»Quant à la pauvre princesse qu'il avait épousée de si mauvaise grâce, il s'était conduit et se conduisait avec elle d'une façon incroyable.—Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu'on pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle répondit:
»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est ainsi que se font les enfants.
»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait d'éluder les réponses, puis finissait par les faire.
»—Est-elle laide?
»—Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je vous aime uniquement et je ne vois que vous.
»—Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant son ravissant petit pied.
»—Très jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,—on me l'a dit.
»—Apporte-moi un de ses souliers.
»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine, malgré l'exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son désespoir furent à leur comble.—Elle parla à sa mère de se tuer;—celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et lui traça un plan de conduite.
»—Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux sourire,—mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?
»—Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de l'homme qui vous adore,—elle passe pour avoir de très beaux cheveux.—mais j'y ai fait peu d'attention;—ils m'ont paru de la couleur et presque de l'éclat des vôtres.
»—Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et, si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second rang;—car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté légitime appartiennent à la plus belle.
»—Mais c'est impossible... Comment lui demander une mèche de ses cheveux?—avec le peu de familiarité qui existe entre nous.
»—Arrangez-vous;—cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances.
»Le prince partit tout perplexe—demander à sa femme une boucle de ses cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à vous», avec la tête et le reste.
»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une des dames d'atours.
»Cependant le prix qu'avait promis Proserpine était bien séduisant, bien enivrant;—il s'avisa d'une idée;—elle sait déjà que la princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,—je vais lui porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;—je n'ai plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux et les porta à son tyran.—Il ne s'aperçut pas du sourire de haine satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.
»—Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir, quand je serai décoiffée,je les compare aux miens pour la longueur. A demain la récompense.
»Le prince parti,—elle courut à sa mère:
»—J'ai les cheveux.
»—C'est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;—je ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que c'est que l'amour d'une mère; car c'est le dernier prodige que je puis demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai.
»A minuit—la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la forêt; j'avais ordre de les suivre d'assez loin.
»Là, la mère traça un cercle,—y entassa certaines herbes sèches,—y mit le feu—et prononça d'horribles paroles, des malédictions, des promesses au diable, etc;—puis elle alluma les herbes et y jeta la mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se roula dans d'épouvantables convulsions et expira. Une main invisible saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.—Je tombai évanoui de terreur.
»Quant au prince, aussitôt qu'il eut quitté le talisman, il fut délivré de l'obsession;—ses yeux s'ouvrirent,—il vit la beauté et le charme de sa femme.
»Et la naissance d'un héritier coïncida, quant à la conception, avec cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.»
C'est ainsi que l'homme basané raconta l'histoire avant de mourir avec l'absolution du prêtre qui l'assistait.
P.-S.—J'ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789 à 1889.
J'ai condensé enCINQ CENTS LIGNESla véritable histoire de France depuis cent ans,par un vieux spectateur désintéressé qui n'a jamais voulu être rien dans rien.
Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc Michelet et tant d'autres.
Mensonges qui ont empoisonné tant d'esprits et infligé à la France tant de désastres et de misères.
Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale.
Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et splendide beauté qu'ils ne peuvent plus s'en détacher: à la régularité des traits, à la magie de la physionomie en même temps douce, fière et spirituelle,—elle joint la majesté et la souplesse de la taille, la noblesse et l'harmonie de la démarche, une voix mélodieuse et doucement vibrante et pénétrante. «Ah! la belle, la charmante créature! elle est mariée?—Oui.» Et on vous montre après, dans un coin, à une table de jeu, un homme gros, court, ventru, épais, mal bâti—vulgaire, grossier, la physionomie effacée, présomptueuse et bête.
—Ah! mon Dieu, vous écriez-vous, quelleprofanation! quel crime d'avoir livré cette admirable créature à cet immonde personnage!
Mais l'on vous dit: «On ne l'a pas livrée, c'est elle qui l'a choisi, c'est un mariage d'amour.» Vous êtes désenchanté, et vous cherchez à démêler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarité, d'inintelligence, de bêtise ou de vice,—et vos regards se détournent avec dégoût.
C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les étrangers qui viennent à Paris, à l'Exposition. Ils voient la France grande, riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les miracles de l'intelligence et du génie.
Oh! la grande, la merveilleuse nation!
Quels sont les hommes supérieurs, les grands hommes, les génies, les demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander?
Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs sont des médiocres, dont la plupart ont déjà été plus d'une fois renversés du pouvoir comme incapables et dangereux,—dont aucun n'est recommandable par aucune supériorité en aucun genre, dont la moralité a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre un vidangeurayant fait de mauvaises affaires;—celui-là, du temps que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur maître, a été publiquement accusé par lui d'avoir son incapacité et sa présomption infligé à la France la moitié de ses pertes en hommes, en argent et en territoire; tel autre a participé aux crimes de la Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprès de lui au pouvoir des hommes moins petits qu'eux qui dénonceraient l'exiguité de leur taille;—mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect, sur les maîtres actuels de la France, laissons parler un homme qui a été un peu étourdiment leur ami et leur complice et paraît s'en être fort dégoûté: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort,l'Intransigeantdu 31 mai:
—Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite.
—Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie, déshonorée par une pareille horde de tyrans!
Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle les aime.
Ah! la malheureuse! quelle déplorableprostitution! comment allier tant de grandeur et tant de bassesse!
A M. Q. de Beaurepaire,
C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas dérangé, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et peu facile que vous êtes peut-être aux regrets d'avoir assumée.
Savez-vous, Monsieur, que le brav' général, MM. Rochefort et Dillon n'ont pas eu tort de se dérober à l'arrestation préventive que vous aviez décrétée contre eux, qu'il y a déjà longtemps qu'ils seraient à Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient encore renfermés avant d'être jugés.
A vrai dire, je ne comprends les lenteurs étranges de cette instruction, que par l'espoir que vous aurez conçu d'en fatiguer la légèreté et d'exciter l'amour du nouveau caractère français. Le public finira par dire: «Quoi! encore le procès Boulanger! Ah! c'est vieux, c'est une rengaîne, donnez-nous autre chose.» Et alors on pourrait tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire.
En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon étonnement d'un oubli bien étrange que vous avez fait.—Eh quoi! vous avez dérangé, ennuyé tant de gens qui ne tenaient ni de près ni de loin à l'affaire, et vous n'avez pas pensé au cheval noir, au fameux cheval noir qui a contribué pour une si large part à la popularité du général!
Où est ce cheval? Est-il en fourrière? ou a-t-il, comme son maître, réussi à gagner la Belgique ou l'Angleterre?
N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rôle important que ce cheval a joué dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom destiné à l'immortalité, comme celui duBucéphaled'Alexandre, duBayardde Roland, de l'El-Borachsur lequel Mahomet monta au ciel pour jaser avec Dieu, d'Incitatus, qui fut nommé consul par Caligula.
DeRossinante.
La fleur des coursiers d'Ibérie.
Les historiens n'ont-ils pas dû regretter d'ignorer le nom du cheval de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire à son maître par un hennissement fait à propos. Et ce cheval pour lequel Richard III offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait:«Allons!» Et l'âne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophète, lequel se repentit amèrement de ne pas les avoir suivis. Et l'ânesse sur laquelle le fils de la vierge Marie fit son entrée à Jérusalem. EtPégase, qui porte les poètes, parfois dans l'empyrée, plus souvent à l'hôpital.
Savez-vous si le cheval noir sait hennir à propos; s'il peut dire:Allons!à son maître irrésolu; s'il est capable de le porter au ciel ou à l'hôpital; s'il est en état de lui donner de sages avis; si, contrairement à Richard III, le brav'général pourrait le troquer contre un royaume. S'il a, en réalité, annoncé le désir de le nommer consul, sénateur ou procureur de la République. Et le cheval de Troie,
Instar montis equum,
à l'instar de «la Montagne», c'est-à-dire feignant d'être républicain.
Machina fœta armis,
machine grosse d'armes et de périls, à laquelle le peuple français, peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction dans la ville et dans la République.
N'avez-vous pas à jouer en cette circonstance le rôle de Laocoon?
Equo ne credite teneri.
Troyens, défiez-vous du cheval noir!
Et ne devez-vous pas percer ses flancs de votre éloquence, comme le fit Laocoon avec le fer de sa javeline?
Validis ingentem viribus hastam contorsit.
«Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures tirés des chevaux.»
Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun présage, aucune idée, aucun moyen?
Si vous l'avez laissé échapper, c'est une grande faute. Sans son cheval noir, le général Boulanger, à pied, perd plus de la moitié de son prestige.
Si vous le tenez, ne le lâchez pas, mais ne vous laissez pas aller à une colère irréfléchie. Je vous rappellerai à ce sujet ce qui arriva lors de la Restauration:
En 1815, on répandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassiné les chevaux «café au lait» de l'empereur Napoléon. Ce n'était pas vrai, mais tout le monde le crut, et cette légende ne contribua pas peu à renverser la Restauration en 1830.
Philippe de Commines disait: «Entrevues et accointances de rois ne valent rien pour les peuples.»
Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche, faisant le dialogue.
Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas un mot.
Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue italienne,—toutes deux ont produit des chefs-d'œuvre immortels;—mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue française comme langue diplomatique et commune à tous pour les conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe. Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et est la seconde langue de tout le monde.
Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de substituer la langue allemande à la langue française dans les relationspolitiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe.
Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on généralement, pour but une alliance offensive et défensive,—pour le cas d'une guerre possible contre la France.
L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.
Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude déclarée et une sorte de faillite,—ellese croit alliée de la Prusse et elle n'est qu'une vassale.
Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie des populations italiennes dans une triste misère.
En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble, conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des orphelins, des mères sans enfants,—des terres en friche, des moissons foulées aux pieds des chevaux, etc, etc.
Après quoi, les peuples imbéciles appellentgrandsethérosceux de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères sans enfants chez le peuple voisin—appelé l'ennemi sans qu'on sache pourquoi,—que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa bonne part.
Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperçu lorsqu'il était enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu son père, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora de quelque amitié,et j'ai quelque lieu de douter qu'il eût accepté le rôle qu'on fait jouer à son fils.
J'en ai pour garant la dernière conversation que j'ai eue avec lui, à Rome, deux ans, je crois, avant sa mort.
Lorsqu'en 1852—je quittai la France, après avoir passé à peu près une année à Nervi, auprès de Gênes, je vins planter ma tente à Nice, ville alors italienne appartenant au Piémont.
Je dus, à propos desGuêpes, dont je voulais continuer la publication, m'adresser à M. de Cavour, relativement à certaines formalités imposées par la loi aux étrangers.—Il s'agissait de prendre un Italien comme «gérant responsable».—J'écrivis au ministre pour demander d'être dispensé de cette fiction et de rester, comme je l'avais été toute ma vie,—seul et entièrement responsable de mes écrits.
M. de Cavour me répondit:
«Dura lex, sed lex.—Je comprends que cette loi vous choque, mais c'est la loi,—il n'y a pas moyen d'éviter le gérant;—le Roi, qui connaît vosGuêpes, m'ordonne de faire mettre son nom en tête de la liste de vos abonnés, et, comme ministre constitutionnel, gérant responsable moi-même, je vous pried'inscrire mon nom au-dessous de celui du roi.»
On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix médiocre, à répondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et à payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que je pourrais encourir.
Je me résignai—et, par une dernière protestation, je refusai de connaître Bonnavera—et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs années qu'il joua ce rôle, c'est-à-dire jusqu'à la cession de Nice à la France.
Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois à Nice:—la première fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre visite à l'impératrice de Russie, qui y passait l'hiver.
Je demandai l'honneur de lui être présenté et j'eus le très grand plaisir de le voir plusieurs fois.—Sa conversation gaie, familière, sans apprêt, et, en même temps, sérieuse, nette et intelligente, rapprochée de ce que j'apprenais à son sujet me frappèrent par une ressemblance singulière avec notre Henri IV de France.
Je me rappelle un détail:—Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon jardin—jem'étais alors fait jardinier—demander je ne sais quel légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir recours à moi;—je le fis jaser.
—J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma retraite—pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté.
»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis content de mon menu, j'espère des compliments,—je suis prêt à l'heure.—Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.—Enfin, j'ai fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.»
»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.
Des trois talents que la chanson attribue àHenry IV, je n'ai pas ouï dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,—pas plus, du reste, que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son compère Rosny;—les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves, intrépides et «verts galants».
Plus tard,—lors de la guerre contre l'Autriche,—à Solferino, Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves».
J'écrivis à M. de Cavour:
»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.—Je voudrais bien lui faire entendre ceci:
»Il est beau, il est juste—que les rois guerriers ou batailleurs, les généraux et autres chefs d'armée—montrent quelquefois que, à l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.—Mais ce ne peut être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des coups de sabre.
»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son génie,—il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.»
»Il est très beau que votre roi ait été, par les troupes françaises, proclamécaporal des zouaves, mais il n'a aucun intérêt à devenir sergent.»
M. de Cavour me répondit:
«J'ai lu votre lettre au roi.» D'abord il a ri, puis il a dit: «Au fond, il a raison.» Et il m'a ordonné de vous envoyer la croix des Saints Maurice et Lazare.
Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.—J'ai passé douze à quinze ans à Nice, où les souverains, rois, empereurs, etc., en distribuent en partant—comme les bourgeois distribuent des cartes P. P. C. pour prendre congé—et je n'en ai pas visé une seule.
Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie—au jardin et à la mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de m'en orner.
Mais ce présent de Victor-Emmanuel—me fit un vrai plaisir, comme tout ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette décoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban rouge de la croixde France;—et je ne cache pas mon faible pour l'harmonie des couleurs.
Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps après.—La France avait subi l'humiliation et les désastres de la guerre d'Allemagne,—dus pour la première moitié à Napoléon III et à Ollivier, et pour la seconde moitié à Gambetta, à Freycinet et à la horde des avocats à la suite.
Je me trouvais à Rome, et, apprenant que le roi y était, je lui écrivis, pour lui demander la permission de lui présenter mes respects.—Je connaissais un peu, pour l'avoir vu à Nice, l'officier qui m'apporta l'invitation de me présenter au Quirinal,—et il me dit:
—Avez-vous un habit?
Or il y a plus d'un demi-siècle que j'ai cherché et trouvé le costume simple, commode, qui convient le mieux à mes habitudes d'exercices un peu violents, à ma stature, à ma forme, peut-être à ma physionomie, peut-être aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y mettre.—Ce choix fait, je n'ai pas plus changé que l'oiseau ne change son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa peau;—depuis cinquante ans, je me suis trouvé deux ou trois fois à la mode, mais c'est la mode qui a changé.
Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas d'habit.
—Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.—Si vous restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.—Qu'avez-vous fait depuis que nous ne nous sommes vus?
—Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier; seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des zouaves est devenu roi d'Italie.
—Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans inquiétudes et sans travail;—il m'est arrivé plus d'une fois d'envier le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment je me serais tiré d'affaire avec les femmes.
—Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pouravoir assez d'intelligence et d'accointances dans ce parti.
—Vous parlez d'autrefois, répondit-il,—et, vous et moi, nous avons quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement—je ne veux pas que vous croyiez—je ne veux pas que personne croie—que j'ai été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;—il avait été question entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre—et je lui avais dit:
—«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.»
»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et commencée!
»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne tardera pas à se relever noblement.»
Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit:
—«Français et Italiens, soyons toujours unis!»
Ces paroles prononcées—avec intention devant un grand nombre de témoins, me frappèrent;—je les écrivis alors et les publiai;—et je me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son père.
D'autre part,—je ne pense pas qu'un Français doive—et, conséquemment, puisse porter une décoration italienne, et j'ai détaché de la boutonnière de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans, y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au ruban rouge de France.
Ah çà!—Français, mes frères, est ce que ce peuple auquel on a permis si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre, serait devenu le plus crédule, le plus jobard et le plus gobe-mouches?
Est-ce que, sérieusement, on vous fait croire que vous êtes en république?
La république!—mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui s'intitule «une et indivisible;»—de la pourpre du manteau royal déchiré en lambeaux, une douzaine et demie depetites républiques se sont taillé des carmagnoles et sont plus divisées entre elles, plus ennemies, plus acharnées les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont jamais été contre la royauté.—Nous avons la République, mère Gigogne ayant enfanté une famille de petites républicailles.
Puis la République démocratique:—idem sociale;—idem opportuniste;—idem radicale;—idem possibiliste;—idem revisionniste;—idem intransigeante;—idem anarchiste;—idem nihiliste, etc., etc., etc., etc.
Toutes d'accord en un seul point qui a été trahi et dénoncé par la digne moitié d'un de nos maîtres du jour:
«A présent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les rois.»
Jamais vous n'avez été si loin de la République qu'aujourd'hui.—Jamais vous n'en avez été si près que sous trois rois;—Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;—de ces trois rois, deux ont été assassinés et le troisième chassé, après sept tentatives d'assassinat.
Voyons celle des républiques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis provisoirement contre le boulangisme, sauf à se séparer et à se battre plus tard.
Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris?
Il y a, à Paris,—selon les statistiques établies il y a quarante ans,—un indigent légal, c'est-à-dire «assisté», sur douze habitants.
Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misère honteuse, dissimulée, qui lutte et attend la mort sans rien dire.
Cette misère a-t-elle diminué depuis l'établissement de la soi-disant République?
Il serait facile de prouver le contraire:—les grèves interrompant le travail, l'enchérissement des denrées,—des habitudes de luxe relatif,—le «pain quotidien», se composent de beaucoup plus d'éléments qu'autrefois, la multiplicité des cabarets, des brasseries, des cafés, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc.
Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze habitants,—voici les festins que la République, que le conseil municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans:
POTAGE
Crème d'écrevisses Saint-GermainRissoles Lucullus—Tartelettes ContiSaumon sauce IndienneTurbot sauce NormandeQuartier de Marcassin MoscovitePoulardes PérigourdinesHomards BordelaiseChauds-froids de BecfiguesGranités fine ChampagneSpooms au CliquotPaons truffés—Rocher de foie grasSalade RusseAsperges sauce MousselineGlace Eiffel—Glace CentenaireGaufrettesGâteau Millefeuilles—Gâteau NapolitainDessert
Crème d'écrevisses Saint-GermainRissoles Lucullus—Tartelettes ContiSaumon sauce IndienneTurbot sauce NormandeQuartier de Marcassin MoscovitePoulardes PérigourdinesHomards BordelaiseChauds-froids de BecfiguesGranités fine ChampagneSpooms au CliquotPaons truffés—Rocher de foie grasSalade RusseAsperges sauce MousselineGlace Eiffel—Glace CentenaireGaufrettesGâteau Millefeuilles—Gâteau NapolitainDessert
Crème d'écrevisses Saint-Germain
Rissoles Lucullus—Tartelettes Conti
Saumon sauce Indienne
Turbot sauce Normande
Quartier de Marcassin Moscovite
Poulardes Périgourdines
Homards Bordelaise
Chauds-froids de Becfigues
Granités fine Champagne
Spooms au Cliquot
Paons truffés—Rocher de foie gras
Salade Russe
Asperges sauce Mousseline
Glace Eiffel—Glace Centenaire
Gaufrettes
Gâteau Millefeuilles—Gâteau Napolitain
Dessert
VINS
Madère 1858 retour de l'IndeGrand Montrachez 1877Saint-Nicolas Bourgueil 1884Smith Haut-Laffitte 1875—Chambertin 1877Château-Yquem 1875Veuve Cliquot—Georges Goulet 1884Fine Champagne 1842Café—Liqueurs
Madère 1858 retour de l'IndeGrand Montrachez 1877Saint-Nicolas Bourgueil 1884Smith Haut-Laffitte 1875—Chambertin 1877Château-Yquem 1875Veuve Cliquot—Georges Goulet 1884Fine Champagne 1842Café—Liqueurs
Madère 1858 retour de l'Inde
Grand Montrachez 1877
Saint-Nicolas Bourgueil 1884
Smith Haut-Laffitte 1875—Chambertin 1877
Château-Yquem 1875
Veuve Cliquot—Georges Goulet 1884
Fine Champagne 1842
Café—Liqueurs
Le service fait par quatre-vingts maîtres d'hôtel—aidés du personnel secondaire d'à peu près autant de personnes.
Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs différentes.
Des noces de Gamache.
Et, ce soir-là, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se sont couchés sans souper.
Voyons, le nouveau président de la République,—c'est, dit-on, un honnête homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;—il ne met pas, comme son prédécesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui est allouée,—il dépense l'argent qu'il reçoit,—il s'est fait faire pour l'Exposition un très beau landau neuf, attelé de deux chevaux de prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! Ça a dû coûter cher.
Les journaux publient les toilettes de madame la présidente:—aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu pâle,—un tricolore discret,—une aigrette de diamants, et, un autre jour,—et, d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures.
C'est très bien;—mais n'était-on pas plus près de la République quand Henri IV écrivait à Sully:
«Mon ami, j'irai ce soir dîner chez vous à l'Arsenal.—Tâchez d'avoir du poisson,—nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin d'Arbois.»
Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau gris sur la tête—et son parapluie à la main,—n'avait-il pas l'air plus républicain que M. Carnot dans son beau landau?
Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,—on ne les voyait jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les enfants pauvres,—elles se conformaient modestement à la célèbre épitaphe d'une matrone romaine.
Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.
Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit.
Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle espérait imiter.
Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son habit.
La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy.
Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon.
C'est nous qu'est les rois.
Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous sommes censés en République,—excepté les quelques centainesde naufrageurs qui ont partagé les épaves—et qui n'oseraient pas, ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs, la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme d'écume.
J'ai lu dernièrement, dans un journal,—je crois bien que c'est dans laGrande Revue—Paris et Saint-Pétersbourg,—que quelques critiques m'accusent de me répéter quelquefois,—et le journal me défendait très gracieusement.
Si vous le permettez, nous allons un peu causer.—Je commencerai, comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les journaux judiciaires:—«J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;» puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les «circonstances atténuantes.»
Je me répète quelquefois, tantôt sans m'en apercevoir, tantôt avec préméditation.—Voilà quant aux aveux.
J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu assister à l'interrogatoire qu'il faisait subir à un accusé qui s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette question: «Ne seriez-vous pas bien embarrassé si l'accusé ne vous répondait absolument rien et, à vos questions plus ou moins captieuses, gardait un silence obstiné?—Plus embarrassé, me dit-il, que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arrivé ni à moi ni à aucun de mes confrères; quelques accusés essayent de ne pas parler, mais ça ne dure pas longtemps. Peut-être suis-je comme eux et aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire; parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas aperçus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas être convaincus.—Mais, puisque j'ai commencé, continuons.
Je voudrais qu'on me montrât un homme, parleur ou écrivain, qui, ayant raconté des histoires et des contes pendant plus de soixante ans, oserait affirmer qu'il ne lui estjamais arrivé de raconter deux fois le même conte ou la même histoire.
Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la Restauration, une célébrité incontestée alors, bien vite oublié depuis,—il s'appelait Châtelain.—Il disait un jour: «Voilà vingt ans que je fais tous les matins, dans mon journal, le même article avec le même succès.»
Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai déclaré la guerre n'ont pas plus varié, les uns leurs coquineries, les autres leur bêtise.
Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?— Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, excepté le voleur, personne ne songera à m'en blâmer.
Si le feu est à la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'à ce que les secours arrivent, sans se préoccuper de chercher des synonymes et de varier ses cris.
Il me revient à la mémoire un exemple de «répétition» qui, d'après une légende conservée à la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins à l'élève qui s'en avisa.
Le sujet proposé était la description d'unincendie, et dans cette description il avait écrit ce vers:
Undam, undam, undam, accurite cives!
que j'ai traduit assez bien, mais pas tout à fait bien, par ce vers français:
De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!
Je dis assez bien—parce que ce qui fut remarqué dans ce vers, c'était l'harmonie imitative—qui était alors très à la mode.—Il semblait, en lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du tocsin.
Si ce son est reproduit par cette répétition:
De l'eau! de l'eau! de l'eau!
il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant, les élisions exigées pour la mesure du vers:
Und! und! und!—accurite, cives
autant que dans le vers célèbre:
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
Une des plus vives et des plus complètes jouissances qui soient permises à l'esprit humain—est d'abord de découvrir une vérité.
Puis ensuite de trouver, pour exprimer cette vérité, une formule nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mémoire.
C'est un travail qui ressemble à celui d'un naturaliste conchyliologiste qui a trouvé dans la mer une coquille dont il ne fait qu'entrevoir ou deviner la beauté, enveloppée qu'elle est par la vase durcie—qu'on appelle le «drap marin». Au moyen de certains acides et d'une patience obstinée, il arrive à la nettoyer, à la débarrasser du «drap marin», à la «décaper», et alors il lui est permis de la contempler dans tout son éclat.
Cette jouissance extrême, il m'a été donné de l'éprouver trois ou quatre fois dans ma vie,—et de trouver des formules qui ont été acceptées comme aphorismes, axiomes—et mêmes proverbes;—ce qui n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombée dans le «domaine public», que chacun en prend possession et s'en sert comme d'une chose à lui.
Comme sur certains points j'ai résumé, condensé, parfois, un travail assez long, et exprimé en quelques mots ce qu'il serait facile de délayer en vingt pages, je considère le sujetcomme suffisamment étudié; d'autres peut-être feraient mieux, mais pas moi.—J'ai dit tout ce que [je] sais, et, lorsque se représentent de nouveau le mensonge, l'erreur ou la bêtise que j'ai voulu combattre, je reproduis sans scrupule ma réponse déjà faite aux mensonges, erreurs ou bêtises déjà combattus.
J'ai ma poudrière et mon sac à plomb garnis, et je ne me crois pas obligé, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et de fondre de nouvelles balles.
Quand un bûcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups précisément dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup.
Quand le marin veut atteindre, accoster telle île ou telle embarcation, il donne des coups d'aviron répétés,—égaux, mesurés, cadencés, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mêmes.
J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des idées arrêtées sur les hommes et sur les choses, moins variés qu'on ne croit, formant un cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns après les autres.—J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque bévue, chaque infamie, à mesure que chacun ou chacune repasse.
Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un certain nombre de fois modifié mes principes, mes opinions, mes jugements.
On vient de discuter, pour la vingtième fois, plusieurs questions à la Chambre des députés.—Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement étudiées, je me suis formé des sentiments qui n'ont pas changé et ne changeront pas.
Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne puis que répéter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer le «pauvre» par vieillesse, par maladie, par manque de travail,—le pauvre de situation,—du pauvre de profession, qui, dans la mendicité, a trouvé des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le travail.—Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais pauvres; par leur effronterie, par leurs importunités opiniâtres, ils interceptent la charité et l'empêchent d'arriver aux vrais pauvres.—Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain.
Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;—elle saura ceux qui nepeuventpastravailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par l'infirmité, par la maladie,—par le manque d'ouvrage;—elle verra si cette situation cesse et quand elle cessera,—si la commune est pauvre elle-même, elle sera soutenue par le département.
Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui ne réprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;—je ne sais si l'administration du directeur a été parfaitement correcte, mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat, voulant détruire une surveillance incommode qui les gêne dans une industrie qui consiste à voler et à empoisonner les populations,—il faut pourtant, puisque cette question se représente, que je répète ce que j'ai déjà dit tant de fois.
Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pièces de cent sous, il serait arrêté, emprisonné, frappé de grosses amendes comme voleur,—peut-être mis aux travaux forcés comme faux monnayeur.
Si le chaland mettait dans la marmite de l'épicier ou du marchand de vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrêtéet jugé comme empoisonneur, et subirait les peines édictées par la loi.
Eh bien, le marchand de vins et l'épicier qui volent et empoisonnent l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou empoisonnerait l'épicier et le marchand de vins. Pourquoi des synonymes atténuants et doucereux? pourquoi vente à faux poids, sophistication, etc.,—pourquoi ne sont-ils pas également punis des mêmes peines?
M. Pelletan, député, en pleine Assemblée, vient de faire le panégyrique des féroces assassins de l'ingénieur Watrin, de Decazeville, et d'insulter à la mémoire de la victime, prétendant qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exaspérer. «Les amnistier, s'est écrié un autre député, M. de Lanjuinais; que MM. les assassins commencent!»
Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis répété.
Je vois entre parenthèses. (Rires); c'était cependant ce qui s'était dit de plus raisonnable et de plus sérieux dans cette scandaleuse réunion.
Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formulequi exprimerait combien a été odieux, absurde, criminel et bête le discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence, en vue d'une ignoble popularité, à proférer des élucubrations ou des discours analogues, je n'hésiterai pas répéter le terme dont je me serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprimé ma pensée.
A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-Étienne, deux ingénieurs se sont fait intrépidement descendre dans le puits et en ont été retirés plus d'à moitié morts.
M. Basly, l'ex-cabaretier,—s'est écrié tout de suite que c'était la faute des patrons et des ingénieurs.—On ne dit pas quelle part de ses vingt-cinq francs il a donné pour les familles des victimes;—les ministres Guyot et Constans se sont portés sur les lieux et, lâchement, n'ont pas oser décorer les deux ingénieurs.—Quant aux ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrépidement, si noblement dévoués pour les secourir,—qu'ils aimeront, qu'ils écouteront, auxquels, le cas échéant, ils donneront leurs voix pour les représenter à la Chambre: ce sera à M. Basly.—Eh bien, quand j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur, l'impresario de grèves et d'émeutes est un animal dangereux,une bête puante et enragée, surtout pour le malheur des ouvriers!—chaque fois que reparaîtra M. Basly, je répéterai que M. Basly est un animal dangereux et une bête puante et enragée, qu'il serait juste et salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de calme que le «divin» Homère répète et donne sans cesse à Achille le nom d'Achille aux pieds légers ποδας οχυς [podas ochus]—et Agamemnon celui de roi des hommes αναξ ανδρων [anax andrôn].
Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements à ceux qui ont remarqué mes répétitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au moins pendant deux fois.
Quand le procès Boulanger sera fini,—s'il est destiné à finir, il y en a un autre tout prêt—qui demandera moins de temps et moins de peine à la commission et aux magistrats chargés de l'instruction.
C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intérieur.
Lorsque Verrès revint de Sicile chargé de dépouilles, on ne le fit pas consul. Cicéron dévoila ses forfaitures, ses concussions, ses pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparaître.
M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a publié le rapport de Richaud,a joué au Tonkin le petit Verrès; pour prix de ses déprédations, de ses exactions, a été choisi pour ministre par M. Carnot.
Le procès doit être fait non seulement à M. Constans, mais aussi à ses collègues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;—et à M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont tellement confirmés aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspérée, commence à émettre des doutes sur le choléra qui aurait frappé Richaud, à la mort duquel M. Constans avait tant d'intérêt.—Je ne répète ce bruit que «sous toutes réserves», comme disent les journaux.
M. Carnot est «honnête»; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne s'entoure que d'honnêtes gens;—sans cela, il manque essentiellement à son devoir.—Cadet Roussel (ça, c'est encore une chose que j'ai déjà dite et que je répète), Cadet Roussel était bon enfant, mais on n'avait pas songé à en faire le chef d'une grande nation, le président de la République française.
Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vérité:
Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir été vidangeur.
Ce n'était pas au moment où on appelait et attirait le monde entier à Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui présenter un pareil ministère, comme spécimen de ce que peut produire la France en honnêtes gens et en hommes d'État.
Puisque que je suis «entré dans la voie des aveux», il n'en coûtera pas davantage à mes lecteurs, à mes juges, de me pardonner une infraction de plus.
Je vais me «répéter», reproduire quelques courts passages d'un livre que j'ai publié il y a une vingtaine années et qui a pour titre:On demande un tyran.
Ce livre contient des prédictions dont la plus grande partie ne s'est déjà que trop réalisée.
«On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les «martyrs»;—ils «rentraient dans leurs droits», et étaient non seulement électeurs, mais candidats acclamés plutôt qu'élus. M. Gambetta n'était nommé qu'à une faible majorité.—On voyait pêle-mêle entrer à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc., puis les plus compromis des «socialistes», puis tous les piliers d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.»
On redémolissait la maison de M. Thiers, on supprimaitle Rappel,—on donnait des avertissements àla République française, leJournal officiels'appelaitla Carmagnole, on élevait des statues aux martyrs de la Commune, assassinés par les Versaillais,—la propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux propriétaires.
Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée réactionnaire:—nouvelle dissolution,—nouvelles élections,—avènement d'une nouvelle couche sociale.
Entrent alors à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands de chaînes de sûreté,—les croupiers des trois cartes,—lesvictimesde la police correctionnelle et lesmartyrsde la cour d'assises.
Le ministère se compose dePolyte, deGugusseet d'un fils naturel deTroppmann;—on déclareÇa iral'air national,—mais ce gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire,Polyte,GugusseetTroppmann filsse trouvent bien au pouvoir, s'y défendent par la force et se déclarent triumvirs.
Alors,—de mon rêve,—je ne me rappelle qu'une confusion de gâchis, de boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies, des pendaisons, des têtes coupées.
Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches:
ON DEMANDE UN TYRAN
et il se trouve qu'un tyran régnait sur la France; venait-il d'en haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rêves sont parfois aussi incohérents, aussi invraisemblables que la vie.
Toujours est-il que celui-ci régnait,—qu'on lui obéissait...
Voici le discours qu'il avait prononcé le premier jour de sa prise de possession:
«Tas de coquins d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards de l'autre.
»Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en république;—pour cette troisième fois, comme pour les deux autres, alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, en y ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie...
»Vous vous séparez, vous vous quittez, vous vous «engueulez», vous vous menacez au moment de la curée.
»Puis, d'excès en excès, de sottises en sottises, d'abus en crimes, vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur, le dégoût et l'horreur de la République, dont vous vous dites les apôtres, et vous l'avez tuée pour la troisième fois.
»Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards.
»La liberté!
»Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donné au changement de despotisme.
»La liberté! c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres têtes:—vous naissez gais, à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup pour vous achever.
»La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A bas les pattes!—à bas les gueules!
»La liberté,—la sainte liberté,—vous ne la connaissez seulement pas;—vous ne vous croyez libres que quand vous êtes oppresseurs.
»Résignez-vous à m'obéir; n'essayez pas de résistance, vous savez bien que vous n'êtes pas braves;—vous savez bien que vous avez laissé ou plutôt fait tuer en les abandonnant le très petit nombre de républicains et le nombre plus grand de dupes, derrière lesquels vous vous abritiez...
»La France s'est dégoûtée de son bonheur,—la mode d'être heureux a cessé à la suite d'une maladie.
»Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler.
Pour sauver le pays d'une ruine complète,—il est nécessaire d'appliquer une malédiction énergique, et, me conformant à l'exemple d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs: «Il condamne Sparte à servir, Athènes à se taire.»
Lacedæmon servire jubet, Athenas tacere.
»J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette année, chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste à penser avant de parler,—ordre qui s'était misérablement interverti:—le Français s'était accoutumé à lire, tous les matins, dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la journée, comme son pain tout cuit;—son esprit, faute d'exercice, est devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié...
»Au bout d'un an de ce règne du silence, nous verrons s'il convient de le modifier ou de le prolonger.
»Tas de coquins d'un côté,—d'imbéciles et de jobards de l'autre.»
Ainsi, je prophétisais, il y a vingt ans;—mais alors—je n'osais prédire ce qui allaitarriver et le point où nous sommes aujourd'hui que sous la forme d'un rêve.
Et voilà que nous y sommes.
Il vient de mourir à Versailles une femme pour laquelle je professais, depuis un demi siècle, et je professe encore au delà de la tombe, une profonde et respectueuse affection.
C'est la duchesse d'Elchingen.
Je me suis demandé pourquoi la perte des gens que j'aime me cause aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois; serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis un peu mort moi-même?? Non,—c'est que, dans la première moitié de la vie, alors qu'on peut espérer ou craindre encore de nombreux jours, la mort des gens aimés vous inflige une longue séparation,—tandis qu'à l'âge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus près des morts que des vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de près, la regardons bien en face, voyons, comme des fantômes, se dissiper les mystérieuses terreurs—et sommes convaincus qu'après tout ce n'est pas un grand mal, ou plutôt que c'est une délivrance pour presque le plus grand nombre.
C'est vers 1843 que j'ai connu la duchessed'Elchingen; depuis un peu plus de deux ans, je venais de découvrir Saint-Adresse après Étretat, et mes bavardages, et aussi la réputation que m'avait fait Étretat de me connaître en beaux paysages, commençaient à mettre Sainte-Adresse à la mode.
Le colonel d'Elchingen avait amené toute sa famille à Saint-Adresse, me l'avait recommandée et était retourné à son régiment; c'était une charmante famille;—la duchesse avait été, était encore une des femmes les plus belles, les plus aimées, les plus respectées de la cour des Tuileries, fort attristée depuis la mort du duc d'Orléans.
D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils, Edgard de Vatry, alors âgé d'une douzaine d'années, et, du second mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite Hélène, filleule de la duchesse d'Orléans, qui en avait à peine quatre ou cinq; puis Henry Souham, à peu près de l'âge de Michel;—à la mort de Henry Souham, frère de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers, le duc et la duchesse avaient adopté son fils et l'élevaient avec leurs enfants, d'une affection si égale, qu'à moins d'être initié, on le croyait un de leurs enfants.
La duchesse avait encore auprès d'elle une nièce qu'elle maria plus tard;—musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme aux soirées, avec des mélodies rapportées d'Afrique pour le régiment de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique militaire.
Le colonel d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était un des plus beaux soldats que j'aie vus.—Reçu à l'École polytechnique en 1821, mais n'ayant pas pu y entrer à cause de son nom, il avait été prendre du service en Suède auprès de Bernadotte, où il était devenu capitaine d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nommé capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitôt qu'il avait quelques instants de liberté, il accourait à Sainte-Adresse et y passait quelques jours.
Les enfants était lâchés comme des jeunes chevaux en liberté au bord de la mer, et le professeur des garçons passait je crois plus de temps à jouer avec eux qu'à leur donner des leçons.
J'aime—surtout aujourd'hui—à me rappeler certains détails et certaines circonstances de ce temps-là, où toute cette belle familleétait heureuse et ignorante et imprévoyante de l'avenir.
Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen, c'était elle qui les cherchait;—elle s'occupait aussi de mettre ordre, par ses relations à Paris, à des injustices, à des passe-droits;—elle savait consoler les affligés, soigner et encourager les malades.
Si aujourd'hui, à Sainte-Adresse, où il n'y a plus que les enfants et les petits-enfants de ceux qui y vivaient alors, vous parliez de madame d'Elchingen, peut-être ne comprendrait-on pas tout de suite; mais, si vous disiez: «Vous souvenez-vous dela bonne duchesse? personne n'hésiterait.»
Elle était assez mal logée, et, comme elle revint plusieurs étés de suite, il ne manquait pas de maisons plus «confortables» qu'on lui offrait et qu'on l'engageait à prendre;—mais elle refusa toujours de changer de résidence, en disant: «Je ne peux pas, ça ferait trop de peine à ces pauvres gens qui me louent leur maison.»
Pour penser à quel point les enfants étaient heureux de courir, de barboter,—je me rappelle qu'un jour madame Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, qui était installée aux bains de Frascati au Havre, vint avec ses enfants faireà Sainte-Adresse une visite à madame d'Elchingen; elle s'excusa du costume «à peine présentable de ses enfants».—«Attendez un instant, dit la duchesse, qu'on me cherche toute la troupe.» Ils arrivèrent couverts de sable, trempés d'eau, etc. On avait dû tirer Michel par les pieds pour le faire sortir d'un souterrain qu'il était en train de creuser dans le sable et la «tangue» de la mer, barbouillé de vase et des algues dans les cheveux;—Hélène avait voulu suivre son frère et était déjà entrée au commencement du souterrain, Edgard et Henry n'étaient pas en meilleur état.
Quant aux enfants d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire,—dont l'un est aujourd'hui avec grand succès, directeur du Jardin d'acclimatation à Paris,—je me rappelle qu'allant un jour voir leur père au Muséum, je trouvai dans une chambre les enfants jouant et se roulant avec de jeunes lionceaux nés au Jardin des plantes.
Un jour, la duchesse voit au bord de la mer une femme qui pleurait; elle s'approche d'elle, et, d'une voix compatissante, lui dit:
—Qu'avez-vous, ma pauvre femme?
—Pourquoi m'appelez-vous pauvre femme? répondit l'affligée; qui vous a dit que je suispauvre;—je ne suis pas pauvre, je suis propriétaire, et vous voyez ma maison d'ici.
—Excusez-moi, dit madame d'Elchingen; je vous voyais pleurer, j'ai pensé que vous aviez du chagrin, et j'aurais voulu vous donner quelques consolations, et peut-être vous aider en quelque chose.
—Oui, je pleure, c'est vrai, parce que mon fils, qui est au service, devait avoir un congé pour venir me voir et qu'on lui a refusé.
—Ah! votre fils est soldat?
—Qui vous dit qu'il est soldat?—Mon fils n'est pas soldat,—il est sergent.
—Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser, au contraire; c'est un beau titre que celui de soldat;—mon mari est colonel, et, en parlant de lui, je dis: «Il est soldat.»
Enfin, elle réussit à calmer cette revêche personne, écrivit à Paris, obtint le congé désiré, et ensuite fit recommander le sergent à son colonel.
Elle avait fait rapprocher un douanier de ses parents très vieux, qui avaient besoin de lui;—un autre douanier qui avait quelque faveur ou quelque justice à obtenir lui écrivit:
«Madame,
»On sait combien vous aimez les douaniers,c'est pourquoi je m'adresse à vous, etc.»
Un matin, elle me fait appeler et me dit:
—Mon mari m'a dit: «Je ne veux pas que, vous et les enfants, vous alliez sur la mer en mon absence.
»Cependant, si ces enfants, vous forçaient de manquer à l'ordre, en voici un autre.—Mais celui-là,—il est de rigueur et inflexible.
»Si vous allez à la mer, n'y allez pas sans Karr. Eh bien, j'en suis à ce second ordre; voulez-vous nous mener promener?
—Je ferai mieux, je mettrai ce soir mestrois-maillesà la mer, et, demain matin, nous irons les lever ensemble.
Le lendemain, en effet, tout le monde s'embarque; mais nous n'étions pas encore à nos filets, tendus assez au large, que la pauvre duchesse fut prise d'un tel mal de mer, qu'après une lutte héroïque, elle fut forcée d'avouer ce qui se manifesta dans des conditions si affreuses que je lui dis:
—Madame, je ne puis en ce moment vous rendre qu'un service, ne vous faire qu'un plaisir, c'est de m'éloigner de vous et de disparaître.
Je criai à mon matelot:
—Toi, à terre, et bon train.
Et, piquant tout habillé une tête dans la mer,je m'en allai à la nage sur un point différent de celui où elle allait aborder;—puis je courus chez elle chercher sa femme de chambre, qui vint la recevoir et la fit entrer dans ma cabane jusqu'à ce que le mal fût calmé.
—Je savais bien que je serais malade, dit madame d'Elchingen, seulement je ne croyais pas l'être autant. Mais les enfants en avaient tant d'envie!
—Voilà, disait, quelques jours après, mon matelot Buquet, voilà des gens qu'il est agréable de mener promener; vous ne savez pas tout ce qu'elle a donné à ma femme et à mes enfants!
Un jour qu'on avait envoyé des livres de contes aux quatre enfants, Michel me dit:
—Vous devriez bien nous faire les fées de la mer.
J'avoue que je n'y pensai plus, et ce n'est que bien longtemps après que Hetzel, l'éditeur de l'excellentMagasin illustré, me demandant un conte, je me rappelai les «Fées de la mer».—Mais Michel était alors général, et je n'osai pas le lui dédier.
Qu'est devenue cette famille, alors si heureuse?
La révolution de 1848, qui avait trouvé d'Elchingen colonel du 7erégiment de dragons s'empressa de le mettre à l'écart;—puis en1851, le président le fit général de brigade, et il fut choisi pour commander une brigade de grosse cavalerie, lors de la guerre d'Orient; mais il mourut du choléra en arrivant à Gallipoli.
Son fils Michel Ney est mort d'une mort terrible et mystérieuse, au moment où, déjà général de brigade, il allait être promu divisionnaire—à quarante-quatre ans;—il avait vingt-sept ans de service, dix-neuf campagnes, six citations à l'ordre de l'armée, cinq blessures.
Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur.
Edgard de Vatry, obligé de quitter le service à la suite de douleurs incurables gagnées à la dernière guerre, s'est donné la tâche de traduire en français et de publier un ouvrage très célèbre en Allemagne, du général de Clausevitz:—Théorie de la grande guerre.—Cet ouvrage, commencé, dit-il, sans autre intention que de tromper ses regrets en continuant à s'occuper des choses du métier, a demandé treize ans d'un travail de traduction, et a reçu de l'Académie un prix Montyon, comme ouvrage d'utilité publique.