CHAPITRE XXII1781-1783

CHAPITRE XXII1781-1783Vie de Mme de Boufflers en Lorraine.—Correspondance avec Panpan.—Réception de Tressan à l'Académie.—Le chevalier vient avec son régiment à Joinville.—Ses visites à Nancy et à la Malgrange.

Vie de Mme de Boufflers en Lorraine.—Correspondance avec Panpan.—Réception de Tressan à l'Académie.—Le chevalier vient avec son régiment à Joinville.—Ses visites à Nancy et à la Malgrange.

De 1781 à 1783 l'existence de Mme de Boufflers se poursuit paisiblement sans événements bien marquants. Elle se rend encore quelquefois à Paris pour voir sa sœur et son frère, mais ses voyages se font de plus en plus rares, et presque toute sa vie s'écoule maintenant en Lorraine dans un milieu cher à son cœur, où elle trouve autant d'agrément que de charme.

La vieille marquise supporte gaillardement le poids des ans, de ses soixante-dix ans; elle est toujours gaie, aimable, spirituelle, et plus que jamais elle traîne à sa suite son cortège de vieux adorateurs, Bauffremont, Panpan, Dumast, etc.

Son activité physique ne le cède en rien à son activité morale. Elle n'a rien changé à son genre de vie; elle est sans cesse en déplacement chez ses amis, à Fléville, à Sommerviller, à Scey-sur-Saône, à Lunéville; quand elle réside à Nancy, elle fréquente la société, va au spectacle, dîne en ville, soupe, reçoit, elle ne sedonne pas un instant de repos. Il semble que l'âge reste sans action sur cette nature nerveuse et énergique.

Les soucis ne paraissent pas avoir sur elle plus de prise que les infirmités physiques. Ils ne lui sont pas épargnés cependant, et elle éprouve, peut-être le plus cruel de tous dans la vieillesse, la pauvreté. A mesure que ses besoins augmentent, que le bien-être lui est plus nécessaire, ses ressources financières diminuent, et elle est réduite aux expédients.

Mais la marquise est loin de prendre au tragique ses revers de fortune; elle vit au jour le jour, sans souci du lendemain. Elle plaisante elle-même sa propre misère quand elle écrit:

Sur l'air:Tous les hommes sont bons.J'ai trouvé le moyenEn ne dépensant rienDe manger tout mon bien.J'ai joué,J'ai perdu;Pour payerJ'ai venduMa chemise.Chez moi l'on ne verrait pas,Même à l'heure du repas,Nappe mise.

Sur l'air:Tous les hommes sont bons.

Sur l'air:Tous les hommes sont bons.

J'ai trouvé le moyenEn ne dépensant rienDe manger tout mon bien.J'ai joué,J'ai perdu;Pour payerJ'ai venduMa chemise.Chez moi l'on ne verrait pas,Même à l'heure du repas,Nappe mise.

J'ai trouvé le moyen

En ne dépensant rien

De manger tout mon bien.

J'ai joué,

J'ai perdu;

Pour payer

J'ai vendu

Ma chemise.

Chez moi l'on ne verrait pas,

Même à l'heure du repas,

Nappe mise.

Si sa situation personnelle est précaire, Mme de Boufflers est-elle au moins plus heureuse du côté de ses enfants? A-t-elle la satisfaction de les voir dans une position brillante? En aucune façon. Son fils le chevalier n'a pas un sol vaillant; sa fille, Mme deBoisgelin, est complètement ruinée; tous deux sont la proie des dettes criardes et des créanciers.

Du reste cette situation lamentable n'altère en rien la bonne humeur des uns et des autres. Quand on n'a pas d'argent, l'on s'en passe, ou l'on fait des dettes, et c'est à ce dernier parti qu'ils s'arrêtent tous communément. Il y a dans cette société un tel besoin d'amusement, qu'il prime toutes les autres considérations.

En dehors des amis intimes que nous connaissons, la marquise trouve autour d'elle des personnalités fort agréables. Bien que déchue de son ancienne splendeur, Nancy n'en est pas moins resté la capitale d'une province et un centre intellectuel qui offre de précieuses ressources. L'intendant, M. de la Porte, et sa femme sont charmants; ils aiment le monde et donnent sans cesse des spectacles, des soupers, des fêtes. L'évêque n'est pas moins accueillant et ses salons sont renommés pour leurs brillantes réceptions. Il y a en outre dans la ville bien des personnes de distinction qui reçoivent avec plaisir. Partout Mme de Boufflers est invitée, recherchée. Outre son charme personnel, n'est-elle pas le représentant le plus brillant et la vivante incarnation de cette ancienne Cour qui a laissé d'impérissables souvenirs?

Mais il n'y a pas à Nancy que la société française; on y trouve une colonie étrangère très nombreuse et très distinguée.

Les Anglais, en particulier, se plaisent énormément en Lorraine; on voit tous les ans force insulaires fuirles brouillards de leur pays et installer leurs pénates dans l'ancienne capitale du roi de Pologne. Plusieurs sont de la plus grande distinction et leur présence contribue à apporter beaucoup d'animation et de gaîté dans les relations du monde.

Mme de Boufflers est particulièrement liée avec Mme Grenville, sœur de M. Pitt. C'est une femme infiniment aimable et d'un caractère très original. Elle a une bonne maison, un mari très sensé, homme de mérite, et une fille de quinze ans, jolie et bien élevée.

Mme de Boufflers passe la plus grande partie de l'hiver 1781 à Nancy, en compagnie de Mme de Boisgelin. Elle va seulement de temps à autre à Lunéville voir Panpan; il est toujours l'ami le plus aimé, et dès qu'elle s'éloigne de lui, c'est pour le regretter. Mais qu'elle soit à Nancy, à Fléville, à Saint-Germain, elle trouve toujours le temps de lui écrire.

(De la main de Mme de Boisgelin)...

«Nancy, 5 février.

«Je suis bien fâchée d'avoir tant pris de vos vilaines liqueurs, tout le monde les a trouvées détestables.

«Vous voulez des nouvelles, et moi je n'en sais point...

«J'ai eu un moment la tentation de partir avec Mme de Lenoncourt pour vous aller voir; mais je pense qu'il ne faut pas crever mes chevaux pour le plaisir d'un moment, quelque touchant qu'il soit pour moi.

«J'ai retrouvé ceci beaucoup plus gai que je l'avaislaissé. J'ai été étonnée hier de la manière dont on a joué lesJumeaux vénitienset lesCaquets. Mmes de la Porte m'avaient engagée à aller avec elles. M. de la Porte, à qui j'ai fait des reproches qu'il ne vous répondait pas, m'a dit qu'il allait vous écrire.

«L'évêque et lui ont des assemblées superbes et charmantes. Tous les appartements échauffés et éclairés comme ceux de Mme de Chaulnes, quand Monsieur y dînait. Les grands soupers suivent.

«Je dîne demain chez Mme de Grenville avec ma Durival, et puis encore avec elle chez mon Dumast. Nous dînons ici ensemble, quelquefois aussi à Fléville. Nous buvons du vin d'Arbois. Enfin nous passons assez bien notre temps d'exil; mais en sentant toujours qu'il n'y a point de bonheur sans vous, car l'amusement ne vous remplace pas.

«Je suis fâchée de toutes ces dépenses qui vous mettent mal à l'aise. J'espère, au mois de février, être en état de vous faire des offres d'argent.

«M. de Beauvau m'a envoyé une espèce de tasse renforcée qui est la plus jolie chose du monde. Il souffre toujours, mais il se croit pourtant mieux.

«Ce qui fait que les poires ne sont pas bonnes, c'est qu'on les a faites avec du jus de raisiné, qui est une des plus mauvaises choses que je connaisse.

«15 décembre.

«Si je trouve une occasion, je vous enverrai trois livres de café.

«Il n'y a rien de si noble que de te demander un envoi de confitures de Rousselet, car c'est d'un ragoût que l'on n'a point goûté.

«Je vous enverrai une vieille paire de gants, car je venais d'en faire des générosités à Manon et à Nanette.

«J'ai eu hier une assemblée si nombreuse qu'on ne savait où se mettre. C'était surtout des Anglais. On a joué au vingt-et-un et au whist. Le souper était de vingt couverts, excellent. Sept ou huit personnes étaient restées dans le salon, faute de place.

«Voilà Thérèse qui ne veut pas vous parler de loin. Ainsi, adieu, mon cher Veau, car je n'en puis plus, ce qui n'empêche pas d'aimer bien et beaucoup son Veau.»

Bien que vivant éloignée de la capitale, Mme de Boufflers prenait toujours un très vif intérêt à tout ce qui s'y passait, principalement à ce qui regardait ses amis; sa sœur de Mirepoix, ou, à son défaut, son frère de Beauvau, la tenaient fidèlement au courant de tous les incidents marquants de la vie parisienne. C'est ainsi qu'elle apprit tous les détails de la réception de Tressan à l'Académie, détails qui pour elle étaient doublement intéressants.

Cette réception n'était pas passée inaperçue et elle avait soulevé mille tracasseries qui amusèrent beaucoup la vieille marquise.

Plus encore que de nos jours peut-être, ces fêtes littéraires jouissaient d'une vogue inouïe. Comme il était de bon ton d'y figurer, toutes les belles dames de la Cour et de la ville s'y précipitaient, et plus d'uneaurait préféré risquer sa vie que de manquer une réunion aussi «courue». Point n'était besoin de connaître l'heureux élu ou de s'intéresser aux choses de l'esprit.

Les billets pour la réception de Tressan ne furent pas moins recherchés qu'il n'était d'usage en pareil cas; le concours fut même d'autant plus grand, que, se conformant à une habitude assez ancienne, l'Académie avait décidé de recevoir le même jour les deux derniers élus, MM. Lemière et de Tressan. Il y eut donc double affluence de parents, d'amis, de curieux. Cette double réception fut même la cause d'une tracasserie soulevée par M. de Tressan et qui ne se termina pas à son honneur.

L'Académie mettait à la disposition du nouvel élu une tribune entière pour sa famille et ses amis. Quant il y avait deux réceptions, les deux élus se partageaient la tribune.

Tressan, nous l'avons vu, devait être reçu le même jour que M. Lemière. Dès qu'il en fut informé, le comte ne craignit pas d'écrire au secrétaire perpétuel de l'Académie, pour lui demander une tribune particulière afin que la comtesse de Tressan et ses amies ne soient pas confondues avec Mme Lemière et sa société.

Evidemment Tressan, bien que philosophe, ne marchait pas avec son siècle. Sa prétention parut d'autant plus choquante que les idées égalitaires gagnaient chaque jour du terrain et que le cas s'était déjà présenté sans soulever la moindre difficulté.

D'Alembert répondit spirituellement à son confrèreque la compagnie n'admettait aucune distinction de rang et il lui rappelait que le prince de Beauvau, d'assez bonne noblesse cependant, n'avait fait aucune difficulté pour être reçu le même jour que M. Gaillard, et que la princesse avait fait à la sœur de M. Gaillard les honneurs de leur commune tribune avec une grâce charmante.

La réception eut lieu le 25 janvier 1781. L'affluence fut énorme, l'on s'écrasait à l'envi; beaucoup de femmes ne purent s'asseoir, plusieurs s'évanouirent, bref ce fut un véritable succès. Dès deux heures et demie la salle était comble. La première tribune était occupée par la duchesse de Chartres, la comtesse de Genlis et quelques autres dames de la Cour. On remarquait encore dans l'assistance la princesse de Nassau, la duchesse de Coigny, Mmes de Lauzun, de Boufflers, de Sabran, de Schouwaloff, de Grammont, de Beauharnais, etc. On y voyait même la célèbre Mme Bouret, laMuse limonadière! Tranquillement assis autour du feu dans leur salle d'assemblée, les académiciens laissèrent son Altesse Royale et toute l'assistance se morfondre impitoyablement jusqu'à trois heures.

Mme Lemière, jeune et jolie, attirait tous les regards, tandis que personne ne faisait attention à Mme de Tressan, vieille et laide.

Le discours de M. Lemière fut original. «Au lieu de se prosterner aux genoux de l'Académie à l'exemple de ses devanciers, il prétendit que cette modestie déplacée dégradait également le récipiendaire et les juges», il se rendit témoignage de n'avoir brigué le fauteuil académiqueque par ses travaux, et il reprocha même assez aigrement à ses confrères de l'avoir fait attendre trop longtemps.

Le discours de Tressan fit peu d'effet; il s'efforça d'imiter dans son style la naïveté des anciens chevaliers, mais le public n'y vit que les efforts languissants d'un vieux paladin.

Dans le courant de l'année 1781, le chevalier de Boufflers, qui se morfondait sur les côtes du Nord, eut l'agréable surprise d'être envoyé avec son régiment à Joinville, jolie petite ville située sur les bords de la Marne.

Ce déplacement lui était doublement précieux, car il l'enlevait à une garnison odieuse et ensuite il le rapprochait de Mme de Sabran et aussi de la Lorraine.

Son premier soin, dès qu'il a terminé son installation à Joinville, est d'aller voir sa mère, mais, hélas! il la trouve bien changée et ses lettres laissent percer la déception qu'il a éprouvée en la revoyant. Lui qui accourt le cœur chaud, ravi de retrouver celle qu'il aime toujours si tendrement, ne peut se défendre d'une douloureuse sensation en voyant la marquise assez détachée de sa famille et n'attachant plus d'importance qu'à l'orthographe, aux synonymes, enfin aux mille petites manies qui ont fini par envahir sa vie. C'est que Mme de Boufflers est arrivée à l'âge où le cercle des intérêts se rétrécit comme celui des idées et où les habitudes journalières prennent l'importance d'événements capitaux.

C'est à sa sœur que le chevalier raconte assez tristement sa désillusion et il ne peut lui dissimuler le chagrin que lui fait éprouver ce commencement de déchéance intellectuelle chez une femme jusqu'alors si active, et aux idées si larges.

«Mardi.

«Il faut donc me déterminer à t'écrire le premier, moi qui ai tant de peine souvent à t'écrire le second; c'est tout ce que je pourrais faire, si tu étais autant mon aînée que tu es ma cadette...

«J'ai si bien perdu l'habitude de ce pays-ci qu'il est devenu comme étranger pour moi. Il me semble aussi l'être devenu pour tout ce qui l'habite et presque pour ma mère. Ce n'est pas qu'elle ne m'ait bien reçu, mais je ne suis ni Panpan, ni Thérèse, ni M. Dumast pour elle. Elle serait aussi aimable que jamais si les synonymes français, l'histoire ancienne et le trictrac lui en laissaient le loisir, mais elle ne plaît que quand elle n'a rien de mieux à faire.

«En voilà plus qu'assez, ma bonne fille, il n'est pas dit qu'une lettre à ton adresse doive être de ta taille. Adieu, reçois bien mon petit officier, et regarde-toi en tout état de cause comme la tante du régiment de Chartres.»

Quelques jours après, nouvelle lettre. Le chevalier a profité de son séjour en Lorraine pour s'occuper de ses intérêts, visiter ses abbayes, rendre ses devoirs à seschefs militaires; il fait part à sa sœur de toutes ses démarches et en même temps il se plaint amèrement d'un silence qui se prolonge et qui lui paraît incompréhensible.

«Metz, ce 11.

«Il n'est pas possible que tu n'aies pas reçu de mes nouvelles, ma chère enfant, et il n'est pas concevable que je n'aie pas des tiennes. Tu sais que cette sécurité, que tant de gens m'envient et que d'autres me reprochent, ne s'étend point jusqu'à ce qui te regarde et si tu m'as négligé, tu dois te représenter la peine que tu me fais. Je sais que tu es arrivée en bonne santé, mais cela ne me suffit pas; je suis devenu bien exigeant, il est vrai que je permets, que j'exige même qu'on le soit avec moi.

«Je suis venu hier à Metz pour voir le maréchal et le comte, et pour retarder la chute de mon église. Tous mes objets sont remplis, au comte près, que je ne verrai que ce matin. J'ai été fort content de la réception de mes supérieurs ecclésiastiques et militaires. Cela indiquerait au premier coup d'œil que je suis aussi bon soldat que bon prêtre. L'abbesse est toujours la même; elle prouve qu'on n'a pas besoin de force pour se soutenir et cela est bien rassurant pour ceux qui doivent aimer ma Boisgelin dans vingt ou trente ans, car il y en a, il s'en présentera, etc.

«Adieu, mon cœur, je retourne demain à la Malgrangeme consoler ou m'affliger suivant les lettres que je trouverai.»

Boufflers n'écrit pas qu'à sa sœur; Mme de Sabran a bien droit aussi à quelques nouvelles, et comme elle a reproché à son ami de n'avoir pas suffisamment surveillé ses abbayes, il lui répond:

«Tu as bien raison, chère sœur, je n'ai point assez passé de temps à mon abbaye. Mais, comment aurais-tu fait à ma place, à moins de déclarer une brouillerie ouverte qui eût été contraire à mes intérêts?... Au reste, en 83, j'aurai 5,000 livres de rente de plus, ce qui, joint à beaucoup de dettes de moins, me mettra dans une grande opulence. Mais j'aurais 100,000 livres de rente que je haïrais toujours un état qui m'empêche d'être plus que ton amant.»

On voit que maintenant Boufflers n'hésite plus à tutoyer dans sa correspondance Mme de Sabran; mais cette familiarité paraît à la dame intempestive et elle répond malicieusement:

«A propos, ayez la bonté de ne plus me tutoyer dans vos lettres, cela les rend trop semblables à d'autres.»

Le chevalier, qui ne se tient pas pour battu, répond.

«Et pourquoi me défendez-vous de te tutoyer? De peur, dis-tu, cher amour, que mes lettres ne ressemblent à d'autres. J'aime bien mieux ne jamais écrire d'autres lettres pour n'être point gêné dans celles que je t'écris. Cevousme glace; il me semble que rien de ce que tu m'inspires ne s'accorde avec lui. C'est comme s'il fallaittoujours te faire la révérence au lieu de t'embrasser. Retire ta défense, chère Sabran; si tu me rends poli tu me rendras faux et froid, et surtout gauche. L'amour est un enfant mal élevé[166].»

Entre temps, Mme de Sabran est venue, elle aussi, en Lorraine chez des amis. Boufflers l'engage à profiter du voisinage pour le venir voir à la Malgrange:

«Viens dîner ce matin à la Malgrange avec ma mère et moi, jolie enfant. Il fait un temps charmant; tu verras une maison fort propre, un joli jardin et un arbre gros comme le bois de Boulogne, qui porte trois ou quatre millions de bouquets sur la tête.»

Boufflers s'efforce, pendant son séjour en Lorraine, d'améliorer son petit domaine, de l'embellir et de le rendre tout à fait séduisant. La Malgrange est devenue une de ses passions. Il écrit à sa sœur, qui s'est enfin décidée à lui répondre:

«La Malgrange.

«Mme de Boisgelin, il ne fallait pas moins que votre lettre après votre silence. Je sentais plus que de l'ennui à être oublié de vous. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit et je me disais: Il faut que ce ne soit pas vrai puisqu'elle ne me dit plus rien. Je me repentais déjà de vous avoir cru pour moi d'autres sentiments que ceux que vous auriez pour tous les frères du monde, et j'essayais de rentrer dans les limites de l'amour fraternel.Vous m'évitez par votre lettre une peine bien fâcheuse et bien inutile, celle de travailler à vous moins aimer. Enfin cette lettre, toute charmante qu'elle est, me fait encore plus de bien que de plaisir. Tiens, mon enfant, nous sommes frère et sœur de corps et de nom, mais il me semble que nos âmes se sont épousées; je ne sais pas si elles ont fait l'une et l'autre un trop bon mariage, mais j'espère au moins qu'elle ne feront jamais mauvais ménage.

«Je me porte de mon mieux, je vais et je viens, je passe ma vie entre Joinville et la Malgrange, et je me partage entre mes housards et mes fleurs. Quand je dis mes fleurs, je me vante, car je n'en ai pas une, mais c'est pour me peindre en agréable, et si ce ne sont pas des fleurs de jardin, elles sont des fleurs de rhétorique.

«La Malgrange sera bientôt digne de vous recevoir; depuis longtemps je ne fais que l'embellir; il faudrait encore longtemps pour la rendre belle, mais elle devient riante. J'ai dessiné et planté une partie des jardins, j'ai réparé et blanchi les bâtiments, je meuble quelques chambres un peu plus honnêtement; surtout j'y cultive les fraises, les cerises, les abricots, les pêches, les figues et les muscats avec le plus grand succès. Enfin il n'y manque que ma mère et vous pour tout gâter et pour tout manger.

«Adieu, ma bonne, je t'aime bien quand je ne te vois pas.»

Si Mme de Boisgelin est une médiocre correspondante,elle n'en aime pas moins tendrement sa mère et son frère, et elle le leur prouve à l'occasion. Ayant eu la bonne fortune de gagner au jeu une somme assez importante, elle veut que toute la famille participe à cette heureuse aubaine, et elle envoie quelque argent à sa mère avec une lettre des plus affectueuses. Ce Pactole inattendu met la Malgrange en allégresse et soulève les cris d'enthousiasme de la marquise et du chevalier:

«11 mai.

«Tu as écrit une lettre charmante, car elle a fait pleurer même d'autres yeux que ceux de Panpan. Ma mère et moi et tout ce qui est ici, nous te louons impudemment depuis le matin jusqu'au soir, comme si ce n'était pas un peu nous louer nous-mêmes. Tu n'as qu'un défaut (ce qui est peut-être une excellente qualité), c'est de te cacher à toi-même encore plus qu'aux autres, et de ne montrer ce que tu vaux que dans les occasions.

«Je ne sais pas bien quand je te reverrai, mais je sais que c'est avec plus de plaisir que jamais, parce que je viens de faire connaissance avec toi. Je laisse la plume à ma mère qui s'en servira mieux. Pour moi c'est assez de te dire et de te répéter que je t'aime à la folie.

(De la main de Madame de Boufflers.)

«Qui n'en dit pas autant? il faudrait ne vous avoir ni vue ni revue. Nous avons tous pleuré en lisant votrelettre. Il me semblait que c'était à moi à dire de vous ce que vous disiez de moi. Votre argent est arrivé tout de suite. Tout le monde vous aime à la folie.»[167]


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