CHAPITRE XII1773-1774

CHAPITRE XII1773-1774Voyage de Mme de Boufflers à Paris.—Les assiduités du prince de Bauffremont.—Correspondance avec Panpan.—Mort de la princesse de Talmont.—Dîner du jour de l'an chez Mme du Deffant.—Surprise à Mme de Luxembourg.—Mort de Louis XV.—Réconciliation de M. de Beauvau et de Mme de Mirepoix.—Mort du marquis de Boufflers.—Maladie grave du chevalier.

Voyage de Mme de Boufflers à Paris.—Les assiduités du prince de Bauffremont.—Correspondance avec Panpan.—Mort de la princesse de Talmont.—Dîner du jour de l'an chez Mme du Deffant.—Surprise à Mme de Luxembourg.—Mort de Louis XV.—Réconciliation de M. de Beauvau et de Mme de Mirepoix.—Mort du marquis de Boufflers.—Maladie grave du chevalier.

Mme de Boufflers s'accommode de la vie de Nancy, puisqu'il le faut bien, mais la province lui paraît bien terne, bien monotone, et souvent sa pensée se reporte avec douleur vers la capitale et le souvenir des plaisirs que l'on y goûte lui torture le cœur. Alors, quand ses regrets sont trop vifs, elle essaie de les apaiser en leur donnant satisfaction et elle va passer quelques semaines chez sa sœur de Mirepoix.

Souvent elle est accompagnée dans ces déplacements par son nouvel et cher ami, M. de Bauffremont. Le prince, qui, maintenant, partage son temps entre Paris et ses terres de Lorraine, est plus que jamais sous le charme de la vieille marquise; plus que jamais il la trouve aimable, spirituelle, délicieuse en dépit de l'âge. Il vient même de vendre son régiment[97]

pour pouvoir se consacrer plus complètement à sa Dulcinée.

Quand elle est à Paris, M. de Bauffremont est si parfaitement heureux, qu'il néglige tous ses meilleurs amis, même ceux qui, comme les Choiseul, sont dans le malheur, et sont par conséquent plus susceptibles que d'autres.

Cet attachement excessif soulève l'indignation de Mme de Choiseul.

Elle écrit à Mme du Deffant, le 19 avril 1772:

«Que dites-vous de votre Incomparable, que j'attendais il y a eu hier huit jours, puis mercredi dernier, qui avait juré ses grands dieux qu'il passerait sa semaine sainte avec nous, et qui prétend être retenu par des affaires, et que je ne verrai plus que quand il plaira à Dieu ou aux beaux yeux de sa belle? Ah! votre Incomparable est incomparablement faible et insupportable pour ceux qui, comme moi, ont du faible pour lui; mais il faut le prendre comme il est, avec ses défauts, et l'aimer en dépit d'eux.»

Peu de temps après l'aimable duchesse, d'ordinaire si douce, si bienveillante, si maîtresse d'elle-même, perd toute mesure dans ses reproches; il est vrai qu'il s'agit d'un ennemi déclaré de son mari:

«Nous n'avons pas vu l'Incomparable; la petite crapule de ce dernier l'a porté, chemin faisant, chez cette petite crasse de la Vrillière.» (oct. 72.)

«Petite crapule!» le mot est vif et la pauvre Mme de Boufflers ne méritait pas semblable anathème.

Mme du Deffant n'est guère moins amère dans ses récriminations, cependant elle raille plus finement:

«Je ne vois presque plus votre Incomparable. Il est devenu un vrai automate, mais son Vaucanson ne lui donne pas autant de différents ressorts qu'en a le flûteur.»

Ces aménités épistolaires n'empêchent pas Mme du Deffant d'aller fréquemment souper chez le prince bien qu'il y fasse «un froid horrible» et que «la société n'y soit pas attirante»; mais tout ne vaut-il pas mieux que la solitude?

Ces voyages à Paris, qui aident Mme de Boufflers à prendre la province en patience, se renouvellent assez fréquemment et toujours dans les mêmes conditions. Au printemps de 1773, la marquise est encore dans la capitale avec sa fille; elle écrit naturellement à son cher Panpan pour le mettre au courant des nouvelles du jour; mais elle est très occupée, c'est Mme de Boisgelin qui de temps en temps prend la plume et même parle pour son compte:

Mme de Boufflers à M. de Vaux, brailleur du feu roi de Pologne, à Lunéville.

(L'adresse est de la main de Mme de Boisgelin).

Lundi.

«Hé Ventretin, je ne vous demande pas de vos nouvelles, parce que je crains de diminuer l'espérance queje veux conserver de vous voir arriver d'un moment à l'autre. Vous trouvez peut-être que cela est trop délicat pour être entendu, je vais donc vous le faire entendre. Le président Montesquieu, qui avait beaucoup vécu avec Mme de Caylus,

(De la main de Mme de Boisgelin.)

lui avait entendu dire que les femmes de la société de Mme de Maintenon, qui restaient chez elle le soir avec le roi jusqu'à minuit, s'y ennuyaient tellement qu'elles retournaient leurs montres, crainte de voir le temps qu'elles avaient encore à s'ennuyer.

«Maman est désolée de votre état, elle en est bien plus fâchée que vous, parce qu'elle en souffre plus que vous.

«Mme de Bellegarde a la bêtise de t'aimer à la folie.

«Adieu, vieux fou.

«M. le prince de Beauvau est à la campagne où il raccommode fort bien son estomac. Il fera ce que vous désirez pour M. de Nouville. Mme la marquise n'a pas un moment pour vous écrire.»

«Samedi.

«J'ai fait vos compliments à M. de Lucé et je lui ai payé votre tabac; il m'a dit qu'il vous en enverrait encore à ce prix-là, de sorte que mes joues sont fort au service de votre nez.

«M. le duc de Chartres a demandé au roi la permission d'aller à Chanteloup.

«Le chevalier de Boufflers est arrivé ici avant-hier soir.

«M. le duc d'Aiguillon a donné une fête à Mme la comtesse du Barry, qui était très jolie. Je vous envoie un couplet de l'abbé de Voisenon au maréchal de Richelieu, qui a été chanté à cette fête; il y en avait pour tout le monde, mais je n'ai eu que celui-là, parce que c'est, dit-on, le meilleur.

Sur l'air:Lison dormait dans un bocage.En amour toujours infidèle,Toujours fidèle à l'amitié,Vous abandonnez une belle,Sans jamais en être oublié.Prenant peu de garde à l'espèce,Des beautés l'essaim vous charma,Même à présent par-ci par-làVous leur faites la politesse,Et vous serez encore vingt ansPlus poli que nos jeunes gens.

Sur l'air:Lison dormait dans un bocage.

Sur l'air:Lison dormait dans un bocage.

En amour toujours infidèle,Toujours fidèle à l'amitié,Vous abandonnez une belle,Sans jamais en être oublié.Prenant peu de garde à l'espèce,Des beautés l'essaim vous charma,Même à présent par-ci par-làVous leur faites la politesse,Et vous serez encore vingt ansPlus poli que nos jeunes gens.

En amour toujours infidèle,

Toujours fidèle à l'amitié,

Vous abandonnez une belle,

Sans jamais en être oublié.

Prenant peu de garde à l'espèce,

Des beautés l'essaim vous charma,

Même à présent par-ci par-là

Vous leur faites la politesse,

Et vous serez encore vingt ans

Plus poli que nos jeunes gens.

«Adieu jusqu'à demain, mon bon et bien-aimé Panpan.

«Jeudi matin.

«On m'a donné hier une épigramme sur M. de Beaumarchais qui m'a paru trop bien faite pour ne pas vous l'envoyer. Il faut que vous sachiez qu'il a été horloger et qu'alors il s'appelait Caron.

Sur tes montres je lis Caron,Beaumarchais sur tonEugénie[98].Caron et Beaumarchais! Pourquoi ce double nom?Rougis-tu de ton drame ou de l'horlogerie.

Sur tes montres je lis Caron,Beaumarchais sur tonEugénie[98].Caron et Beaumarchais! Pourquoi ce double nom?Rougis-tu de ton drame ou de l'horlogerie.

Sur tes montres je lis Caron,

Beaumarchais sur tonEugénie[98].

Caron et Beaumarchais! Pourquoi ce double nom?

Rougis-tu de ton drame ou de l'horlogerie.

«Adieu le bon et le très aimable ami de moi, je vous embrasse et vous aime mille fois plus que je ne peux vous le dire[99].»

Au mois d'août, Mme de Boufflers est de retour en Lorraine; elle est installée à Nancy et se prépare à aller à Fléville où on la demande à grands cris; elle exhorte Panpan à y venir également.

«Nancy, 21 août 1773.

«Vous savez bien, sans que je vous le dise, que je n'ai pas répondu à votre lettre du 4, d'abord parce que j'avais commencé mon griffonnage avant de l'avoir reçue, et qu'il ne me restait plus de place.

«Pour Fléville, il y aura du monde jusqu'au commencement de septembre, après quoi nous verrons; pourquoi ne viendriez-vous pas ici d'abord attendre le moment où nous pourrons être bien reçus, parce qu'il n'y aura plus personne.

«Le prince dit qu'il t'aime malgré tes défauts, tes vices et tes médecines; mais qu'il ne faut pas acheter de chevaux à cette réforme parce qu'elle n'est que des ruinés. Voyez s'il y aurait quelqu'un qui s'y connût et qui voulût se charger d'en acheter deux. Les miens font encore tout ce qu'on leur demande. Je crains que leSaint-Martin ne soit plus malade qu'eux; il me disait hier qu'il serait bien étonné s'il passait l'hiver.

«Si je le passe avec mon Veau, je lui promets qu'il n'aura pas la goutte, ni moi la crampe, et que je l'aimerai comme aujourd'hui.»

Panpan répond qu'il est tout prêt à aller à Fléville, mais il préfère s'y rendre directement et ne pas faire d'abord de séjour à Nancy. La duchesse pourrait se froisser de n'être pas seule l'objet de son voyage. Puis il raconte qu'il a eu une consultation du célèbre Majault, qui l'a trouvé en beaucoup meilleur état que lui-même ne se l'imaginait.

Mme de Boufflers lui répond:

«Nancy, ce 28 août.

«J'ai, je t'assure, une belle joie de cette visite de Majault, non que j'eusse besoin d'être rassurée, car je l'étais par tout le monde, et surtout par le sens commun.

«Dis moi un peu ce qui empêcherait Marianne de faire des confitures, et même des coetches ici? Elle a cent fois plus de raison que toi, et je conclus qu'il faut l'amener.

«Avez-vous reçu l'eau de Bourbonne hier par le carrosse?

«Voilà une maudite plume qui est pourtant la septième, mais rien ne va bien sans mon Veau.

«Convenez que je fais un beau sacrifice à la duchesse, ou plutôt à vous. Cependant je trouve qu'il ne faudraitpas lui passer ses petites délicatesses qui tiennent du despotisme. Le baron de Cutendre était plus raisonnable. Ne faudrait-il pas aussi nous priver de notre amie[100]? J'irai toujours la voir lundi et je regretterai mon Veau».

Au mois de novembre Mme de Boufflers est encore une fois à Paris; c'est de là qu'elle écrit au Veau pour lui donner des nouvelles:

«Paris, 19 novembre.

«Tenez, mon cher Veau, pendant que j'y pense, je vais vous dire l'épitaphe de Piron. Il se donna dernièrement un coup à la tête qui en fut l'occasion:

J'achève ici-bas ma route;C'était un vrai casse-cou:J'y vis clair, je n'y vis goutte.J'y fus sage, j'y fus fou,A la fin j'arrive au trouQue n'échappe fou ni sage,Pour aller je ne sais où.Adieu, Piron, bon voyage.

J'achève ici-bas ma route;C'était un vrai casse-cou:J'y vis clair, je n'y vis goutte.J'y fus sage, j'y fus fou,A la fin j'arrive au trouQue n'échappe fou ni sage,Pour aller je ne sais où.Adieu, Piron, bon voyage.

J'achève ici-bas ma route;

C'était un vrai casse-cou:

J'y vis clair, je n'y vis goutte.

J'y fus sage, j'y fus fou,

A la fin j'arrive au trou

Que n'échappe fou ni sage,

Pour aller je ne sais où.

Adieu, Piron, bon voyage.

«Quand vous me direz que vous avez reçu l'Épître à Horace, je tâcherai de vous envoyer la réponse d'Horace par La Harpe, qui nous la lut hier[101].

«Depuis que M. de Beauvau est à l'Académie, je vois souvent les gens de lettres, surtout La Harpeet Saurin, qui sont bien aimables dans des genres très différents.

«On dit hier qu'on avait enlevé la nourrice de M. le Dauphin et qu'elle avait été menée dans un couvent à Argenteuil, comme Héloïse; mais c'est pour avoir parlé à Mme la Dauphine du gouvernement.

«Vous savez que la duchesse d'Orléans est à Chanteloup.

«Lekain était chargé par Voltaire de nous lireLes lois de Minostelles qu'il les a faites, car on a exigé des changements pour les jouer. Je dis qu'il a permis qu'on nous les lût, parce qu'il a nommé à Mme du Deffant les personnes qui devaient l'entendre. Mais j'en ai peu profité, parce que Lekain vint tard et que j'étais priée à souper. Je fus obligée de sortir après les deux premiers actes qui ne me firent aucun plaisir. M. de Beauvau et Mme de Boisgelin, qui restèrent, disent que les trois derniers actes sont meilleurs, sans être bons.

«Adieu, mon cœur, je n'ose plus vous écrire qu'à moins d'une nouvelle. J'en demande partout et personne n'en sait.»

Chaque fois qu'elle faisait un séjour dans la capitale, Mme de Boufflers ne manquait jamais de rendre visite à sa vieille amie, la princesse de Talmont, qu'elle avait vue si longtemps à la cour de Lunéville.

Nous avons brièvement narré dans le premier volume de cet ouvrage les aventures de la princesse et sa passion pour le Prétendant. Après la mort deStanislas, elle avait quitté la Lorraine et était venue habiter Paris[102].

Elle avait été fort galante dans sa jeunesse «pour se satisfaire elle-même», la vieillesse arrivant, elle était tombée dans la plus extrême dévotion, sans cependant renoncer aux souvenirs du passé: ainsi elle portait un bracelet avec l'image de Jésus-Christ; mais du côté opposé, se trouvait le portrait du Prétendant. Quelqu'un lui ayant demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de Rochefort, qui était présente, riposta: «Celui qui résulte de ce passage de l'évangile: Mon royaume n'est pas de ce monde.»

Elle logeait au Luxembourg où elle occupait les grands appartements. Quand on pénétrait chez elle, on la trouvait dans une vaste salle tendue de damas rouge, ornée des portraits des rois de France et éclairée seulement par deux bougies; elle se tenait assise dans un coin reculé de la salle, sur une petite couchette, entourée de saints polonais. L'obscurité était si grande que les visiteurs avaient peine à se conduire jusqu'à elle, et qu'ils trébuchaient successivement contre un chien, un chat, un tabouret, un crachoir, etc.

A peine arrivée à Paris, Mme de Boufflers vint rendre visite à la princesse; elle ne devait plus la revoir; elle succomba en effet au mois de décembre 1773.

Elle avait, la veille de sa mort, ses médecins,son confesseur, et son intendant auprès de son lit.

Elle dit à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos principes et vos règles»; à son confesseur: «Vous avez fait votre devoir en me causant une grande terreur»; à son intendant: «Vous vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon testament. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle; mais convenez aussi que je ne joue pas mal le mien.» Après cela elle se confessa, communia et ajouta un codicille à son testament.

Elle mourut le lendemain. On prétend qu'elle avait fait faire une robe bleue et argent pour être enterrée, et qu'elle s'était fait coiffer avec une très belle cornette de point. Mais l'archevêque n'approuva pas ce luxe, et il fit vendre habit et cornette pour en faire des aumônes[103].

Le 1erjanvier 1774, la maréchale de Luxembourg, suivant un usage immémorial, dînait chez Mme du Deffant. Au nombre des convives se trouvaient la marquise de Boufflers; son fils, le chevalier; Pont de Veyle, etc.

La maréchale avait pour habitude, chaque fois qu'elle arrivait chez sa vieille amie, de demander une chaise de paille pour poser son sac à ouvrage; puis elle appuyait ses pieds sur les barreaux. Après avoir offert à Mme du Deffant pour ses étrennes une tasse et six petites terrinesd'argent «les plus jolies du monde», la maréchale, comme à l'ordinaire, réclame sa chaise. Aussitôt un laquais lui apporte une chaise de paille «garnie en housse de taffetas cramoisi, couverte devant, derrière, du haut en bas d'un très magnifique réseau d'or arrangé, ajusté, du meilleur goût du monde, et par-dessus une housse de papier blanc.»

C'étaient les étrennes de Mme du Deffant.

Au dossier étaient attachés ces vers de Pont de Veyle:

Airde Joconde.Je m'offre à vous sans ornement;Je ne suis pas bien mise;Mais de ce mince ajustementNe soyez pas surprise;Souvent sous de simples dehors,La beauté se déguise;Vous verrez peut-être un beau corpsEn ôtant ma chemise.

Airde Joconde.

Airde Joconde.

Je m'offre à vous sans ornement;Je ne suis pas bien mise;Mais de ce mince ajustementNe soyez pas surprise;Souvent sous de simples dehors,La beauté se déguise;Vous verrez peut-être un beau corpsEn ôtant ma chemise.

Je m'offre à vous sans ornement;

Je ne suis pas bien mise;

Mais de ce mince ajustement

Ne soyez pas surprise;

Souvent sous de simples dehors,

La beauté se déguise;

Vous verrez peut-être un beau corps

En ôtant ma chemise.

Sur le carreau de la chaise étaient déposés ces couplets du chevalier:

Air:Réveillez-vous, belle endormie.Si je vous sers, je suis heureuse;J'existe pour votre repos;Je ne serai point dangereuse,Quand même vous m'auriez à dos.J'ai des secrets, mais je suis franche;Ils seront aisés à trouver;J'ai mis une chemise blanchePour engager à la lever.

Air:Réveillez-vous, belle endormie.

Air:Réveillez-vous, belle endormie.

Si je vous sers, je suis heureuse;J'existe pour votre repos;Je ne serai point dangereuse,Quand même vous m'auriez à dos.J'ai des secrets, mais je suis franche;Ils seront aisés à trouver;J'ai mis une chemise blanchePour engager à la lever.

Si je vous sers, je suis heureuse;

J'existe pour votre repos;

Je ne serai point dangereuse,

Quand même vous m'auriez à dos.

J'ai des secrets, mais je suis franche;

Ils seront aisés à trouver;

J'ai mis une chemise blanche

Pour engager à la lever.

Air:De Raoult de Créquy.De moi je suis assez contenteJ'ai l'air de la simplicité;Quoique simple je suis brillante,Et j'y joins la solidité;Mais sur un point qu'on me décide;Est-ce vous ou moi que je peins?Car simple, brillante et solide,Ce sont vos traits plus que les miens[104].

Air:De Raoult de Créquy.

Air:De Raoult de Créquy.

De moi je suis assez contenteJ'ai l'air de la simplicité;Quoique simple je suis brillante,Et j'y joins la solidité;Mais sur un point qu'on me décide;Est-ce vous ou moi que je peins?Car simple, brillante et solide,Ce sont vos traits plus que les miens[104].

De moi je suis assez contente

J'ai l'air de la simplicité;

Quoique simple je suis brillante,

Et j'y joins la solidité;

Mais sur un point qu'on me décide;

Est-ce vous ou moi que je peins?

Car simple, brillante et solide,

Ce sont vos traits plus que les miens[104].

Mme de Luxembourg, très agréablement surprise, s'extasie sur la richesse du cadeau, sur l'à-propos de Pont de Veyle et du chevalier, et la soirée se passe le plus agréablement du monde.

L'année 1774 allait être fertile en graves événements.

Au mois de mai, le Roi tombe malade et son état est bientôt de la plus extrême gravité. Mme de Boufflers, qui est encore une fois revenu à Paris, mande à Panpan les nouvelles qui troublent tous les esprits.

«Paris, lundi 5 mai à midi.

«La journée d'hier a été moitié mauvaise et moitié bonne. Avant-hier au soir, le Roi avait fait venir Mme du Barry et lui avait dit: «Vous voyez mon état, c'est la petite vérole; vous connaissez mes devoirs, ils vous avertissent du vôtre. Je ne veux pas renouveler l'histoire de Metz. Partez, ne soyez en peine de rien, et comptez toujours sur moi.» Elle est sortie dansl'état que vous pouvez croire, et hier, à quatre heures de l'après-midi, elle est partie dans le carrosse de Mme d'Aiguillon, avec elle la vicomtesse du Barry et Mlle du Balou. Elle est à Ruel. L'on ne croit pas qu'elle revienne jamais à Versailles. Le Roi, vers les six heures, a dit très haut à la Borde, c'est le valet de chambre: «Allez chercher Mme du Barry.» Il a dit: «Sire, elle est partie.» Le Roi n'a plus rien dit. Comme il avait toute sa tête, on croit qu'il a voulu faire savoir à tout le monde qu'elle était partie avant qu'il fût question du sacrement. Il faut vous dire que le cardinal en avait parlé bas le matin et qu'on avait entendu le Roi dire deux ou trois fois: «Oui», et il a dit pour la première fois avant-hier, qu'il avait la petite vérole, et il a chargé hier Madame Victoire d'écrire à Mme Louise «son malheur, car, a-t-il dit, j'ai la petite vérole.»

«Les bulletins n'arrivent qu'à midi, ainsi vous ne pouvez les avoir que l'ordinaire d'après.

«On jugeait hier que la nuit ne serait pas mauvaise et lui-même a dit qu'il espérait dormir. Tout le monde est attendri de son courage et de sa patience; il ne lui échappe pas une plainte. Il est bien traité et bien servi.

«Adieu, cher Veau, j'ai reçu les macarons.

«Tu penses bien que le départ d'hier fait un peu d'effet[105].»

En dépit de tous les soins, le Roi mourut le 10 mai1774. Aussitôt la fatale nouvelle connue, le prince de Beauvau n'hésita pas à se rendre chez sa sœur, Mme de Mirepoix, avec laquelle il avait cessé toutes relations depuis cinq ans: «Le mur qui nous séparait n'étant plus, lui dit-il, nous serons, suivant mes désirs, unis pour jamais.» La pauvre maréchale, en larmes, se jeta dans les bras de son frère et tout fut oublié.

Mme de Boufflers, ravie de voir cesser une brouille de famille qui la désolait, s'empresse d'informer Panpan de cet heureux événement; en même temps, elle le met au courant des nouvelles:

«Au Port-à-l'Anglais (près Paris),20 mai.

«Vous êtes bien malheureux, mon cher Veau, que je sois ici depuis hier, car je sais moins de nouvelles, mais Mme la maréchale y est établie, et il faut, dans ce moment-ci, lui marquer de l'intérêt.

«Je ne sais plus si je vous ai mandé comment, un instant après la mort du Roi, M. de Beauvau, après avoir mené une partie des gardes du corps dans la salle du jeune Roi, était monté chez la maréchale, qui était dans le désespoir, et lui avait dit que si son amitié pouvait lui servir de consolation, il venait la lui offrir. Vous jugez que cela fut accepté avec transport.

«Le raccommodement avec Mme de Beauvau était plus difficile; aussi ne s'est-il fait qu'avant-hier. La maréchale me proposa d'aller avec elle, et cela se passa très bien de part et d'autre.

«Nous ne savons encore rien du conseil qui se tient aujourd'hui. J'attendrai jusqu'au soir pour savoir quelque chose de plus par les gens qui viendront souper.

«Il faut vous dire que la maréchale est traitée à merveille, même par les gens qui ne la voyaient plus à cause de la vie qu'elle menait. Le retour de M. de Beauvau la sert bien et est généralement approuvé.

«On espérait le retour prochain de M. de Choiseul, mais cela n'est pas encore décidé. Le Roi a répondu au prince de Conti, qui lui demandait la liberté de le voir, qu'il croyait devoir à la mémoire du feu Roi de ne pas changer aussi précipitamment ses dispositions.

«Vous savez par tout le monde le malheur de toute la famille du Barry[106]. Les deux femmes, qui sont filles de condition et très honnêtes, font pitié à tout le monde. Celle qui est Fumel[107]et qui était à la comtesse d'Artois, lui a écrit pour demander si, en reprenant son nom de fille, elle ne pourrait pas espérer de rester à son service. Cela lui a été refusé. L'autre est Tournon[108], qui a dix-sept ans, belle et sage comme un ange. Elle est au couvent avec sa tante qui ne l'aime pas. Elle est, pardessus la honte, pauvre comme Job.

«Madame Adélaïde a reçu les sacrements ce matin.Madame Sophie les recevra demain avec Madame Victoire qui se croit sûre d'avoir la petite vérole, parce que depuis deux jours elle a la fièvre, mal à la tête et aux reins, au cœur. Tout cela est resté à Choisy.

«Le Roi, ses frères et ses belles-sœurs et sœurs sont à la Muette jusqu'au 25 que le Roi va à Versailles pour le scellé et d'autres affaires. Il a parlé hier avec les ministres depuis 4 heures jusqu'à 9.

«Je crains de vous avoir adressé ma dernière lettre à Lunéville par habitude. Mais aussi pourquoi ne m'avoir pas averti que vous alliez à Nancy. J'ai bien de la peine à digérer cette négligence.»

Le 23 mai nouvelle lettre avec d'intéressants détails sur la Cour.

«Paris, ce 23 mai 1774.

«Je ne suis plus fâchée, mon cher Veau, si ce n'est contre l'abbé, et de ce que vous l'êtes de ce que je le suis. Entendez-vous bien tout cela?

«J'ai été hier à la Muette. Vous croyez peut-être que j'ai vu le Roi. Point du tout; je n'ai vu que son capitaine des gardes qui en est fort content, ainsi que de la Reine qui est plus charmante que vous ne pouvez l'imaginer.

«Le Roi a dit qu'il remettait le joyeux avènement. Les uns disent que c'est une affaire de 15 millions, les autres de 54. Il paiera les dettes de l'État et une troisième chose que j'ai oublié, mais que vous savez parce que cela fera trois édits. Il a dit en même temps qu'ilétait obligé de laisser subsister les impôts à cause des dettes; qu'il en était bien fâché, et qu'il espérait que ce ne serait pas pour longtemps.

«On dit que dans un travail de plus de deux heures avec le contrôleur général il avait souvent répété: «Le point essentiel est le soulagement du peuple.»

«Voici une petite réponse de M. de Maurepas qui ne vous déplaira pas. Le Roi lui ayant demandé ce qu'il fallait faire pour maintenir la religion et les mœurs, M. de Maurepas lui dit: «L'exemple peut tout et la rigueur gâte tout.» Cela me rappelle que dans le temps de la paix, Mme de Pompadour, qui la traitait avec M. Stanley, disait cent bêtises, et M. Stanley dit un sortant: «Celle-ci ne sera pas fameuse par ses apophtegmes.» Il n'en faudrait pas beaucoup pour rendre M. de Maurepas fameux.

«On a fait sortir de la Muette trois pages qu'on croit qui vont avoir la petite vérole. Ils n'entraient pourtant pas chez le feu Roi, mais elle est dans l'air.

«Mme de Boisgelin avait décidé de rester à Choisy avec Madame Victoire, qui ne l'avait pas encore. Trois jours après elle a paru. Elles vont toutes assez bien, mais la plus avancée entre aujourd'hui dans le cinquième jour.

«On a donné à M. de Maurepas le logement de Mlle du Barry et à M. Thiery, valet de chambre du Roi, celui de Mme du Barry.

«Tu aimes tant les nouvelles que je n'ai jamais deplace pour t'aimer, moi qui ne fais autre chose toute ma vie,fâchée ou non fâchée.»

Ce n'est pas seulement Mme de Boufflers qui tient le «Veau» au courant de ce qui se passe à Paris; Mme de Lenoncourt, de son côté, reçoit bien des nouvelles, et elle s'empresse de les communiquer à son ami.

«Nancy, mardi.

«... Les nouvelles sont que M. de Maurepas a dit au Roi: «Jusque dans le bien que vous faites, Sire, ne vous pressez pas.»—Dans une autre occasion: «Ayez de la justice, de l'amour pour la vérité, de l'application pour vous instruire, de l'économie, un accès facile et vous ressemblerez à Henri IV, auquel on vous compare déjà.»

«L'on ne parle pas de la Reine avec moins de louanges. Jamais règne ne s'est annoncé sous de plus heureux auspices:

«La Reine étant dauphine eut une querelle assez vive, je ne sais à quel propos, avec le major des gardes. Celui-ci voulut donner sa démission le lendemain de la mort du Roi. La Reine lui fit dire de n'en rien faire, et l'ayant rencontré, elle lui dit: «Nous avons eu l'un et l'autre des vivacités; les vôtres sont oubliées, je vous prie d'oublier les miennes.

«Il y a quelques jours, les chevaux de Mme de Beauvau blessèrent quelqu'un en entrant dans une cour de la Muette. La Reine envoya savoir ce qui étaitarrivé et sur le rapport qu'on lui fit, elle mit la tête à la fenêtre et dit au cocher: «Monsieur, quand j'entre dans une cour où il y a du monde, je vais au pas.»

«Ils se font adorer de plus en plus. C'est le Roi qui, de son propre mouvement, a donné la survivance de M. de Beauvau à M. de Poix. Le prince lui en avait parlé quand il était encore dauphin, et il s'est cru obligé de faire étant roi ce qu'il avait approuvé étant dauphin.

«L'ancienneté n'est pas fort recommandable dans cette jeune Cour. L'intendant me disait qu'on n'osait s'y montrer quand on avait une perruque. C'est le règne de la jeunesse. Ils croient qu'on radote quand on a passé trente ans.

«Voilà, cher Veau, le fond du sac...»

Quelques mois après Mme de Boufflers allait éprouver un grand chagrin.

Au mois d'août, son fils le marquis se trouvait en séjour à Chanteloup lorsqu'il tomba très gravement malade d'une fièvre maligne. En quelques heures son état fut jugé des plus graves et Mme de Choiseul, horriblement inquiète, envoya sans perte de temps un exprès à Mme de Boufflers pour la prévenir de ce douloureux événement.

Mme de Boufflers partit aussitôt pour Chanteloup; Mmes de Beauvau et de Boisgelin, et le prince de Bauffremont l'accompagnaient. La marquise eut encore la consolation de revoir son fils et de pouvoir lui dire un dernier adieu. Le malade succomba le 5 août, en dépit de tous les soins.

La douleur des Choiseul en perdant un ami si dévoué fut profonde et durable. Quant à Mme de Boufflers, elle partit pour Port-à-l'Anglais rejoindre sa sœur de Mirepoix et chercher auprès d'elle des consolations à la perte cruelle qu'elle venait d'éprouver.

Pendant que le malheureux marquis succombait inopinément à Chanteloup, son frère, le chevalier, tombait gravement malade à Vassy, en Lorraine; il fut pris lui aussi d'une fièvre violente et l'on eut pendant quelques jours les plus vives inquiétudes. Heureusement pour lui il était aimé d'une comtesse de Salles, qui abandonna tout pour courir à son secours; elle le soigna avec le plus complet dévouement. On put au bout de peu de temps le transporter au Vouthon, mais à peine y était-il arrivé qu'il retomba très gravement malade avec des accès de fièvre très longs et très rapprochés. Heureusement, Sanguil[109]était dans le voisinage, il accourut et il lui donna des poudres anglaises qui le sauvèrent, mais il fallut naturellement lui cacher le plus longtemps possible la mort de son frère.

Panpan avait pris part comme il le devait à la douleur de ses amis, et il leur avait écrit les lettres les plus tendres et les plus affectueuses.

Mme de Boisgelin était accourue au Vouthon dès qu'elle avait appris l'état du chevalier. C'est de là, qu'elle répond à Panpan:

«Ce 19 septembre 1774.

«Je ne doutais pas, mon cher Panpan, de vos regrets particuliers et de la part que vous prenez à notre douleur. C'est mourir au milieu de la vie et de tout ce qui semble la défendre. Il était sage et fort, mais rien n'y fait. Il avait peut-être des défauts qui l'empêchèrent de plaire, mais des qualités qui le faisaient aimer. Le fond de son cœur était excellent. Jamais il n'y a eu de meilleur ami, ni même de meilleur frère, et je sens à cette heure, mieux que jamais, qu'en cela je l'égalais.

«Je me porte bien, je cours à ma mère. Je pars demain en voiture et j'arriverai dans trois jours.

«Adieu, cher Panpan, vous savez combien je vous aime, et je sais combien nous devons tous vous aimer.»


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