aspect d'une figure inattendue, un mouvement de dépit et de surprise. Elle avait froncé le sourcil, se sentant dérangée par ce malotru. Du même temps, elle avait saisi l'aspect de Marie-Pierre, le dévisageant, comme on dit, d'un coup de visière.

Il était beau, le fils de la veuve, mais beau selon le goût de là-bas, et non selon le goût d'une Parisienne. Les filles, depuis le Croisic jusqu'au Pouliguen, ne pouvaient le regarder sans rougir sous leur coëffe; et même, au marché de Saint-Nazaire, quand il allait y porter ses plus riches poissons, les demoiselles en chapeau le suivaient parfois d'une œillade. Mais il eût sans doute paru laid ailleurs qu'au pays, et l'étrangère le jugea tel.

Il était petit et trapu, en vrai Breton, les épaules trop larges et lourdes, le poitrail épais, les jambes un peu arquées, les articulations presque noueuses, les bras pendant quasi jusqu'aux genoux. Ses longs cheveux bruns, aux reflets roux, lui tombaient sur la nuque et sur le front, tout roides, comme s'il sortait toujours de l'eau. Son teint hâlé, cuivré, luisait. On eût dit qu'il suait l'huile et la graisse des chiens de mer, maquereaux, lubines, crabes et homards dont il était surnourri. Ses yeux seuls pouvaient plaider pour lui auprès de toute femme. Ils étaient réellement superbes. Dans cette face sombre, sous les rudes sourcils qui se rejoignaient en épi, à travers les cils mordorés, leurs grandes prunelles glauques flambaient étrangement comme celles d'une bête de proie. Mais l'idée de bête de proie disparaissait, et pouvait ne laisser place qu'à l'idée de bête tout court, quand on considérait le nez en museau et le menton fuyant. C'était cette physionomie de poisson, si caractéristique, particulière aux vieilles races marines.

La Parisienne ne vit que cela, et ce corps pataud; et elle aussi, comme le gas, frappée par la laideur, éclata de rire. Puis sans pouvoir s'en empêcher, tous deux exprimèrent à haute voix, comme y force le plein air, leur sentiment réciproque, qui était identique:

—Pouih! qu'elle est laide!

—Oh! le vilain singe!

Et, tandis que Marie-Pierre sautait sur la plate-forme, la femme se sauvait par un autre côté, grimpant à même le roc comme une chatte qui se fait les griffes.

Cette première impression, si mauvaise, fut d'ailleurs tout de suite dissipée chez Marie-Pierre. A peine seul, en effet, une pensée lui envahit l'esprit, devant laquelle s'enfuit le reste:

—Comment cette femme avait-elle osé venir sur le grand Autel? Elle était donc bien hardie!

Il en demeura un long moment immobile, à réfléchir, ne comprenant pas qu'une pareille gringalette eût pu franchir les casse-cou du sentier sans se tordre les chevilles, se disloquer les bras, prendre la berlue.

Mais ce fut bien autre chose, quand il se posa soudain cette nouvelle question, à quoi il ne trouva point de réponse:

—Par où s'était-elle ensauvée?

Car il n'y avait qu'un chemin pour gagner ou quitter le grand Autel, et ce chemin, lui-même le barrait tout à l'heure, en sorte que la femme avait escaladé la muraille de granit, là, de ce côté abrupt, le long de ces saillies surplombantes où jamais pied humain n'avait accroché ses orteils. S'était-elle donc envolée, ou bien avait-elle des ongles d'écureuil, pour avoir si vite et si prestement disparu à la crête de ce bloc quasi à pic? Il le regardait d'en bas, effaré, se disant que le mousse le plus agile y laisserait la peau de ses pattes et s'y mettrait à nu l'os des jambes. Et pourtant, c'est sûrement par là qu'elle avait passé, elle!

Il se cramponna des doigts aux aspérités, et tâcha de se hisser comme elle, au même endroit, en quelques bonds rapides. Mais, malgré la force de ses poignets crispés et de ses jarrets tendus, il retomba, lourdement, les mains meurtries, les genoux éraflés, arrachant de son poids les esquilles de la roche qui s'effritait sous ses efforts. Obstiné, il recommença toujours en vain, jusqu'à se faire péter le sang dans les paumes. Alors, certain de son impuissance, rouge de honte et de colère, haletant, il se cogna la poitrine à poings fermés, et s'assit d'un bloc, en criant:

—Elle est plus forte que moi, plus forte que moi!

Deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, mêlées aux gouttes de sueur qui ruisselaient de son front, et il resta vaincu, anéanti, stupide, en face de la mer qui avait vu sa défaite et dont les vagues clapotantes semblaient continuer l'éclat de rire de l'insolente femelle.


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