CHAPITRE IX1771Exil du duc de Choiseul.—Réception du prince de Beauvau à l'Académie.—Disgrâce du prince.—Mme de Boufflers et le prince de Bauffremont.—Voyage de M. de Bauffremont à Chanteloup.—Mme de Boufflers à Montmorency.—M. de Bauffremont achète une propriété dans la vallée.—Tressan vient également s'y installer.
Exil du duc de Choiseul.—Réception du prince de Beauvau à l'Académie.—Disgrâce du prince.—Mme de Boufflers et le prince de Bauffremont.—Voyage de M. de Bauffremont à Chanteloup.—Mme de Boufflers à Montmorency.—M. de Bauffremont achète une propriété dans la vallée.—Tressan vient également s'y installer.
Pendant que le chevalier de Boufflers courait vainement après la gloire sur les confins de la Pologne, de graves événements se passaient à Paris.
L'année 1770, en effet, se termina par un coup de théâtre inattendu. Le 24 décembre, Choiseul, dont la fortune paraissait inébranlable, recevait du Roi un ordre d'exil. C'était une véritable catastrophe pour les partisans du puissant ministre[76].
Nulle part la chute de Choiseul ne fut ressentie plus vivement qu'en Lorraine. L'affolement était général. A la nouvelle de ce qui se passait à Paris, Mme de Lenoncourt écrivait à Panpan:
«La Neuveville, le 1erde l'an.
«Je suis consternée, mon cher Veau, je perds toutes mes espérances et même ma sûreté, car je n'étais enLorraine que par la certitude que j'avais d'être protégée contre M. de Lenoncourt. Me voilà isolée, sans défense, et cependant obligée par mon peu de fortune à demeurer à côté d'un homme que je redoute.
«Je vois tous mes parents et amis dans la désolation, toute la province même, car le duc l'a protégée et soutenue. Et vous, mon pauvre Veau, que j'aime si tendrement et si particulièrement, menacé de perdre la plus grande partie de votre petite fortune, car qui sait qui doit remplacer, et ce qui peut suivre un événement aussi malheureux.
«Je suis si accablée par toutes mes réflexions et par tous mes sentiments qu'il me semble qu'un tremblement de terre vient de faire ébranler tout ce qui m'environnait.
«J'ai vingt lettres, et je n'ai aucun détail ou, du moins, je ne sais rien de positif. Figurez-vous que par une des dernières on me mande qu'il a été question de le faire arrêter par les mousquetaires. Il a reçu sa disgrâce avec sa sérénité ordinaire...»
La chute de Choiseul allait être le signal d'un changement politique complet. En janvier 1771, le Roi exila le Parlement:
«C'est la tour de Babel, c'est le chaos, c'est la fin du monde, écrit Mme du Deffant, personne ne s'entend, tout le monde se hait, se craint, cherche à se détruire... On dit que tout le monde va être exilé, tous les princes du sang pour avoir demandé le rappel du Parlement, quatorze ducs pour s'être joints aux princes,plusieurs grands seigneurs, dont le prince de Beauvau...[77].»
Malgré la disgrâce dont il était lui-même menacé, M. de Beauvau n'hésita pas à donner une preuve de fidélité et d'attachement à son ami malheureux, et il partit pour Chanteloup, quoi qu'il pût lui en coûter. Il y reçut naturellement toutes les marques d'affection et de reconnaissance que méritait sa conduite noble et généreuse.
Le mois suivant, le prince, qui avait été élu à l'Académie en 1770, prononçait son discours de réception. Dans cette occasion encore, il montra la noblesse de ses sentiments et la fidélité de son cœur. Sans que le Roi en pût prendre de l'ombrage, il sut faire un éloge si pompeux de Choiseul et de son ministère, que les châtelains de Chanteloup en furent attendris jusqu'aux larmes.
L'abbé de Voisenon, qui recevait le prince, ne se montra pas à la hauteur du récipiendaire, son discours fut des plus médiocres, «une véritable ripopée», écrit Mme du Deffant[78].
Dès qu'il a connaissance du discours de M. de Beauvau, Voltaire enthousiasmé lui écrit pour le féliciter:
«Ferney, 5 avril 1771.
«Je me mets aux pieds de mon très respectable confrère, qui veut bien m'appeler de ce nom, comme un chêne est le confrère d'un roseau. Le roseau, en levant sa petite tête, dit très humblement au chêne: Ceux de Dodone n'ont jamais mieux parlé. Il est vrai, illustre chêne, que vous n'avez point prédit l'avenir, mais vous avez raconté le passé avec une noblesse, une décence, une finesse, un art admirable.
«En parlant de ce que le Roi a fait de grand et d'utile, vous avez trouvé le secret de faire l'éloge d'un ministre, votre ami... Vous avez sacrifié à l'amitié et à la vérité...
«C'est ainsi que le pauvre roseau cassé en use avec le beau chêne verdoyant auquel il présente son profond respect.»
La fidélité de M. de Beauvau à ses amis lui coûta cher. Le Roi, mécontent, lui enleva le gouvernement du Languedoc et le prince resta dans la situation financière la plus précaire, avec 450,000 livres de dettes criardes et 700,000 livres de dettes portant intérêt.
Le coup était cruel, mais M. de Beauvau le supporta vaillamment:
«Son maintien est admirable, écrit Mme du Deffant; il n'y a pas sous le ciel un homme plus courageux, plus noble et plus simple.»
Sa femme qui, en réalité, était la cause de tous ses malheurs, n'était pas moins vaillante:
«Mme de Beauvau a un courage indomptable; la gloire est sa passion. Rien ne lui fait peur. L'exil, la perte du commandement sont des bagatelles...»
Cependant le premier moment d'enthousiasme passé, le prince comprit qu'il restait dans une situation terrible et il ne parvenait pas toujours à dissimuler le chagrin qu'il en éprouvait. Mme du Deffant écrivait:
«Octobre, 1771.
«Il est profondément triste: je le tiens aussi malheureux que notre premier père. Il est peut-être encore plus triste, mais ce qui est ineffable, il n'a aucun repentir; il mangera, je vous jure, toutes les pommes que son Ève voudra; j'ai des instants où j'en suis affligée, mais soudain je me console par l'extrême contentement qu'ils ont de leur gloire prétendue. Ils sont dépouillés, ils sont presque nus, ils n'ont nulle ressource, mais ils sont des héros. Leurs créanciers ne partagent pas leur gloire. Tout le monde est fou.»
Comment Mme de Mirepoix, si bien en Cour, n'avait-elle pas cherché à détourner de son frère la colère royale? C'est que depuis sa triste intimité avecMme Dubarry, M. de Beauvau avait cessé toutes relations avec sa sœur. Il y avait encore une autre raison. Mmes de Mirepoix et de Beauvau se détestaient cordialement; il existait entre elles une haine violente, acharnée, qui se donnait carrière à tout propos. Cependant la vieille maréchale aimait toujours son frère, et elle fit ce qu'elle put pour le servir, mais le Roi était offensé et elle ne put lui arracher qu'une maigre gratification annuelle de 25,000 livres.
L'exil de Choiseul et les changements politiques qui en avaient été la conséquence n'empêchaient nullement la vie mondaine de suivre son cours. Mme de Boufflers en particulier fréquentait plus que jamais Mmes de Luxembourg, du Deffant, de Caraman, de Cambis; et son intimité avec toutes «les idoles», et toute «la clique» du Temple n'avait fait qu'augmenter.
Il y avait un homme qui, depuis quelques années, suivait Mme de Boufflers comme son ombre, c'était le prince de Bauffremont. Depuis qu'il s'était plus intimement lié avec elle, il en était arrivé à négliger toutes ses autres relations.
Le prince était un des grands amis de Mme de Choiseul et de Mme du Deffant; ces dames avaient même voulu en 1769 le marier. Bien qu'il ne fût plus de la première, ni même de la seconde jeunesse, puisqu'il avait cinquante-neuf ans, comme il possédait un beau nom et une grande fortune, bien des mères de famille «le postulaient pour leur fille». Mais le prince avait déjà le cœur pris, et les tentatives de Mmes deChoiseul et du Deffant échouèrent tout naturellement.
Cependant les relations du prince et de Mme de Boufflers étaient devenues si fréquentes qu'elles frappaient les moins clairvoyants, et le bruit commençait à se répandre dans la société que cette affection si persistante finirait par un bel et bon mariage.
Mme de Lenoncourt souhaitait fort pour son amie la réalisation de ce projet, et elle écrivait avec sa verve habituelle:
«Je ne m'attends pas à voir faire un mariage de conscience à Mme de Boufflers et au prince de Bauffremont. Je n'ai pas songé au salut de leurs âmes en souhaitant qu'ils se mariassent, mais songez donc, Veau, qu'il a 400,000 livres de rente, qu'elle dépend du Roi, et que si on cesse de la payer, elle sera à l'aumône. Pourquoi, puisqu'ils s'aiment plus que jamais, ne rendraient-ils pas tout commun? On rirait de leur mariage, mais on rit de leur amour. L'un ne serait pas plus extraordinaire que l'autre.»
Le duc de Choiseul était également convaincu que Mme de Boufflers et Bauffremont s'uniraient un jour ou l'autre par des liens légitimes, et comme Mme du Deffant soutenait énergiquement le contraire, il avait fait avec elle un pari. La vieille marquise écrivait à ce propos:
«15 juillet 1771.
«L'Incomparable me fait pitié. Il est aussi aveugle que moi à sa manière... Mais que le grand-papa ne seflatte point de gagner son pari; il le perdra, c'est certain. L'Incomparable est en effet incomparable dans sa faiblesse; mais il l'a pour ainsi dire en détail et non pas en gros. Ce sont des péchés véniels qu'elle lui fait faire, mais dont cent mille ne valent pas un péché mortel; et ce péché mortel, il ne le fera jamais. Le grand papa me paiera son pari, il peut s'y attendre.»
Mme de Boufflers, du reste, apprécie fort le culte que lui rend le beau prince, elle le traîne sans scrupule à son char et plus elle le voit épris, plus elle se montre exigeante. Elle ne lui accorde bientôt plus un seul instant de liberté; elle l'emmène avec elle faire de longs séjours au Val, à Montmorency, à l'Isle-Adam. Partout où on l'invite, il faut, si on ne veut lui déplaire, inviter également le prince Incomparable.
Dans l'état de gêne où elle se trouve, l'amitié de M. de Bauffremont est des plus précieuses à la marquise. Elle est besoigneuse plus que jamais et si elle a, en grande partie, renoncé au jeu, elle n'en est pas moins restée gaspilleuse; elle sait dépenser, mais non compter, l'argent fond entre ses mains et bien souvent sa bourse est vide. Alors, dans les moments de trop grande détresse, elle fait appel à l'amitié du prince qui consent à ces emprunts de la meilleure grâce du monde. Ce n'est pas tout encore. Bauffremont est l'amabilité même et il lui offre toutes les facilités possibles; elle use sans vergogne de ses chevaux, de sa table, enfin de toutes les commodités que donne une grande fortune et dont elle est privée.
Tous les amis des Choiseul se rendant successivement à Chanteloup pour rendre hommage au ministre disgracié, Bauffremont s'adresse à M. de La Vrillière pour obtenir la permission. Mais, ainsi qu'il était à prévoir, il éprouve un refus. Il s'en afflige médiocrement, il a tant de peine à quitter Mme de Boufflers! Cette servitude volontaire, dans laquelle il trouvait le bonheur, inspirait cette boutade à Mme du Défiant:
«L'Incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et d'Amérique..... C'est une poule mouillée, il est doux, il est poli; par delà cela, rien du tout.»
Mme de Choiseul cependant s'impatiente de ne pas voir arriver son prince Incomparable qu'elle aime malgré tout et qu'elle regrette. Et comme elle le suppose retenu par les charmes de sa Dulcinée, elle écrit aimablement:
«Je veux faire ma cour à Mme de Boufflers pour qu'elle me cède un peu notre prince, car il est juste que j'en aie aussi ma part.»
M. de Bauffremont finit par faire comme beaucoup de courtisans, il se décide à se rendre à Chanteloup sans permission. Mais il n'est pas cependant au terme de ses hésitations. Au lieu de partir sans délai, il écrit d'abord pour annoncer sa venue, puis pour demander s'il ne dérangera pas, etc. Mme de Choiseul, impatientée, mande à Mme du Deffant:
«9 juillet.
«J'ai cru le voir arriver sur-le-champ et j'avais déjà fait préparer son appartement. J'en ai reçu une lettre ce soir, par laquelle il me demande s'il peut venir, parce qu'il entend dire que nous avons beaucoup de monde et qu'il craint de nous gêner. Le grand-papa dit qu'il tire de long; c'est sa Dulcinée qui en est cause. Ah! sans doute, il l'épousera! Vous avez grande raison de craindre pour votre pari. Je serais fâchée de vous le voir perdre parce que ce serait de sa part un excès de faiblesse impardonnable; mais il faudra bien que je prenne mon parti sur ce malheur, comme je l'ai pris depuis longtemps sur le fond qu'on peut faire de lui.»
Enfin M. de Bauffremont s'arrache aux charmes de Mme de Boufflers et il arrive à Chanteloup.
«Ne trouvez-vous pas que sa présence est délicieuse, écrit finement Mme du Deffant, quoique son absence, ne soit pas insupportable.»
«J'ai été aussi étonnée que charmée de le voir, cet Incomparable», répond Mme de Choiseul, et elle trace de lui ce crayon plein d'esprit:
«Il est arrivé le lendemain, propre, reposé, comme s'il sortait de son lit; il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y était établi en arrivant, et, malgré son grand amour, je crois qu'il ne faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir ou seulement le laisser oublier d'en partir. Il ne s'amuse ni ne s'ennuie, il n'estpoint content, il est heureux, excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour.
«Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller, et qu'il faut en revenir, parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue, parce qu'il faut savoir qui il aura à souper et le dire à son cuisinier, peut-être voir les comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser le dire; mais comme il a pris cette maison sans goût, il la gardera de même par l'embarras de s'en défaire, et il ira quand on l'y mènera. Il prétend que c'est pour moi qu'il l'a prise et il ne l'a cependant que depuis mon exil. J'en ris et il trouve très bon qu'on ne fasse pas plus de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-même: tout le monde lui convient et il convient à tout le monde, il sera philosophe ou caillette, ignorant ou lettré, spirituel ou stupide, tout cela se trouve dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer, et se produit également sans effort. Tel est votre Incomparable, ma chère petite fille, et véritablement incomparable en ayant cependant l'air de ressembler à tout le monde.
«Le calme de son âme repose la mienne, c'est de l'eau qui dort et qui ne croupit pas, mais je voudrais qu'elle s'éveillât quelquefois, ne fût-ce que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers Mme de Boufflers; si vous voulez, parce qu'il la trouve là, mais une autre la remplacerait, ce serait la même chose...»
Mme du Deffant, enthousiasmée de ce portrait si vivant et si vrai, répond à son amie:
«Le portrait de l'Incomparable est un chef-d'œuvre; vous y avez omis un seul trait, c'est l'indifférence qu'il a pour la vérité, sans pour cela être menteur...
«Je suis bien éloignée de ressembler à l'Incomparable qui porte son bonheur partout et qui voit les objets avec des lunettes qui les lui rendent tous semblables.»
Après un séjour trop court au gré de ses hôtes, le prince parle de repartir; c'est en vain qu'on cherche à le retenir; rappelé par Mme de Boufflers, il ne veut rien entendre. Choiseul, qui prend toujours le côté plaisant des choses, écrit à Mme du Deffant:
«Je suis très fâché du départ du prince, ma chère petite fille; qu'est-il nécessaire qu'il aille soigner si promptement sa future femme; si elle a mal au talon, la chanson dit qu'elle n'a qu'à se le gratter par le trou de la pochette. Mais le prince part et nos instances ne le peuvent retarder.»
On peut se demander pourquoi Mme de Boufflers n'accompagnait pas M. de Bauffremont à Chanteloup. N'eût-ce pas été le moyen le plus simple de tout concilier? C'est que la marquise, par une discrétion peut-être excessive, ne se jugeait pas suffisamment liée avec les châtelains pour aller s'installer chez eux, même pour quelques jours. Et cependant ses enfants, le marquis et le chevalier, vivaient depuis plusieurs années dans l'intimité des Choiseul; depuis la disgrâce du duc, lemarquis ne cessait de lui donner les preuves du plus tendre attachement.
Touchés d'une si fidèle amitié, les châtelains l'accueillaient à bras ouverts, et lui témoignaient une très vive affection. Mme de Choiseul, en particulier, parle de lui en termes charmants. Faisant allusion à leur commune affection pour le prince de Bauffremont, elle écrit de Mme de Boufflers:
«Mon sort est d'aimer tout ce qu'elle aime. Cela fait honneur à mon goût et si je voulais être impertinente, je dirais aussi à ses œuvres, car vous connaissez mon faible pour le chevalier de Boufflers, mais vous ne connaissez pas mon fort pour le marquis; c'est mon sentiment solide. Je ne crois pas qu'il y ait une plus honnête et plus sensible créature dans le monde. Il a donné et il donne chaque jour à M. de Choiseul des marques d'amitié les plus touchantes.»
Le chevalier ne montrait pas moins de zèle que son frère pour ses amis. A peine revenu en France, après sa malencontreuse équipée de Pologne, il s'était empressé d'annoncer sa visite à Chanteloup:
Le 13 février 1772, il écrivait de Nancy à Mme de Choiseul:
«Je n'ai pas eu d'autre désir en arrivant en France, Madame la duchesse, que d'aller tout de suite à Chanteloup...
«Je compte partir dans huit ou dix jours pour Paris, après avoir réglé (comme je règle) quelques petites affaires que j'ai trouvées à mon arrivée et qui ont exigéquelques petits voyages dans mes possessions ecclésiastiques. De Paris, je me mettrai bien vite en marche pour ce pays nouvellement découvert, où on dit que tout le monde est aimable et même que tout le monde est heureux. Ce sont deux choses dont je ne serai pas fâché de prendre ma part...»
Le mois suivant, en effet, on voit Boufflers arriver à Chanteloup «sur un mauvais petit cheval, à travers champ, comme un chevalier errant».
Il charme tout le monde par sa gaieté, son entrain; à partir de ce moment on ne voit plus que lui au château, il y revient sans cesse.
Cette fidélité dans le malheur, surprenante chez un homme qui passe pour égoïste et léger, touche au plus haut point Mme de Choiseul. Elle écrit, charmée, à son amie Mme du Deffant:
«26 mai 1773.
«Je suis bien aise que vous aimiez M. de Boufflers, ma chère petite fille, parce que je l'aime et je suis bien aise que vous l'aimiez à cause qu'il m'aime. Quand on le connaît, il est impossible de n'avoir pas bonne opinion de lui, et sa conduite seule avec M. de Choiseul serait bien faite pour établir une réputation et pour détruire la mauvaise qu'on avait de lui. Jamais prévention ne fut à tous égards plus mal fondée, et cette prévention lui a cependant, jusqu'à présent, nui en tout, et lui nuira peut-être encore jusqu'à la fin de sa vie. Cela me ferait craindre que les hommesaiment à penser le mal et n'aiment pas à faire le bien.»
Mme de Boufflers va passer une partie du printemps à Montmorency, chez son amie la maréchale de Luxembourg. Mais cette villégiature est de nature à désoler M. de Bauffremont, puisqu'elle le sépare de sa «Dulcinée». Qu'imagine le prince Incomparable? Oh! une combinaison bien simple! Il parcourt le pays, se renseigne, apprend qu'une petite propriété est en vente à Eaubonne; il la visite d'un coup d'œil et l'achète séance tenante. Et voilà le prince au nombre des habitants de la vallée, et le voisin de la maréchale. Il peut ainsi chaque jour voir sa chère marquise.
Ce n'est pas seulement M. de Bauffremont que Mme de Boufflers retrouve à Montmorency. Elle va y revoir encore un ancien familier de la cour de Stanislas, son fougueux adorateur le comte de Tressan. Ainsi voilà Mme de Boufflers, Saint-Lambert, M. de Bauffremont, Tressan encore une fois réunis. Il semble qu'un charme étrange attire irrésistiblement dans l'adorable vallée les débris épars de la cour de Lunéville.
Par suite de quelles circonstances Tressan a-t-il quitté sa champêtre demeure de Nogent-l'Artaud et est-il venu, lui aussi, chercher un asile à Montmorency?
Nogent était certainement un séjour fort agréable; le Comte pouvait s'y adonner en paix aux soins du jardinage, mais en dépit de son voisinage avec le maréchal de Bercheny, il n'avait pas tardé à être gagné par l'ennui. Il abandonna donc Nogent et loua une modestemaison dans la capitale, rue Neuve d'Orléans. Il y recevait la meilleure société, particulièrement des hommes de lettres; après le souper on faisait la lecture d'ouvrages inédits.
Mais la vie si fatigante de Paris n'était pas ce qui convenait à Tressan, que de fréquents accès de goutte contraignaient souvent au repos. Il ne tarda pas à partager l'opinion de Voltaire qui lui écrivait en raillant: «Vous trouverez dans Paris des soupers et des plaisanteries, des amis intimes d'un quart d'heure, des espérances trompeuses et du temps perdu...»
Tressan fut pris de la nostalgie de la campagne; il regrettait ses jardins, ses fleurs, ses fruits, qu'il cultivait avec passion. Il chercha donc dans les environs de Paris un asile où il put tout à la fois jouir des plaisirs de la campagne sans cependant abandonner les cercles littéraires dans lesquels il trouvait tant d'agrément. Quel endroit pouvait mieux convenir à ses dessins que la vallée de Montmorency, où il était sûr de retrouver beaucoup d'amis. Bientôt il découvrait dans le joli village de Franconville une agréable demeure avec un grand jardin. Il l'acheta et s'y installa avec sa femme et sa fille, l'aimable Marichka.
Il avait réuni autour de lui tous les souvenirs de sa vie heureuse de Lorraine; on voyait sur les murs de son salon les portraits de Stanislas et de Louis XV; sur une table de marbre se trouvaient placé le buste de Voltaire et une statuette de l'Amour en porcelaine deSèvres. Au-dessus de son propre portrait il avait placé celui de sa fille et il avait écrit ces vers:
Au Dieu dont j'ai reçu la loi,Je rapporte ces vains hommages,Et je place au-dessus de moiLe plus charmant de mes ouvrages.
Au Dieu dont j'ai reçu la loi,Je rapporte ces vains hommages,Et je place au-dessus de moiLe plus charmant de mes ouvrages.
Au Dieu dont j'ai reçu la loi,
Je rapporte ces vains hommages,
Et je place au-dessus de moi
Le plus charmant de mes ouvrages.
Sa femme, d'origine anglaise et de caractère froid et compassé, n'aimait pas le monde et elle vivait fort à l'écart, mais Tressan se consolait de son peu de sociabilité en entretenant d'agréables relations de voisinage avec tous les hôtes de la vallée, surtout avec Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.
Saint-Lambert, il le connaissait de longue date; il l'avait souvent rencontré à la cour de Stanislas et il était resté intimement lié avec lui. Tout naturellement il se trouva en rapports avec Mme d'Houdetot, et la châtelaine de Sannois se prit bientôt d'une grande amitié pour cet aimable vieillard qui, en dépit de ses soixante-douze ans, avait gardé tout le feu de la jeunesse.
De Franconville à Sannois, il n'y avait qu'un pas, et Tressan et Mme d'Houdetot se faisaient de fréquentes visites.
Ravi de l'asile champêtre qu'il a trouvé et où il goûte un bonheur sans mélange, Tressan chante les agréments de sa nouvelle demeure:
Vallon délicieux, ô mon cher Franconville!Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur,Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur;Que rien ne trouble plus la paix de cet asileOù je trouve enfin le bonheur!Tranquille en cette solitude,Je passe de paisibles nuits;Je reprends le matin une facile étude,Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.Je vois le soir de vrais amis,Et m'endors sans inquiétude.
Vallon délicieux, ô mon cher Franconville!Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur,Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur;Que rien ne trouble plus la paix de cet asileOù je trouve enfin le bonheur!Tranquille en cette solitude,Je passe de paisibles nuits;Je reprends le matin une facile étude,Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.Je vois le soir de vrais amis,Et m'endors sans inquiétude.
Vallon délicieux, ô mon cher Franconville!
Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur,
Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur;
Que rien ne trouble plus la paix de cet asile
Où je trouve enfin le bonheur!
Tranquille en cette solitude,
Je passe de paisibles nuits;
Je reprends le matin une facile étude,
Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.
Je vois le soir de vrais amis,
Et m'endors sans inquiétude.
Les agréments de la nature et du voisinage ne sont pas seuls à charmer le vieux comte. L'ancien amoureux de Mme de Boufflers est toujours resté sensible à la jeunesse et à la beauté, et l'âge n'a pas complètement glacé ses sens. Il est comme ces vieux charretiers dont parle Maurice de Saxe et qui aiment toujours à entendre claquer le fouet. «Les fleurs nouvellement écloses ont encore pour moi des appas! s'écrie Tressan. Éloignez ces cyprès, apportez-moi des roses», et il joint l'exemple au précepte. Il y a à Franconville une jeune paysanne de quatorze ans, nommée Fanchon, qui aide Tressan dans ses travaux de jardinage. Venue la première fois par hasard, elle lui devient bientôt indispensable; il la réclame sans cesse, il ne peut plus se passer d'elle. Ses grâces naissantes bouleversent le vieillard et bientôt il compose des vers en l'honneur de Fanchon. C'est Fanchon qui a remplacé Mme de Boufflers!
Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence,Le lys des prés, la rose du printemps,C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance,Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,Ses jeunes mains dont la moindre caresse,Sans le vouloir, font pétiller mes sens,Ne m'ont point fait oublier mes serments;J'ai respecté sa modeste jeunesse,Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]
Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence,Le lys des prés, la rose du printemps,C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance,Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,Ses jeunes mains dont la moindre caresse,Sans le vouloir, font pétiller mes sens,Ne m'ont point fait oublier mes serments;J'ai respecté sa modeste jeunesse,Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]
Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence,
Le lys des prés, la rose du printemps,
C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance,
Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.
Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,
N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,
Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,
Ses jeunes mains dont la moindre caresse,
Sans le vouloir, font pétiller mes sens,
Ne m'ont point fait oublier mes serments;
J'ai respecté sa modeste jeunesse,
Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]
Chaque fois que Mme de Boufflers villégiature à Montmorency, elle ne manque jamais d'aller rendre visite à ses anciens amis; et elle évoque avec eux tous les souvenirs d'un passé bien lointain déjà, mais qui leur a laissé à tous d'impérissables souvenirs.