Dans la route qui monte aux sapinières d'Escoublac, le docteur Cézambre cheminait, doucement bercé par le pas tranquille de Biju. On avait reçu à Guérande un télégramme du comte demandant le landau pour l'arrivée du train à Saint-Nazaire. Cézambre l'avait su et venait au devant de ses amis. Il était radieux.
Quelle belle journée! Le ciel, ainsi que dit la chanson bretonne, était joli comme un ange. Des nuages planaient, tout roses, pareils à de grands pétales envolés de quelque rose énorme. Les champs herbus, les haies bourgeonnantes, les arbres mi-partie feuille et fleur, les murs bas des clôtures flambant de giroflées, tous ces verts veloutés et ce frais bariolage, étalés à perte de vue, rappelaient au vieux médecin de marine les fêtes de couleur des châles indiens, aux tons si crus et si fondus en même temps. Tout là-bas, dans le damier des salines, les marais, roses comme les nuages, semblaient des vitraux couchés à terre. Les plusmûrsétaient marbrés de moisissures huileuses, où l'eau-mère s'évaporait en larges taches d'or. De place en place, les cônes de sel se dressaient, en forme de tentes lointaines, mais de tentes en cristaux qui miroitaient et s'allumaient de diamants au soleil. La brise, qui avait léché en voletant ces blocs parfumés, et bu ces senteurs dormantes, se chargeait encore d'effluves odorants à travers les sapins, où elle chantait avec une haleine de violette.
Quelle belle journée, et quel bon pays! Sur les bords du chemin, des gas joyeux, des commères allègres, des gamines court-vêtues, piétonnaient, en linge blanc, en coëffes éblouissantes, le refrain aux lèvres, le panier au bras, en route pour le marché de Saint-Nazaire. Il y avait des paisandes portant des cabas remplis d'œufs, ou des volailles, les pattes liées. Il y avait des pêcheurs, la hotte garnie d'algues, entre lesquelles luisaient les paillettes d'argent des écailles. Ils laissaient derrière eux une traînée d'air épais, fleurant l'embrun. Plus âcre encore fleuraient les gamines, apprenties sardinières, qui balançaient à deux, au bout des poignets, un corbillon de crevettes cuites, et qui avaient conservé dans leurs jupes, leurs cheveux, leur chair, les relents de la raffinerie, essence de marée. Des paludiers se moquaient d'elles, faisaient mine de vouloir manger leur marchandise, puis, complaisants, les débarrassaient du lourd corbillon, et leur servaient de portefaix. Elles riaient, admiraient la force desgas de marais, superbes sous leurs braies bouffantes, leur gilet triple, leur grand chapeau de feutre à l'aile crânement retroussée. Et tous, pêcheurs, paisandes, fillettes, paludiers, tous, en passant, lançaient au docteur un respectueux et gracieux:
—Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!
Les anciens matelots faisaient le salut militaire, fourraient leur chique entre les dents et la joue, et disaient:
—Bonjour, m'sieu le major!
Oh! oui, le bon pays et les braves gens! En vérité, on ne pouvait mieux choisir pour finir tranquillement ses jours. Quelle douce destinée que celle de Cézambre, et comme il se trouvait heureux! Il avait une gaie maisonnette, là-bas, près du mail de Guérande, toute embaumée de glycines et de clématites, soigneusement tenue par la vieille Marie-Anne, avec du fin linge dans ses armoires, du vieux Bordeaux et du pur Jamaïque dans sa cave, un puits frais pour l'été, un grand lit bien couetté et une large cheminée à auvent pour l'hiver. Ce n'était pas une fatigue, sa clientèle, mais une distraction plutôt. Il allait, il venait, humant les saines brises de mer, fumant d'excellentes petites pipes en bois des îles, trottinant ou se dandinant sur sa profonde selle en fauteuil. Et ce Biju, la crême des bidets! Marchait-il assez plan plan pour le quart-d'heure! Lesté d'un picotin, ayant brouté quelques brins de dessert le long des haies, il raccourcissait le pas comme pour mieux berçotter son maître. Il se sentait fortuné, lui aussi, et, quand le docteur répondait au bonjour amical des passants, il répondait de même, à sa façon, par un hennissement bref, pareil à un éclat de rire.
Et les amis, les chers amis de Guérande, les soirées aimables chez des Ribiers! Il était bien un peu entiché d'idées rococo, le vieux comte, un peu beaucoup féru de son fameux ancien régime; mais si jovial compagnon tout de même, si bon vivant! Et l'ancien régime d'ailleurs n'était pas déjà tant mauvais, au point de vue gastronomique pour le moins! La cuisine française, à la mode d'autrefois, vous avait des recettes merveilleuses: un certain hochepot de poisson, particulièrement, et des pâtés de lapins, aussi, et toute une ribambelle de soupes plus savoureuses les unes que les autres, un vrai musée de gueule, religieusement entretenu par d'antiques traditions provinciales. Parbleu! la gourmandise est un péché mignon de l'âge mûr, et, sans faire un dieu de son ventre, on pouvait se lécher les lèvres à ces fêtes de Monseigneur l'Estomac. Surtout quand cela était assaisonné de vive causerie, de gais propos! L'abbé Calvaigne rechignait parfois, il est vrai, au mot pour rire; mais comme il était doux, en somme, facile à vivre, amusant par son inaltérable condescendance! Quant au chevalier, une source de joie perpétuelle, avec ses chicanes, ses bougonnades! Au demeurant, le moins ennuyeux des vieillards. Dans ses jours de bavardage, alors qu'il avait une pointe de vin d'Anjou, nul ne le valait pour raconter des anecdotes, et spirituellement! Ah! les délicieuses parties de boston qu'on faisait là, et les plus délicieuses encore parties de langue!
Puis, il y avait la chasse, la pêche, les promenades en mer, les relations improvisées au moment des bains, quand on venait presque chaque après-midi griller un cigare à l'établissement du Croisic! Et puis, il y aurait aussi ce grand flandrin d'Adelphe qui revenait aujourd'hui même et qui mettrait un peu de jeunesse dans la maison, parlant de Paris, apportant des idées neuves sans doute! Dans quelque temps, on le marierait pour sûr, ce blanc-bec, et le vieil hôtel du comte serait fleuri d'une famille, de poupons frais et bouclés, qu'on ferait sauter sur les genoux, qu'on se disputerait. Chacun en jouirait, serait un peu grand-papa! Quelle belle fin d'existence pour tout le monde!
Égoïstement le docteur se délectait à ces espérances, à ces riantes images. Il se voyait vieux garçon, débarrassé de tous les soucis du ménage, câliné par les petits des Ribiers comme une espèce d'oncle-gâteau, aimé de ses bons amis, aimé des paysans, aimé de sa brave Marie-Anne, aimé de Biju, aimé de tous, et les aimant tous et terminant, doucement ses jours dans une béatitude qui l'attendrissait d'avance sur son propre bonheur.
En vérité, il avait une chance extraordinaire, après une vie si ballottée, si sombre par instants, de pouvoir goûter un repos si calme, de pouvoir envisager un avenir si bleu, si rose. Bleu et rose, et parfumé aussi de suaves tendresses, parfumé comme cette brise qui avait respiré l'exquise odeur des salines et qui s'embaumait encore à travers les sapins où elle chantait avec une haleine de violette!
—Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!
C'était le salut des pêcheurs, des paisandes, des sardinières, des paludiers. Et le docteur, les yeux voilés de larmes furtives, leur renvoyait le bonjour d'une voix émue, tandis que Biju, guilleret, poussait son petit hennissement bref, semblable à un éclat de rire, qu'il accompagnait par moment d'une facétieuse pétarade.