XXIIISPECTRES ET FANTOMES

Il est certaines inquiétudes et certains supplices par lesquels les forces humaines se refusent à passer deux fois, comme certains voyageurs s'avouent enchantés d'avoir fait le tour du monde, mais déclarent qu'ils ne le referaient pas. Quand Emmeline s'était vue sur le point de recommencer la vie d'angoisse, de tourment perpétuel et de tremblement continu à laquelle elle avait été soumise jusqu'à la minute même qui avait précédé son mariage, le courage lui manqua pour l'affronter de nouveau.

Le dégoût la prit d'une existence toute de terreur et de sueurs froides. Maintenant ce n'était plus sa mère qui, bien que morte, comme le constatait un acte de décès en apparence parfaitement régulier, pouvait, d'une minute à l'autre, se faire annoncer chez son gendre : c'était ce Gérald, plus préoccupant avec son amour que d'autres l'avaient été pour elle avec leur haine et leur jalousie. La persécution avait changé d'objet, mais elle n'en était peut-être que plus dangereuse et plus insupportable.

Quand elle l'apercevait faisant l'ours sous ses fenêtres, elle se disait, en serrant les poings :

— Il est impossible qu'on ne finisse pas par le remarquer. Le malheureux veut donc me perdre!

Quand elle n'avait pas vu la tête pâle de Gérald et ses yeux qui se creusaient tous les jours, levés vers la fenêtre derrière laquelle elle le guettait :

— Que machine-t-il en ce moment, se demandait-elle et pourquoi n'est-il pas à son poste comme il y était hier?

Elle finit par tomber en proie à cette espèce de fièvre qui s'empare du condamné à mort, le tord comme un arbuste déraciné, le mine, le dessèche et le tuerait fatalement si la grâce ou l'échafaud ne venait le fixer un matin sur son sort. Emmeline, elle, n'avait même pas la ressource de calculer les jours qui lui restaient à espérer ou à craindre. L'éclat qu'elle redoutait pouvait se produire aussi bien dans un an que dans huit jours, que demain, que tout à l'heure.

D'autant qu'il n'y a pas plus d'heure pour les amants que pour les braves et qu'il n'y aurait eu rien de surprenant à ce que Gérald surgît dans la journée, le soir ou même au milieu de la nuit. Elle en était arrivée à écouter et à essayer de reconnaître les pas de ceux qui marchaient dans l'antichambre.

Cette incessante tension des nerfs du cerveau l'abattit un jour comme d'un coup de masse. Son pouls se mit à battre la chamade, et elle n'osait donner l'essor aux trépidations de son cœur, comme si leur impétuosité constituait de sa part un demi-aveu.

Elle s'alitait, puis se levait, puis restait des journées affalée dans un fauteuil, d'où elle sortait subitement pour se promener pendant des demi-heures à travers la salle à manger, les chambres à coucher et le salon. Elle cherchait le sommeil par ce système ambulatoire et ne trouvait que la fatigue. Elle maigrit au point que ses yeux reprirent et au delà les dimensions démesurées qui avaient tant étonné Gérald lors de leur première rencontre.

Tout ce que ses études médicales permirent au docteur qu'Albert, sérieusement effrayé, appela en consultation, ce fut de constater que la malade avait la fièvre qui augmentait au prorata des nuits passées sans dormir. On eut alors recours à l'opium, sans songer que le pseudo-repos qu'il procure n'est qu'une variété de l'agitation. C'était pour la préparation d'une de ces potions soi-disant calmantes que la femme de chambre avait couru chez le pharmacien où le peintre l'avait interrogée.

A son retour auprès de sa maîtresse, la jeune fille ne manqua pas de lui faire part de la rencontre qu'elle venait de faire d'un grand monsieur qui lui avait demandé tout à fait gentiment des nouvelles de Monsieur et de Madame. Il avait paru bien affligé en apprenant que Madame était souffrante, et il était sorti tout triste de chez le pharmacien.

Ce racontar fit perdre à peu près complètement la tête à Emmeline, en ce moment sous le coup d'un accès intermittent qui faisait son apparition tous les deux jours vers les quatre heures :

— Que je sois malade ou non, en quoi ça le regarde-t-il? s'écria-t-elle d'une voix qui épouvanta sa femme de chambre.

Et aussitôt, revenant au calme, elle demanda si ce monsieur n'était pas le jeune homme brun, avec des cheveux très longs, qui était venu leur rendre visite, il y avait déjà bien longtemps : sept ou huit mois peut-être ; un peintre, à qui elle avait eu un instant l'intention de commander son portrait.

— Parfaitement! fit la fille, je le reconnais maintenant. C'est moi qui lui ai ouvert. Je me disais aussi, tout à l'heure : cet homme-là ne peut être qu'un artiste.

— Il suit mes domestiques dans les magasins, pensa Emmeline : il doit être résolu à tout tenter pour me revoir. Il faut m'attendre à tous les scandales.

Et, dans sa surexcitation maladive, elle crut plusieurs fois entendre la porte de sa chambre à coucher s'ouvrir et le voir entrer en se dirigeant vers elle, un sourire de défi sur les lèvres.

La nuit qui suivit fut un long délire. Toute la maison resta debout de minuit à six heures du matin. Emmeline poussait des cris en réclamant Albertine, qui dormait de tout son cœur et qu'on n'osait pas réveiller. A un moment, Albert fut obligé de tenir les bras à sa femme qui les projetait contre le mur, au risque de se les briser.

Sans demander l'assistance de personne, elle sautait précipitamment de son lit sur le parquet et allait coller son front aux carreaux.

— C'est une fièvre chaude! dit le médecin. Ne la laissez pas ouvrir une fenêtre. Elle serait capable de se précipiter dans la rue.

La prostration qui suivit cet orage n'était guère moins effrayante, son organisation cérébrale pouvant céder sous la pression qui semblait l'écraser.

— Pourvu qu'elle ne devienne pas folle, se disait Albert, qui la regardait passer d'une exaltation inexplicable à un affaissement tout aussi peu motivé. Puis, elle soulevait de ces questions comme n'en posent que les moribonds. Elle lui prenait tout à coup la main entre les deux siennes et lui demandait :

— N'est-ce pas que tu ne m'en veux point? N'est-ce pas que tu n'as jamais eu à te plaindre de moi?

Il lui répondit invariablement :

— Mais non! Mais tu sais bien que tu es le bonheur de ma vie. Où aurais-je pu rencontrer une femme plus douce, plus aimante et plus fidèle?

Alors, c'étaient des ruisseaux de larmes qu'elle ne prenait même plus la peine d'essuyer et qui coulaient de ses yeux, tous les jours plus creux et tous les jours plus grands.

Le moindre bruit lui causait des tressautements tels qu'on fut obligé d'arrêter les pendules. Elle ne toussait pas : le mal ne venait donc pas de la poitrine. Aucun organe ne paraissait lésé sérieusement, et pourtant l'affaiblissement progressait presque d'heure en heure. Le reportage de la petite femme de chambre semblait avoir achevé l'œuvre de destruction. Cinq docteurs se réunirent, comme une sorte de commission des grâces, pour statuer sur le sort de celle dont on leur soumettait le dossier. L'un conclut à l'anémie poussée à ses extrêmes limites ; un autre parla de consomption. Mais comme pour l'anémie, on ordonne des biftecks saignants et que MmeDalombre en était à repousser même un œuf à la coque ; comme, d'autre part, la consomption est une affection toute morale, et que les médecins ont déjà la plus grande peine à se débrouiller dans les affections physiques, l'échange d'idées qui s'opéra entre ces cinq lumières aboutit au néant.

Un des savants consultés donna cependant le conseil de faire changer d'air à la malade. Elle adopta volontiers le projet d'aller s'installer dans leur château des environs de Nantua. Elle se remettrait à force de promenades dans les bois et d'excursions dans les montagnes. Seulement, quand les malles furent faites et qu'elle essaya de se tenir debout l'espace d'un quart d'heure, pour passer une robe et coiffer un chapeau, ses jambes et sa tête la trahirent, si bien qu'elle s'évanouit dans les bras de sa femme de chambre et qu'on dut tout décommander.

Un matin, le médecin de la maison constata que le pouls battait moins violemment. Il crut d'abord que la fièvre diminuait, mais il s'aperçut bientôt que ce qui diminuait, c'étaient les forces. Il prit sur lui d'avertir le mari :

— MmeDalombre est certainement en danger, lui avoua-t-il, j'ai peur que d'un jour à l'autre elle ne me passe entre les mains.

Et, après avoir rédigé des ordonnances pour la faire dormir, il en composait maintenant pour la tenir éveillée. Le pharmacien, dont le magasin était à quelques pas de la maison des Dalombre était ainsi tenu au courant de la marche du mal ; et Gérald, qui, ne sachant à quels renseignements se vouer, avait fini par se lier tant soit peu avec lui au point de lui proposer de lui faire son portrait, venait tous les jours et même deux fois par jour aux informations.

Il pouvait juger de l'état du malade d'après la potion prescrite.

— Est-ce que ça empire? demandait-il.

— Ça va de plus en plus mal, répondait le patron.

Gérald essayait alors de deviser un instant de choses et d'autres ; puis il sortait et courait s'enfermer dans son atelier pour sangloter à son aise.

— Ah çà! est-ce qu'elle va mourir sans que je l'aie revue? se disait-il. Je suis une brute. Il y a déjà longtemps que j'aurais dû imaginer un moyen de me rapprocher d'elle.

Et il cherchait, rêvant de se présenter sous le premier prétexte qui, du moins, lui servirait à l'entrevoir un instant. Malheureusement, une femme alitée ne se montre pas à tout le monde. En outre, il était connu de M. Dalombre ainsi que des gens de la maison, puisqu'il y était déjà venu. Tout ce que les convenances lui permettaient, c'était de prendre chez le concierge des nouvelles de sa locataire. Car, à moins de s'habiller en ramoneur pour dissimuler son identité, il n'avait aucun motif plausible pour se mêler d'une façon quelconque à la vie ou même à la mort de gens avec lesquels il n'avait eu que des rapports si courts et si momentanés.

Lui qui, pendant plus de six mois, avait eu à sa discrétion cette femme charmante, il était le dernier à savoir jusqu'où on pouvait espérer. Il lui fallait pour attraper au vol un mot rassurant ou malheureux, rôder dans la rue pendant des demi-journées, interroger les fournisseurs, lui qui aurait tout donné pour être autorisé à passer les nuits à son chevet, à la soigner à genoux, à lui servir d'esclave et de garde-malade.

— Je suis sûr que je la sauverais! pensait-il.

Un jour, vers trois heures, il remarqua, en passant sous les fenêtres, un grand mouvement d'allées et venues dans l'appartement ; et comme il s'était arrêté pour tâcher de découvrir les motifs de cette agitation, il se rencontra avec la petite femme de chambre qui, tout en courant, lui jeta ces mots :

— Je vais chercher le médecin, Madame se meurt!


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