ÉPILOGUECHAPITRE PREMIER1786-1787Règlement des affaires d'intérêt.—Séjour de Boufflers à Paris.—Son départ pour Lorient.—Séjour au Sénégal.—Retour en France.
ÉPILOGUE
Règlement des affaires d'intérêt.—Séjour de Boufflers à Paris.—Son départ pour Lorient.—Séjour au Sénégal.—Retour en France.
Rigoureusement nous aurions dû arrêter notre récit à la mort de notre héroïne et laisser dans l'ombre le sort de ses enfants et de tous les amis qui l'avaient entourée pendant sa vie, mais nous n'en avons pas eu le courage. Le lecteur aurait donc ignoré ce qu'il était advenu du spirituel chevalier, de l'aimable Mme de Boisgelin, du vieux Panpan, de Mme Durival, de Mme de Sabran, de Saint-Lambert, du prince de Beauvau, etc. A tort ou à raison, nous nous sommes imaginé que tous ces personnages étaient devenus des amis pour nos lecteurs, comme ils le sont pour nous depuis des années, et qu'on regretterait de ne pas connaître le sort des principaux d'entre eux. Aussi avons nous pris le parti de résumer rapidement sous le titre d'Épilogue tout cequi les concernait et de les accompagner, eux aussi, jusqu'à leur heure dernière.
Le chevalier de Boufflers se trouvait encore au Sénégal au moment même où sa mère était mortellement frappée.
C'est Mme de Sabran qui se chargea de lui annoncer le fatal événement, mais la lettre ne lui parvint pas, car il était déjà en route pour revenir. Elle lui écrivait:
«9 juillet 1786.
«Quelle nouvelle à t'apprendre aujourd'hui, mon cher mari! Je ne m'en chargerais pas, si je n'étais pas sûre que ta sœur et ton oncle t'en ont déjà fait part. Tu viens de perdre ta pauvre mère; j'en verse des larmes aussi amères que si elle était la mienne. Je connais ton bon cœur et je suis sûre de la douleur que tu auras d'avoir été à deux mille lieues d'elle dans ces tristes moments, et de n'avoir pas pu lui prodiguer tes soins et lui rendre les derniers devoirs. Mais ce qui doit te consoler, mon ami, ou du moins adoucir tes regrets, c'est qu'elle a été frappée tout d'un coup par une maladie qui ne pardonne jamais et qui est l'apoplexie. Ta bonne volonté et tes soins n'auraient pas pu prolonger d'un instant ses jours qui étaient terminés; et la Providence, qui arrange si bien toutes choses au moment qu'elle nous frappe, lui a évité des regrets en ne lui laissant pas le temps de te désirer. Elle a perdu tout de suite connaissance, et elle n'a ressenti aucune deshorreurs de la mort. Ta pauvre sœur, d'ailleurs, t'a suppléé de son mieux dans des fonctions aussi douloureuses; elle en est vivement affectée, mais elle se porte bien; je compte la voir à son retour et lui offrir toutes les consolations de la plus tendre amitié. Que ne suis-je à portée d'en faire autant pour toi! Mon plus grand chagrin est de sentir l'inutilité dont je te suis à présent; quelque chose qui t'arrive, mon intérêt et ma tendresse ne te sont plus bons à rien...[184]»
Nous avons vu que, malgré la très grande tendresse qui existait entre eux, le chevalier avait eu avec sa mère, avant son départ, quelques difficultés d'intérêt, et qu'il était parti pour le Sénégal sans aller l'embrasser. Aussi Mme de Boufflers ne lui avait-elle pas écrit pendant son absence. Il avait beaucoup souffert de ce silence, et il voulait qu'à son retour tout fût oublié.
Par une cruelle ironie de la destinée, il écrivait du bateau même qui le ramenait dans sa patrie à celle qui déjà n'existait plus, cette lettre touchante et dont les termes empruntent aux circonstances quelque chose de poignant:
«En pleine mer, 4 août 1786.
«Enfin, je vous reverrai et j'en sens déjà toute la joie, et j'y joins toute la vôtre.
«Je n'ai point eu de lettre de vous en Afrique, et ma sœur m'a seule mandé de vos nouvelles; elles m'ontdonné de la sécurité sur le point essentiel, sur la conservation denotre trésor(pour me servir des termes de M. de Nivernais), mais j'ai été vraiment attristé en pensant que vous vous plaigniez de moi et que vous croyiez que je me plaignais de vous. Le premier point serait le pire des malheurs, et le deuxième le plus infini des crimes.
«Les affaires qui ont précédé mon départ étaient si nouvelles et si embarrassantes pour moi qu'elles n'ont pas laissé huit jours à ma disposition pour aller vous embrasser. Quant aux plaintes qui vous sont, dit-on, parvenues sur quelques déprédations de la Malgrange, je pourrais vous dire ce que le comte de Grammont disait assez ignoblement à Louis XIV: «Sire, ce sont deux de vos gens qui se querellent». Irais-je refuser mon vin, car je crois qu'il est question de vin, à celle à qui je dois mon sang? Et quand je ne lui devrais rien, pourrais-je lui refuser quelque chose? Laissons tout cela, car je n'aime pas plus les discussions que vous n'aimez le vin, et ce n'est pas entre vous et moi qu'elles doivent jamais trouver place.
«Dès que le premier objet de mon voyage sera rempli, j'engagerai ma sœur à venir avec moi en Lorraine et j'espère que la première vue dissipera tout, comme je vous ai entendu dire qu'un rayon de soleil aplanit bien des difficultés.
«Je ne vous parle ici ni de l'Afrique ni de la mer, ce sont de trop tristes sujets pour vous en entretenir. Il vous suffira de savoir que Marcel a une fort bonneplace et qu'il se fait adorer et même vénérer dans la colonie par son esprit et par ses sentiments. Je me sais bon gré d'avoir prévu son mérite, mais il a passé mon attente. Dites tout cela à M. Devau, pour qu'il sache que je ne me venge pas sur ses amis des querelles qu'il cherche aux miens.
«Mais je veux tout oublier, le jour où je vous verrai sera un jour d'indulgence plénière, et je ne garderai plus rien sur le cœur, comme à la fête du sacre il ne reste personne dans les prisons.
«Adieu, ma chère mère, vous ne savez sûrement ni combien vous êtes aimable, ni combien vous êtes aimée».
En même temps qu'il écrivait à sa mère, le chevalier prévenait Mme de Boisgelin de son retour, et il lui demandait de venir au-devant de lui pour lui apporter des nouvelles:
«12 août 1786.
«Viens, si tu le peux, au-devant de ton pauvre frère, ma bonne fille; après tant d'ennuis, d'inquiétudes, de détresse, couronnés par soixante jours de navigation, il a besoin de voir enfin quelqu'un qui l'aime et qu'il aime, et je te laisse à juger si je pouvais mieux m'adresser. Je ne suis pas encore à terre, mais à moins que les vents n'imaginent quelque nouvelle perfidie, je serai ce soir ou demain à la Rochelle.
«... J'espère que tu partages et que tu combleras ma joie et le cœur me dit que tu m'apporteras de bonnes nouvelles».
Hélas! l'on sait la nouvelle affreuse qui attendait le pauvre chevalier. Il adorait sa mère, et l'on peut deviner sa douleur en apprenant qu'il ne devait plus revoir celle qu'il avait tant aimée.
Bien avant le retour du chevalier, la famille de Boufflers s'était réunie pour régler les affaires d'intérêt; ce n'était ni bien long ni bien compliqué, puisque la vieille marquise ne laissait à peu près rien.
Bien qu'eux-mêmes dans une situation de fortune des plus précaires, M. et Mme de Boisgelin se conduisirent on ne peut mieux. M. de Boisgelin déclara tout d'abord approuver complètement tout ce que ferait sa femme, et lui donner à cet effet toutes les autorisations nécessaires.
Quant à Mme de Boisgelin, elle déclara en son nom et au nom de son frère, pour lequel elle se portait fort[185], qu'elle entendait que les dispositions dernières de sa mère fussent exécutées sans aucune réserve, qu'il fallait avant toutes choses payer les dettes, solder les frais, et exécuter les legs aux domestiques. C'est ce qui fut fait scrupuleusement.
On se rappelle qu'au moment du mariage de M. et Mme de Boisgelin, le roi de Pologne avait donné viagèrement aux jeunes époux le domaine de la Malgrange pour en jouir après le décès de Mme de Boufflers[186].
Les Boisgelin héritèrent donc de la Malgrange, mais le chevalier s'était attaché à cette terre qu'il géraitdepuis une dizaine d'années, et, d'accord avec sa sœur et son beau-frère, il obtint du conseil du roi, de se substituer à eux sa vie durant.
Il prit aussitôt des mesures pour tirer le meilleur parti possible de son domaine; il confia les jardins à un horticulteur pour un loyer de dix louis; il afferma les terres pour 1,500 livres. Quant à la maison qui était fort agréable et bien meublée, et le pavillon bâti par M. de Bauffremont, il les loua à des Anglais de passage; chaque année il arrivait en Lorraine de nombreux insulaires qui ne craignaient pas de payer un loyer assez élevé pour jouir de l'agrément de passer l'été aux portes de Nancy.
Mme de Boufflers jouissait sur le Trésor royal d'une pension de 18,000 livres qui était le plus clair de son revenu. Après sa mort toute la famille se mit en mouvement pour faire reporter cette pension sur la tête de Mme de Boisgelin et du chevalier. Malheureusement le Trésor royal ne se trouvait pas, lui non plus, dans une situation brillante, et malgré les pressantes démarches du prince de Beauvau et du duc de Mouchy, auprès du roi et de M. Calonne, c'est à grand'peine qu'on obtint pour les enfants de Mme de Boufflers une pension de 8,000 livres qu'ils eurent à se partager.
En revenant du Sénégal, le chevalier de Boufflers avait ramené avec lui un certain nombre de souvenirs vivants qu'il s'était empressé de distribuer dès son arrivée en France.
A la reine il avait offert une perruche; au maréchalde Castries, un cheval; à Mme de Sabran, des oiseaux merveilleux et un petit nègre; à Mme de Blot, également un petit nègre nommé Zimeo; à M. de Beauvau, une jeune négresse nommée Ourika[187], pour laquelle le vieux maréchal se prit d'une véritable affection et qu'il adopta pour ainsi dire.
Mme de Sabran avait été ravie de ses oiseaux, mais ses enfants avaient encore été bien plus enchantés du négrillon qu'ils appelèrent Vendredi; il devint leur jouet et ils ne pouvaient plus s'en passer.
«Il fait leur bonheur, écrit un jour la comtesse; il n'y a point de joie pareille à celle qu'il a éprouvée le jour qu'il s'est vu un bel habit sur le corps. Il est si emprunté dans ce nouveau vêtement qu'il fait mourir de rire; il ressemble à ces chats auxquels on met des papillotes à la queue; il tourne, il se regarde, il n'ose pas remuer de crainte de se salir; à peine peut-il marcher avec ses souliers; enfin il nous donne la comédie toute la journée...»
En revenant en France le chevalier avait l'intention très arrêté de n'y faire qu'un court séjour et de retourner dans son gouvernement aussitôt qu'il aurait obtenu ce qui lui manquait; il voulait achever l'œuvre qu'il avait commencée et à laquelle il s'était attaché.
Tous ses amis cependant le détournaient de perdre son temps à des projets stériles:
Ségur lui écrivait en riant:
«De grâce, ne retournez pas dans cette maudite colonie où vous n'apprendrez qu'à voir tous les hommes en noir et où l'amitié souffre de votre absence sans être consolée par votre gloire... Songez que les beaux jours de la vie sont trop courts pour en faire d'inutiles sacrifices...»
Ces projets de départ faisaient le désespoir de Mme de Sabran; elle écrivait délicieusement à son ami:
«18 août 1786.
«Encore si tu pouvais, comme le pauvre pigeon, être dégoûté des voyages par cet essai et prendre sagement le parti qu'il prit de ne plus quitter sa fidèle compagne, tout serait oublié, et nous ne penserions plus qu'à nous servir du mal pour jouir encore mieux du bien. Mais à peine t'aurai-je vu qu'il faudra te dire adieu encore et te perdre de nouveau, peut-être pour plus longtemps... J'aurais préféré que tu restasses six mois de plus au Sénégal, avec l'espérance cependant qu'à la fin de ce terme tu lui dirais adieu pour toujours. Mais non, nous y mourrons à la peine, toi, M. le gouverneur, et moi, Mme la gouvernante.»
Depuis son arrivée à Paris, le chevalier consacrait la plus grande partie de son temps à courir les ministères pour tâcher d'obtenir les objets indispensables à la prospérité et à la sûreté de la colonie. Il réclamait surtout de l'artillerie, dont il était totalement dépourvu et dont il avait le plus urgent besoin.
Il serait injuste de dire qu'on repoussait ses instantes sollicitations; il était au contraire accueilli à merveille, félicité sur son zèle, on prenait bonne note de ses demandes et on lui faisait les plus belles promesses.
Bien que peu naïf de son naturel et sachant par expérience ce que valent les serments des ministres, Boufflers reçut de si formelles assurances qu'il se crut sûr du succès, et qu'il quitta Paris plein de confiance à la fin de novembre 1786, pour aller s'embarquer à Lorient sur laDordogne.
En cours de route il écrivait à sa sœur:
«Musillac en Bretagne,6 décembre.
«J'ai bien mal fait de ne point accepter ta proposition de venir avec moi, ma grande enfant; tu aurais fait à la vérité une bien triste partie, mais tu t'en serais consolé en pensant que c'était répandre un peu de baume sur mes blessures, et que c'était me sauver les plus grands ennuis et les plus cruelles impatiences que j'ai eues de ma vie. Car enfin nous aurions été ensemble, et plus le voyage aurait été long, plus je l'aurais aimé. Chaque contre-temps, chaque accident m'aurait valu un jour de plus à passer avec toi; ainsi je les aurais appelés, plutôt que de les prévenir. Au moins ne m'en serais-je point tourmenté comme j'ai fait au point d'en être malade.
«J'ai resté quatre grands jours à Nantes à faire raccommoder à fond ma voiture à laquelle il avait fallu travaillerà toutes les postes depuis Orléans; je m'y suis ennuyé au delà de toute expression...
«Voici des choses qui t'auraient regardée dans des temps plus ou moins prospères...
«J'ai passé presque au travers du parc de la Bretesche. J'ai été arrêté pendant trois ou quatre heures au passage de la Roche-Bernard; si tu avais été avec moi, il aurait fallu garder l'incognito et dans le cabaret tu aurais entendu dire le diable de quelqu'un[188], sur ses dépenses, sur ses lésines, sur son ineptie en administration de terre, sur ses prétentions, sur sa hauteur, etc., enfin on en a tant et tant dit, que malgré mon humeur de tout ce qui m'était arrivé jusque-là, je riais intérieurement de la contenance que tu aurais faite.
«J'ai un grand mal de tête, je ne dors pas depuis quelques jours, mais j'espère dormir cette nuit et me réveiller guéri. Je voudrais dormir un an et me réveiller dans ta chambre, mais cela reviendra à peu près au même, excepté que mon sommeil pourra bien être un peu agité...
«Adieu, je t'embrasse de toute mon âme seulement, car elle est près de toi, et mon visage en est bien loin.
«Embrasse pour moi tout ce que tu aimes et surtout tout ce que tu aimes le mieux.»
Le 7, Boufflers arrive à Lorient, il est excédé de fatigues. Quelle est sa rage, sa fureur, en voyant qu'onn'a rien envoyé de Paris et que de tous les approvisionnements, de toutes les armes si solennellement promis, rien n'a été expédié.
Heureusement, les vents sont contraires. Ce retard forcé lui donne le temps d'écrire encore pour réclamer contre l'oubli dont il est victime. C'est surtout l'artillerie qui lui manque le plus, et il écrit le 13 décembre à son oncle pour le supplier d'intervenir: «Il y a dans le monde bien des choses respectables, lui dit-il, mais je ne connais que la force qui soit vraiment respectée.»
Le 15, les vents sont encore contraires, et toujours pas la moindre nouvelle de la fameuse artillerie. Le chevalier, qui est affligé d'un ennui mortel et d'une exaspération croissante, écrit encore à M. de Beauvau:
«Il n'y a pas en ce moment à Gorée une pièce de canon en état de tirer, en sorte qu'un corsaire anglais qui aurait bu un peu de punch pourrait nous insulter impunément.» Et comme il se rend compte de son importunité, il ajoute: «Je suis fâché, mon cher oncle, de vous étourdir de mon artillerie, mais je crierai jusqu'à ce que je puisse tonner.»
Inutile d'ajouter que Boufflers mit à la voile sans avoir reçu l'artillerie qu'il sollicitait si ardemment.
A peine le chevalier avait-il repris la mer pour retourner dans son lointain gouvernement, que la maréchale de Luxembourg, qui lui avait toujours donné tant de marques d'attachement, succombait à son tour. C'est Mme de Sabran qui se charge de lui annoncer le fatal événement:
«24 janvier 1787.
«Quelle horrible nouvelle à t'apprendre encore, mon cher mari! Tu viens de perdre une seconde mère! La pauvre Mme de Luxembourg vient de payer le tribut de ton second voyage. Je me réserve pour le troisième, car il faut une victime à chacun.
«Il paraît que sa mort a été fort douce, et qu'une paralysie générale a glacé tous ses sens en très peu d'instants...
«La mort de cette bonne et excellente femme répand une consternation générale; sa tombe est arrosée de larmes qu'elle avait si souvent essuyées, et le désespoir de ces pauvres malheureux dont elle était la consolation et l'appui, est une belle oraison funèbre...[189]»
Jusqu'au mois de juin 1787, nous ne trouvons dans la correspondance rien qui soit digne d'être noté. A cette époque, Mme de Sabran raconte à son ami une amusante visite qu'elle vient de faire à la maréchale de Mirepoix.
«28 juin 1787.
«J'ai été voir aujourd'hui ta vieille tante dans sa superbe maison; elle m'a montré un perroquet noir que tu lui as envoyé; il ressemble à mon avis à un corbeau. Mais elle m'a dit qu'il parlait fort bien. Comme il nem'a pas fait l'honneur de m'adresser la parole, je n'en saurais juger par moi-même.
«Elle m'a parlé aussi d'un petit nègre que tu as envoyé à Mme de Blot, qui est un petit monstre à ce qu'elle dit, et horriblement mal élevé. Dès qu'il l'a aperçue, il a fait des cris horribles, et s'est jeté à terre avec les signes de la plus grande frayeur, tandis qu'il caressait tout le monde. On lui a demandé pourquoi? Il a répondu qu'elle lui faisait la grimace. La maréchale ne s'est pas doutée qu'il pouvait avoir quelques raisons pour la trouver différente des autres et lui a su fort mauvais gré de sa franchise.
«Cela fait frémir en voyant combien nous nous connaissons peu.»
Heureusement pour le chevalier sa santé se maintient excellente; il supporte parfaitement le climat assez malsain de la colonie et il peut se consacrer tout entier aux soins de son gouvernement.
Il déploie une grande activité, il élève des casernes, répare l'hôpital qui tombe en ruines, bâtit une forge, fait élever des magasins, construit de petits navires, des corps de garde, des prisons, etc. Faute d'ingénieurs, il fait lui-même tous les plans, tous les devis, et il est tellement économe que pour tous ces travaux, il ne dépense pas plus de 40,000 livres!
Tout marcherait à souhait s'il n'avait à lutter contre la Compagnie dont la conduite est abominable. Grâce à elle, à sa lésinerie, à son inintelligence, à son peu d'activité, on est privé des choses de première nécessité,et la famine règne presque dans le pays. Ses employés sont mal payés, elle prend des mesures à contre-sens, enfin elle lui fait éprouver tant de contrariétés qu'il finit par en tomber malade.
Il écrit à son oncle le 7 octobre:
«Gorée, 7 octobre 1787.
«Je me voyais à peu près à la fin de ma carrière africaine, mon cher oncle, et mon esprit commençait à quitter ce pays pour celui que vous habitez, comme une âme du Purgatoire à qui il ne manque plus qu'unDe Profundisou deux pour aller en Paradis; j'en étais là et je m'endormais dans le calme que je croyais avoir établi quand cette maudite compagnie est venue me tirer de mon sommeil...»
Enfin il quitte la triste colonie, et il débarque à la Rochelle le 27 décembre 1787.
Sa première lettre est pour Mme de Boisgelin; comme son séjour au Sénégal a mis sa garde-robe dans le plus piteux état, il arrive dans un dénuement complet. Il fait appel à la bonne volonté de sa sœur, et il lui écrit:
«Ecoute, ma Boisgelin, j'arrive mardi au soir dans l'équipage d'un corsaire qui a fait naufrage et qui n'a sauvé que sa personne. Je sais que je n'ai à Paris ni chemise, ni poudre, ni pommade, ni carrosse, ni chevaux, ni argent, ni considération. Arrange-toi pour me faire trouver tout ce qui me sera nécessaire. Emprunte pour moi deux ou trois chemises avec des manchettes à dentelles. Je crois que j'ai des habits, ainsi je mepasserai de tes robes. Tout le reste ira comme il pourra».
En apprenant enfin le retour de son ami, Mme de Sabran, ravie, écrivait:
«C'est de bon cœur que je dis adieu à ce malheureux Sénégal qui m'a fait verser tant de larmes...» Et elle ajoutait spirituellement cette réflexion si vraie: «Personne n'entend moins que toi à se faire valoir. Aussi la fortune est-elle la seule peut-être du sexe féminin qui t'ait maltraité quand tu as voulu lui faire la cour. J'espère qu'à présent elle va te sourire.»