CHAPITRE III1788-1793

CHAPITRE III1788-1793Pénible situation de M. de Boisgelin.—Ses démêlés avec Martin.—Cerutti prend parti pour les idées nouvelles.—Sa mort.—Le prince de Beauvau pendant la Révolution.—Sa correspondance avec sa nièce.—Mort du prince.—Douleur de Mme de Beauvau.

Pénible situation de M. de Boisgelin.—Ses démêlés avec Martin.—Cerutti prend parti pour les idées nouvelles.—Sa mort.—Le prince de Beauvau pendant la Révolution.—Sa correspondance avec sa nièce.—Mort du prince.—Douleur de Mme de Beauvau.

La correspondance de Mme de Boisgelin avec Panpan cesse complètement à partir de l'année 1788. A ce moment, les événements se précipitent, la situation devient chaque jour plus menaçante, la comtesse a vraiment d'autres soucis en tête que les pensions du vieux Panpan et ses éternelles lamentations.

Les Boisgelin, depuis plusieurs années, étaient très cruellement frappés, et ils voyaient la misère, la hideuse misère approcher à grands pas. En 1788 ils éprouvèrent une nouvelle et terrible catastrophe.

Louis XVI, mécontent du «zèle» avec lequel M. de Boisgelin avait défendu les intérêts de la Bretagne, lui ordonna par une lettre de sa propre main de lui envoyer sa démission de sa charge, et il lui fit défense de reparaître à la Cour. C'était la ruine, la ruine immédiate, absolue, irrémédiable.

Depuis vingt-huit ans que M. de Boisgelin occupait la charge de maître de la garde-robe, il devait toujoursles 656,000 livres qu'elle lui avait coûtés et qu'il avait dû emprunter pour la payer[191]; de plus, pendant ces vingt-huit ans, il avait payé 510,450 livres d'intérêts à ses créanciers.

M. de Boisgelin réclama naturellement le remboursement de sa charge: ce n'était que justice, mais on avait alors de bien autres préoccupations et on ne l'écouta même pas.

Les États généraux s'ouvrirent. La Constituante déclara que la nation rembourserait loyalement toutes les charges de la maison du roi. C'était parfait, mais la Législative fut d'un avis différent et elle décida qu'il ne serait point fait de liquidation au-dessus de la somme de 10,000 livres. C'est, en effet, ce qui eut lieu. Ainsi, M. de Boisgelin reçut 10,000 livres pour une charge qui lui en avait coûté 656,000!

D'un autre côté, il avait perdu également ses autres charges, il avait été privé de ses droits féodaux, de tous ses revenus quelconques, de telle sorte qu'il se trouva réduit à la plus extrême détresse. Non seulement il fut dans l'impossibilité de payer un sol de ses énormes dettes, mais il ne put pas davantage payer les intérêts. Le peu qu'il avait sauvé du naufrage lui servait à ne pas mourir de faim.

La situation pécuniaire des Boisgelin était si douloureuse qu'ils avaient souvent avec leurs gens de pénibles démêlés.

M. de Boisgelin avait eu à son service, en 1785, pendant les États de Bretagne, un certain Martin, puis il n'en avait plus entendu parler. En 1789, Martin s'avisa tout à coup de réclamer une somme de 199 livres qui soi-disant lui était due pour une prétendue part dans le profit des cartes pendant les États, profits qui se partageaient entre les valets de chambre.

M. de Boisgelin refusa de payer cette somme qu'il estimait ne pas devoir.[192]

A partir de ce moment, Martin, grisé par l'esprit révolutionnaire, ne laisse plus un moment de repos au malheureux gentilhomme. Chaque jour, dans un style inénarrable, il lui adresse des reproches violents et des menaces. Voici un spécimen des élucubrations épistolaires du sieur Martin:

«J'écris à un aristocrate qui a l'âme vendue à l'iniquité... Je ne sais même pas si la terre voudra ouvrir son sein pour vous y recevoir... Je rougirais de vous faire grâce de la somme de 199 francs que vous voulez m'escroquer, comme vous avez fait à tant d'autres infortunés comme moi. Autrefois, vous nous payiez en menaces comme «pendre et faire mettre à Bicêtre.» Ils sont passés, ces jours de fête!

«Hélas! je vous plains de tout mon cœur de vous voir des sentiments aussi impudiques. J'aurai toujours pour refrain:

Les mortels sont égaux! Ce n'est pas la naissance,Mais la seule vertu qui fait la différence.»

Pour que personne n'en ignore, le refrain était inscrit en gros caractères sur toutes les enveloppes envoyées par le sieur Martin.

Telles sont les moindres aménités que M. de Boisgelin recevait à chaque courrier[193].

La correspondance ne produisant aucun résultat, Martin eut recours à un autre genre de persécution; il attendait son prétendu débiteur devant sa porte, rue Saint-Honoré, et quand M. de Boisgelin sortait, il l'accablait de reproches et d'injures, le traitant d'aristocrate, de détrousseur du peuple, tant et si bien que la foule s'amassait et ne tardait pas à devenir menaçante. Le malheureux gentilhomme, atteint de paralysie, ne marchait qu'avec une béquille; il allait donc très lentement et il lui était complètement impossible d'échapper à son persécuteur.

Le comte, à bout de forces, menaça Martin de porter plainte au comité de police, mais Martin répondit gaillardement qu'il s'en f.... Cependant, devant le juge de paix, il montra moins d'assurance, et peu à peu il se décida à laisser en paix sa victime.

La mauvaise fortune s'acharnait sur M. de Boisgelin. Pendant qu'il résidait à Paris sans en bouger, les municipalités de la Loire-Inférieure et du Morbihan, où setrouvaient ses terres, le déclaraient émigré et séquestraient ses biens et ses revenus. C'est en vain qu'il envoyait des certificats de résidence parfaitement réguliers et authentiques, on n'en tenait aucun compte.

Il allait subir encore des épreuves plus cruelles. En 1792 il fut dénoncé, comme aristocrate, et emprisonné pendant trois semaines dans l'horrible prison de l'Abbaye; il y fut enfermé dans un grenier sans cheminée avec cinq autres personnes. Comme il était accablé de rhumatismes, son état devint si grave, qu'il obtint d'être mis en état d'arrestation chez lui. Il demeurait alors rue de Bourbon, no502. Enfin il fut remis en liberté.

Nous verrons dans un prochain chapitre ce qu'il advint de cet infortuné ménage.

Le lecteur n'a pas oublié ce grand ami de Panpan, de Mme Durival et de Mme de Brancas, ce Cerutti qui, après avoir fait partie de la Compagnie de Jésus, était devenu un de ses plus violents adversaires. Cerutti ne s'était pas contenté de jeter la soutane aux orties; sous l'influence de son tempérament passionné, il s'était précipité à corps perdu dans le courant révolutionnaire. Non seulement il prodiguait sa prose dans les journaux les plus avancés, mais il fonda «la feuille villageoise» pour pouvoir exprimer plus librement sa pensée.

Lui, l'ancien jésuite, disait aux paysans:

De tous les animaux qui ravagent un champ,Le prêtre qui vous trompe est le plus malfaisant.

Sa vieille amie, Mme Durival, s'inquiétait de cet enthousiasme révolutionnaire; dans toutes ses lettres elle lui prêche la prudence et la modération; mais Cerutti, ivre de liberté, est insensible à tous les conseils:

«A Paris, ce 9 avril 1789.

«Mon Dieu, que j'ai de plaisir à vous lire, madame, que j'en aurais à vous entendre si vous étiez à Paris! Pourquoi, dans une circonstance comme celle-ci, une femme éloquente et instruite, courageuse et philosophe, n'est-elle pas au milieu des partis pour les tempérer, pour les concilier, s'il était possible.

«Vous avez appris l'audace et la fuite de M. de Calonne. Chassé de Douai, il a reparu à Dunkerque et il se promet dans cette ville une meilleure fortune. Ses amis, car cet homme a des amis, à la honte de l'amitié, se flattent tous qu'il sera élu pour l'Assemblée nationale. Peut-être que la Justice divine nous l'amènera sur un char de triomphe pour être jugé, peut-être qu'après avoir donné tant de scandales à la patrie, il lui donnera un grand exemple.

«Tandis que ce brigand trouble la pacifique Flandre, on dit que M. de Mirabeau pacifie l'orageuse Provence; la ville d'Aix s'était ralliée sous lui à la Concorde et les trois ordres, auparavant si désunis, ont marché de concert dans une procession solennelle portant un drapeau sur lequel étaient les armes du roi et celles de la ville. Mais Marseille est encore loin d'imiter cetteprocession, elle veut redevenir une République et se détacher de la France. C'est le vœu des principaux habitants; le vœu du peuple leur est contraire et l'on s'attend à d'horribles débats, si M. Mirabeau, l'orateur du peuple, n'arrête le torrent et n'apaise les mouvements qu'il a excités. Il s'est comparé à la lance d'Achille qui blesse et guérit tout ensemble.

«Nous allons aussi avoir notre part de discussions électives. Vous aurez lu le règlement fait pour Paris. Le d'Eprémesnil, éternel dénonciateur de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on écrit, et ne faisant et n'écrivant lui-même que des sottises, a dénoncé le règlement. De quelque manière que ce règlement eût été arrangé, il l'aurait dénoncé; dénonciation est devenue le jurement ordinaire du Parlement. Heureusement que la presse le tient en respect. Les écrivains hardis ont repoussé les magistrats audacieux. Vous paraissez, madame, blâmer cette audace, mais je parie que cette opinion pusillanime n'est pas de vous.

«Lorsque dans une dispute un adversaire tonne, voulez-vous que l'autre adoucisse la voix. Il ne serait pas entendu. Il est inutile, il est dangereux même d'avoir des ménagements pour un parti qui n'en a pas, et qui prendrait le silence pour une défaite, et la modération pour l'infériorité. Réfléchissez-y, madame, et vous verrez qu'il ne faut paraître sur la place publique qu'en tigre ou en lion, sans quoi on y est dévoré. Des hommes frivoles, de belles dames, et quelquefois de très laides vont prêcher la douceur; elles veulent qu'onsoit tranquille dans une maison qui brûle, parce que la flamme n'a pas encore gagné leur appartement. Je suis persuadé que vous et Mme de Lenoncourt vous pensez comme moi.»

«Quoi, vous, un tigre! Eh! bon dieu, y pensez-vous? lui répond son amie. Vous aurez beau en prendre la peau, les ours ont vu votre patte blanche, et j'ai peur qu'ils ne vous dévorent la nuit pendant que vous sommeillez. Votre bonne conscience ne me tranquillise pas; c'est une excellente fourrure pour le dedans, mais une très mauvaise pour le dehors. Un fort logicien (je ne sais pas qui c'est) a dit que vous jouez avec la lumière: eh bien, voilà votre arme! n'en employez point d'autre, faites-vous respecter comme le citoyen le plus lumineux... ne combattez pas, éclairez. Je connais trop la délicatesse de votre santé, la vivacité de votre sang, la douceur de votre caractère, pour ne pas insister sur un conseil qui ne tient nullement à cette pusillanimité que vous méprisez avec raison. C'est l'intérêt, c'est l'amitié qui vous parle, soyez-en sûr[194].»

Mais Cerutti, emporté par le courant, n'écoute plus les conseils de l'amitié. Il devient secrétaire de Mirabeau, administrateur du département de la Seine, membre de la Législative. Enfin il se surmène si bien qu'il meurt épuisé, en février 1792. Cette fin prématurée fut heureuse pour lui, car elle lui épargna très vraisemblablement l'échafaud[195].

Qu'était devenue la famille de Beauvau depuis 1788?

Le prince de Craon était mort, laissant un fils, Marc de Craon, qui émigra presque immédiatement.

En 1791, la sœur de Mme de Boufflers, la vieille maréchale de Mirepoix, préoccupée des événements qui se passaient sous ses yeux et qui bouleversaient complètement sa conception des choses de ce monde, abandonna son hôtel de la rue de Varennes, et elle parvint à passer la frontière. Elle se réfugia à Bruxelles, puis au château de Levergheim, près de Gand, chez son amie la comtesse de Marsan. Elle s'y éteignit en 1791, loin des siens et de tous ceux qu'elle avait aimés.

Des nombreux enfants de la princesse de Craon deux seuls survivaient donc maintenant, le prince de Beauvau et l'abbesse de Saint-Antoine. Cette dernière, chassée de son couvent par la Révolution, s'était réfugiée chez son frère.

Dès le début de la Révolution M. de Beauvau montra un courage et une énergie dignes de lui. Au lieu de fuir la France comme tant d'autres et de chercher à l'étranger un refuge trop facile, il estima que son devoir était de rester auprès du roi, et il vint offrir à Louis XVI, éperdu, son bras et son épée. Payant de sa personne, on le vit aux côtés du monarque pendant ce lamentable voyage de Versailles à Paris, le 16 juillet 1789.

Le prince accepta même le ministère de la guerre, qu'il avait autrefois refusé, mais il annonça qu'il seretirerait dès qu'il ne pourrait plus être utile. Il resta cinq mois en fonctions.

A partir de ce moment il vécut dans la retraite, entouré de sa famille et de quelques amis fidèles; il s'occupait de questions littéraires, il attirait chez lui les gens de lettres et il suivait scrupuleusement les séances de l'Académie où il jouissait d'un grand prestige.

Il avait recueilli chez lui plusieurs de ses confrères, Suard, Marmontel, l'abbé Morellet, Gaillard, et son salon dans ces temps troublés était un centre où l'on aimait à se réunir pour causer arts et belles-lettres, et échapper aux tristesses du présent.

Mais le plus fidèle de ses hôtes était son vieil ami Saint-Lambert, ce camarade d'enfance qui ne l'avait pour ainsi dire jamais quitté. Il vivait avec lui dans la plus étroite intimité et il le garda chez lui jusqu'à sa dernière heure.

Reconnaissant d'une amitié qui n'avait jamais subi d'altération et de bienfaits sans cesse renouvelés, Saint-Lambert célébrait volontiers les mérites du fidèle compagnon de sa vie: désabusé, ayant perdu peu à peu toutes ses illusions, le poète ne voyait plus que son ami qui pût le réconcilier avec les hommes:

Auprès de toi, Beauvau, j'oublieCombien ils sont légers, aveugles, ou pervers;Si je méprise en eux la nature avilie,J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie.Sans toi j'irais chercher les plus sombres déserts;Et, dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume,Pleurant d'avoir connu le néant des vertus,Je m'écrirois avec Brutus,O vertu! n'es-tu qu'un fantôme?

Auprès de toi, Beauvau, j'oublieCombien ils sont légers, aveugles, ou pervers;Si je méprise en eux la nature avilie,J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie.Sans toi j'irais chercher les plus sombres déserts;Et, dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume,Pleurant d'avoir connu le néant des vertus,Je m'écrirois avec Brutus,O vertu! n'es-tu qu'un fantôme?

Auprès de toi, Beauvau, j'oublie

Combien ils sont légers, aveugles, ou pervers;

Si je méprise en eux la nature avilie,

J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie.

Sans toi j'irais chercher les plus sombres déserts;

Et, dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume,

Pleurant d'avoir connu le néant des vertus,

Je m'écrirois avec Brutus,

O vertu! n'es-tu qu'un fantôme?

Dans un petit poème intituléLes consolations de la vieillesse, Saint-Lambert parle encore des souvenirs qui tiennent lieu des plaisirs perdus, pour ceux qui, comme M. de Beauvau, ont toujours fait le bien:

Il est des souvenirs qui rendent plus heureux.Au terme de ses jours, un vieillard vertueuxRevient sur tous les pas de sa longue carrière;Content d'être et d'avoir été,Il parcourt avec voluptéLe tableau de sa vie entière.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse,Il en passe avec eux les moments fortunés;Il fut heureux, il l'est encore;Il jouit à la fois du soir et de l'aurore,Des plaisirs qu'il goûta, de ceux qu'il a donnés;Ah! voilà le plaisir où tu pourras prétendre,Beauvau, toi dont le cœur si pur, si généreux,De tes penchants n'eut point à te défendre,Et n'a jamais formé des vœuxQue l'univers ne puisse entendre.

Il est des souvenirs qui rendent plus heureux.Au terme de ses jours, un vieillard vertueuxRevient sur tous les pas de sa longue carrière;Content d'être et d'avoir été,Il parcourt avec voluptéLe tableau de sa vie entière.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse,Il en passe avec eux les moments fortunés;Il fut heureux, il l'est encore;Il jouit à la fois du soir et de l'aurore,Des plaisirs qu'il goûta, de ceux qu'il a donnés;Ah! voilà le plaisir où tu pourras prétendre,Beauvau, toi dont le cœur si pur, si généreux,De tes penchants n'eut point à te défendre,Et n'a jamais formé des vœuxQue l'univers ne puisse entendre.

Il est des souvenirs qui rendent plus heureux.

Au terme de ses jours, un vieillard vertueux

Revient sur tous les pas de sa longue carrière;

Content d'être et d'avoir été,

Il parcourt avec volupté

Le tableau de sa vie entière.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse,

Il en passe avec eux les moments fortunés;

Il fut heureux, il l'est encore;

Il jouit à la fois du soir et de l'aurore,

Des plaisirs qu'il goûta, de ceux qu'il a donnés;

Ah! voilà le plaisir où tu pourras prétendre,

Beauvau, toi dont le cœur si pur, si généreux,

De tes penchants n'eut point à te défendre,

Et n'a jamais formé des vœux

Que l'univers ne puisse entendre.

Après avoir loué son ami, le poète s'extasie sur les mérites de ce ménage incomparable, sur l'exemple qu'il a donné par ses vertus:

Il faut dès l'âge le plus tendrePréparer le bonheur du reste de nos jours.Heureux qui sut aimer et choisir ses amours!Heureux sont ces amants que le Dieu du bel âgeEnchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus;Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertusEt se rendent meilleurs pour aimer davantage!Ils n'ont rien à craindre du temps;L'humeur, les soupçons, les caprices,Et des goûts épuisés les tristes injustices,N'affligent point leurs cœurs animés et contents.Vainement de ses mains glacées,La vieillesse a flétri leurs sens,Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées,Par un zèle facile, un doux empressement,Ils expriment encore le même sentiment.Oh! vous, couple sublime et sage,Qu'un siècle corrompu, l'exemple de la Cour,N'ont jamais égaré: ce pur et tendre amourAu déclin de vos ans sera votre partage.

Il faut dès l'âge le plus tendrePréparer le bonheur du reste de nos jours.Heureux qui sut aimer et choisir ses amours!Heureux sont ces amants que le Dieu du bel âgeEnchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus;Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertusEt se rendent meilleurs pour aimer davantage!Ils n'ont rien à craindre du temps;L'humeur, les soupçons, les caprices,Et des goûts épuisés les tristes injustices,N'affligent point leurs cœurs animés et contents.Vainement de ses mains glacées,La vieillesse a flétri leurs sens,Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées,Par un zèle facile, un doux empressement,Ils expriment encore le même sentiment.Oh! vous, couple sublime et sage,Qu'un siècle corrompu, l'exemple de la Cour,N'ont jamais égaré: ce pur et tendre amourAu déclin de vos ans sera votre partage.

Il faut dès l'âge le plus tendre

Préparer le bonheur du reste de nos jours.

Heureux qui sut aimer et choisir ses amours!

Heureux sont ces amants que le Dieu du bel âge

Enchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus;

Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertus

Et se rendent meilleurs pour aimer davantage!

Ils n'ont rien à craindre du temps;

L'humeur, les soupçons, les caprices,

Et des goûts épuisés les tristes injustices,

N'affligent point leurs cœurs animés et contents.

Vainement de ses mains glacées,

La vieillesse a flétri leurs sens,

Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées,

Par un zèle facile, un doux empressement,

Ils expriment encore le même sentiment.

Oh! vous, couple sublime et sage,

Qu'un siècle corrompu, l'exemple de la Cour,

N'ont jamais égaré: ce pur et tendre amour

Au déclin de vos ans sera votre partage.

Pendant la dernière année de sa vie, M. de Beauvau fut heureusement distrait du drame effroyable qui s'accomplissait autour de lui par d'agréables soins de famille. N'ayant pas d'enfant mâle, il avait reporté toutes ses affections sur son neveu, le prince Marc de Craon, et il le regardait comme son véritable fils.

M. de Craon avait émigré avec sa mère et tous deux avaient fixé leur résidence à Aix-la-Chapelle. En 1792, le jeune homme, il n'avait guère plus de dix-neuf ans[196], annonça à son oncle son mariage avec Mlle de Mortemart. Cette union avec une famille à laquelle l'attachaient tant de liens d'amitié, comblait tous les vœux du vieux prince.

Le mariage fut célébré à Aix-la-Chapelle en mai 1792. M. et Mme de Beauvau envoyèrent à leur nièce comme cadeau de noces une montre avec sa chaîne.

A partir de ce moment, le prince de Beauvau entretient avec sa nièce une correspondance très fréquente et des plus affectueuses; il la charge d'être songazetier, de lui envoyer toutes les nouvelles qu'elle pourra recueillir, maisavec prudencenaturellement. Il veut des détails sur ce qui la concerne, il veut tout savoir et il lui écrit tendrement: «J'ai le droit, ma chère nièce, de partager vos plaisirs, vos peines, vos inquiétudes, vos sentiments, vos pensées, etc.»

Mme de Beauvau n'a pas avec la jeune Mme de Craon des rapports moins affectueux. Il y a entre elles un échange incessant de petits billets charmants, pleins de délicatesse et d'affection. Mais il n'est fait que bien rarement allusion aux terribles événements du jour; à peine de temps à autre un mot échappé par-ci par-là.

Le 6 juillet 1792, la princesse dit à sa nièce tout le chagrin qu'elle éprouve à ne la point connaître encore et elle ajoute: «Je n'ose encore penser au moment qui nous rapprochera. Beaucoup de gens fuient Paris.M. de Beauvau regarde comme un devoir pour lui d'y rester tant que le Roi y sera.Nous touchons à une terrible crise...»

Le 7 septembre, le prince fait une brève allusion aux horribles massacres qui ont ensanglanté Paris:

«7 septembre 1792.

«J'ai reçu, ma chère nièce, avec tout le plaisir dont on est susceptible en ce temps-ci, votre lettre du 30 août. Nous sommes entourés d'horreurs et dévorés d'inquiétude. Malgré cela, jusqu'à présent, la santé de Mme de Beauvau et la mienne se soutiennent... Nous vous embrassons, ma chère nièce, très tendrement.»

En octobre Nathalie de Craon annonce à sa tante ses prochaines espérances et en même temps elle lui envoie un petit ouvrage fait de ses propres mains: Mme de Beauvau lui répond gracieusement:

«29 octobre 1792.

«Votre joli présent, ma chère nièce, et votre charmante attention, ont été reçus avec toute la reconnaissance qu'ils méritent, et ils ajoutent pourtant encore aux regrets que nous avons d'être séparés d'une aussi bonne ouvrière et d'une aussi aimable nièce... Nous attendons de vous un présent encore plus cher et nous souffrons beaucoup de ne pouvoir vous rendre les plus tendres soins...»

Mme de Beauvau écrit encore à sa nièce le 10 janvier:

«10 janvier 1793.

«Je ne crois pas, ma chère nièce, qu'on ait jamais autant aimé une personne qu'on n'a pas encore le plaisir de connaître: il est vrai qu'il est impossible de se rendreplus aimable que vous l'êtes pour M. de Beauvau et pour moi; il est vrai encore que tout ce qui vous connaît nous parle de vous avec éloges...

«M. de Beauvau est charmé d'être le parrain de votre enfant, comme il veut ainsi en être le père. C'est une obligation de plus que vous a (mot manquant) votre mari d'avoir augmenté beaucoup par votre union avec lui l'intérêt que lui portait déjà son oncle.

«Mme de Craon est charmée de vous; nous regrettons de ne pouvoir partager ses soins dans une circonstance aussi intéressante, j'espère qu'elle nous donnera promptement et régulièrement de vos nouvelles.

«M. de Beauvau a demandé que votre enfant s'appelât Charles, et moi je demande qu'on lui donne les deux noms de son parrain Charles-Just. J'espère qu'il justifiera comme lui ce dernier.

«Princesse de B.»

Pas un mot des événements terribles qui se préparent, pas une allusion au procès du roi!

M. et Mme de Beauvau, toujours tendrement occupés de la jeune Nathalie, veulent lui envoyer un souvenir pour le moment de ses couches. Après bien des recherches, ils lui expédient une jolie tasse à bouillon avec la soucoupe et aussi un petit coquetier de porcelaine.

«17 février 1793.

«Votre lettre du 3 m'a fait, ma chère nièce, le plaisir que me feront toujours toutes les marques de votresouvenir et de votre sensibilité à mon attachement pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous souhaite d'heureuses couches. Il me semble que vous ne devez pas être éloignée du terme, madame Nathalie!

«Je voudrais savoir si vous êtes contente de la tasse que vous devez avoir reçue par l'ambassadrice de Suède, et si un autre envoi que je vous ai fait à peu près en même temps vous est parvenu[197].»

Cependant M. de Beauvau, bien qu'il n'eût jamais été inquiété, ressentait profondément tout ce qui se passait, et peu à peu sa santé s'altérait.

Au printemps de 1793, le prince sentit ses forces décliner; il pensa que l'air pur des champs lui redonnerait la vigueur qui lui manquait, et il partit pour le Val, accompagné seulement de la princesse et de Saint-Lambert. A peine arrivé, il fut pris d'un catarrhe et il dut s'aliter. Mme de Beauvau, fort inquiète, voulut faire venir Mme de Poix, mais on défendait en ce moment tout mouvement à la jeune femme et le prince s'opposa à ce qu'on la dérangeât; il ne voulut pas davantage qu'on fît venir sa sœur, l'abbesse de Saint-Antoine. Mais l'état devint bientôt si inquiétant qu'on passa outre aux défenses du malade et qu'on appela en toute hâte sa fille et sa sœur. Elles eurent la consolation de pouvoir lui prodiguer leurs soins pendant ses derniers moments et lui dire un éternel adieu.

Fidèle aux idées philosophiques qui avaient toujours été celles de son entourage et les siennes également, le prince ne demanda pas à recevoir les secours de la religion et il mourut en philosophe comme il avait vécu[198].

Il s'éteignit dans les bras de sa femme le 19 mai 1793; il était âgé de soixante-treize ans[199].

Un journal républicain, faisant allusion à la tranquillité dans laquelle le prince avait vécu jusqu'à sa mort, écrivait: «Malgré son nom et ses dignités, l'ascendant de ses vertus et de ses bienfaits l'a environné de respect jusqu'à la fin de sa carrière[200].»

La douleur de Mme de Beauvau fut immense. En perdant ce mari qu'elle adorait, elle perdait tout au monde. La tendresse de Mme de Poix et de la jeune Ourika apporta, il est vrai, quelque adoucissement à son chagrin, mais elle se retira du monde et elle ne vécut plus que pour honorer le souvenir de celui qu'elle avait tant aimé.

Elle relisait souvent ces jolis vers de Saint-Lambert, sur les désillusions de la vieillesse, et cette lecture, qui lui rappelait si cruellement sa propre douleur, lui arrachait des cris de désespoir:

Malheur à qui les dieux accordent de longs jours!Consumé de douleurs vers la fin de leur coursIl voit dans le tombeau ses amis disparaître.Et l'être qu'il aimait arraché à son être.Il voit autour de lui tout périr, tout changer;A la race nouvelle il devient étranger,Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie,Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie[201].

Malheur à qui les dieux accordent de longs jours!Consumé de douleurs vers la fin de leur coursIl voit dans le tombeau ses amis disparaître.Et l'être qu'il aimait arraché à son être.Il voit autour de lui tout périr, tout changer;A la race nouvelle il devient étranger,Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie,Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie[201].

Malheur à qui les dieux accordent de longs jours!

Consumé de douleurs vers la fin de leur cours

Il voit dans le tombeau ses amis disparaître.

Et l'être qu'il aimait arraché à son être.

Il voit autour de lui tout périr, tout changer;

A la race nouvelle il devient étranger,

Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie,

Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie[201].


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