Vingt-deux heures.

Je voulais ne pas voir l’heure. Un cadran s’est trouvé malgré moi au bout de mon regard. L’heure est marquée. L’heure du départ de Nanni. Quand serons-nous au Bourget ?

Dans la rue d’Anjou, nous courons. Je ne songeais pas à l’auto blanche.

— Vite, rue Cambon.

Nous courons. Comme c’est loin ! Pas un taxi ne passe. La nuit est presque complète dans les rues où nous nous jetons. Ce n’est pas cette rue. Que sais-je ? Dans quel quartier allons-nous ? Je vais oublier le nom de la rue si je ne la trouve pas.

Sainte est haletante. Elle murmure dans une plainte convulsive :

— Je viens ! Je viens !

Nous courons. Des gens nous heurtent. Je fais un faux pas. Je perds mon chapeau. Sainte tombe. La rue Cambon enfin. Je vous assure que c’est la rue la plus longue de Paris. C’est une rue immense.

— Je viens ! Je viens !

Elle y sera. Il faut qu’elle arrive à temps. C’est l’heure. Oui, c’est l’heure, bien entendu. Mais un départ d’avion n’est pas réglé à la seconde comme un horaire de chemins de fer. Nous arriverons. Elle arrivera. Dieu ! cette rue n’a-t-elle donc pas de fin ?

— Je viens ! Je viens !

L’auto. Elle attend devant le Black Bar. Le nègre nous reconnaît et sourit mélancoliquement. Je vous ai bien dit que c’était un nègre mélancolique. On note des détails ridicules dans les moments les plus anxieux. Va-t-il obéir ? Oui. Je lui ordonne d’aller à la villa du Bourget. Son maître y a laissé de l’argent et me prie de le lui rapporter. Le nègre ne discute pas. Il démarre et prend sa normale et folle allure qui m’effrayait ce matin et qui me semble la pire lenteur ce soir.

— Je viens ! Je viens !

Il fait très froid. Je grelotte malgré mon pardessus. Je m’emmitoufle. Que j’ai froid ! Que j’ai froid ! Sainte est vêtue de son mince tailleur. Je lui tends la couverture d’hermine pliée à nos pieds. Elle refuse. Elle ouvre sa veste. Elle reçoit avec béatitude le vent glacé sur sa blouse de soie blanche. Elle ferme les yeux. C’est une absurdité de livrer sa poitrine au froid. Mais il est évident qu’elle ne sent rien. Elle serait nue, qu’elle aurait encore chaud. Ni chaud ni froid. Elle ne sent rien, c’est tout ce que je puis vous dire. Elle ferme les yeux et de temps en temps elle répète, les dents serrées, la voix sifflante :

— Je viens ! Je viens !

Nous sommes encore dans Paris. L’auto va lentement. Le nègre accélère chaque fois que je l’en prie. Je sais nettement qu’il accélère. Pas une fois je n’ai l’impression de rapidité. Il est incompréhensible que les fortifications ne soient pas dépassées. Cet énervement me rendra fou.

Comme si je ne l’étais pas ! Je suis malade, je suis fou, trop de coups sur ma tête aujourd’hui ! Comment ai-je accueilli avec stupeur, avec épouvante, des événements très médiocres ? des événements inexistants ! Comment suis-je demeuré inerte devant des catastrophes ? Oui, c’étaient des catastrophes. Je suis lâche, car j’avais senti que tout cela était gros de haine. Il n’est pas naturel de séquestrer des gens et de susciter la révolution. Vous ne me ferez jamais dire que c’est naturel. Cependant j’ai assisté à une série d’attentats devant quoi je n’ai pas bronché.

— Je viens ! Je viens !

Je suis lâche ? Je ne le suis plus. Sainte nous a réveillés. Elle m’a réveillé. L’arrestation de Cobral m’a causé une joie violente. Cela n’empêche pas que je sois lâche. Allons, il ne faut pas le dire. J’ai pris cette décision de courir au Bourget. Cela rachète ma timidité du matin. Je ne suis pas un grand coupable. Ce matin, je ne savais rien. Je ne comprenais pas. On disait devant moi des choses qui me restaient étrangères. Quand j’ai commencé de comprendre, c’était tellement formidable que je n’osais croire à la réalité de ces crimes. Je ne suis pas sûr encore que des cerveaux humains aient pu les concevoir. Humains ? Humains ? Ne parlons pas de cerveaux humains, s’il vous plaît. Ai-je encore moi-même quelque chose d’humain ? Après le contact de ces criminels, ne leur suis-je pas un peu semblable ? Ah non, ces criminels n’étaient qu’un. Et leurs crimes sont dénués d’éclat. Le hasard, Sainte et peut-être Dieu ont avorté la barbare tentative.

— Je viens ! Je viens !

Mon Dieu ! Pourvu qu’elle soit absolument vaincue, l’influence du misérable ! Tout a été sauvé de ses machinations. Tout, pas tout. Le jeune héros qui va partir vers une chimère magnifique, est-il parti ? Dans tout le reste de l’immonde allemandise nous sommes arrivés à temps. Si nous allions venir trop tard ?

— Je viens ! Je viens !

Nous venons ! Cette voix, qui le crie perpétuellement à mon oreille, me fait espérer le miracle. Nous venons ! c’est elle qui le dit. Et l’amour a tellement lié ces deux êtres qui se fuyaient il y a quelques heures. N’est-ce pas Nanni qui l’appelle en ce moment ? Je crois. Je veux croire. Nous venons. Il faut que Nanni soit encore là.

La pleine nuit. Paris est derrière nous. Le ciel noir avec des étoiles nettes nous souffle une bise mordante. Cette obscurité de désert nous met hors de date et hors le lieu. Je ne veux pas avoir peur. Je ne peux pas penser aux minutes imminentes. Pourtant il serait doux de ne pas arriver. C’est le bonheur peut-être. Mais si le drame est au bout, pourquoi finir cette course ? Ah, n’arriver jamais.

— Je viens ! Je viens !

L’auto s’arrête. Dans la nuit, je trouve à droite l’ombre blanche de la villa. Il y a un prisonnier, qui est en danger peut-être, là-dedans. Plus tard ! Allons aux hangars. Vite. Sainte, Sainte, venez.

Je prends son bras. Je lui fais traverser la chaussée. Des barrières nous empêchent de passer. Il y avait une porte. Suivons le trottoir. Nous découvrirons la porte de cette enceinte. Il y a sans doute des autos à cette porte. Nous allons, nous allons. A notre gauche, le terrain que la nuit fait incertain et vaste comme la steppe. Pas une lumière. Si, quelques points de clarté bougent tout là-bas.

Qu’est-ce ? Une fusée a jailli du sol. Non, cette flamme monte avec une courbe étrange. Un signal ? Sainte, c’est un avion qui part. Nous levons les yeux. D’autres flammes sont là-haut, qui planent et s’élèvent et s’éloignent. C’est le départ de l’escadrille. Combien sont-ils ? Douze. Vingt. Je ne peux pas compter. J’ai peur.

— Je viens ! Je viens !

Hélas ! il est bien tard. Et cette barrière hostile. La frapper, l’éventrer, l’escalader ? Sainte, voici une brèche. Nous tombons dans les ronces. Nous courons dans la boue. Il me semble que nous sommes englués dans un marais infect, dans un marais qui ne finit pas. Le froid me brûle le visage. J’étouffe. Mon Dieu, mon Dieu, nous n’arriverons pas.

Une ombre plus précise. Ce sont les hangars. Ha ! une flamme encore, une flamme quitte le sol. Est-ce la dernière ? Ce ne peut pas être. Courir, haleter, mourir, quel calvaire d’angoisse ! Mourir, mourir là ! Hé ! qui parle de mourir !

Nous touchons aux hangars. Voici le plateau où était l’aigle ce matin.

Il y est.

Il ne reste qu’un avion. C’est celui de Nanni. Je le sais. Je le vois. Je vois les « N », les quatre « N » sur les cartouches tricolores. Nanni, ne partez pas. Ah ! je ne puis parler. Je ne puis crier. Rien.

Des hommes entourent l’appareil. Cela sent la suprême minute. Nanni ne nous voit pas. Appelez-le, Sainte. Courez, courez donc. Elle y est déjà. Moi je suis à bout de tout.

Je reste sur place. Des ronflements métalliques dans le ciel. Quelle est cette constellation mouvante ? Toutes ces étoiles sont parties de ces hangars ténébreux et de ce cirque bleui par les lampes à arc. On voit, de l’une à l’autre, l’invisible fil de soie que nos yeux s’accoutument à nouer aux astres pour les grouper. Je vous dis que c’est une constellation nouvelle.

En voici d’autres. A l’ouest, des flammes montent, montent, montent. Une à une, disjointes, rejointes, elles volent vers la cime de la nuit. Apparues brusquement comme du jet d’un jongleur capricieux, elles obéissent ensuite à la ligne solennelle de leur ascension. C’est encore une constellation qui vient de l’horizon occidental et qui marche vers celle d’ici.

Une autre à l’est. Une au sud. Et une autre. Et une autre. Un peu plus rondes et un peu plus jaunes que les vieilles étoiles, elles se confondent avec elles cependant. Mais leur marche les désigne. Et la hâte, qui les fait bondir de tous côtés vers le même point, en fait des bêtes trépidantes et laborieuses. Je ne sais quelle vermine céleste qui avale des lieues avec ses petits pas qu’on n’a pas le temps de compter. Des constellations de bêtes ! Des constellations vivantes ! Mais quelle constellation géante se forme, à cette minute ?

Les hommes ont voulu éloigner Sainte. Pourquoi ? Elle se débat.

Elle crie :

— Nanni ! Nanni !

Il ne voit rien. Il n’entend rien. Assis dans le biplan, il est comme enlizé dans le niveau des ailes blanches. Son profil est fixé comme un bronze ou un marbre. Le vent léger tire ses cheveux. Les « N » font des marques sombres sur la triple couleur des cocardes.

— Nanni ! Nanni !

Il a entendu. Il regarde. Mais il ne reconnaît personne. Il n’est plus avec nous.

— Eloignez cette femme, crie-t-il.

Il dit encore :

— Je suis prêt ! Mettez en marche.

Les aides prennent Sainte par le bras. Il faut bien qu’elle cède. Petite faiblesse, pauvre chère faiblesse ! Qu’est-ce que votre amour devant ces machines et ces incompréhensions ?

Pourtant elle se débat. Elle se libère. Elle court à l’appareil. Un homme vient de tourner l’hélice qui ronfle ardemment. L’appareil tressaille. Sainte s’accroche aux fils de fer d’une aile. L’aigle frémit, l’aigle se meut. Adieu. Sainte roule sur la terre boueuse. Et l’aigle rase le sol avec ses ailes qui appellent le vent, avec son double fanal de chef d’escadre, avec ces « N » qui mêlent au passé le présent — ou que sais-je ? — le présent au présent.

Je cours à Sainte. Meurtrie, blessée peut-être, elle s’agenouille et regarde la fuite du biplan vers qui elle tend les bras. Elle se dresse. Elle n’a plus d’âge. Elle a l’éternité sur son visage. « L’N » a quitté le sol et monte vers la constellation formidable où ses deux flammes ne font qu’une planète au milieu des satellites en ordre.

— Je viens ! Je viens !

Sainte, où êtes-vous ? Courage ! vous me terrifiez. Peut-être Nanni a-t-il découvert le sabotage de Cobral. Sans doute. Sainte, m’entendez-vous ? Songez que Nanni est venu ici une heure plus tôt qu’il ne l’avait décidé. Croyez-vous qu’il n’a pas étudié son fidèle une dernière fois ? Regardez-le, Sainte. Regardez ce vol qui n’est pas un adieu, ce vol qui reviendra. Il monte. Il monte. Il est sauvé.

Nanni est au-dessus du terrain d’aviation. Je reconnais les deux gros yeux de ce nocturne que les autres suivront. N’était-ce pas la consigne ? Ils iront où Nanni les mènera. Ce rêve de destruction, ce rêve de bonheur humain qui les guide n’est-ce pas dans mon imagination ? Pourtant, j’entends encore les paroles de Nanni. Il les vit maintenant, ses paroles. Que c’est beau ! Je n’ai plus peur. C’est la victoire complète sur l’assassin. Monte, Nanni, monte, fantôme de guerrier, monte, pacificateur chargé de bombes. Soyez heureuse, Sainte, il s’en va dans la joie. Il est en route. Sa route nous le ramènera.

Et de la constellation surhumaine, l’étoile à double flamme tombe. Une chute directe. Une explosion. Pas un cri. C’est tout. Des gens courent.

Un murmure puéril près de moi :

— Je viens ! Je viens !

Sainte a son visage qui m’atterre. Elle a vu. Je sais qu’elle a vu. Je lui montrais l’appareil. Je lui disais des choses. Et puis, voilà qui est dit. Sainte, je vais aller là-bas. Restez. Vous ne devez pas voir cela. Je viendrai vous chercher.

— Je viens ! Je viens !

Et elle demeure là, indifférente.

Un grand trou.

Au fond, rien. Du fer tordu. Des débris. Un tas incompréhensible où quelque chose fume lentement. Une fumée noire. Une fumée grasse. C’est sale. C’est lamentable.

A mes pieds, contre la paroi, deux formes. Deux formes déformées : Nanni et le compagnon qu’il emmenait. Celui-ci est méconnaissable.

De Nanni je reconnais les mains. Bras ouverts, crucifié presque, il a le geste impérial qui tenait les hampes des aigles. Ce double geste qui portait l’amas des étendards comme de lourdes ailes.

La tête.

Nanni est reposé. Le souci qui le marquait au front tout à l’heure a disparu. Mais il a bien vieilli. On croit voir un homme las qui est mort chez lui, malade, usé trop tôt, usé pourtant, par les années trop remplies. Les paupières sont closes. Pourquoi ? Le front est nu. Un large front sans ravages. Un front de renoncement. Derrière sa tête un lambeau de toile. Trois couleurs circulaires. Trois couleurs souillées. La lettre N presque effacée par la terre qui a jailli sur elle…

Déjà les hommes sont descendus dans le trou. Ils ne s’occupent pas des cadavres. Ce ne sont que des cadavres. Ce ne sera plus rien bientôt. Les hommes soulèvent des débris. L’aigle…

La tête dort.

— Je viens ! Je viens !

Sainte est derrière moi. La même voix. La même plainte toujours. Quel cri aura-t-elle devant cette horreur ? Nous sommes restés stupides. Elle ?

Elle ne dit rien. Il n’y a pas de douleur sur son visage. Il n’y a plus de vie sur son visage.

— Sainte ! n’allez pas au bord ! Sainte ! où allez-vous ?

Elle passe. Elle n’a pas vu les morts. Elle s’arrête au-dessus d’eux pourtant. Elle descend dans le trou.

— Sainte ! Où allez-vous ?

Elle piétine la boue et la cendre. Elle s’agenouille. Non. Elle ne veut pas s’agenouiller. Elle tend les mains vers Nanni. Comme elle se penche sur son amant ! Elle se couche contre lui. Son chapeau tombe dans la fange.

— Sainte, où allez-vous !

Elle se lève. M’a-t-elle regardé ? Il est certain qu’elle ne m’a pas vu. Elle s’écarte de Nanni. Sa blouse de soie est tachée de sang. Cela fait un dessin rose. Elle est morte, elle ne sent rien, comment fait-elle des gestes encore ? Ce n’est qu’une morte.

— Venez, Sainte.

Je l’appelle. Ce spectacle de deuil et de boue, ce froid, ce n’est pas tolérable. Je vais l’emmener. Je ne la consolerai pas. Je vais l’éloigner de cette misère. Mais c’est une morte que j’emporterai.

— Je viens ! Je viens !

L’effroyable et douce voix plaintive. Les dents ne s’ouvrent pas. C’est un souffle. Comme si l’âme s’évadait peu à peu.

— Sainte ?

Elle n’entend pas. Les hommes vont enlever les cadavres. Ils veulent l’éloigner avec la même gaucherie qu’ils la chassaient de l’appareil. Pas violents cette fois. Une douceur si rude. A pleurer.

Elle n’entend pas. Et elle ne voit pas. Elle se couche de nouveau sur Nanni. Elle entoure la tête avec ses bras. Elle met sa joue contre sa joue. C’est son amant. Sa bouche cherche l’autre bouche, mais la masse des cheveux blonds se dénoue, se déroule et cache les deux visages. Les bouches sont unies. L’amour est là.

Personne ne dirait un mot. Où suis-je ? Est-ce que c’est une journée qui finit ? Je ne puis croire que tout cela ait commencé. Rien n’a commencé. Rien n’a été. Quelle heure est-il ? Comme il fait froid !

Les hommes sont hésitants. Il faut qu’ils emportent les cadavres. Il faut que Sainte parte. On l’appelle. Aucune parole. Un ouvrier lui touche l’épaule. Elle est insensible. Il insiste. Inutilité. Le corps de Sainte est lié à cette loque humaine. Les hommes ont peur maintenant. Ils tentent de désenlacer les amants. Les bras de Sainte sont noués. C’est extraordinaire comme les amants sont unis. Les hommes la tirent en arrière. Elle entraîne Nanni. Ils la laissent. Elle roule, avec Nanni dans ses bras.

C’est tout.

Les hommes se regardent. Que voulez-vous qu’ils disent ? Ils emporteront les héros. Ils emportent les cadavres. Les trois.

Je vous ai dit qu’elle était morte, n’est-ce pas ?

Paris, 29 novembre–10 décembre 1915.

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