Le voyage de retour ne fut pas gai, entre les trois amis et Adelphe.
Le comte avait proposé d'aller se refaire par un bon déjeuner aux Galeries. Cela les remettrait d'aplomb!
—Ceux qui en ont besoin, avait interrompu le chevalier, toujours avec les mêmes sous-entendus.
La discussion, au reste, avait tout de suite avorté, Adelphe manifestant le désir de ne pas s'arrêter à Nantes, de filer droit sur Saint-Nazaire, et d'arriver à Guérande le matin même. On pensait bien qu'au sortir de Paris, Nantes l'embêtait joliment, n'est-ce pas? Il n'avait pas le cœur à se contenter de quelqueMaison Doréedu cru,à l'instar…! Donner dans lagomme de province, ah! non, par exemple, jamais de la vie! C'est ça qui manquait de chic!
—Et puis, avait-il ajouté, à tant faire que de s'enterrer, allons-ypresto subito, comme on chante dansles Brigands. Quand on est chez le dentiste et que la dent est condamnée, à quoi bon s'y reprendre à plusieurs fois?
Après quelques autres phrases de cet acabit, menus coups de boutoir à toutes les avances et prévenances possibles, ils étaient donc remontés en wagon tous ensemble, en route pour Saint-Nazaire, dans une mauvaise humeur générale, que ne pouvait adoucir même le verbiage émollient de l'abbé Calvaigne. En vain s'épuisait-il à tourner des phrases aimables à la fois pour tout le monde! Il ne parvenait pas à détendre les physionomies refrognées, moroses, de ses trois compagnons. Chacun, blotti dans son coin, cuvait et brassait des pensées amères.
Adelphe songeait à Paris, aux folies passées, aux vingt mille livres gaspillées si joyeusement, et surtout à la femme qui lui avait fait battre si fort le peu de cœur qu'il avait. Était-ce bien le cœur qu'elle lui tenait? Non. Plutôt les sens. Il avait goûté avec elle des plaisirs exquis, raffinés, inconnus à tous lespaoursde Guérande et même de Nantes. Étaient-ce bien les sens seulement? Non. Plutôt tout l'être. Cette femme, qu'il avait eue pour maîtresse et voulue pour épouse, c'était Paris tout entier incarné dans une enchanteresse. Oui, Paris léger, coquet, spirituel, luxueux, capricieux, délicieux! Et voilà pourquoi le mariage même ne lui faisait pas peur à lui, si jeune pourtant. Cette femme, il la lui fallait, toute, et sienne. Qu'importaient son existence d'auparavant, ses amants sans nombre? A tout prendre, tant mieux qu'elle eût vécu! Elle en était plus savante. Et puis, quoi! la mésalliance, le déshonneur! des blagues! Bon en Bretagne, ces fariboles-là! Bon pour des caboches étroites, des cervelles encroûtées! Autant de préjugés rococos, de mots, de routines! A Paris, on avait l'esprit autrement large. Il en connaissait des et des, qui avaient rencontré le bonheur, et sans perdre la considération, en se mariant à des cocottes. Qu'est-ce que c'est qu'une cocotte? Une honnête femme un peu dévoyée, rien de plus. Et même, si, encore mieux! il pouvait citer tel et tel, des noms, des gentilshommes de sang plus bleu que le sien, aujourd'hui collés légitimement et très satisfaits, et pas reniés du tout, avec de vraies roulures, avec desvieilles-gardes!
Aussi, le grand-père aurait eu beau faire, ce n'est pas par ses lettres grotesques, ses télégrammes insensés, qu'il aurait obtenu ce qu'il appelait le retour de l'enfant prodigue. L'enfant prodigue s'en fichait un peu des sermons, et de Guérande, et des vieux amis, un tas de badernes! Même, les vivres coupés, en voilà une bêtise! Est-ce qu'il n'y a pas des usuriers à Paris? Est-ce qu'un vicomte authentique, propriétaire futur de bonnes fermes au soleil, ne trouverait pas des cent et des mille, rien qu'en remuant le petit doigt? Parbleu! ils étaient comiques cesauteurs, de s'imaginer qu'ils peuvent comme ça vous mettre à sec du jour au lendemain! Pauvre birbe, va! Alors, il croyait qu'on revenait pour lui obéir, pour ses beaux yeux!
Non! Si Adelphe avait pris le train, c'est que Paris lui était devenu odieux depuis le départ de l'adorée. S'ennuyer là-bas ou ici, qu'est-ce que cela lui faisait, puisqu'aussi bien elle le forçait à vivre désormais sans elle? Un beau jour, sans prévenir, elle était partie, laissant seulement un mot où elle disait que ce mariage était impossible, absolument, et qu'il ne fallait plus y penser. Drôle de petite femme, tout de même! Il lui offrait le repos, un nom honorable, un titre, et elle avait refusé. Oh! avec obstination! Peut-être avait-il trop insisté. Oui, c'est pour cela sans doute qu'elle s'était enfuie. Il l'avait assommée de ses propositions, lassée,rasée. En somme, toute réflexion faite, il avait eu tort, et c'est elle, toujours elle, qui avait raison. Eh bien! quoi? le repos, un nom, un titre, la belle jambe! Et pour cela elle devait renoncer à sa royauté galante, s'enchaîner à lui. Vrai, si l'on voulait être juste, dans tout cela, c'est à elle qu'on demandait le plus grand sacrifice! Dame! logiquement! Pauvre mignonne! Il n'avait pas compris cela, lui, animal. Et pft! elle avait pris la clef des champs. C'était bien fait.
Où était-elle! Il n'en savait rien. Mais cet exil volontaire ne pouvait durer. Un jour ou l'autre elle reviendrait à Paris. Ce jour-là, bonsoir Guérande et les vieux! Il la rattraperait, et, cette fois, il s'y prendrait mieux pour la convaincre. En attendant, il allait se reposer, se mettre au vert. Par la même occasion, il tirerait quelque bonne carotte à la maison. Puis, il dirait deux mots au notaire. Après tout on lui devait des comptes, hein? L'argent de sa mère ne pouvait pas toujours lui passer sous le nez. Il n'y a pas de respect qui tienne! M. Audren de Kernan des Ribiers était son grand-père, soit! mais son tuteur aussi, que diable! Eh bien! s'il fallait plaider, on plaiderait. Les affaires sont les affaires!
Ainsi réfléchissait Adelphe, les yeux mi-clos, le nez dans son col relevé, les doigts tambourinant le manche de béquille de son stick. Et de petits bâillements qui n'aboutissaient pas, bâillements énervés, coupés court, allongeaient par moment sa blême figure, au poil blêchard, au sourire aigre, tiraillé de tics.
En face de lui, le comte, congestionné, lourd, avec des regards ternes et papillottants, somnolait. D'un mauvais somme, plein de regrets, de remords. Il se sentait la bouche et la conscience pâteuses. Un grand vide dans l'estomac, tout à coup, brusque, l'étouffait. Une honte lui poussait le sang aux oreilles. Quelle folie, quelle faiblesse, d'avoir passé la nuit avec cette aventurière! Et quand Adelphe devait arriver le matin même! Une propre veillée d'armes, en vérité, pour se préparer à faire de la morale! A son âge!! Franchement, le chevalier avait raison de sans cesse le tarabuster là-dessus. Et l'abbé ne se trompait pas en disant que le cotillon le perdrait, toujours, toujours. C'était indigne, tout compte fait; c'était d'un ridicule! Morbleu! On avait des devoirs à remplir! Mais cette femme, aussi, eh! eh! La tentation avait été si forte! Et le fruit défendu (oh! pas trop défendu!) si savoureux! Cristi! comme cela enfonçait les bonnes fortunes de Guérande ou du Croisic, paisandes, saunières et sardinières, maladroites en jupons crottés! Et les plus huppées vendeuses d'amour de Nantes, les raccoleuses des passages, habituées du théâtre et des Galeries, dont il faisait naguère ses choux gras aux soirs des plus rares débauches, pouah! Quelle ratatouille, auprès de cette cuisine parisienne, raffinée, raffineuse, épicée, savante! Bah! laissons-les dire! Une occasion pareille ne se trouve pas tous les jours. Trop bête qui n'en aurait pas profité! Mais n'était-ce pas dangereux? N'avait-il pas encore l'eau à la bouche, rien que d'y penser? Qui sait! S'il allait vouloir en tâter de nouveau! Diantre! Ce désir, encore obscur, il lui semblait l'éprouver déjà. Des frissons lui couraient à fleur de peau, piquaient la chair, entraient aux moelles. La somnolence alors s'aggravait, berçant les remords, enténébrant les réflexions. Une douce lassitude amollissait les membres et l'esprit du vieillard, qui dodelinait du chef et souriait vaguement à des rêves lubriques.
Le chevalier, lui, ne dormait point. Il avait, au contraire, l'œil clair comme un basilic. Mais il regardait s'assoupir le comte, ruminer Adelphe, et il n'augurait rien de bon pour l'avenir. Au fond, il aimait son vieil ami. Porté à tout voir en sombre, il le considérait comme dégradé, avili, en ce moment. Sa colère s'en exaspérait. Il eût voulu le secouer, l'injurier. D'autre part, la froideur impertinente du jeune homme lui avait fait peine. A lui aussi, il eût voulu parler durement. Des paroles furieuses lui montaient aux lèvres. Forcé, intérieurement, grâce à leur attitude, de se tenir coi, la bile le travaillait, le suffoquait. Il finit même, impatienté, par imposer silence à l'abbé Calvaigne, qui continuait son ronron de phrases melliflues. Il lui siffla un chut impérieux, en lui montrant les deux autres, qui n'écoutaient point. Puis, tout à sa rage rentrée, se ratatinant dans son encoignure, il croisa et décroisa ses jambes, fit craquer ses phalanges plusieurs fois de suite, hocha la tête, roula entre ses gencives sa langue qui le démangeait.
Quand on arriva en gare de Saint-Nazaire, on n'entendait plus dans le wagon, parmi les rampanpans du train sur les plaques tournantes, que le bruit d'osselets fait par les mains du chevalier, le souffle du nez de l'abbé Calvaigne plongé dans son bréviaire, les tambourinades d'Adelphe le long de sa canne, et le ronflement du comte qui, les joues bouffies, la lèvre pendante, l'œil tourné d'extase, béait, avec un mince filet de bave au contour du menton.