XVLE COMPLOT

Le lendemain matin elle essaya de retrouver son sang-froid. Elle n'y réussit pas. Ses tremblements d'autrefois l'avaient reprise. Elle décacheta la première toutes les lettres adressées à son mari, dans la crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une qui le mettrait au courant des exploits de la jeune fille qu'il avait épousée pour sa vertu, bien plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue que plus tard.

Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie d'Albert, s'attendant à chaque minute à quelque explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait pas une seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle, au milieu de terreurs folles, accompagnées d'horribles serrements d'estomac. Elle comprit qu'il fallait agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son bureau, pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma dans sa chambre et y brouillonna, d'une plume hâtive, ces mots pleins de promesses :

J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.Léonie.Toujours poste restante, rue Milton.

J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.

Léonie.

Toujours poste restante, rue Milton.

Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée burinée dans son cerveau, et dès le lendemain courut au guichet.

Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée dans mon atelier, rue Viollet-le-Duc.

Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée dans mon atelier, rue Viollet-le-Duc.

répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture, avait flairé de nouveau une combinaison pécuniaire. Sans attendre et pour couler immédiatement à fond le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant, elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul être de qui il lui fût permis de prendre conseil.

Elle monta tout d'une haleine les six étages qui séparaient du niveau de la rue l'artiste en fausses signatures et frappa d'un doigt agité contre la porte bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison. Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un bleu crasseux fiché de travers sur ses cheveux longs, mais rares, l'introduisit galamment dans la pièce mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier, sous prétexte que le jour y venait d'en haut.

Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé, où elle tomba émue autant qu'essoufflée. Elle fut saisie par une odeur de poussière et d'essence de térébenthine qui lui arracha une légère quinte de toux. Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans l'ombre du toit bâti en biais, deux chevalets dressés pour recevoir les tableaux anciens qui auraient besoin d'un coup de torchon, et au mur une palette mouchetée de reliefs de couleurs durcies : ce qui indiquait suffisamment un déplorable état de morte saison.

— Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour votre service? fit Gustave en prenant place sur une vieille malle qui lui servait d'escabeau.

— Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance à sa démarche. Je viens simplement vous consulter.

Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait curieusement sa toilette et paraissait fort alléché par l'examen du superbe manteau de loutre dont Emmeline s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle avait, dans sa précipitation, complètement négligé de se déguiser en blanchisseuse.

— Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il observer. Jamais de la vie je n'aurais pensé que c'était vous.

— Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon oncle, vous savez. J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça m'a réussi.

— Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour vous flatter — d'abord, je n'avais vu que le bout de votre nez, le soir, dans la voiture… il y a six ans, mais il me semble que vous êtes devenue crânement jolie.

— Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me nourris mieux maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé.

Puis, pour couper court à ces observations oiseuses, elle reprit :

— Voilà : il y a un monsieur qui m'embête… Il a appris, je ne sais comment, que l'acte de décès de ma mère avait été confectionné ailleurs qu'à la mairie, et il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos affaires. Je ne vous dénoncerais pas, certainement ; mais on penserait bien qu'une femme n'a pas fabriqué ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on arriverait à vous pincer aussi.

— Elle serait mauvaise! fit observer Gustave.

— Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions toute sorte de motifs pour nous débarrasser de cet individu, continua-t-elle.

Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les yeux du vieux falsificateur.

— Je le crois comme vous, dit-il ; mais moi, je ne manie que le pinceau. Autre chose, non ; ça coûte par trop gros.

Elle comprit que, par « autre chose », il entendait quelque embuscade dans laquelle resterait le gênant personnage. Elle le rassura tout de suite sur la portée qu'il fallait donner à ses paroles.

— Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle. Seulement, si on pouvait le forcer à se taire, soit par des menaces, soit par des promesses ; enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne m'adresserais pas à vous.

Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de Gustave avec les siens, en lui faisant supposer que le peintre était au courant de leur complicité dans l'affaire du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et surtout l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la Coffard, qui, aussitôt instruite, se serait fait une douce joie de partir sur la piste de son ancienne pensionnaire.

— Des promesses! des promesses! répétait Gustave, n'y songez pas. C'est nous mettre tous les deux pieds et poings liés dans les griffes de quelque maître-chanteur. Je connais ces types-là. Ils commencent par vous demander cent sous et ils finissent par exiger vingt mille francs.

— Alors, que faire?

— C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il, cet oiseau-là?

— Je ne le connais que sous son nom de Gérald, répondit-elle. Mais ce doit être un simple prénom.

— Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il est?…

— Peintre. Il a même sans doute un certain talent, car il a déjà travaillé pour de bonnes maisons.

— Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le connaître… au moins de vue. Est-ce qu'il a déjà exposé?

— Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline.

— C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait eu un tableau, j'aurais tout de suite ses tenants et ses aboutissants. Au reste, laissez-moi faire, je le retrouverai bien.

— Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre! se récriait-elle. Demain peut-être il sera trop tard.

Il prit, sans doute pour se donner une importance sérieuse aux yeux d'Emmeline, une attitude réfléchie et méditative ; puis, comme un homme qui tient son scenario, il lui posa cette question, probablement de beaucoup la plus grave pour lui :

— Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce joli monsieur dans l'impossibilité de nuire? Rien que pour le retrouver, il va falloir se mettre en quatre.

Elle le rassura tout de suite :

— Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet homme-là de notre chemin et je serai encore trop contente de vous payer ce service-là dix mille francs.

— Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave, en se léchant les lèvres. Il y a si peu de gens qui le sont… raisonnables.

— Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller de l'avant. Vous me direz ce que j'ai à faire et vous me trouverez prête à tout. Tenez, voilà toujours mille francs pour vos premiers dérangements.

Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique billet d'un bleu céleste, elle le tendit à Gustave, qui le sentit trembler entre ses doigts, tant l'impression lui en parut douce et émotionnante.

— Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune?

— Vingt-sept ou vingt-huit ans.

— Petit? blond? gras? maigre?

— Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il rejette continuellement en arrière.

— L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est d'abord de mettre la main dessus. Nous examinerons ensuite par quel côté il vaut mieux l'attaquer. Il n'a pas de fortune, au moins?

— Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle naïvement.

— On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies qui font de la peinture pour s'amuser. S'il est pauvre, tout ira bien ; sinon, ce sera bien plus dur. Avec de l'argent, on se défend toujours.

Emmeline lui fournit encore toutes les explications qu'elle crut de nature à l'aider dans un plan qu'elle entrevoyait vaguement sans que les lignes en fussent arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient pas sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire.

Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six reprises d'agir en toute hâte. Il y allait de leur salut à tous deux. L'alternative qui se présentait, spécialement pour Gustave, était celle-ci : ou un magot de dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec une joie ineffable ; ou dix bonnes années de travaux forcés qui, pour un récidiviste aussi remarquable, monteraient vraisemblablement au double.

On se quitta sur cette expectative, Emmeline attendant tout de l'ingéniosité de Gustave ; Gustave remuant déjà des idées sans s'être encore arrêté à aucune d'elles. La peur enlevait à MmeDalombre toute pitié en même temps que tout sens moral. On lui aurait appris tout à coup que son obstiné cavalier du bal de l'ambassade de Suède était tombé sous un camion dont la roue lui avait passé sur le corps, qu'elle aurait commencé par remercier la Providence du secours inespéré qu'elle lui apportait.

Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, au remords le temps d'intervenir. Le lendemain même de leur entrevue dans la mansarde de la rue Viollet-le-Duc, Emmeline trouva au bureau habituel ces deux lignes, qui n'admettaient ni atermoiement ni discussion :

« Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez! »

Elle s'envola de nouveau vers les six étages au sommet desquels l'artiste en toute sorte d'arts se plaisait à braver les foudres de la loi. Sa première surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un monsieur aux habits flambants neufs : jaquette luisante d'un tout autre lustre que celui de la crasse ; pantalon gris perle ; moustache cirée ; cheveux à la malcontent. Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun rapport avec celui d'hier : on le lui avait changé contre un autre qui ne le rappelait que de très loin.

L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles irréprochables la tira immédiatement de son incertitude. C'était bien le même Gustave, mais il avait cru devoir, aussitôt après leur conversation de la veille, sauter dans le tramway qui mène à la Belle Jardinière et s'y acheter un complet séance tenante. Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer, pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la Chapelle si souvent témoin de sa misère, mais parce que cette respectabilité dans la tenue constituait un des décors indispensables de la comédie dont il allait lui dérouler l'action.

Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de son nom de famille s'appelait Péronaud, qui habitait la rue Condorcet, c'est-à-dire le quartier même ; que tout le monde connaissait et qu'on lui avait désigné tout de suite. C'était un garçon travailleur, qui aurait pu gagner de l'argent, s'il n'avait pas commis la faute de verser tant soit peu dans l'impressionnisme. Monsieur n'avait pas voulu faire de concessions aux bourgeois, et les bourgeois se vengeaient en refusant de l'acheter.

— Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a parlé de moi? interrompit Emmeline, que les digressions de Gustave énervaient.

— Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la plus haute importance qu'il ne se doute jamais d'où lui viendront les coups qu'il va recevoir. Maintenant, causons! Avez-vous des obligations de chemins de fer?

Emmeline fut sur le point de répondre :

« Mon mari en a ».

Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la curiosité de son associé, qui la croyait demoiselle.

— Des obligations de chemins de fer, ou des actions de n'importe quoi, du Crédit foncier, du Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la place.

— Non, fit-elle ; mais on peut toujours en acheter.

— Eh bien! nous en achèterons, car il nous est impossible de nous en passer, expliqua-t-il. Vous allez voir si je sais me débrouiller : Gérald Péronaud est peintre. Il a donc besoin de modèles.

— Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait mieux que personne, puisqu'elle avait failli lui en servir, et que c'était de lui qu'elle tenait son surnom de laMal'aria.

— Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez cinq ou six actions de la Ville — ne perdez pas le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu compliqué. Je connais un jeune Italien de vingt ans nommé Lilio, qui a posé pour moi, fit-il en se rengorgeant. Ce Lilio, qui est venu en France parce qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays, ne demandera pas mieux que de gagner un peu de braise. Je lui passe le paquet d'obligations. Vous y êtes?

— Oui. Allez! allez!

— Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou qui le renvoie.

— Oui.

— S'il est accepté, il profite d'un moment où notre ennemi a le dos tourné pour glisser dans un meuble les obligations qu'il aura apportées avec lui ; s'il est refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait, une seconde pour jeter le paquet sous une commode ou sous un lit. Le reste me regarde.

— Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui ne devinait pas du tout ce que sa sécurité pourrait gagner à ce qu'on introduisît des obligations de la Ville dans un meuble appartenant à Gérald.

— Quand je vous répète que vous serez contente de moi, insista le faussaire. Vous comprenez que j'ai dans l'affaire encore plus d'intérêt que vous, attendu que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours me dénoncer, tandis que je serais on ne peut plus embarrassé pour vous mettre la main dessus, puisque vous me forcez à vous écrire poste restante.

Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, dont l'incognito faisait la force. Si elle payait, c'était à la condition d'être, pour son argent, servie à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait également content d'elle. Il voyait : elle ne discutait pas. Il voulait six obligations de la Ville : elle les lui enverrait sans marchander, bien qu'elle ignorât absolument ce qu'elles valaient en ce moment.

— A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme s'il consultait tous les soirs les cours de la Bourse.

C'était donc pour elle une affaire de deux mille quatre cents francs. Mais les obligations lui reviendraient.

Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait dire :

— Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.

Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. Elle les demanda à son mari comme pour acquitter une note dont le payement était urgent, et elle les employa immédiatement à l'achat, chez un changeur de la rue de Richelieu, des six obligations exigées par Gustave. Rien n'eût été plus facile à celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit en noces et festins ; mais comme elle n'avait aucun moyen de contrôle sur l'emploi de ses fonds, elle était bien obligée de se fier à la probité d'un mercenaire qui avait pour toute recommandation cinq ans de prison à son actif.

Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans qu'elle entendît parler de Gustave. Elle n'osait plus mettre un pied dehors, redoutant constamment de se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait encore avec son mauvais sourire dont le sens était, il n'y avait pas à s'y tromper :

— Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher quand je voudrai.

Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, après avoir vainement exploré le bureau restant de la rue Milton, elle prit sa course vers la rue Viollet-le-Duc.

— Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant presque cérémonieusement dans ses appartements, j'allais vous écrire.

— Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle.

— Ça y est, fit-il, en clignant de l'œil, il est à Mazas depuis hier soir, cinq heures.

— A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis un crime? dit-elle toute bouleversée.

— Il en a commis un sans en commettre, répondit Gustave, encore tout rayonnant du succès de sa combinaison. Je vous avais bien dit que vous seriez contente de moi.

Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle une invite à s'asseoir sur le seul siège garnissant et meublant la mansarde. Ce qu'il avait à lui raconter était si extraordinairement intéressant qu'il eût été malséant de rester debout pour l'entendre.

Il lui détailla alors ses manœuvres, dont le résultat avait dépassé ses plus brillantes espérances. Une fois en possession des six obligations de la Ville, il avait envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il était absent quand l'Italien s'était présenté, mais celui-ci avait été reçu par une vieille femme de ménage occupée à balayer l'atelier de Gérald. Lilio, tout en lui apprenant qu'il posait les « saint Jean-Baptiste », fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins de la pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux corps, avait jeté le paquet sur une planche dans le corps du haut, dont la porte était entr'ouverte.

La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué à balayer. Dès que Lilio était venu lui faire part du succès de sa visite, lui, Gustave, était allé «presto subito» se poster, rue Condorcet, devant la porte du jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure de l'après-midi. Il l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa vareuse et coiffé d'un chapeau noir en feutre mou. Il l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux tombants.

Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au bureau du commissaire de police de la rue Bochard-de-Saron et avait fait sa déposition.

— Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur ce prologue n'arrivait pas à asseoir un dénouement.

— J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit Gustave. Le commissaire, que j'avais fait prévenir qu'il s'agissait d'une affaire urgente, m'a reçu avec une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom sous lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le mien, comme bien vous pensez. Je lui ai montré la dernière quittance de mon loyer, que j'ai payé grâce à vous, et je lui ai raconté avec un naturel épatant — vous auriez ri! — que je sortais de chez moi portant à la main six obligations de la Ville de Paris que j'avais achetées la veille et sur lesquelles j'avais l'intention d'aller emprunter un millier de francs au Comptoir d'escompte ; quand un monsieur m'ayant bousculé en passant sur le trottoir de la rue Condorcet, le paquet, qui formait un rouleau attaché par une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le trottoir. Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand jeune homme brun, vêtu d'une vareuse en ratine et coiffé d'un chapeau mou à bords très évasés, me devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau et disparut sous une porte cochère.

— Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.

— Le commissaire, continua Gustave sans relever l'exclamation, me demanda si j'avais bien remarqué le numéro de la maison où était entré l'individu. Je lui expliquai que c'était au no33, lui décrivant la porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. Il s'excusa de ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, ayant quelques affaires à expédier, mais il m'invita à revenir à quatre heures le prendre à son bureau.

C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre Gérald ne découvrît le rouleau, qu'il aurait sans doute soit porté au même commissaire, soit fait annoncer dans lesPetites Affichescomme ne lui appartenant pas, car il paraît que c'est un très honnête garçon.

Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, Gustave continua :

— Vous pensez si à quatre heures précises je me trouvai chez le commissaire. Il mit son écharpe sous son paletot, et bien que le 33 de la rue Condorcet soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher une grande voiture, où il monta avec deux agents, plus un troisième à côté du cocher. Figurez-vous que le malheureux Gérald, quand on est entré chez lui, avait séance avec un modèle, une petite blonde qui posait aux trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a conté la scène, parce que, moi, je n'avais pas le droit d'assister à la perquisition.

A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, la pauvre petite a cru que c'était elle qu'on venait arrêter. Elle restait là, atterrée avec ses appas au vent. Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire. Elle s'est remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le commissaire lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans la rue un paquet contenant six obligations de la Ville. Il a répondu, avec le plus grand calme, qu'il y avait évidemment erreur et que le commissaire serait bien aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.

Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, décrivant la longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à la couleur de la ficelle dont je l'avais entouré, Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à la porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat il envahissait ainsi son domicile.

Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée il y avait trois heures à peine, il l'avait considérée comme un cas de flagrant délit et qu'il la poursuivait sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux agents qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier, regardant partout, derrière les toiles, dans les matelas du petit cabinet où couche Gérald et jusque dans ses bottines. Le rouleau qui était dans le meuble, sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur tomber sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre connaissance, fit observer qu'il était entouré d'une ficelle rouge nouée par une rosette. — J'y avais fait une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le commissaire que j'y avais fait un nœud, afin d'établir que Gérald avait feuilleté le rouleau d'obligations avant de le serrer dans le bahut. Hein! est-ce fort, ma petite?

Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, sans en rien perdre, toutes les phases de la machination dont le but se dégageait plus visible à chaque complément d'explication. Elle répétait seulement de temps à autre :

— Est-ce possible! Est-ce possible!

— Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond pour arracher le paquet des mains du commissaire. C'était sans doute pour voir ce qu'il pouvait bien contenir. Les agents ont cru que c'était pour détruire le corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé le paquet et on a constaté qu'il contenait les six obligations avec leurs numéros, que j'avais pris la précaution de transcrire et de désigner au bureau de police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté que le Gérald était devenu pâle comme un mort. Au surplus, il n'y avait pas moyen de nier. Il a seulement répété à trois reprises :

— C'est incroyable! c'est à devenir fou!

— En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore le meilleur atout que nous aurions dans notre jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge d'instruction, après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur Mazas.

Et le faussaire conclut par cette addition rapide :

— Six mois de prévention ; dix-huit mois de maison centrale. Vous voilà toujours sûre de ne pas entendre parler de lui avant deux bonnes années ; sans compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours et qu'il ira probablement, son temps fini, transporter ses pénates à l'étranger.

Emmeline se dressa violemment en se cotissant le front avec la paume des mains :

— Vous avez fait… nous avons fait là une chose monstrueuse, dit-elle. Si vous m'aviez expliqué d'avance vos intentions, jamais je n'aurais consenti à vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!… Ah! si j'avais su, je suis une misérable! une misérable! une misérable!

Et elle retomba assise, en roulant désespérément son visage dans son mouchoir.

— Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous ne m'avez pas demandé de faire mettre à l'ombre, par n'importe quel moyen, ce monsieur qui savait comment vous étiez entrée en possession de votre héritage et qui, en bavardant, nous envoyait inévitablement où il est lui-même à cette heure, c'est-à-dire en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, ma petite.

— D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile que de se disculper. Quand on n'a pas commis le crime dont on vous accuse, on peut toujours le prouver et nous en serons pour notre dénonciation calomnieuse.

— Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La cause est déjà entendue. On va me confronter avec lui, je le reconnaîtrai sans hésiter, tant à sa figure qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu ramasser mes obligations. Il aura beau se démener : tout sera inutile, puisqu'on les a trouvées à son domicile dans un de ses meubles. C'est clair comme de l'eau de roche.

— Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, le déshonorer à tout jamais! Oh! non, c'est par trop odieux. Vous auriez mieux fait de le tuer tout de suite d'un coup de poignard.

— Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! répliqua Gustave. Puis, se levant à son tour, il se planta devant Emmeline en croisant les bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu :

— Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez maintenant? C'est fait, n'est-ce pas? Vous ne vous mettez pas dans le toupet que je vais aller trouver de nouveau le commissaire de police pour lui expliquer que je lui ai monté ce coup-là, de complicité avec une petite dame de mes amies. Ce serait le bon moyen d'aller, séance tenante, prendre la place de l'autre.

Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer du gouffre l'innocent Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. Or, Emmeline y entraînait trois personnes avec elle : Gustave, à qui elle présentait une cellule à Poissy ou à Melun, aux lieu et place des dix mille francs qu'elle lui avait promis ; puis, son mari et sa fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré eux dans le plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la chronique parisienne.

Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné qu'il fût et, par-dessus le marché, le boire en silence ; car le moindre haut-le-cœur, la plus petite grimace mettaient en question et sa vie à elle et l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.


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