XII

Cependant Marie-Pierre dormait toujours, et, d'en bas, le vieux l'entendait ronfler comme une brise du noroît.

—Il cuve, il cuve, pensa Gillioury. Faut le laisser cuver. Tant plus il pioncera, tant plus l'autre sera loin.

Vers neuf heures, une gamine du pays passa, la petite Thérèse, la fille aux Grévion, portant des crevettes dans un panier. Une bonne idée vint alors au mathurin. Il sortit, chercha dans le sable l'écu de cent sous, qu'il n'avait pas ramassé tout à l'heure, et le donna, tout chaud de soleil, à la fillette.

—Tiens, fit-il, en voilà pour joliment du pain, et des pierres de sucre avec, si tu veux. Mais, pour la peine, écoute bien, la mousse! Tu vas retourner au Croisic, chez Marie-des-Anges, et tu lui diras qu'elle ne grouille pas de la maison à c'matin, mais qu'elle prépare une bonne soupe de congre aux six herbes, harné! et un bel homard, de fleur d'homard, emmi des oignons les plus oignons, tu m'entends, pour voir. Attrape à te rappeler!

—Oui-dà, père Gillioury, je lui dirai sûrement tout ça.

—Et surtout tu lui diras que c'est moi qui t'ai envoyée, et que c'est pour la bonne nouvelle, sais-tu, pour le retour du gas, que je vas lui ramener à quai avant midi. Tu ne perds pas ça, hein? Tu le mets bien là, dans le coin de la tête?

—Je le mets, n'ayez de crainte.

—Et aussi qu'elle ne lui parle de rien quand elle le reverra, non plus que Naïk, tu saisis? Motus dans l'entrepont! Comme si de rien n'était, quoi! Il revient; on ne se doute pas qu'il était parti; voilà tout. Il a tiré une bordée; on en ignore. Ni vu ni connu je t'embrouille. Il a été censé à l'ouvrage au matin, et il rentre à la soupe. Y es-tu, ma petite pouliote, y es-tu? As-tu bien ouvert tes écoutilles? Te rappelles-tu tout ça, et encore ça?

—Je me le répéterai en route pour ne pas l'oublier, n'ayez de crainte; j'y vais.

—Pas encore! Attends! Brasse à culer! Dis un peu la chose, pour voir.

Elle se gratta la tête et récita d'une haleine, sans reprises, toutes les recommandations de Gillioury, comme si c'était du catéchisme.

—Parfait, te voilà d'aplomb! Quelle mémoire! dit le vieux. Tu aurais fait un bon mousse à la leçon du gaillard d'avant, petite pévouine. Et maintenant attrappe à filer, vent arrière, culot de gargousse. T'es gentille comme tout.

Une demi-heure plus tard, le ronflement cessa dans la chambre d'en haut, et Gillioury entendit le ha! prolongé du gas qui se réveillait et bâillait en s'étirant.

—Attention, dit-il, le branle-bas va commencer.

Et, sonbanjoà la main, la lippe au nez, ne sachant s'il devait prendre l'air sérieux ou jovial, il monta.

—Bonjour, Marie-Pierre, fit-il en entrant.

Le gas se dressa d'un sursaut, écarquilla les yeux, se passa les deux paumes sur la figure, crut rêver.

—Je vas te dire la chose qu'est la chose, reprit Gillioury. Mais regarde-moi bien d'abord. Prends ton point. C'est moi, harné! C'est moi. Nous allons causer en douceur, mon gas. Promets à ton vieux Bout-dehors de ne pas tout de suite virer lof pour lof. Naviguons de conserve, veux-tu, pour nous entendre. Et à la papa, avec du largue dans l'écoute.

A cette abondance de termes maritimes, Marie-Pierre, quoique abruti encore, reconnut aussitôt que la situation était solennelle. Il fallait une chose grave, pour que Gillioury parlât marin tant que ça. Le gas eut un premier mouvement tout du cœur.

—Il est arrivé mal à maman! s'écria-t-il en se jetant à bas du lit.

—Non, rassure-toi, répondit le vieux. Rien qu'un grain dans l'air, pas plus. Et l'ancienne n'est pas dessous. Toi seul vas recevoir un pare-à-virer.

Puis, prenant son courage à deux mains, sans s'arrêter, Gillioury raconta au gas tous les dits de la Parisienne, ses raisons, pourquoi elle voulait le laisser au repos pendant deux jours, et qu'elle était partie.

Marie-Pierre avait écouté, bouche béante, l'air idiot, n'ayant pas même la force d'interrompre.

—Partie! partie! dit-il enfin d'une voix sourde, avec un tremblement de rage. Où ça, partie? où ça? Faut que je la joigne.

—Attrape à ne pas grouiller, fit le vieux. Tu ne peux pas la rejoindre. Je ne sais pas où elle est. Foi de Bout-dehors, je ne le connais point. Je ne mens jamais, harné, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que je ne le sais pas. Elle est partie depuis plus de deux heures, et en voiture. Tu perdrais ton souffle à lui courir après.

Marie-Pierre se mit à pleurer.

—Bon cela! dit Gillioury. Pompe à la pompe; ça fait du bien. Mais parlons raison. Je suis ton vieuxfrère-la-côte, moi, et je t'aime, voyons, bon sang!

—Fallait me réveiller quand elle est partie, si tu m'aimes.

—Mais non, du gas, mais non! Elle était sage, pour tout dire. Elle sait la chose. On ne peut pas naviguer sans mouiller, vois-tu. On ne peut pas toujours sailler de l'avant. Tu vas rester à l'ancre un tantinet.

—Je la veux, je la veux.

Et Marie-Pierre sanglotait, la face roulée dans l'oreiller, où il flairait éperdument l'odeur énervante des parfums imprégnés et des sueurs encore moites.

—Tu en es donc fou, dit Gillioury, de ta gamelle aux amours.

—Oui, oui, je la veux.

Des désirs lui revenaient, malgré sa lassitude. Des chaleurs lui montaient à la peau. Son sang battait ses tempes. Il mordait les draps, les baisait.

—Mais puisqu'elle reviendra, je te dis.

Au fond, le père Gillioury comptait bien qu'elle reviendraitpour des preunes. En deux jours, pensait-il, avec de bonnes paroles, et la musique, et les gâteries de l'ancienne, et les yeux doux de Naïk, et la soupe de congre aux six herbes, en deux jours la maladie du gas aurait appareillé pour le pays de l'oubli. Il connaissait ça, lui, les embêtements des bordées finies et des adieux en partance: une fois au large, on n'y songeait plus! Et il en serait ainsi pour la folie de Marie-Pierre. Mais, en attendant, pour le consoler, il ne croyait pas mal faire de lui laisser quelque espoir.

Donc, elle reviendrait! A preuve, la valise toute petite, la maison pleine, les clefs abandonnées au demeurant. Ces clefs, le gas pouvait les prendre.

—Non, je resterai ici, jusqu'à ce qu'elle revienne.

—Et la mère, tu ne veux pas aller l'embrasser?

Marie-Pierre n'osa pas dire non. Mais têtu, silencieux, il se refourra dans les draps, et se tourna du côté du mur, comme enterré dans la ruelle.

Alors Gillioury prit salangue des dimanches, et dit ça et ça, que le gas savait bien: comme l'ancienne était bonne, et qu'elle l'aimait plus que la Sainte Vierge n'aimait son fils; comme elle avait eu du chagrin et des maux, et le cœur en panne, croyant son fin Béjamin perdu, péri à lamé; qu'elle ne lui refilerait pas tant seulement un nœud de reproche, heureuse de le revoir, toute à le câliner au retour; et que c'était entendu, pour tout dire; et qu'elle l'attendait; et que lui, Gillioury, son vieux Bout-dehors, son ami sans autre, avait envoyé la petite Thérèse prévenir à la maison; que la soupe de congre aux six herbes fumait à c't'heure dans l'âtre; que Naïk parait les écuelles et les boujarons; que maître Nicolas sublait en l'honneur du pavillon en vue; et que tout le monde aurait double ration de joie quand le gas serait là; et qu'on chanterait, en chœur au refrain, la chanson dubriq qui a vu le diable et lui a passé entre les quilles; et qu'il allait se lever, et sauter dans sa culotte, harné, et revenir avec son Gillioury pavoisé, aux sons dubanjoqui ferait danser les vaches en route.

Et, moitié sentimental, moitié rigolo, toujours parlant, tantôt fredonnant un couplet, le vieux ramena peu à peu Marie-Pierre au bord du lit, le força de s'habiller, le consola, lui redit que la fuyarde reviendrait, lui mit les clefs dans la poche, l'entraîna enfin dehors, bras dessus, bras dessous.

L'air était radieux, mollement éventé par la brise de terre qui chassait les odeurs marines et sentait bon les champs. L'herbe, quand la brise passait au ras du sol, paraissait danser des rondes. Les bourgeons violets et quelques fleurs en étoiles blanches pointaient aux branches noires des pommiers en fête. Les buissons bruissaient, pleins d'oiseaux qui s'envolaient en grappes, pépiant, se querellant, s'accrochant les uns aux autres ainsi que des goussepains au sortir de l'école. Au bout du chemin, les maisons du Croisic fumaient. Quand le gas aperçut la cheminée de la sienne, un attendrissement très doux lui vint au cœur, et deux larmes sans amertume lui montèrent aux yeux. Il lui semblait rentrer au pays après un long voyage.

—Mon gas! mon pau' p'tit gas!

C'est tout ce que lui dit l'ancienne en le voyant. Et, bien qu'il eût la mine encore à l'envers, les yeux cernés, la peau rêche, elle fit celle qui ne se doutait de rien. Elle retint le gros sanglot qu'elle avait dans la gorge. Elle embrassa seulement Marie-Pierre, plus fort et plus longtemps que de coutume.

Moins longtemps, au contraire, et moins fort, l'embrassa Naïk, sans arrière pensée toutefois, mais comprenant que la promise devait en ce moment ne paraître que la fine cousine.

Pour aider à cacher l'embarras de tous, Gillioury plaqua de furieux accords sur sonbanjoet chanta n'importe quoi du haut de sa tête, pendant que le merle enflait ses notes pour dominer le vacarme.

Puis on s'assit à table, et, le cœur un peu serré d'abord, on se laissa bientôt aller à la joie ravivée sans cesse au bagout du vieux, qui n'avait jamais été aussi bavard. Le gas, notamment mis en appétit par le bouillon de congre aux six herbes, dévorait. Et Gillioury de s'exclamer! Quelle crâne soupe! Et quel homard, de fleur d'homard! Et ces oignons, les plus oignons! Le cidre vous piquait la langue, après, que c'était une bénédiction de ravigotage! Et le tafia du coup de la fin, du jus de bottes, ne plus ne moins, de la savate premier brin! Comme c'était bon, ohé! les frères, de se suiver ainsi l'estomac! Harné! l'Empereur des sept îles et autres lieuxpourrait dire et dire; il n'était pas plus miellé du sort, il n'avait pas la vie plus en belle, foi de Bout-dehors! Ah! pardi! C'était comme dans la chanson des trois cancrelats! vous savez bien, la chanson de bordée:

C'est les trois cancrelatsQu'ont mis la patte au plat,Au plat du capitaineDon daine,Au plat du capitaine.

C'est les trois cancrelats

Qu'ont mis la patte au plat,

Au plat du capitaine

Don daine,

Au plat du capitaine.

—Laisse arriver! voiles largues et remplis les boujarons, vous autres! Tout à la noce! Bitte et bosse!

Et le père Gillioury cognait sonbanjoà coups de poing maintenant, et clignait de l'œil en poussant en fausset la complainte desTrois Cancrelats, et devenait rouge comme une veste d'engliche. Naïk souriait doucement et se levait de temps à autre pour porter au merle une miette de pain ou un fragment de sucre. La vieille Marie-des-Anges, aponichée sur une chaise basse, regardait à la dérobée le gas. Lui, les coudes sur la table, lourd, gavé, veule, mais sans tristesse, écoutait la cantilène burlesque en dodelinant de la tête aux bons endroits. Il donnait même sa note au refrain quand Bout-dehors criait:

—Attention! attrape à reprendre en chœur, ceux qu'a du cœur!

Mais tout de même, quoique suivant la chanson, le gas y allait en mollesse, n'y mettait pas d'entrain.

—Si tu prenais ton violon, veux-tu, fit Naïk, qui avait déjà ouvert l'armoire et tirait l'instrument de sa boîte.

—Non, non, répondit Marie-Pierre. Je n'ai pas d'âme aux doigts.

Puis il se posa les joues dans le creux des deux mains, et, comme il continuait à écouter vaguement, ses yeux papillotèrent, un de ses coudes glissa; il donna du front sur la table.

—T'es las, va, couche-toi, dit l'ancienne. Couche-toi, mon pau' p'tit gas.

Il obéit d'une allure machinale, se sentant en effet plein de sommeil, la cervelle pesante, les regards ensablés, les membres détendus. Il se jeta sur le lit comme une masse. Sa mère n'avait pas fini de lui arranger une couette sur les jambes que déjà il ronflait, tandis que Gillioury terminait sa romance en sourdine, marmonnant avec une voix de rouet, frôlant à peine du pouce les cordes de sonbanjo. Marie-des-Anges lui fit même chut en se retournant, et la bonne petite Naïk alla couvrir d'un tablier la cage où maître Nicolas sifflait, de son plus doux flûtage cependant:

Jusqu'au revoir, la belle,Bientôt nous reviendrons.

Jusqu'au revoir, la belle,

Bientôt nous reviendrons.

—C'est vrai tout de même, fit la vieille en laissant maintenant couler ses larmes, c'est vrai tout de même qu'il est revenu, mon pau' p'tit gas! Porte Nicolas dehors, va, Naïk, et découvre-le, le fillot. Il ne faut pas l'empêcher de chanter un jour pareil.


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