IX

—Sans doute, dit Germain, et la métairie, et même ta maison.Tiens, ce petit point gris, pas loin du grand peuplier àGodard, plus bas que le clocher.

—Ah! je la vois, dit la petite; et là-dessus elle recommença de pleurer.

—J’ai eu tort de te faire songer à ça, dit Germain, je ne fais que des bêtises aujourd’hui! Allons, Marie, partons, ma fille; les jours sont courts, et dans une heure, quand la lune montera, il ne fera pas chaud.

Ils se remirent en route, traversèrent la grandebrande, et comme, pour ne pas fatiguer la jeune fille et l’enfant par un trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien vite, le soleil était couché quand ils quittèrent la route pour gagner les bois.

Germain connaissait le chemin jusqu’au Magnier; mais il pensa qu’il aurait plus court en ne prenant pas l’avenue de Chanteloube, mais en descendant par Presles et la Sépulture, direction qu’il n’avait pas l’habitude de prendre quand il allait à la foire. Il se trompa et perdit encore un peu de temps avant d’entrer dans le bois; encore n’y entra-t-il point par le bon côté, et il ne s’en aperçut pas, si bien qu’il tourna le dos à Fourche et gagna beaucoup plus haut du côté d’Ardentes.

Ce qui l’empêchait alors de s’orienter, c’était un brouillard qui s’élevait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs d’automne, que la blancheur du clair de lune rend plus vagues et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d’eau dont les clairières sont semées exhalaient des vapeurs si épaisses que, lorsque la Grise les traversait, on ne s’en apercevait qu’au clapotement de ses pieds et à la peine qu’elle avait à les tirer de la vase.

Quand on eut enfin trouvé une belle allée bien droite, et qu’arrivé au bout, Germain chercha à voir où il était, il s’aperçut bien qu’il s’était perdu; car le père Maurice, en lui expliquant son chemin, lui avait dit qu’à la sortie des bois il aurait à descendre un bout de côte très raide, à traverser une immense prairie et à passer deux fois la rivière à gué. Il lui avait même recommandé d’entrer dans cette rivière avec précaution, parce qu’au commencement de la saison il y avait eu de grandes pluies et que l’eau pouvait être un peu haute. Ne voyant ni descente, ni prairie, ni rivière, mais la lande unie et blanche comme une nappe de neige, Germain s’arrêta, chercha une maison, attendit un passant, et ne trouva rien qui pût le renseigner. Alors il revint sur ses pas et rentra dans les bois. Mais le brouillard s’épaissit encore plus, la lune fut tout à fait voilée, les chemins étaient affreux, les fondrières profondes. Par deux fois, la Grise faillit s’abattre; chargée comme elle l’était, elle perdait courage, et, si elle conservait assez de discernement pour ne pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empêcher que ceux qui la montaient n’eussent affaire à de grosses branches, qui barraient le chemin à la hauteur de leurs têtes et qui les mettaient fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une de ces rencontres et eut grand’peine à le retrouver. Petit- Pierre s’était endormi, et, se laissant aller comme un sac, il embarrassait tellement les bras de son père, que celui-ci ne pouvait plus ni soutenir ni diriger le cheval.

—Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant: car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et c’est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n’avons qu’à la laisser faire. Mais quand nous sommes peut-être à deux pas de l’endroit où nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel ni terre, et je crains que cet enfant-là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu’il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à s’abattre en avant.

—Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie. Descendons, Germain; donnez-moi l’enfant, je le porterai fort bien, et j’empêcherai mieux que vous que la cape, se dérangeant, ne le laisse à découvert. Vous conduirez la jument par la bride, et nous verrons peut-être plus clair quand nous serons plus près de la terre.

Ce moyen ne réussit qu’à les préserver d’une chute de cheval, car le brouillard rampait et semblait se coller à la terre humide. La marche était pénible, et ils furent bientôt si harassés qu’ils s’arrêtèrent en rencontrant enfin un endroit sec sous de grands chênes. La petite Marie était en nage, mais elle ne se plaignait ni ne s’inquiétait de rien. Occupée seulement de l’enfant, elle s’assit sur le sable et le coucha sur ses genoux, tandis que Germain explorait les environs, après avoir passé les rênes de la Grise dans une branche d’arbre.

Mais la Grise, qui s’ennuyait fort de ce voyage, donna un coup de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et lâchant, par manière d’acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut que sa tête, partit à travers les taillis, montrant fort bien qu’elle n’avait besoin de personne pour retrouver son chemin.

—Çà, dit Germain, après avoir vainement cherché à la rattraper, nous voici à pied, et rien ne nous servirait de nous trouver dans le bon chemin, car il nous faudrait traverser la rivière à pied; et à voir comme ces routes sont pleines d’eau, nous pouvons être sûrs que la prairie est sous la rivière. Nous ne connaissons pas les autres passages. Il nous faut donc attendre que ce brouillard se dissipe; ça ne peut pas durer plus d’une heure ou deux. Quand nous verrons clair, nous chercherons une maison, la première venue à la lisière du bois; mais à présent nous ne pouvons sortir d’ici; il y a là une fosse, un étang, je ne sais quoi devant nous; et derrière, je ne saurais pas non plus dire ce qu’il y a, car je ne comprends plus par quel côté nous sommes arrivés.

Eh bien! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Nous ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouvons allumer du feu, car je sens de vieilles souches qui ne tiennent à rien et qui sont assez sèches pour flamber. Vous avez bien du feu, Germain? Vous fumiez votre pipe tantôt.

—J’en avais! mon briquet était sur le bât dans mon sac, avec le gibier que je portais à ma future; mais la maudite jument a tout emporté, même mon manteau, qu’elle va perdre et déchirer à toutes les branches.

—Non pas, Germain; la bâtine, le manteau, le sac, tout est là par terre, à vos pieds. La Grise a cassé les sangles et tout jeté à côté d’elle en partant.

—C’est, vrai Dieu, certain! dit le laboureur; et si nous pouvons trouver un peu de bois mort à tâtons, nous réussirons à nous sécher et à nous réchauffer.

—Ce n’est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort craque partout sous les pieds; mais donnez-moi d’abord ici la bâtine.

—Qu’en veux-tu faire?

—Un lit pour le petit: non, pas comme ça, à l’envers; il ne roulera pas dans la ruelle; et c’est encore tout chaud du dos de la bête. Calez-moi ça de chaque côté avec ces pierres que vous voyez là!

—Je ne les vois pas, moi! Tu as donc des yeux de chat!

—Tenez! voilà qui est fait, Germain! Donnez-moi votre manteau, que j’enveloppe ses petits pieds, et ma cape par- dessus son corps. Voyez! s’il n’est pas couché là aussi bien que dans son lit! et tâtez-le comme il a chaud!

—C’est vrai! tu t’entends à soigner les enfants, Marie!

—Ce n’est pas bien sorcier. A présent, cherchez votre briquet dans votre sac, et je vais arranger le bois.

—Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.

—Vous doutez de tout, Germain! vous ne vous souvenez donc pas d’avoir été pâtour et d’avoir fait de grands feux aux champs, au beau milieu de la pluie?

—Oui, c’est le talent des enfants qui gardent les bêtes; mais moi j’ai été toucheur de bœufs aussitôt que j’ai su marcher.

—C’est pour cela que vous êtes plus fort de vos bras qu’adroit de vos mains. Le voilà bâti ce bûcher, vous allez voir s’il ne flambera pas! Donnez-moi le feu et une poignée de fougère sèche. C’est bien! soufflez à présent; vous n’êtes pas poumonique?

—Non pas que je sache, dit Germain en soufflant comme un soufflet de forge. Au bout d’un instant, la flamme brilla, jeta d’abord une lumière rouge, et finit par s’élever en jets bleuâtres sous le feuillage des chênes, luttant contre la brume et séchant peu à peu l’atmosphère à dix pieds à la ronde.

—Maintenant, je vais m’asseoir auprès du petit pour qu’il ne lui tombe pas d’étincelles sur le corps, dit la jeune fille. Vous, mettez du bois et animez le feu, Germain! nous n’attraperons ici ni fièvre ni rhume, je vous en réponds.

—Ma foi, tu es une fille d’esprit, dit Germain, et tu sais faire le feu comme une petite sorcière de nuit. Je me sens tout ranimé, et le cœur me revient; car avec les jambes mouillées jusqu’aux genoux, et l’idée de rester comme cela jusqu’au point du jour, j’étais de fort mauvaise humeur tout à l’heure.

—Et quand on est de mauvaise humeur, on ne s’avise de rien, reprit la petite Marie.

—Et tu n’es donc jamais de mauvaise humeur, toi?

—Eh non! jamais. A quoi bon?

—Oh! ce n’est bon à rien, certainement; mais le moyen de s’en empêcher, quand on a des ennuis! Dieu sait que tu n’en as pas manqué, toi, pourtant, ma pauvre petite: car tu n’as pas toujours été heureuse!

—C’est vrai, nous avons souffert, ma pauvre mère et moi. Nous avions du chagrin, mais nous ne perdions jamais courage.

—Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce fût, dit Germain; mais la misère me fâcherait; car je n’ai jamais manqué de rien. Ma femme m’avait fait riche et je le suis encore; je le serai tant que je travaillerai à la métairie: ce sera toujours, j’espère; mais chacun doit avoir sa peine! j’ai souffert autrement.

—Oui, vous avez perdu votre femme, et c’est grand’pitié!

—N’est-ce pas?

—Oh! je l’ai bien pleurée, allez, Germain! car elle était si bonne! Tenez, n’en parlons plus; car je la pleurerais encore, tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd’hui.

—C’est vrai qu’elle t’aimait beaucoup, petite Marie! elle faisait grand cas de toi et de ta mère. Allons! tu pleures? Voyons, ma fille, je ne veux pas pleurer, moi…

—Vous pleurez, pourtant, Germain! Vous pleurez aussi! Quelle honte y a-t-il pour un homme à pleurer sa femme? Ne vous gênez pas, allez! je suis bien de moitié avec vous dans cette peine- là!

—Tu as un bon cœur, Marie, et ça me fait du bien de pleurer avec toi. Mais approche donc tes pieds du feu; tu as tes jupes toutes mouillées aussi, pauvre petite fille! Tiens, je vas prendre ta place auprès du petit, chauffe-toi mieux que ça.

—J’ai assez chaud, dit Marie; et si vous voulez vous asseoir, prenez un coin du manteau, moi je suis très bien.

—Le fait est qu’on n’est pas mal ici, dit Germain en s’asseyant tout auprès d’elle. Il n’y a que la faim qui me tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j’ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me sens tout affaibli. Est-ce que tu n’as pas faim, aussi, toi, Marie?

—Moi? pas du tout. Je ne suis pas habituée, comme vous, à faire quatre repas, et j’ai été tant de fois me coucher sans souper, qu’une fois de plus ne m’étonne guère.

—Eh bien, c’est commode une femme comme toi; ça ne fait pas de dépense, dit Germain en souriant.

—Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans s’apercevoir de la tournure que prenaient les idées du laboureur. Est-ce que vous rêvez?

—Oui, je crois que je rêve, répondit Germain; c’est la faim qui me fait divaguer peut-être!

—Que vous êtes donc gourmand! reprit-elle en s’égayant un peu à son tour; eh bien! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est-ce que vous n’avez pas là du gibier dans votre sac, et du feu pour le faire cuire?

—Diantre! c’est une bonne idée! mais le présent à mon futur beau-père?

—Vous avez six perdrix et un lièvre! Je pense qu’il ne faut pas tout cela pour vous rassasier?

—Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charbon!

—Non pas, dit la petite Marie; je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres? Ah! c’est vrai! j’oublie que vous n’avez pas été pastour! Voyons, plumez cette perdrix! Pas si fort! vous lui arrachez la peau!

—Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer!

—Vous voulez donc en manger deux? Quel ogre! Allons, les voilà plumées, je vais les cuire.

—Tu ferais une parfaite cantinière, petite Marie; mais, par malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire l’eau de cette mare.

—Vous voudriez du vin, pas vrai? Il vous faudrait peut-être du café? vous vous croyez à la foire sous la ramée! Appelez l’aubergiste: de la liqueur au fin laboureur de Belair!

—Ah! petite méchante, vous vous moquez de moi? Vous ne boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez?

—Moi? j’en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la seconde fois de ma vie; mais si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore!

—Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément?

—Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec? Vous en avez bu une avec votre petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes les deux sans y regarder.

—Eh bien?

—Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route; et la voilà.

—Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant de l’auberge! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot.

—Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point; et, faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes.

—Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes?

—C’est bien étonnant! tout le long du chemin, j’en ai pris aux branches en passant, et j’en ai rempli mes poches.

—Et elles sont cuites aussi?

—A quoi donc aurais-je eu l’esprit si je ne les avais pas mises dans le feu dès qu’il a été allumé? Ça se fait toujours, aux champs.

—Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble! je veux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari… là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela!

—J’en serais fort empêchée, Germain, car je n’y ai pas encore songé.

—Comment, pas du tout? jamais? dit Germain, en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu’elle ne songeait pas à lui répondre, tu n’as pas encore eu l’idée du mariage? tu es en âge, pourtant!

—Peut-être, dit-elle; mais je suis trop pauvre. Il faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser.

—Pauvre fille! je voudrais que le père Maurice voulût bien me donner cent écus pour t’en faire cadeau.

—Grand merci, Germain. Eh bien! qu’est-ce qu’on dirait de moi?

—Que veux-tu qu’on dise? on sait bien que je suis vieux et que je ne peux pas t’épouser. Alors on ne supposerait pas que je… que tu…

—Dites donc, laboureur! voilà votre enfant qui se réveille, dit la petite Marie.

Petit-Pierre s’était soulevé et regardait autour de lui d’un air pensif.

—Ah! il n’en fait jamais d’autre quand il entend manger, celui-là! dit Germain: le bruit du canon ne le réveillerait pas; mais quand on remue les mâchoires auprès de lui, il ouvre les yeux tout de suite.

—Vous avez dû être comme ça à son âge, dit la petite Marie avec un sourire malin. Allons, mon petit Pierre, tu cherches ton ciel de lit? Il est fait de verdure, ce soir, mon enfant; mais ton père n’en soupe pas moins. Veux-tu souper avec lui? Je n’ai pas mangé ta part; je me doutais bien que tu la réclamerais!

—Marie, je veux que tu manges, s’écria le laboureur, je ne mangerai plus. Je suis un vorace, un grossier: toi, tu te prives pour nous, ce n’est pas juste, j’en ai honte. Tiens, ça m’ôte la faim; je ne veux pas que mon fils soupe, si tu ne soupes pas.

—Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie, vous n’avez pas la clef de nos appétits. Le mien est fermé aujourd’hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme celui d’un petit loup. Tenez, voyez comme il s’y prend! Oh! ce sera aussi un rude laboureur!

En effet, Petit-Pierre montra bientôt de qui il était fils, et à peine éveillé, ne comprenant ni où il était, ni comment il y était venu, il se mit à dévorer. Puis, quand il n’eut plus faim, se trouvant excité comme il arrive aux enfants qui rompent leurs habitudes, il eut plus d’esprit, plus de curiosité et plus de raisonnement qu’à l’ordinaire. Il se fit expliquer où il était, et quand il sut que c’était au milieu d’un bois, il eut un peu peur.

—Y a-t-il des méchantes bêtes dans ce bois? demanda-t-il à son père.

—Non, fit le père, il n’y en a point. Ne crains rien.

—Tu as donc menti quand tu m’as dit que si j’allais avec toi dans les grands bois les loups m’emporteraient?

—Voyez-vous ce raisonneur? dit Germain embarrassé.

—Il a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela: il a bonne mémoire, il s’en souvient. Mais apprends, mon petit Pierre, que ton père ne ment jamais. Nous avons passé les grands bois pendant que tu dormais, et nous sommes à présent dans les petits bois, où il n’y a pas de méchantes bêtes.

—Les petits bois sont-ils bien loin des grands?

—Assez loin; d’ailleurs les loups ne sortent pas des grands bois. Et puis, s’il en venait ici, ton père les tuerait.

—Et toi aussi, petite Marie?

—Et nous aussi, car tu nous aiderais bien, mon Pierre? Tu n’as pas peur, toi? Tu taperais bien dessus!

—Oui, oui, dit l’enfant enorgueilli, en prenant une pose héroïque, nous les tuerions!

—Il n’y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit Germain à la petite Marie, et pour leur faire entendre raison. Il est vrai qu’il n’y a pas longtemps que tu étais toi-même un petit enfant, et tu te souviens de ce que te disait ta mère. Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s’entend avec ceux qui le sont. J’ai grand’peur qu’une femme de trente ans, qui ne sait pas encore ce que c’est que d’être mère, n’apprenne avec peine à babiller et à raisonner avec des marmots.

—Pourquoi donc pas, Germain? Je ne sais pourquoi vous avez une mauvaise idée touchant cette femme; vous en reviendrez!

—Au diable la femme! dit Germain. Je voudrais en être revenu pour n’y plus retourner. Qu’ai-je besoin d’une femme que je ne connais pas?

—Mon petit père, dit l’enfant, pourquoi donc est-ce que tu parles toujours de ta femme aujourd’hui, puisqu’elle est morte?…

—Hélas! tu ne l’as donc pas oubliée, toi, ta pauvre chère mère?

—Non, puisque je l’ai vu mettre dans une belle boîte de bois blanc, et que ma grand’mère m’a conduit auprès pour l’embrasser et lui dire adieu!… Elle était toute blanche et toute froide, et tous les soirs ma tante me fait prier le bon Dieu pour qu’elle aille se réchauffer avec lui dans le ciel. Crois-tu qu’elle y soit, à présent?

—Je l’espère, mon enfant; mais il faut toujours prier, ça fait voir à ta mère que tu l’aimes.

—Je vas dire ma prière, reprit l’enfant; je n’ai pas pensé à la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul; j’en oublie toujours un peu. Il faut que la petite Marie m’aide.

—Oui, mon Pierre, je vas t’aider, dit la jeune fille. Viens là te mettre à genoux sur moi.

L’enfant s’agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit ses petites mains, et se mit à réciter sa prière, d’abord avec attention et ferveur, car il savait très bien le commencement; puis avec plus de lenteur et d’hésitation, et enfin répétant mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu’il arriva à cet endroit de son oraison, où le sommeil le gagnant chaque soir, il n’avait jamais pu l’apprendre jusqu’au bout. Cette fois encore, le travail de l’attention et la monotonie de son propre accent produisirent leur effet accoutumé, il ne prononça plus qu’avec effort les dernières syllabes, et encore après se les être fait répéter trois fois; sa tête s’appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie: ses mains se détendirent, se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses genoux. A la lueur du feu du bivouac, Germain regarda son petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le soutenant dans ses bras et réchauffant ses cheveux blonds de sa pure haleine, s’était laissée aller aussi à une rêverie pieuse, et priait mentalement pour l’âme de Catherine.

Germain fut attendri, chercha ce qu’il pourrait dire à la petite Marie pour lui exprimer ce qu’elle lui inspirait d’estime et de reconnaissance, mais ne trouva rien qui pût rendre sa pensée. Il s’approcha d’elle pour embrasser son fils qu’elle tenait toujours pressé contre son sein, et il eut peine à détacher ses lèvres du front du petit Pierre.

—Vous l’embrassez trop fort, lui dit Marie en repoussant doucement la tête du laboureur, vous allez le réveiller. Laissez-moi le recoucher puisque le voilà reparti pour les rêves du paradis.

L’enfant se laissa coucher, mais en s’étendant sur la peau de chèvre du bât, il demanda s’il était sur la Grise. Puis, ouvrant ses grands yeux bleus, et les tenant fixés vers les branches pendant une minute, il parut rêver tout éveillé, ou être frappé d’une idée qui avait glissé dans son esprit durant le jour, et qui s’y formulait à l’approche du sommeil. "Mon petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie."

Et, sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s’endormit.

La petite Marie ne parut pas faire d’autre attention aux paroles bizarres de l’enfant que de les regarder comme une parole d’amitié; elle l’enveloppa avec soin, ranima le feu, et, comme le brouillard endormi sur la mare voisine ne paraissait nullement près de s’éclaircir, elle conseilla à Germain de s’arranger auprès du feu pour faire un somme.

—Je vois que cela vous vient déjà, lui dit-elle, car vous ne dites plus mot, et vous regardez la braise comme votre petit faisait tout à l’heure. Allons, dormez, je veillerai à l’enfant et à vous.

—C’est toi qui dormiras, répondit le laboureur, et moi je vous garderai tous les deux, car jamais je n’ai eu moins envie de dormir; j’ai cinquante idées dans la tête.

—Cinquante, c’est beaucoup, dit la fillette avec une intention un peu moqueuse; il y a tant de gens qui seraient heureux d’en avoir une!

—Eh bien! si je ne suis pas capable d’en avoir cinquante, j’en ai du moins une qui ne me lâche pas depuis une heure.

—Et je vas vous la dire, ainsi que celles que vous aviez auparavant.

—Eh bien! oui, dis-la si tu la devines, Marie; dis-la-moi toi-même, ça me fera plaisir.

—Il y a une heure, reprit-elle, vous aviez l’idée de manger… et à présent vous avez l’idée de dormir.

—Marie, je ne suis qu’un bouvier, mais vraiment tu me prends pour un bœuf. Tu es une méchante fille, et je vois bien que tu ne veux point causer avec moi. Dors donc, cela vaudra mieux que de critiquer un homme qui n’est pas gai.

—Si vous voulez causer, causons, dit la petite fille en se couchant à demi auprès de l’enfant, et en appuyant sa tête contre le bât. Vous êtes en train de vous tourmenter, Germain, et en cela vous ne montrez pas beaucoup de courage pour un homme. Que ne dirais-je pas, moi, si je ne me défendais pas de mon mieux contre mon propre chagrin?

—Oui, sans doute, et c’est là justement ce qui m’occupe, ma pauvre enfant! Tu vas vivre loin de tes parents et dans un vilain pays de landes et de marécages, où tu attraperas les fièvres d’automne, où les bêtes à laine ne profitent pas, ce qui chagrine toujours une bergère qui a bonne intention; enfin tu seras au milieu d’étrangers qui ne seront peut-être pas bons pour toi, qui ne comprendront pas ce que tu vaux. Tiens, ça me fait plus de peine que je ne peux te le dire, et j’ai envie de te ramener chez ta mère au lieu d’aller à Fourche.

—Vous parlez avec beaucoup de bonté, mais sans raison, mon pauvre Germain; on ne doit pas être lâche pour ses amis, et au lieu de me montrer le mauvais côté de mon sort, vous devriez m’en montrer le bon, comme vous faisiez quand nous avons goûté chez la Rebec.

—Que veux-tu! ça me paraissait ainsi dans ce moment-là, et à présent ça me paraît autrement. Tu ferais mieux de trouver un mari.

—Ça ne se peut pas, Germain, je vous l’ai dit; et comme ça ne se peut pas, je n’y pense pas.

—Mais enfin si ça se trouvait? Peut-être que si tu voulais me dire comment tu souhaiterais qu’il fût, je parviendrais à imaginer quelqu’un.

—Imaginer n’est pas trouver. Moi, je n’imagine rien puisque c’est inutile.

—Tu n’aurais pas l’idée de trouver un riche?

—Non, bien sûr, puisque je suis pauvre comme Job.

—Mais s’il était à son aise, ça ne te ferait pas de peine d’être bien logée, bien nourrie, bien vêtue et dans une famille de braves gens qui te permettrait d’assister ta mère?

—Oh! pour cela, oui! assister ma mère est tout mon souhait.

—Et si cela se rencontrait, quand même l’homme ne serait pas de la première jeunesse, tu ne ferais pas trop la difficile?

—Ah! pardonnez-moi, Germain. C’est justement la chose à laquelle je tiendrais. Je n’aimerais pas un vieux!

—Un vieux, sans doute; mais, par exemple, un homme de mon âge?

—Votre âge est vieux pour moi, Germain; j’aimerais l’âge deBastien, quoique Bastien ne soit pas si joli homme que vous.

—Tu aimerais mieux Bastien le porcher? dit Germain avec humeur. Un garçon qui a les yeux faits comme les bêtes qu’il mène?

—Je passerais par-dessus ses yeux, à cause de ses dix-huit ans.

Germain se sentit horriblement jaloux.

—Allons, dit-il, je vois que tu en tiens pour Bastien. C’est une drôle d’idée, pas moins!

—Oui, ce serait une drôle d’idée, répondit la petite Marie en riant aux éclats, et ça ferait un drôle de mari. On lui ferait accroire tout ce qu’on voudrait. Par exemple, l’autre jour, j’avais ramassé une tomate dans le jardin à monsieur le curé; je lui ai dit que c’était une belle pomme rouge, et il a mordu dedans comme un goulu. Si vous aviez vu quelle grimace! Mon Dieu, qu’il était vilain!

—Tu ne l’aimes donc pas, puisque tu te moques de lui?

—Ce ne serait pas une raison. Mais je ne l’aime pas: il est brutal avec sa petite sœur, et il est malpropre.

—Eh bien! tu ne te sens pas portée pour quelque autre?

—Qu’est-ce que ça vous fait, Germain?

—Ça ne me fait rien, c’est pour parler. Je vois, petite fille, que tu as déjà un galant dans la tête.

—Non, Germain, vous vous trompez, je n’en ai pas encore; ça pourra venir plus tard: mais puisque je ne me marierai que quand j’aurai un peu amassé, je suis destinée à me marier tard et avec un vieux.

—Eh bien, prends-en un vieux tout de suite.

—Non pas! quand je ne serai plus jeune, ça me sera égal; à présent, ce serait différent.

—Je vois bien, Marie, que je te déplais: c’est assez clair, dit Germain avec dépit, et sans peser ses paroles.

La petite Marie ne répondit pas. Germain se pencha vers elle: elle dormait; elle était tombée vaincue et comme foudroyée par le sommeil, comme font les enfants qui dorment déjà lorsqu’ils babillent encore.

Germain fut content qu’elle n’eût pas fait attention à ses dernières paroles; il reconnut qu’elles n’étaient point sages, et il lui tourna le dos pour se distraire et changer de pensée.

Mais il eut beau faire, il ne put s’endormir, ni songer à autre chose qu’à ce qu’il venait de dire. Il tourna vingt fois autour du feu, il s’éloigna, il revint; enfin, se sentant aussi agité que s’il eût avalé de la poudre à canon, il s’appuya contre l’arbre qui abritait les deux enfants et les regarda dormir.

—Je ne sais pas comment je ne m’étais jamais aperçu, pensait- il, que cette petite Marie est la plus jolie fille du pays!… Elle n’a pas beaucoup de couleur, mais elle a un petit visage frais comme une rose de buissons! Quelle gentille bouche et quel mignon petit nez!… Elle n’est pas grande pour son âge, mais elle est faite comme une petite caille et légère comme un petit pinson!… Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas chez nous d’une grande et grosse femme bien vermeille… La mienne était plutôt mince et pâle, et elle me plaisait par- dessus tout… Celle-ci est toute délicate, mais elle ne s’en porte pas plus mal, et elle est jolie à voir comme un chevreau blanc!… Et puis, quel air doux et honnête! comme on lit son bon cœur dans ses yeux, même lorsqu’ils sont fermés pour dormir!… Quant à de l’esprit, elle en a plus que ma chère Catherine n’en avait, il faut en convenir, et on ne s’ennuierait pas avec elle… C’est gai, c’est sage, c’est laborieux, c’est aimant, et c’est drôle. Je ne vois pas ce qu’on pourrait souhaiter de mieux….

Mais qu’ai-je à m’occuper de tout cela? reprenait Germain, en tâchant de regarder d’un autre côté. Mon beau-père ne voudrait pas en entendre parler, et toute la famille me traiterait de fou!… D’ailleurs, elle-même ne voudrait pas de moi, la pauvre enfant!… Elle me trouve trop vieux: elle me l’a dit… Elle n’est pas intéressée, elle se soucie peu d’avoir encore de la misère et de la peine, de porter de pauvres habits, et de souffrir de la faim pendant deux ou trois mois de l’année, pourvu qu’elle contente son cœur un jour, et qu’elle puisse se donner à un mari qui lui plaira… elle a raison, elle! je ferais de même à sa place… et, dès à présent, si je pouvais suivre ma volonté, au lieu de m’embarquer dans un mariage qui ne me sourit pas, je choisirais une fille à mon gré…

Plus Germain cherchait à raisonner et à se calmer, moins il en venait à bout. Il s’en allait à vingt pas de là, se perdre dans le brouillard; et puis, tout d’un coup, il se retrouvait à genoux à côté des deux enfants endormis. Une fois même il voulut embrasser Petit-Pierre, qui avait un bras passé autour du cou de Marie, et il se trompa si bien que Marie, sentant une haleine chaude comme le feu courir sur ses lèvres, se réveilla et le regarda d’un air tout effaré, ne comprenant rien du tout à ce qui se passait en lui.

—Je ne vous voyais pas, mes pauvres enfants! dit Germain en se retirant bien vite. J’ai failli tomber sur vous et vous faire du mal.

La petite Marie eut la candeur de le croire, et se rendormit. Germain passa de l’autre côté du feu, et jura à Dieu qu’il n’en bougerait jusqu’à ce qu’elle fût réveillée. Il tint parole, mais ce ne fut pas sans peine. Il crut qu’il en deviendrait fou.

Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité; mais, un peu plus loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient une rangée de fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare; et les grenouilles, commençant à s’y habituer, hasardaient quelques notes grêles et timides; les branches anguleuses des vieux arbres, hérissées de pâles lichens, s’étendaient et s’entre-croisaient comme de grands bras décharnés sur la tête de nos voyageurs; c’était un bel endroit, mais si désert et si triste, que Germain, las d’y souffrir, se mit à chanter et à jeter des pierres dans l’eau pour s’étourdir sur l’ennui effrayant de la solitude. Il désirait aussi réveiller la petite Marie; et lorsqu’il vit qu’elle se levait et regardait le temps, il lui proposa de se remettre en route.

—Dans deux heures, lui dit-il, l’approche du jour rendra l’air si froid, que nous ne pourrons plus y tenir, malgré notre feu… A présent, on voit à se conduire, et nous trouverons bien une maison qui nous ouvrira, ou du moins quelque grange où nous pourrons passer à couvert le reste de la nuit.

Marie n’avait pas de volonté; et, quoiqu’elle eût encore grande envie de dormir, elle se disposa à suivre Germain.

Celui-ci prit son fils dans ses bras sans le réveiller, et voulut que Marie s’approchât de lui pour se cacher dans son manteau, puisqu’elle ne voulait pas reprendre sa cape roulée autour du petit Pierre.

Quand il sentit la jeune fille si près de lui, Germain, qui s’était distrait et égayé un instant, recommença à perdre la tête. Deux ou trois fois il s’éloigna brusquement, et la laissa marcher seule. Puis voyant qu’elle avait peine à le suivre, il l’attendait, l’attirait vivement près de lui, et la pressait si fort, qu’elle en était étonnée et même fâchée sans oser le dire.

Comme ils ne savaient point du tout de quelle direction ils étaient partis, ils ne savaient pas celle qu’ils suivaient; si bien qu’ils remontèrent encore une fois tout le bois, se retrouvèrent, de nouveau, en face de la lande déserte, revinrent sur leurs pas, et, après avoir tourné et marché longtemps, ils aperçurent de la clarté à travers les branches.

—Bon! voici une maison, dit Germain, et des gens déjà éveillés, puisque le feu est allumé. Il est donc bien tard?

Mais ce n’était pas une maison: c’était le feu de bivouac qu’ils avaient couvert en partant, et qui s’était rallumé à la brise…

Ils avaient marché pendant deux heures pour se retrouver au point de départ.

Pour le coup j’y renonce! dit Germain en frappant du pied. On nous a jeté un sort, c’est bien sûr, et nous ne sortirons d’ici qu’au grand jour. Il faut que cet endroit soit endiablé.

—Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit Marie, et prenons- en notre parti. Nous ferons un plus grand feu, l’enfant est si bien enveloppé qu’il ne risque rien, et pour passer une nuit dehors nous n’en mourrons point. Où avez-vous caché la bâtine, Germain? Au milieu des grands houx, grand étourdi! C’est commode pour aller la reprendre!

—Tiens l’enfant, prends-le, que je retire son lit des broussailles; je ne veux pas que tu te piques les mains.

—C’est fait, voici le lit, et quelques piqûres ne sont pas des coups de sabre, reprit la brave petite fille.

Elle procéda de nouveau au coucher du petit Pierre, qui était si bien endormi cette fois qu’il ne s’aperçut en rien de ce nouveau voyage. Germain mit tant de bois au feu que toute la forêt en resplendit à la ronde; mais la petite Marie n’en pouvait plus, et quoiqu’elle ne se plaignît de rien, elle ne se soutenait plus sur ses jambes. Elle était pâle et ses dents claquaient de froid et de faiblesse. Germain la prit dans ses bras pour la réchauffer; et l’inquiétude, la compassion, des mouvements de tendresse irrésistible s’emparant de son cœur, firent taire ses sens. Sa langue se délia comme par miracle, et toute honte cessant:

—Marie, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien malheureux de ne pas te plaire. Si tu voulais m’accepter pour ton mari, il n’y aurait ni beau-père, ni parents, ni voisins, ni conseils qui pussent m’empêcher de me donner à toi. Je sais que tu rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais à respecter le souvenir de leur mère, et, ma conscience étant en repos, je pourrais contenter mon cœur. J’ai toujours eu de l’amitié pour toi, et à présent je me sens si amoureux que si tu me demandais de faire toute ma vie tes mille volontés, je te le jurerais sur l’heure. Vois, je t’en prie, comme je t’aime, et tâche d’oublier mon âge. Pense que c’est une fausse idée qu’on se fait quand on croit qu’un homme de trente ans est vieux. D’ailleurs je n’ai que vingt-huit ans! une jeune fille craint de se faire critiquer en prenant un homme qui a dix ou douze ans de plus qu’elle, parce que ce n’est pas la coutume du pays; mais j’ai entendu dire que dans d’autres pays on ne regardait point à cela; qu’au contraire on aimait mieux donner pour soutien, à une jeunesse, un homme raisonnable et d’un courage bien éprouvé qu’un jeune gars qui peut se déranger, et, de bon sujet qu’on le croyait, devenir un mauvais garnement. D’ailleurs, les années ne font pas toujours l’âge. Cela dépend de la force et de la santé qu’on a. Quand un homme est usé par trop de travail et de misère ou par la mauvaise conduite, il est vieux avant vingt-cinq ans. Au lieu que moi… Mais tu ne m’écoutes pas, Marie.

—Si fait, Germain, je vous entends bien, répondit la petite Marie, mais je songe à ce que m’a toujours dit ma mère: c’est qu’une femme de soixante ans est bien à plaindre quand son mari en a soixante-dix ou soixante-quinze, et qu’il ne peut plus travailler pour la nourrir. Il devient infirme, et il faut qu’elle le soigne à l’âge où elle commencerait elle-même à avoir grand besoin de ménagement et de repos. C’est ainsi qu’on arrive à finir sur la paille.

—Les parents ont raison de dire cela, j’en conviens, Marie, reprit Germain; mais enfin ils sacrifieraient tout le temps de la jeunesse, qui est le meilleur, à prévoir ce qu’on deviendra à l’âge où l’on n’est plus bon à rien, et où il est indifférent de finir d’une manière ou d’une autre. Mais moi, je ne suis pas dans le danger de mourir de faim sur mes vieux jours. Je suis à même d’amasser quelque chose, puisque, vivant avec les parents de ma femme, je travaille beaucoup et ne dépense rien. D’ailleurs, je t’aimerai tant, vois-tu, que ça m’empêchera de vieillir. On dit que quand un homme est heureux, il se conserve, et je sens bien que je suis plus jeune que Bastien pour t’aimer; car il ne t’aime pas, lui, il est trop bête, trop enfant pour comprendre comme tu es jolie et bonne, et faite pour être recherchée. Allons, Marie, ne me déteste pas, je ne suis pas un méchant homme: j’ai rendu ma Catherine heureuse, elle a dit devant Dieu à son lit de mort qu’elle n’avait jamais eu de moi que du contentement, et elle m’a recommandé de me remarier. Il semble que son esprit ait parlé ce soir à son enfant, au moment où il s’est endormi. Est-ce que tu n’as pas entendu ce qu’il disait? et comme sa petite bouche tremblait, pendant que ses yeux regardaient en l’air quelque chose que nous ne pouvions pas voir! Il voyait sa mère, sois-en sûre, et c’était elle qui lui faisait dire qu’il te voulait pour la remplacer.

—Germain, répondit Marie, tout étonnée et toute pensive, vous parlez honnêtement et tout ce que vous dites est vrai. Je suis sûre que je ferais bien de vous aimer, si ça ne mécontentait pas trop vos parents: mais que voulez-vous que j’y fasse? le cœur ne m’en dit pas pour vous. Je vous aime bien, mais quoique votre âge ne vous enlaidisse pas, il me fait peur. Il me semble que vous êtes quelque chose pour moi, comme un oncle ou un parrain; que je vous dois le respect, et que vous auriez des moments où vous me traiteriez comme une petite fille plutôt que comme votre femme et votre égale. Enfin, mes camarades se moqueraient peut-être de moi, et quoique ça soit une sottise de faire attention à cela, je crois que je serais honteuse et un peu triste le jour de mes noces.

—Ce sont là des raisons d’enfant; tu parles tout à fait comme un enfant, Marie!

—Eh bien! oui, je suis un enfant, dit-elle, et c’est à cause de cela que je crains un homme trop raisonnable. Vous voyez bien que je suis trop jeune pour vous, puisque déjà vous me reprochez de parler sans raison! Je ne puis pas avoir plus de raison que mon âge n’en comporte.

—Hélas! mon Dieu, que je suis donc à plaindre d’être si maladroit et de dire si mal ce que je pense! s’écria Germain. Marie, vous ne m’aimez pas, voilà le fait; vous me trouvez trop simple et trop lourd. Si vous m’aimiez un peu, vous ne verriez pas si clairement mes défauts. Mais vous ne m’aimez pas, voilà!

—Eh bien! ce n’est pas ma faute, répondit-elle, un peu blessée de ce qu’il ne la tutoyait plus; j’y fais mon possible en vous écoutant, mais plus je m’y essaie et moins je peux me mettre dans la tête que nous devions être mari et femme.

Germain ne répondit pas. Il mit sa tête dans ses deux mains et il fut impossible à la petite Marie de savoir s’il pleurait, s’il boudait, ou s’il était endormi. Elle fut un peu inquiète de le voir si morne et de ne pas deviner ce qui roulait dans son esprit; mais elle n’osa pas lui parler davantage, et comme elle était trop étonnée de ce qui venait de se passer pour avoir envie de se rendormir, elle attendit le jour avec impatience, soignant toujours le feu et veillant l’enfant, dont Germain paraissait ne plus se souvenir. Cependant Germain ne dormait point; il ne réfléchissait pas à son sort, et ne faisait ni projets de courage, ni plans de séduction. Il souffrait, il avait une montagne d’ennui sur le cœur. Il aurait voulu être mort. Tout paraissait devoir tourner mal pour lui, et s’il eût pu pleurer il ne l’aurait pas fait à demi. Mais il y avait un peu de colère contre lui-même, mêlée à sa peine, et il étouffait sans pouvoir et sans vouloir se plaindre.

Quand le jour fut venu et que les bruits de la campagne l’annoncèrent à Germain, il sortit son visage de ses mains et se leva. Il vit que la petite Marie n’avait pas dormi non plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa sollicitude. Il était tout à fait découragé. Il cacha de nouveau le bât de la Grise dans les buissons, prit son sac sur son épaule, et tenant son fils par la main:

—A présent, Marie, dit-il, nous allons tâcher d’achever notre voyage. Veux-tu que je te conduise aux Ormeaux?

—Nous sortirons du bois ensemble, lui répondit-elle, et quand nous saurons où nous sommes, nous irons chacun de notre côté.

Germain ne répondit pas. Il était blessé de ce que la jeune fille ne lui demandait pas de la mener jusqu’aux Ormeaux, et il ne s’apercevait pas qu’il le lui avait offert d’un ton qui semblait provoquer un refus.

Un bûcheron qu’ils rencontrèrent au bout de deux cents pas les mit dans le bon chemin, et leur dit qu’après avoir passé la grande prairie ils n’avaient qu’à prendre, l’un tout droit, l’autre sur la gauche, pour gagner leurs différents gîtes, qui étaient d’ailleurs si voisins qu’on voyait distinctement les maisons de Fourche de la ferme des Ormeaux, et réciproquement.

Puis, quand ils eurent remercié et dépassé le bûcheron, celui- ci les rappela pour leur demander s’ils n’avaient pas perdu un cheval.

—J’ai trouvé, leur dit-il, une belle jument grise dans ma cour, où peut-être le loup l’aura forcée de chercher un refuge. Mes chiens ontjappé à nuitée, et au point du jour j’ai vu la bête chevaline sous mon hangar; elle y est encore. Allons-y, et si vous la reconnaissez, emmenez-la.

Germain ayant donné d’avance le signalement de la Grise et s’étant convaincu qu’il s’agissait bien d’elle, se mit en route pour aller rechercher son bât. La petite Marie lui offrit alors de conduire son enfant aux Ormeaux, où il viendrait le reprendre lorsqu’il aurait fait son entrée à Fourche.

—Il est un peu malpropre après la nuit que nous avons passée, dit-elle. Je nettoierai ses habits, je laverai son joli museau, je le peignerai, et, quand il sera beau et brave, vous pourrez le présenter à votre nouvelle famille.

—Et qui te dit que je veuille aller à Fourche? réponditGermain avec humeur. Peut-être n’irai-je pas!

—Si fait, Germain, vous devez y aller, vous irez, reprit la jeune fille.

—Tu es bien pressée que je me marie avec une autre, afin d’être sûre que je ne t’ennuierai plus?

—Allons, Germain, ne pensez plus à cela: c’est une idée qui vous est venue dans la nuit, parce que cette mauvaise aventure avait un peu dérangé vos esprits. Mais à présent il faut que la raison vous revienne; je vous promets d’oublier ce que vous m’avez dit et de n’en jamais parler à personne.

—Eh! parles-en si tu veux. Je n’ai pas l’habitude de renier mes paroles. Ce que je t’ai dit était vrai, honnête, et je n’en rougirai devant personne.

—Oui; mais si votre femme savait qu’au moment d’arriver, vous avez pensé à une autre, ça la disposerait mal pour vous. Ainsi faites attention aux paroles que vous direz maintenant; ne me regardez pas comme ça devant le monde, avec un air tout singulier. Songez au père Maurice qui compte sur votre obéissance, et qui serait bien en colère contre moi si je vous détournais de faire sa volonté. Bonjour, Germain; j’emmène Petit-Pierre afin de vous forcer d’aller à Fourche. C’est un gage que je vous garde.

—Tu veux donc aller avec elle? dit le laboureur à son fils, en voyant qu’il s’attachait aux mains de la petite Marie, et qu’il la suivait résolument.

—Oui, père, répondit l’enfant qui avait écouté et compris à sa manière ce qu’on venait de dire sans méfiance devant lui. Je m’en vais avec ma Marie mignonne: tu viendras me chercher quand tu auras fini de te marier; mais je veux que Marie reste ma petite mère.

—Tu vois bien qu’il le veut, lui! dit Germain à la jeune fille. Ecoute, Petit-Pierre, ajouta-t-il, moi je le souhaite, qu’elle soit ta mère et qu’elle reste toujours avec toi: c’est elle qui ne le veut pas. Tâche qu’elle raccorde ce qu’elle me refuse.

—Sois tranquille, mon père, je lui ferai dire oui: la petiteMarie fait toujours ce que je veux.

Il s’éloigna avec la jeune fille. Germain resta seul, plus triste, plus irrésolu que jamais.

Cependant, quand il eut réparé le désordre du voyage dans ses vêtements et dans l’équipage de son cheval, quand il fut monté sur la Grise et qu’on lui eut indiqué le chemin de Fourche, il pensa qu’il n’y avait plus à reculer, et qu’il fallait oublier cette nuit d’agitations comme un rêve dangereux.

Il trouva le père Léonard au seuil de sa maison blanche, assis sur un beau banc de bois peint en vert-épinard. Il y avait six marches de pierre disposées en perron, ce qui faisait voir que la maison avait une cave. Le mur du jardin et de la chènevière était crépi à chaux et à sable. C’était une belle habitation; il s’en fallait de peu pour qu’on ne la prît pour une maison de bourgeois.

Le futur beau-père vint au-devant de Germain, et après lui avoir demandé, pendant cinq minutes, des nouvelles de toute sa famille, il ajouta la phrase consacrée à questionner poliment ceux qu’on rencontre, sur le but de leur voyage:Vous êtes donc venu pour vous promener par ici?

—Je suis venu vous voir, répondit le laboureur, et vous présenter ce petit cadeau de gibier de la part de mon beau- père, en vous disant, aussi de sa part, que vous devez savoir dans quelles intentions je viens chez vous.

—Ah! ah! dit le père Léonard en riant et en frappant sur son estomac rebondi, je vois, j’entends, j’y suis! Et, clignant de l’œil, il ajouta: Vous ne serez pas le seul à faire vos compliments, mon jeune homme. Il y en a déjà trois à la maison qui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie personne, et je serais bien embarrassé de donner tort ou raison à quelqu’un, car ce sont tous de bons partis. Pourtant, à cause du père Maurice et de la qualité des terres que vous cultivez, j’aimerais mieux que ce fût vous. Mais ma fille est majeure et maîtresse de son bien; elle agira donc selon son idée. Entrez, faites-vous connaître; je souhaite que vous ayez le bon numéro!

—Pardon, excuse, répondit Germain, fort surpris de se trouver en surnuméraire là ou il avait compté d’être seul. Je ne savais pas que votre fille fût déjà pourvue de prétendants, et je n’étais pas venu pour la disputer aux autres.

—Si vous avez cru que, parce que vous tardiez à venir, répondit, sans perdre sa bonne humeur, le père Léonard, ma fille se trouvait au dépourvu, vous vous êtes grandement trompé, mon garçon. La Catherine a de quoi attirer les épouseurs, et elle n’aura que l’embarras du choix. Mais entrez à la maison, vous dis-je, et ne perdez pas courage. C’est une femme qui vaut la peine d’être disputée.

Et poussant Germain par les épaules avec une rude gaieté:

—Allons, Catherine, s’écria-t-il en entrant dans la maison, en voilà un de plus!

Cette manière joviale mais grossière d’être présenté à la veuve, en présence de ses autres soupirants, acheva de troubler et de mécontenter le laboureur. Il se sentit gauche et resta quelques instants sans oser lever les yeux sur la belle et sur sa cour.

La veuve Guérin était bien faite et ne manquait pas de fraîcheur. Mais elle avait une expression de visage et une toilette qui déplurent tout d’abord à Germain. Elle avait l’air hardi et content d’elle-même, et ses cornettes garnies d’un triple rang de dentelle, son tablier de soie, et son fichu de blonde noire étaient peu en rapport avec l’idée qu’il s’était faite d’une veuve sérieuse et rangée.

Cette recherche d’habillement et ces manières dégagées la lui firent trouver vieille et laide, quoiqu’elle ne fût ni l’un ni l’autre. Il pensa qu’une si jolie parure et des manières si enjouées siéraient à l’âge et à l’esprit de la petite Marie, mais que cette veuve avait la plaisanterie lourde et hasardée, et qu’elle portait sans distinction ses beaux atours.

Les trois prétendants étaient assis à une table chargée de vins et de viandes, qui étaient là en permanence pour eux toute la matinée du dimanche; car le père Léonard aimait à faire montre de sa richesse, et la veuve n’était pas fâchée non plus d’étaler sa belle vaisselle, et de tenir table comme une rentière. Germain, tout simple et confiant qu’il était, observa les choses avec assez de pénétration, et pour la première fois de sa vie il se tint sur la défensive en trinquant. Le père Léonard l’avait forcé de prendre place avec ses rivaux, et, s’asseyant lui-même vis-à-vis de lui, il le traitait de son mieux et s’occupait de lui avec prédilection. Le cadeau de gibier, malgré la brèche que Germain y avait faite pour son propre compte, était encore assez copieux pour produire de l’effet. La veuve y parut sensible, et les prétendants y jetèrent un coup d’œil de dédain.

Germain se sentait mal à l’aise en cette compagnie et ne mangeait pas de bon cœur. Le père Léonard l’en plaisanta.

—Vous voilà bien triste, lui dit-il, et vous boudez contre votre verre. Il ne faut pas que l’amour vous coupe l’appétit, car un galant à jeun ne sait point trouver de jolies paroles comme celui qui s’est éclairci les idées avec une petite pointe de vin. Germain fut mortifié qu’on le supposât déjà amoureux, et l’air maniéré de la veuve, qui baissa les yeux en souriant, comme une personne sûre de son fait, lui donna l’envie de protester contre sa prétendue défaite; mais il craignit de paraître incivil, sourit et prit patience.

Les galants de la veuve lui parurent trois rustres. Il fallait qu’ils fussent bien riches pour qu’elle admît leurs prétentions. L’un avait plus de quarante ans et était quasi aussi gros que le père Léonard; un autre était borgne et buvait tant qu’il en était abruti; le troisième était jeune et assez joli garçon; mais il voulait faire de l’esprit et disait des choses si plates que cela faisait pitié. Pourtant la veuve en riait comme si elle eût admiré toutes ces sottises, et, en cela, elle ne faisait pas preuve de goût. Germain crut d’abord qu’elle en était coiffée; mais bientôt il s’aperçut qu’il était lui-même encouragé d’une manière particulière, et qu’on souhaitait qu’il se livrât davantage. Ce lui fut une raison pour se sentir et se montrer plus froid et plus grave.

L’heure de la messe arriva, et on se leva de table pour s’y rendre ensemble. Il fallait aller jusqu’à Mers, à une bonne demi-lieue de là, et Germain était si fatigué qu’il eût fort souhaité avoir le temps de faire un somme auparavant; mais il n’avait pas coutume de manquer la messe, et il se mit en route avec les autres.

Les chemins étaient couverts de monde, et la veuve marchait d’un air fier, escortée de ses trois prétendants, donnant le bras tantôt à l’un, tantôt à l’autre, se rengorgeant et portant haut la tête. Elle eût fort souhaité produire le quatrième aux yeux des passants; mais Germain trouva si ridicule d’être traîné ainsi de compagnie par un cotillon, à la vue de tout le monde, qu’il se tint à distance convenable, causant avec le père Léonard, et trouvant moyen de le distraire et de l’occuper assez pour qu’ils n’eussent point l’air de faire partie de la bande.

Lorsqu’ils atteignirent le village, la veuve s’arrêta pour les attendre. Elle voulait absolument faire son entrée avec tout son monde; mais Germain, lui refusant cette satisfaction, quitta le père Léonard, accosta plusieurs personnes de sa connaissance, et entra dans l’église par une autre porte. La veuve en eut du dépit.

Après la messe, elle se montra partout triomphante sur la pelouse où l’on dansait, et ouvrit la danse avec ses trois amoureux successivement. Germain la regarda faire, et trouva qu’elle dansait bien, mais avec affectation.

—Eh bien! lui dit Léonard en lui frappant sur l’épaule, vous ne faites donc pas danser ma fille? Vous êtes aussi par trop timide!

—Je ne danse plus depuis que j’ai perdu ma femme, répondit le laboureur.

—Eh bien! puisque vous en recherchez une autre, le deuil est fini dans le cœur comme sur l’habit.

—Ce n’est pas une raison, père Léonard; d’ailleurs je me trouve trop vieux, je n’aime plus la danse.

—Ecoutez, reprit Léonard en l’attirant dans un endroit isolé, vous avez pris du dépit, en entrant chez moi, de voir la place déjà entourée d’assiégeants, et je vois que vous êtes très fier; mais ceci n’est pas raisonnable, mon garçon. Ma fille est habituée à être courtisée, surtout depuis deux ans qu’elle a fini son deuil, et ce n’est pas à elle à aller au-devant de vous.

—Il y a déjà deux ans que votre fille est à marier, et elle n’a pas encore pris son parti? dit Germain.

—Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu’elle ait la mine éveillée et qu’elle vous paraisse peut-être ne pas beaucoup réfléchir, c’est une femme d’un grand sens, et qui sait fort bien ce qu’elle fait.

—Il ne me semble pas, dit Germain ingénument, car elle a trois galants à sa suite, et si elle savait ce qu’elle veut, il y en aurait au moins deux qu’elle trouverait de trop et qu’elle prierait de rester chez eux.

—Pourquoi donc? vous n’y entendez rien, Germain. Elle ne veut ni du vieux, ni du borgne, ni du jeune, j’en suis quasi certain; mais si elle les renvoyait, on penserait qu’elle veut rester veuve, et il n’en viendrait pas d’autre.

—Ah! oui! ceux-là servent d’enseigne!

—Comme vous dites. Où est le mal, si cela leur convient?

—Chacun son goût! dit Germain.

—Je vois que ce ne serait pas le vôtre. Mais voyons, on peut s’entendre, à supposer que vous soyez préféré: on pourrait vous laisser la place.

—Oui, à supposer! Et en attendant qu’on puisse le savoir, combien de temps faudrait-il rester le nez au vent?

—Ça dépend de vous, je crois, si vous savez parler et persuader. Jusqu’ici ma fille a très bien compris que le meilleur temps de sa vie serait celui qu’elle passerait à se laisser courtiser, et elle ne se sent pas pressée de devenir la servante d’un homme, quand elle peut commander à plusieurs. Ainsi, tant que le jeu lui plaira, elle peut se divertir; mais si vous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous n’avez qu’à ne pas vous rebuter. Revenez tous les dimanches, faites-la danser, donnez à connaître que vous vous mettez sur les rangs, et si on vous trouve plus aimable et mieux appris que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute.

—Pardon, père Léonard, votre fille a le droit d’agir comme elle l’entend, et je n’ai pas celui de la blâmer. A sa place, moi, j’agirais autrement; j’y mettrais plus de franchise et je ne ferais pas perdre du temps à des hommes qui ont sans doute quelque chose de mieux à faire qu’à tourner autour d’une femme qui se moque d’eux. Mais, enfin, si elle trouve son amusement et son bonheur à cela, cela ne me regarde point. Seulement, il faut que je vous dise une chose qui m’embarrasse un peu à vous avouer depuis ce matin, vu que vous avez commencé par vous tromper sur mes intentions, et que vous ne m’avez pas donné le temps de vous répondre: si bien que vous croyez ce qui n’est point. Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous acheter une paire de bœufs que vous voulez conduire en foire la semaine prochaine, et que mon beau-père suppose lui convenir.

—J’entends, Germain, répondit Léonard fort tranquillement; vous avez changé d’idée en voyant ma fille avec ses amoureux. C’est comme il vous plaira. Il paraît que ce qui attire les uns rebute les autres, et vous avez le droit de vous retirer puisque aussi bien vous n’avez pas encore parlé. Si vous voulez sérieusement acheter mes bœufs, venez les voir au pâturage; nous en causerons, et, que nous fassions ou non ce marché, vous viendrez dîner avec nous avant de vous en retourner.

—Je ne veux pas que vous vous dérangiez, reprit Germain, vous avez peut-être affaire ici; moi je m’ennuie un peu de voir danser et de ne rien faire. Je vais voir vos bêtes, et je vous trouverai tantôt chez vous.

Là-dessus Germain s’esquiva et se dirigea vers les prés, où Léonard lui avait, en effet, montré de loin une partie de son bétail. Il était vrai que le père Maurice en avait à acheter, et Germain pensa que s’il lui ramenait une belle paire de bœufs d’un prix modéré, il se ferait mieux pardonner d’avoir manqué volontairement le but de son voyage.

Il marcha vite et se trouva bientôt à peu de distance des Ormeaux. Il éprouva alors le besoin d’aller embrasser son fils, et même de revoir la petite Marie, quoiqu’il eût perdu l’espoir et chassé la pensée de lui devoir son bonheur. Tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, cette femme coquette et vaine, ce père à la fois rusé et borné, qui encourageait sa fille dans des habitudes d’orgueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui lui paraissait une infraction à la dignité des mœurs de la campagne, ce temps perdu à des paroles oiseuses et niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce malaise profond que l’homme des champs éprouve lorsqu’il sort de ses habitudes laborieuses, tout ce qu’il avait subi d’ennui et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain l’envie de se retrouver avec son enfant et sa petite voisine. N’eût-il pas été amoureux de cette dernière, il l’aurait encore cherchée pour se distraire et remettre ses esprits dans leur assiette accoutumée.

Mais il regarda en vain dans les prairies environnantes, il n’y trouva ni la petite Marie ni le petit Pierre: il était pourtant l’heure où les pasteurs sont aux champs. Il y avait un grand troupeau dans unechôme;il demanda à un jeune garçon, qui le gardait, si c’étaient les moutons de la métairie des Ormeaux.

—Oui, dit l’enfant.

—En êtes-vous le berger? est-ce que les garçons gardent les bêtes à laine des métairies, dans votre endroit?

—Non. Je les garde aujourd’hui parce que la bergère est partie: elle était malade.

—Mais n’avez-vous pas une nouvelle bergère, arrivée de ce matin?

—Oh! bien oui? elle est déjà partie aussi.

—Comment, partie? n’avait-elle pas un enfant avec elle?

—Oui: un petit garçon qui a pleuré. Ils se sont en allés tous les deux au bout de deux heures.

—En allés, où?

—D’où ils venaient, apparemment. Je ne leur ai pas demandé.

—Mais pourquoi donc s’en allaient-ils? dit Germain de plus en plus inquiet.

—Dame! est-ce que je sais?

—On ne s’est pas entendu sur le prix? ce devait être pourtant une chose convenue d’avance.

—Je ne peux rien vous en dire. Je les ai vus entrer et sortir, voilà tout.

Germain se dirigea vers la ferme et questionna les métayers. Personne ne put lui expliquer le fait; mais il était constant qu’après avoir causé avec le fermier, la jeune fille était partie sans rien dire, emmenant l’enfant qui pleurait.

—Est-ce qu’on a maltraité mon fils? s’écria Germain dont les yeux s’enflammèrent.

—C’était donc votre fils? Comment se trouvait-il avec cette petite? D’où êtes-vous donc, et comment vous appelle-t-on?

Germain, voyant que, selon l’habitude du pays, on allait répondre à ses questions par d’autres questions, frappa du pied avec impatience et demanda à parler au maître.

Le maître n’y était pas: il n’avait pas coutume de rester toute la journée entière quand il venait à la ferme. Il était monté à cheval, et il était parti on ne savait pour quelle autre de ses fermes.

—Mais enfin, dit Germain en proie à une vive anxiété, ne pouvez-vous savoir la raison du départ de cette jeune fille?

Le métayer échangea un sourire étrange avec sa femme, puis il répondit qu’il n’en savait rien, que cela ne le regardait pas. Tout ce que Germain put apprendre, c’est que la jeune fille et l’enfant étaient allés du côté de Fourche. Il courut à Fourche: la veuve et ses amoureux n’étaient pas de retour, non plus que le père Léonard. La servante lui dit qu’une jeune fille et un enfant étaient venus le demander, mais que, ne les connaissant pas, elle n’avait pas voulu les recevoir, et leur avait conseillé d’aller à Mers.

—Et pourquoi avez-vous refusé de les recevoir? dit Germain avec humeur. On est donc bien méfiant dans ce pays-ci, qu’on n’ouvre pas la porte à son prochain?

—Ah dame! répondit la servante, dans une maison riche comme celle-ci on a raison de faire bonne garde. Je réponds de tout quand les maîtres sont absents, et je ne peux pas ouvrir aux premiers venus.

—C’est une laide coutume, dit Germain, et j’aimerais mieux être pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu, la fille! adieu à votre vilain pays!

Il s’enquit dans les maisons environnantes. On avait vu la bergère et l’enfant. Comme le petit était parti de Belair à l’improviste, sans toilette, avec sa blouse un peu déchirée et sa petite peau d’agneau sur le corps; comme aussi la petite Marie était, pour cause, fort pauvrement vêtue en tout temps, on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du pain; la jeune fille en avait accepté un morceau pour l’enfant qui avait faim, puis elle était partie très vite avec lui, et avait gagné les bois.

Germain réfléchit un instant, puis il demanda si le fermier des Ormeaux n’était pas venu à Fourche.

—Oui, lui répondit-on; il a passé à cheval peu d’instants après cette petite.

—Est-ce qu’il a couru après elle?

—Ah! vous le connaissez donc? dit en riant le cabaretier de l’endroit, auquel il s’adressait. Oui, certes; c’est un gaillard endiablé pour courir après les filles. Mais je ne crois pas qu’il ait attrapé celle-là; quoique après tout, s’il l’eût vue…


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