Le docteur, après avoir pansé Marie-Pierre, le laissa dans la chambre de Naïk, aux bons soins de la fillette et de Gillioury, et descendit avec Marie-des-Anges à la salle basse.
—Alors, monsieur Cézambre, vous croyez, bien vrai, que ça ne sera rien?
—Non, la mère, autant qu'on peut être sûr, je suis sûr que ça ne sera rien. Tranquillisez-vous. Il y a eu un fort ébranlement du cerveau. Il y a de la fièvre, un peu de délire. Mais nous en viendrons à bout, avec du repos, du calme.
—Ah! c'est justement ça qui est le plus difficile. Sa pauv'tête est encore plus malade dedans que dehors. Pourvu que ça ne le reprenne pas, sa sale folie, s'il en réchappe! Depuis ce matin que vous êtes déjà venu, il parle toujours d'elle, toujours, sans arrêter.
—Il en réchappera certainement. Quant à sa folie, c'est autre chose. A cela, je n'y peux rien, la mère. Il faut qu'il se guérisse lui-même. Il faut qu'il l'oublie.
—C'est qu'il l'a dans la peau, voyez-vous. Ah! C'est une femme terrible, allez, pour l'avoir mis dans un état pareil. Une sorcière, harné! pour tout dire. Mais vous le savez bien, mon pauv'monsieur Cézambre. Vous le savez mieux que personne, à ce qu'il paraît, puisque c'est votre légitime, que m'a dit Gillioury. Comme ça, elle est donc capable de tout, c'te gueuse-là?
Le docteur leva les yeux au ciel d'un air désespéré.
—Mon Dieu! oui, fit-il, capable de tout. Même de venir vous reprendre votre gas, si ça l'amuse. Elle aime le mal pour le mal.
—Me reprendre mon gas! s'écria la vieille. Harné! qu'elle ne s'y frotte point!
—Et que feriez-vous donc?
—Je la tuerais, dà!
—On ne tue pas les gens ainsi, la mère.
—On tue bien les mauvaises bêtes. Savez-vous qu'une fois, quand mon gas était petit, il y a un chien enragé qui courait dessus. Tout le monde s'ensauvait, même les hommes. Je n'ai fait ni une ni deux, moi, vous entendez. J'ai pris mon balai pas le gros bout, et je lui ai enfoncé la pointe dans la gueule, qu'il en avait jusqu'aux boyaux. Eh bien! c'est pire qu'un chien enragé, votre femme, et si elle vient jamais pour me reprendre mon gas, je ne vous dis que ça, monsieur Cézambre, elle y laissera sa carcasse.
—Vous ne raisonnez pas, la mère.
—Eh! non, dans un cas pareil, n'y a pas de raisonnement. Si j'avais raisonné avec le chien, mon gas y passait. On ne raisonne pas. On tue.
—Avec les bêtes, oui, répondit le docteur. Mais avec les gens, il y a la loi.
Et il lui expliqua, la voyant si exaltée, qu'elle n'avait pas le droit de se faire justice à elle-même; que sa douleur et sa colère, et le malheur de son gas, ne lui serviraient pas d'excuses; que le meurtre était un crime; qu'elle en serait punie si elle le commettait. Et regardez les conséquences! Elle serait envoyée en prison jusqu'à la fin de ses jours; elle ne verrait plus son gas; il serait le fils d'une condamnée! Qui sait! Il lui en voudrait sans doute d'avoir osé cet attentat, même pour lui. Il la maudirait à cause de ce dévouement. Il y aurait du sang entre eux. Non, non, cela n'était pas possible. Elle devait réfléchir. Ce n'était pas une issue. Il n'en sortirait que du mal pour tout le monde.
—Il en sortirait ça de bien, répliqua-t-elle, que la femme ne ferait plus de mal. Plus à personne! Vous en profiteriez aussi, tenez, vous. N'y a pas à dire, le vieux proverbe a raison: Morte la bête, mort le venin.
Le docteur ne répondit pas. Rêveur, absorbé, il ruminait en lui-même. C'est à mi-voix qu'il dit, croyant se parler intérieurement:
—Oui, oui, cela vaudrait mieux, en somme, pour tout le monde. Pour ce malheureux enfant, pour le comte, pour Adelphe, pour moi-même. Oui, certes. Mais quoi? ce n'est pas faisable. Nous n'aurons pas de chance. Il faudrait un hasard.
Il ajouta tout haut:
—Décidément, la mère, il n'est pas bon de penser à ces choses-là. C'est trop sinistre. C'est impossible pour vous, surtout. Je vous le répète, vous seriez condamnée.
La vieille le considéra fixement, s'approcha de lui, lui dit en pleine figure, distillant ses mots goutte à goutte:
—Si c'est impossible pour moi surtout, monsieur Cézambre, c'est donc possible pour d'autres, hein?
—Je n'ai pas dit cela! répliqua vivement le docteur.
—Vous l'avez dit sans le dire, mais en le disant tout de même, harné! J'ai compris la chose. Il y a quelqu'un, n'est-ce pas, il y a quelqu'un de qui elle dépend, cette femme, et qui répond d'elle, et qui a le devoir de la châtier si elle le mérite. Avouez-le, monsieur Cézambre, il y a quelqu'un, et ce quelqu'un-là n'est pas loin de moi, hein!
Elle le pressait, le tenait sous ses regards de vieille têtue et finaude, l'acculait à une réponse catégorique.
—Et bien! oui, fit-il enfin. Oui, il y a quelqu'un qui a le droit, peut-être pas le droit strict, absolu, mais cependant, dans certains cas, le droit de…
—En un mot comme en cent, monsieur Cézambre, si vous la tuiez, vous, cette femme, votre femme, on ne vous ferait rien, pas vrai?
—Prise en flagrant délit, non, on ne me ferait rien.
—Pourquoi donc que vous ne la tuez pas, alors?
—Parce que… je ne peux pas. Il y a dix ans que je l'ai quittée, vous comprenez. Il y a dix ans. On ne peut pas, après dix ans…
—Et pourquoi que vous ne l'avez pas tuée, il y a dix ans? Savez-vous que vous êtes coupable, en un sens, de tout ce qu'elle a fait depuis. Pourquoi que vous ne l'avez pas tuée?
—Parce que… parce que je n'ai pas pu, je n'ai pas eu le cœur assez dur, j'ai horreur de ça, quoi! Je ne peux pas, je ne peux pas.
—Ah! tenez, voulez-vous que je vous dise, monsieur Cézambre? Eh bien! Elle vous est encore de quelque chose, elle vous a mangé l'âme à vous aussi, je vois ça. Harné! n'y a donc plus d'hommes, à c't'heure!
En ce moment, le loquet de la rue se souleva, la porte s'ouvrit, et, dans l'ombre du dehors, la Glu parut, éclairée par la lampe de la salle basse. Elle était en toilette rose. Elle souriait. Elle fit un signe du doigt au docteur, avec un geste d'impertinente autorité, et lui dit:
—Sors. Viens ici. J'ai à te parler.
—N'y allez pas, monsieur Cézambre, grommela Marie-des-Anges, et filez, vous, la femme. N'entrez point chez moi.
La Glu entra et referma la porte derrière elle comme pour narguer la vieille, la défiant, outrecuidante.
—Veux-tu sortir avec moi, répéta-t-elle au docteur? Veux-tu m'obéir tout de suite? Je suis venue te relancer ici exprès pour t'humilier devant les gens auprès de qui tu fais le malin, sans doute. Et je suis ravie que tu ne sois pas sorti tout d'abord, parce qu'ici j'ai des moyens sûrs de te forcer à obéir.
Marie-des-Anges était stupéfaite de tant d'audace. Elle en demeurait immobile, muette. Le docteur se taisait aussi, épouvanté véritablement.
—Oui, reprit la Glu, j'ai des moyens. Tu vas te mettre à genoux et me demander pardon, là, devant cette femme.
—Tu es folle! fit le docteur.
—Je ne suis pas folle. Tu vas faire ce que je te dis ou bien j'appelle Marie-Pierre, je le cherche. Il est ici, je le sais. Pour qu'il ne lui arrive pas de mal, tu vas m'obéir.
—Mon gas! tu en veux encore à mon gas! s'écria la vieille. Qu'est-ce que tu as dit là? Je n'ai pas bien entendu, pour sûr! Tu vas monter près de mon gas?
—J'y monterai si ça me plaît, la vieille.
La Glu haussa les épaules, et, d'un pas tranquille, marcha vers le docteur, qui se tenait précisément près de la porte close de l'escalier.
Marie-des-Anges crut qu'elle exécutait sa menace et voulait monter.
Elle se baissa, ramassa dans un coin un lourd merlin, le brandit à deux mains en le faisant tournoyer en l'air, et cria:
—Harné! non, tu ne monteras pas, putain!
La Glu se retourna. Mais elle n'eut pas seulement le temps de porter ses mains à sa face. Le docteur n'eut pas non plus le temps de faire les trois pas qui le séparaient d'elle.
Rapide, sifflant, le coup tomba en plein front, avec un bruit sourd comme celui d'une bûche qu'on fend sur le billot.
Vloc!
—Han! geignit la veille.
Et la Glu tomba morte, la tête ouverte en deux jusqu'au menton.
Au bruit, on entendit le pas boiteux de Gillioury qui dégringolait l'escalier.
Le docteur courut à Marie-des-Anges, lui arracha le merlin, l'empoigna et dit:
—Pas un mot! Personne ne vous a vue. Il est entendu que c'est moi qui l'ai tuée.