Le 20 septembre on emballa. On prenait des hussards au quartier pour déménager les meubles: alors c'était un coup de feu abasourdissant pour lespékinsrangés sur la place. Les soldats attrapaient des fauteuils au vol, un temps, deux mouvements!
La paille remplissait les rues avoisinantes, le camion roulait, attelé de ses chevaux peu commodes on clouait les caisses en chantant:Marlborough s'en va t'en guerre!et la pauvre Estelle cassait des piles d'assiettes pour aller plus vite.
Le colonel expédiait ses dépêches sur le dos d'un planton, grondait les ordonnances, bousculant les hussards qui cessaient leur chanson dès qu'ils apercevaient son profil sévère.
A l'intérieur de la ville ces dames étaient sens dessus dessous.
Madame Marescut empruntait lessoldatsde tout le monde; Adolphine, la trésorière, mettait ses six filles à pousser le piano dans sa caisse, tandis que Madame Corcette, le chignon au vent, vêtue d'une excentrique toilette de voyage, n'ayant jamais rien à emballer parce qu'elle prenait des garnis, se faisait la mouche du coche, visitant les malheureuses en gants clairs, les tenant assises sur leurs malles pour leur raconter combien elle regrettait le Puy de Dôme dont elle avait fait plusieurs fois l'ascension, tantôt avec de Courtoisier, tantôt avec Pagosson. Ces messieurs de l'escadron des célibataires se prêtaient volontiers aux commissions du départ quand ils n'étaient pas de semaine, ils allaient chez l'une et chez l'autre, fournissant leurs ordonnances, mais ne portant jamais un paquet, car, l'honneur de l'uniforme avant tout!
Il fallait être le comte de Mérod pour oser risquer le parapluie en pleine tournée d'inspection, alors qu'un général pouvait se trouver à tous les coins des rues!
La veille de l'embarquement, l'usage était d'offrir un punch aux habitants de la ville avec lesquels on était en relation de camaraderie, et le colonel prononça vers la fin de ce punch un speech vraiment très remarquable.
Il parla de la prospérité de la France, de la grandeur du règne de Napoléon III, des guerres prochaines, de l'esprit de corps qui est si nécessaire entre les chefs... Comme il fallait varier à causedes bourgeois, il lança une allusion aux mœurs hospitalières du pays. On se serrait les mains, on s'accolait.
Pagosson offrit, de son côté, une canne d'honneur au patron du café des officiers. Ce brave Pagosson regrettait de toute son âme une ville où on n'avait qu'à déposer un oiseau mort dans une fontaine pour en retirer huit jours après un objet d'art, presque aussi pétrifié que son propriétaire[2].
A Dôle, le colonel Barbe et sa famille s'installèrent d'abord dans un hôtel, en attendant de trouver leur logement définitif. La ville leur parut de sombre aspect, sans promenades gaies, sans figures avenantes, sans jardins et sans soleil. Leur première journée de débarquement se passa dans une pluie torrentielle. Il y avait des pavés pointus qui écorchaient les pieds, les rues étaient étroites comme des corridors.
Quand ils avaient fait leur entrée à l'hôtel duChevalier, le meilleur, un garçon leur avait dit qu'on n'aimait pas le hussard à Dôle et qu'on y était très dévot.
Il ne fallait point songer aux maisons des environs; des environs, iln'y en avait pasautour de cette ville dont les murs se collaient les uns contre les autres. Après huit jours de recherches minutieuses le colonel découvrit enfin, dans la rue dela Gendarmerie, une espèce de vieille demeure à l'espagnole avec des grilles renflées par le bas, pour permettre à quelques fuchsias en pots de se tenir.
Comme colonel il ne pouvait pas non plus se loger partout, certain quartier lui était interdit, presque toujours les quartiers où on aurait pu trouver des jardins. Il envoya son planton, sur la mine honnête de cette maison, demander le nom du maître.
Le soldat rapporta une réponse catégorique.
—La propriétaire est une vieille machine aussi, et elle ne veut pas d'officier chez elle.
—Cordieu! s'écria Daniel Barbe, exaspéré depuis son départ de Clermont, je veux ce logement et je l'aurai. Est-ce qu'un colonel est un simple pioupiou qu'on peut envoyer se promener ailleurs? Attends! je vais vous la forcer la vieille machine, moi.
Et endossant son plus beau dolman, bouclant un ceinturon neuf, le colonel du 8e, malgré les supplications de Caroline, les haussements d'épaules de Tulotte, sans savoir même si cela lui conviendrait, partit à la conquête de la maison espagnole. Rue dela Gendarmerieon le fit pénétrer sous une porte cochère où s'ébattaient les vents les moins favorables; il aperçut une Notre-Dame dans une niche, puis une cour étroite avec des écuries au fond et une corbeille de fuchsias de toutes nuances au milieu. C'était propre, sévère, un peu monacal, mais on serait tranquille. Il dut monter un escalier tournant tout de pierre grise, son uniforme détonnait là-dedans comme un coup de clairon en plein sommeil de religieuses. On le fit entrer dans un salon désert, on referma une porte, et il resta seul pendant une demi-heure.
Ce salon était octogone, orné de portraits rébarbatifs: des conseillers au Parlement, des échevins, des abbesses, et un pastel de jeune fille vêtue d'une sorte de linceul. Toujours des grilles aux fenêtres et toujours des fuchsias derrière ces grilles.
Les carreaux de vitre étaient larges d'une main, avec des teintes vertes qui faisaient des transparents aux petits rideaux de guipure. On ne savait quelle odeur de moisi régnait le long des murailles reliées d'un papier directoire à scènes mythologiques du plus pileux effet. Ces scènes avaient çà et là des taches bleues, rouges, oranges, inexplicables, rondes comme des pains à cacheter. Un grand Christ d'ivoire sur un ovale de velours pendait à droite de la cheminée. Pas de fauteuils, des chaises de paille et un canapé à becs de cane, ignoblement droit.
Le colonel tirait sa moustache et ses yeux cruels de bonhomme qui s'ennuie ferme jetaient des éclairs terribles. Soudain la «vieille machine» du planton fit son apparition par une fausse porte. Daniel Barbe sentit comme une douche d'eau de puits lui couler le long du dos. Elle était grande, grande, bien plus que Tulotte, d'une blancheur de cire, le nez mince, les prunelles voilées d'une taie singulière, la bouche toujours mordue par une dent qui avançait. Peut-être très belle pour un cinquième acte de drame, mais épouvantable pour une femme vivante, et elle était vêtue d'orléans noir à plis pressés contre sa taille de déesse irritée.
Le colonel avait fait des campagnes certes moins pénibles que celle-là!
—Madame!... balbutia-t-il.
—Monsieur, répondit doucement l'apparition, je suis demoiselle ... la dernière des Parnier de Cernogand!... tous gens de robe, de la meilleure noblesse du pays. J'ai un appartement à louer, mais pour un notaire ou un médecin ... vous comprenez?
—Je ne comprends pas! fit le colonel qui avait l'atroce envie de sauter par une fenêtre, tant il regrettait d'être venu.
—Je ne peux pas louer à des soldats, Monsieur!... ajouta la dernière des Parnier de Cernogand.
—Le colonel du 8ehussards, un soldat!... riposta Barbe avec un haut-le-corps plein de dignité... Je pensais, Mademoiselle, que notre épée valait vos jupes d'avocat, mon planton aurait-il été malhonnête vis-à-vis de votre femme de chambre, que vous ne vous croyez pas obligée d'être polie vis-à-vis de moi?... Je tiens à votre bicoque et je l'aurai; ah!... nous verrons ... Mademoiselle.
Il se leva, renversant sa chaise de paille, la sabretache s'embarrassa dans le dossier, et pendant qu'il faisait un pas de retraite, la chaise suivit.
Mademoiselle Parnier de Cernogand, qui ne croyait pas avoir affaire à un vrai colonel, ouvrit des yeux épouvantés.
—Seigneur Dieu!... je ne savais pas que vous fussiez leur colonel. Clémentine disait des soldats, de ces gens turbulents, le déshonneur des maisons pieuses, Monsieur.
Elle se mit à tirer la chaise de son côté. Est-ce qu'on allait lui emporter ses meubles, aussi?...
—Mademoiselle, je me plaindrai aux autorités, je suis le colonel Barbe ... j'en ai vu de très raides... pas de pareilles... Comment, il n'y a qu'un logement de chef de corps dans cette satanée ville et vous ne voulez pas le louer? Ai-je donc la mine d'un blanc-bec? Est-ce que je ne vous payerai pas d'avance? Faites votre prix, je jure de ne pas même vous marchander. Un officier français ne marchande pas.
Ils finirent par reposer la chaise sur ses pieds.
—Voyons, Monsieur le colonel, murmura la dévote sans l'ombre d'un sourire, si vous étiez garçon ... de mœurs rangées et que vos domestiques aillent à la messe...
Suffoqué, Daniel Barbe, pas dévot de son naturel, s'arrêta au seuil...
—Garçon?... Je suis marié, Madame, j'ai une fille, je vais avoir un autre enfant, j'ai une sœur, une cuisinière, deux ordonnances, un planton, etc.
—Alors, Monsieur, c'est impossible, je ne veux pas d'enfants, ce serait un véritable enfer chez moi. Monsieur, j'ai l'honneur de vous donner le bonjour.
Elle lui tira une révérence toute abbatiale et lui referma la porte au nez. Le colonel descendit les escaliers quatre à quatre sacrant comme un païen: «Des mœurs rangées!... ses domestiques allant à la messe!... pas d'enfant! que le diable extermine cette vieille carcasse bonne à faire peur aux moineaux! On t'en fichera des colonels de hussards!»
Clémentine, devant la porte cochère, le vit se diriger du côté de la place de la mairie.
Il y eut toute une semaine de pourparlers à cause de cette scène. Daniel Barbe, qui n'avait seulement pas vu le logement de la dévote, le voulait d'autorité, et le maire, inquiet des suites que pourrait avoir une dispute entre les hussards et les habitants de Dôle, dut employer son influence pour convaincre la dernière des Parnier de Cernogand.
Puis, un dimanche, le colonel, à cheval, reçut les clefs des mains tremblantes de Clémentine; il paya séance tenante sans vouloir de reçu et donna l'ordre aux plantons de s'escrimer en pleine cour pour déclouer ses caisses. On était vainqueur. Caroline, bien couverte de ses fourrures, visita l'appartement, accompagnée de l'intendant de mademoiselle Parnier. Dès l'antichambre de ce rez-de-chaussée, la jeune femme ressentit une impression d'angoisse; il lui semblait qu'il ne faisait pas clair, que cela dégageait des relents de salpêtre. L'intendant avait allumé une bougie.
—Le vestibule est un peu sombre, dit-il, mais la chambre du fond reçoit la lumière de la rue, on voit circuler des gens derrière les grilles, c'est juste en face de la poste.
Caroline hochait la tête, elle s'attendait à tout autre chose; son mari tenait tellement au succès de ses démarches qu'elle avait cru que l'on serait ébloui. Estelle, le sac de sa maîtresse à la main, Tulotte portant Mary, ouvraient la bouche sans oser témoigner leur stupeur.
La salle à manger était immense, lambrissée de chêne ajouré sur du vieux lampas jaune-soufre. Une profusion de meubles l'encombrait, des crédences, des bahuts, des tables tournées, des consoles de marbre, des statues, des tableaux, des cadres, des horloges, des escabeaux. Une poussière folle se dégageait de tout cela et les lambeaux de soierie vous dégringolaient sur les épaules. Dans le salon, dans les chambres à coucher, dans les placards, régnait le même désordre. C'était un véritable muséum et l'on pouvait se demander si la ville de Dôle avait la précieuse coutume de remiser ses objets d'art dans cette cave. Le pire, c'est que vraiment c'était une cave, humide, très grillée à ses soupiraux, ayant jour sur un bureau de poste où jamais personne ne venait prendre ni porter une lettre. Caroline avait envie de pleurer. Estelle, assise dans une ancienne chaire d'évêque, les poings au front, se demandait de quelle manière un gigot rôtirait devant la cheminée de la cuisine, une cheminée Louis XIV. Quant à Tulotte, elle formula cette opinion brutale:
«Une ratière! quoi!...»
Il ne fallait pas songer à déballer le moins du monde, car il y avait même de la vaisselle sur les dressoirs. On mit deux jours à ranger et à épousseter.
Le colonel, atterré, n'osait pas dire ce qu'il pensait; seulement, pour un rien, il aurait tout saccagé autour de lui.
Mary ne voulait pas lâcher sa chatte, craignant de ne jamais la retrouver parmi ces belles choses.
Un mois s'écoula dans une mortelle tristesse. Le colonel allait au café pour ne pas entendre les reproches désolés de Caroline; Estelle, claquemurée par des jours pluvieux au fond d'une cour entourée de maisons à persiennes closes, agonisait. Les ordonnances, une fois leur pansage terminé, se sauvaient. Tulotte surveillait Mary qui, elle, surveillait sa chatte.
Quant à la propriétaire, on ne la voyait pas plus que Dieu, elle s'enfermait dans un impénétrable mystère. Clémentine ne parlait pas à la cuisinière du colonel, et l'intendant, un grand monsieur noir, sournois, un sacristain, ne s'aventurait que rarement vers le rez-de-chaussée. On avait cessé le traitement du beau-frère docteur, Antoine-Célestin Barbe, le savant, parce que les abattoirs étaient trop loin et que la peur effroyable de montrer ce sang à une propriétaire dévote empêchait Caroline de continuer. Caroline maintenant regrettait le cimetière de Clermont, elle en causait chaque soir à table, répétant qu'ici c'était une tombe sans arbre, la pire des tombes.
Tout le régiment connaissait l'histoire, on avait applaudi le colonel. «De la poigne, le colonel! Hein! faisait Jacquiat, vous a-t-il attrapé la vieille sainte n'y-touche?...»
Madame Corcette, installée dans une ancienne guinguette, hors des murs, enviait madame Barbe, et Caroline, gardant la dignité de leur situation, lui assurait que son logement était des plus confortables.
Un soir, Daniel, las de leur lampe lugubre qui éclairait à peine les quatre coins du salon, fit venir ses officiers et alluma carrément des paquets de bougie à son chiffre.
Ce fut un éblouissement fantastique. De Courtoisier jeta son képi en l'air, Jacquiat s'effondra dans un fauteuil, Pagosson eut peur, Zaruski grimpa sur un escabeau, Corcette, Marescut poussèrent des «Oh! mon colonel!» étouffés.
Ils étaient bien dans le plus splendide décor que l'on pût rêver! Les panneaux du salon étaient couverts de panoplies arabes, le lustre en cristal de Venise, qu'on s'était donné la peine de nettoyer, lançait des fusées éblouissantes. Une sainte de marbre blanc se dressait dans un coin, sous une draperie à fleurs de lys représentant une chasse de François Ier. Un bahut Henri II, à portiques en arêtes vives contrariées et rehaussées de filets d'ébène, occupait l'entre-fenêtre, les rideaux de brocatelle de soie retombaient le long des chambranles de toutes les portes, des flots de vieilles étoffes pompadour ou directoire cascadaient du haut des corniches, le plafond était peint de sujets libres d'une finesse exquise, Adonis et Vénus, des amours voltigeaient dans un essor fou. Un orgue aux tuyaux argentés faisait face à une crédence Louis XVI laquée de vernis blanc, tout enguirlandée de roses d'or, et à chaque bout d'une cheminée, portée par des cariatides de bronze vert, se dressaient des chaises datant de la reine Berthe avec des dossiers en rosaces de cathédrales. Toutes ces vieilles superbes choses remises aux lumières d'un gala rutilaient de paillettes multicolores; les étoffes avaient des plis cassés à faire damner un Velasquez; les armes semblaient couvertes de pierres précieuses.
Le colonel ne s'attendait pas du tout à cela, d'ordinaire Caroline n'allumait qu'une lampe, ses yeux fatigués ne pouvant tolérer l'éclat des bougies, et puis, il était si honteux d'avoir obtenu par la force «une ratière» qu'il n'insistait pas.
—Alors!... qu'en dites-vous? demanda-t-il pris d'une secrète vanité.
—Mais, mon colonel, c'est un palais! cria de Courtoisier; il y a des millions dans cette seule pièce, et vous avez loué cela, tout meublé, huit cents francs?
—Ma foi, oui ... je crois que notre dévote est une simple sorcière.
—Une sorcière?... une vieille folle! exclama Corcette ébouriffé, pourquoi laisse-t-elle ces objets de prix se manger aux vers? C'est moi qui bazarderais la moitié de l'appartement!
Jacquiat était du même avis. On parla de faire venir madame Barbe déjà couchée, mais Tulotte affirma qu'elle en deviendrait plus malade. Mary, assise sur une des chaises de la reine Berthe, le bras enfoncé dans un coussin d'Orient, regardait de toutes ses prunelles, chercheuses d'inconnu, serrant sa chatte contre elle avec une ivresse poussée jusqu'à la souffrance.
Lorsque les ordonnances apportèrent le punch dans la jatte d'argent qu'on avait trouvée derrière le dressoir de la salle à manger et qu'ils flanquèrent la jatte de douze petits verres de cristal noirâtre, taillé en biseau comme des diamants, le délire fut à son comble. De Courtoisier bondissait, saisi d'une rage que la présence de son colonel ne maîtrisait pas; ce n'était plus un hussard, mais un possédé; il tiraillait les soieries, dérangeait les meubles, ouvrait les bahuts, faisait des «oh! sacrebleu! quelle aiguière!» «Ah!... Messieurs, regardez-moi ce coffre de mariage!» Pagosson, lui, examinait certaines colonnes torses pour essayer d'en fabriquer de pareilles; les très jeunes lieutenants ajustaient les étriers arabes ou mettaient au vent des flamberges monstres.
Le colonel se frottait les mains.
—Allez, allez, mes enfants, répétait-il ahuri de son propre succès, je vous ménageais une surprise. Pardieu!... On a du flair! je m'y connais ... tiens!... Un Normand comme je suis, c'est la finesse en personne!... Quand j'ai voulu mon logement ... je le voulais ... je l'ai ... nous l'avons!... quelle noce, mes enfants!
Tulotte, en jupe de soie brune, avec sa crinoline, ses bandeaux plats et son teint olivâtre, errait de fauteuil en fauteuil, navrée de ces joies malsaines... Ce n'était pas elle que la friperie dériderait jamais, elle avait elle-même déménagé toute la chambre de sa belle-sœur pour tendre l'éternelle tenture bleue. Tout ça c'était des puces, du moisi, de la poussière, des ordures, une ratière, quoi!... Elle emporta Mary brusquement tandis que la chatte fuyait derrière les brocarts. On passa la nuit, chez le colonel, à visiter les armoires selon la hiérarchie: le colonel, armé d'un flambeau, désignait d'abord les coins les plus riches, puis venaient le lieutenant-colonel sincèrement ému, le chef d'escadron, les capitaines, les lieutenants. On brandissait des trouvailles étonnantes telles qu'une Léda d'ivoire renversée sous un cygne polisson, un ostensoir de vermeil dans le milieu duquel étincelait, comme un joyau, un médaillon de femme. De Courtoisier fourrait sa tête sous les tables, à quatre pattes dans les tapis.
On eût dit, à les voir de sang-froid, le sac d'un château princier durant une guerre! Ces braves hussards, ils finissaient par ne plus craindre leur colonel.
Mary dormait depuis longtemps lorsque sa porte s'ouvrit, livrant passage aux officiers en maraude, qui étaient venus tout droit, ne se doutant plus qu'il y avait des chambres occupées. Ils tenaient chacun un chandelier, à la file, les yeux écarquillés, le nez levé; de Courtoisier s'était coiffé d'un fez brodé de perles, Jacquiat drapait sa grosse panse d'une écharpe de bayadère et Pagosson émergeait d'une cuirasse rongée de rouille. Le punch aidant, ils titubaient un peu, le dolman déboutonné. La chambre de Mary se garnissait, tout entière d'un immense lit à baldaquin de velours violet. L'enfant se dressa, blanche, mince, les yeux fixes.
—On n'entre pas! dit-elle d'un accent si impérieux qu'ils reculèrent. Elle avait eu un véritable cri de femme outragée.
—Quelle boulette!... fit Jacquiat empêtré de son écharpe.
—Le père va nous arranger! marmotta Pagosson.
—Excusez-nous, Mademoiselle Mary, débita Corcette, la face allumée, nous ne pensions pas rencontrer laBelle au bois dormant!Ils se mirent tous à rire en contemplant ce lit drapé aux couleurs d'un évêque.
—Ça doit être celui du chanoine, déclara de Courtoisier, le colonel nous expliquait tout à l'heure qu'il avait une devise très bizarre!
Ce Courtoisier ne voyait même pas Mary dont les petits bras élégants pressaient la chatte jaune qui jurait, furieuse de ce brusque réveil.
—La devise, elle est là, répliqua la fille du colonel en se penchant vers la planche sculptée de sa trop grande couche et moitié souriante, moitié boudeuse, pour avoir le droit de les renvoyer ensuite, elle leur épela la phrase burinée en lettres rouges dans le vieux bois:Aimer, c'est souffrir!
Oh! comme dut, au fond d'un rêve, tressaillir le petit garçon dormant en quelque coin du monde, bien loin d'elle! Ce petit garçon qui devenu homme, quand elle deviendrait femme, lui serait fatalement destiné!
Les officiers se touchèrent du coude.
—Chouette! formula Pagosson dont les expressions n'étaient pas toujours choisies. Et ils sortirent abrutis par cette dernière fantaisie plus diabolique encore que toutes les autres.
[1]L'auteur tient l'histoire de source certaine, avec la seule différence qu'elle ne se passait pas à Clermont.
[1]L'auteur tient l'histoire de source certaine, avec la seule différence qu'elle ne se passait pas à Clermont.
[2]La fontaine de Saint-Allyre, une des curiosités de Clermont-Ferrand.
[2]La fontaine de Saint-Allyre, une des curiosités de Clermont-Ferrand.
Le lendemain matin, avant son déjeuner, le colonel Barbe monta chez sa propriétaire. Clémentine vint lui ouvrir en rechignant.
—Mademoiselle prend son café au lait! dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
—Eh bien! j'attendrai! répondit le chef du 8ehussard, presque penaud.
Mademoiselle Parnier de Cernogand daigna cependant abréger son café au lait pour recevoir son ennemi.
Le colonel lui adressa un salut plein de délicate courtoisie.
—Mon Dieu, chère Mademoiselle, je viens, dit-il, pour rectifier une erreur.
Vous m'avez loué huit cents francs un appartement...
—Ah! vous trouvez que c'est trop cher! interrompit la dévote de l'air de quelqu'un qui a mangé de l'épine-vinette.
—Au contraire, scanda l'heureux colonel, je trouve que je vous vole, il y en a pour des millions chez vous, et je ne peux pas rester ici à votre charge! Je ne souffrirai jamais cette injustice!... Quand on habite un musée, n'est-ce pas, il faut en subir les conséquences. Je vous saurai gré d'augmenter vivement votre local ou je pars ce soir!...
Elle avait bien entendu dire que les hussards sont fous; pourtant cela dépassait ses prévisions. Elle étudia un instant la figure du colonel, une figure impassible de guerrier!
—Allons ... Monsieur, vous plaisantez!...
—Mademoiselle, un colonel ne plaisante jamais... Si je détériore vos richesses, vous en serez pour vos frais, et moi je ne respire plus depuis que l'on ma dit ... depuis que j'ai vu que j'étais dans un palais princier... Entendons-nous bien!... Est-ce que vous avez voulu vous moquer de moi? Me donner en spectacle à mon régiment?... Mes officiers ne peuvent pas en croire leurs yeux... J'exige une augmentation.
La dernière des Parnier de Cernogand comprit à quel homme elle avait affaire, elle lui tendit sa main couverte d'une épaisse mitaine.
—Monsieur le colonel, vous êtes un vrai chevalier! dit-elle prise au dépourvu par cette exquise bonne foi et elle lui augmenta son bail annuel de cinquante francs, puis elle le pria de se rasseoir avec une très grande cérémonie.
Le colonel salua jusqu'à terre, imitant un officier de la Régence, dont il avait un portrait dans son cabinet.
—Monsieur le colonel, commença la dévote lissant ses bandeaux de ses deux mitaines, je dois vous avouer que je fais peu de cas de la vieillerie qui vous cause ce transport. Moi j'ai des principes très arrêtés sur ces choses d'un autre temps: je les conserve parce qu'elles ont appartenu à ma famille, mais je les ai en horreur. Mon salon a été purgé de toutes les inconvenances qu'il recélait. Les statues, les peintures, les draperies à personnages et les lits sculptés ont déménagé du premier au rez-de-chaussée, car mes yeux ne sauraient, sans indignation, regarder ces manifestations dégoûtantes des faiblesses et des impudeurs humaines. Dieu merci, j'ai été élevée par des parents sévères, mon père était un juge du plus grand mérite, il est mort en odeur de sainteté; quant à ma mère, elle fut dame patronnesse de Dôle jusqu'à son entrée auxVeuves pénitentes, un couvent de Besançon.
Tenez, Monsieur, je serai franche et rigide avec vous, vous méritez qu'on s'occupe un peu de votre salut... Au lieu de laisser vos meubles se pourrir dans les caisses, sous le hangar, demandez-moi une chambre de débarras pour y cacher les miens et ne faites plus admirer ces obscénités à votre régiment... Songez à votre petite fille qui couche, dit-on, dans un lit dont le seul souvenir me comble de terreur... Un bon mouvement: gardez le nécessaire et enlevez le reste!
Ce fut au tour du colonel de s'extasier. «Quel dragon, cette vieille créature!» Il se contenta de friser sa moustache d'un air narquois. Mademoiselle Parnier poussa un soupir.
—Tous les mêmes!... fit-elle désespérée.
Le colonel, cherchant à se donner une contenance, examinait les murs.
—Ah!... c'est trop fort! s'écria-t-il tout d'un coup, car en effet c'était trop fort; il tenait le secret des taches du papier Directoire ... la dévote avait eu la patience de coller sur toutes les ... nudités mythologiques ... des pains à cacheter.
Brusquement, il se leva, esquissa de nouveau un salut maisà la hussarde, cette fois, et se sauva, poursuivi par la vision de ces pains à cacheter pudibonds!...
A partir de cette visite, la glace fut rompue. La dernière des de Cernogand descendit de son Olympe au rez-de-chaussée, elle prit en pitié ces pauvres hussards, si vagabonds, et pensa tout de suite à leur inculquer ses effrayants principes.
Le ménage Barbe se sentit envelopper peu à peu d'un filet aux mailles inextricables: d'abord Estelle dut tordre le cou à un coq élevé dans une cage en compagnie de trois poules pondeuses. De sa galerie vitrée, mademoiselle de Cernogand prétendait avoir vu des ébats absolument contraires à la sainte règle de la maison. Ce coq avait des allures inconvenantes.
Caroline riait des réflexions pleines de sous-entendus que lui faisait à ce sujet brûlant sa propriétaire; cependant elle fit tuer l'animal parce qu'après tout elle voulait la paix. Cette victoire donna de l'audace à la dévote, elle expédia son intendant, M. Anatole, dans les cuisines d'Estelle afin de tâter cette fille qui lui paraissait la bête noire de la famille.
Estelle pouffa de rire quand on lui demanda si elle se confessait, puis au bout de la semaine, très séduite par les façons patelines de ce sacristain, elle consentit à aller à la messe avec Clémentine. On lui présenta la chose comme une vraie petite fête. Estelle lâcha Pierre et Sylvain pour M. Anatole et elle eut l'imprudence de se laisser conduire aussi aux réunions de la fameuseConfrérie des Casseroles.
—Madame devrait bien s'occuper de l'éducation religieuse de mademoiselle Mary! dit un jour Estelle en servant un plat de truites sur la table du colonel.
Celui-ci lisait le journal du soir, la botte allongée devant le feu, tandis que Tulotte renouait la serviette de la fillette et que la jeune malade, plus pâle que de coutume, arrangeait des pilules dans les boulettes de son pain. Daniel Barbe releva la tête brusquement, avec des yeux stupéfaits.
—Hein! fit-il, l'éducation religieuse de Mary!... De quoi vous mêlez-vous, ma fille?
—Monsieur a tort de me gronder, murmura hypocritement Estelle qui depuis la Noël avait une tournure tout étrange, quand on aime ses maîtres, on songe à leur salut. Mademoiselle fait bien sa prière, mais elle ne va pas assez à l'église.
Tulotte haussa le ton.
—Avez-vous fini de nous rebattre les oreilles? dit-elle en colère, c'est moi qui élève Mary et je crois que je m'y entends... Allez me chercher la moutarde ... dépêchons!
Estelle s'esquiva sans répondre un mot. Le trait était lancé.
La Confrérie des Casserolesavait pour but de diriger les maîtres par leurs domestiques, chose démocratique plus facile qu'on ne se l'imagine.
Tous les jeudis, dans une chapelle des bons pères, les servantes de Dôle se réunissaient pour ouïr une instruction sur les devoirs de leur situation, et là, on les exhortait à combattre l'irreligion des familles qui va toujours augmentant, comme chacun sait.
On avait pris à part Estelle dont la toquade pour l'intendant de mademoiselle Parnier s'accentuait davantage, et on lui avait déclaré qu'elle se perdait chez les hussards. Estelle ouvrait une bouche énorme devant les sermons, cela lui changeait ses habitudes de grosse gaieté avec les soldats, mais flattée de se voir au milieu de la fine fleur des domestiques de Dôle, elle imita bientôt les allures distinguées de ces demoiselles, ôta les rubans tapageurs de son bonnet, eut un chapelet dans sa poche et devint si détestable que Sylvain déclara tout net à Pierre que puisqu'elle voulait fairesa sucrée, on irait rire ailleurs.
—Estelle n'est plus la même! soupira madame Barbe lorsqu'on pénétra dans le salon.
—Il faut la mettre à la porte! bougonna Daniel impatienté de ce changement qui lui supprimait l'unique gaieté de sa demeure.
—Mais non, reprit Caroline, je ne m'en plains pas... Elle est devenue sage, elle cause moins avec tes ordonnances, elle a des prévenances ingénieuses pour moi... Faut-il donc une virago, ici, pour nous servir!... Tu veux toujours qu'on se trémousse autour de toi... Si cette fille commence à se repentir!...
—Allons donc!... se repentir, elle dissimule ... ce sera propre dans quelque temps. Elle sort pour aller je ne sais où, elle pince les lèvres quand on la gronde; autrefois elle pleurait, j'aimais mieux ça ... j'ai horreur des dévotes.
—Et moi, je préfère les dévotes aux filles trop délurées, riposta Caroline, la fièvre aux joues.
Depuis qu'elle était enceinte, jamais le colonel ne laissait la dispute s'envenimer.
—Mary, dit-il se tournant du côté de sa fille, veux-tu aller à l'église, hein?
—Non, papa, répondit Mary secouant ses nattes noires, j'ai peur de l'enfer!
Le colonel fit un bond dans le fauteuil de la reine Berthe. Il avait toujours défendu à Tulotte de lui raconter ces sornettes. C'était bien assez qu'on lui apprît son catéchisme sans aller encore le lui expliquer.
—Qui est-ce qui t'a dit d'avoir peur de l'enfer? interrogea sévèrement le colonel Barbe.
—Dis! et tâche de ne pas mentir! ajouta Tulotte exaspérée.
—Je ne mens jamais, murmura Mary confuse, et puis ça m'est bien égal. C'est la dame d'en haut, qui m'a fait monter chez elle pour me questionner sur l'histoire sainte. Elle m'a raconté un conte où il y avait des diables, des chaudières, des flammes ... elle dit que les petites filles qui ne se confessent pas à huit ans vont dans les chaudières. Moi je me suis mise à rire, alors elle m'a promis de me faire voir tout ça à l'église.
Le colonel Barbe aurait cassé la carafe qu'il tenait si tout d'un coup Caroline n'avait pas déclaré que l'église pouvait être bonne à certaines heures. Si elle se trouvait mieux le lendemain elle irait avec Estelle et Mary.
Le colonel Barbe sortit pour ne pas éclater. Tulotte clignait des paupières.
—Nous y voilà! pensait-elle, c'est la fin de la fin!
A cette époque un grand événement eut lieu dans la vie de Mary: sa chatte fit des petits. Elle trouva un jour tout un tas de jeunes chats grouillant sur son lit à baldaquin. Tulotte voulait jeter à l'eau cette engeance du plus beau jaune, mais Mary faillit avoir une attaque de nerfs, on dut en choisir deux pour la calmer et les laisser à la mère.
C'était, dans ce lit, des miaulements plaintifs, des ronrons, des jurons qui rendaient la petite fille très orgueilleuse. La chatte, ayant fini par faire la paix avec elle, l'escortait, suivie elle-même de ses deux chats. On écrivait ses devoirs ensemble, on partageait les tartines de la collation et on enfouissait des choses mystérieuses derrière les fuchsias. Malheureusement, l'un des petitss'oubliaun matin sur le paillasson de la dévote, il ne revint plus. Clémentine avoua que sa maîtresse en sortant pour sa messe basseavait mis le pied dedans, et qu'ayant une profonde horreur des jeunes chats, elle avait lancé l'animal à travers les escaliers. Estelle, sans rien dire, l'avait achevé pour que sa maîtresse n'entendit pas ses râles. Tout un drame que Mary reconstitua à l'aide de Minoute qui déterra le petit cadavre dans un coin de la cour.
En sa qualité de fille de militaire, Mary devait protéger le plus faible; lorsqu'elle sut positivement à quoi s'en tenir, elle monta d'un pas décidé l'escalier de mademoiselle de Cernogand. Mary avait des idées féroces. On pensait chez elle que ce chagrin d'enfant était calmé, on l'avait vue se diriger d'abord vers la cour, réfléchissant aux sages conseils du papa qui lui expliquait qu'une propriétaire pieuse a tous les droits. Sa mère, assistant aux offices à présent, renchérissait et lui déclarait qu'il y avait déjà beaucoup trop de chats dans la maison. Mary, en dernier ressort, étudiait les agitations de Minoute. Minoute fixait des yeux étincelants de rage sur la galerie vitrée. Mary vint donc sonner à la porte de mademoiselle Parnier.
—Vous avez tué mon chat! dit laconiquement la petite hussarde, mettant ses mains dans les poches de son tablier d'écolière.
—Non, ma chère enfant, se récria la dévote; entrez vite, j'ai là un beau plat de beignets que je veux vous faire goûter. Votre chat a été volé par les gamins de la rue... Entrez vite, nous dirons lebenedicite, vous me réciterez une fable et je vous montrerai des images de mon Histoire sainte.
Au fond mademoiselle Parnier, qui commençait à catéchiser toute la famille, avait très peur de perdre son prestige. Mary n'était guère facile à apprivoiser; cette petite ne s'entendait avec personne et se moquait de l'enfer.
—Vous mentez, Madame, dit Mary tranquillement, et puisqu'on voit le diable quand on ment, vous le verrez cette nuit.
—Ma chère mignonne, murmura mademoiselle Parnier, je suis trop bien avec le bon Dieu pour cela... Fi! la vilaine tête!... Regardez comme Jésus pleure en ce moment sur vos insolences!
Elle lui désignait du doigt le christ pendu près de la cheminée.
Les vitrages de la galerie étaient ouverts, on voyait Minoute plantée sur son derrière au milieu de la cour: Minoute, la queue tourmentée de frissons, attendait l'issue de l'ambassade.
Mary s'avança du côté du plat de beignets qui fumait fort appétissant; elle le prit à pleins bras, et, avant qu'on ait pu la retenir, elle envoya le tout dans l'espace avec un calme imperturbable.
—Tiens, Minoute! fit-elle. Ensuite elle se retira, le front haut, sans daigner refermer la porte.
Pétrifiée, la dernière des de Cernogand n'eut même point la présence d'esprit de faire un signe de croix.
La maison subit une véritable crise à propos de ce plat de beignets si cavalièrement offert aux mânes d'un chat assassiné. Mary reçut le fouet. On la mit en quarantaine pendant plusieurs jours. Elle fut privée de dessert, de la musique du dimanche, et surtout de jouer avec ses chats. Minoute, désorientée, abandonna le lit de sa maîtresse, emporta son petit dans l'écurie; un cheval écrasa ce restant de la nichée. Enfin, le plus poignant de tous les désespoirs, l'intendant, avec la permission d'Estelle, tendit un lacet sous les fuchsias, endroit fatal où Minoute trouva une mort prématurée.
Mary demeura inconsolable. Son père voulut lui donner un oiseau; elle refusa. A quoi bon?... si Minoute n'était plus là pour le manger! Ces sortes de peines prenaient dans le cerveau de la petite fille des proportions terrifiantes. D'autant mieux qu'elle pleurait peu et ressassait ses douleurs des journées entières. La maison lui inspirait une tristesse morne sans la moindre distraction vivante; certes, elle ne manquait pas de joujoux, tous les officiers de son père au premier janvier lui avaient donné des poupées, des ménages, des bonbons; mais cela ne remuait pas autour d'elle, les poupées se brisaient.... Il faisait trop froid pour sortir les ménages, hélas! Quant aux bonbons elle leur préférait la simple tartine de beurre de son goûter.
La maman ne bougeait plus de sa chaise longue; Tulotte passait son temps à disputer la cuisinière, l'appelantcafarde; le papa allait chasser avec Corcette et le comte de Mérod dans les gorges du Jura.
L'hiver était venu, charriant les neiges qui ne voulaient pas fondre dans la cour. Mary, partie de l'Auvergne avec un soleil magnifique, s'imaginait que les villes de France sont divisées en deux catégories: les villes où c'est l'Été et les villes où c'est l'Hiver!...
L'aventure du plat de beignets avait gâté la conversion des Barbe et un autre scandale vint la faire sombrer pour toujours aux yeux de leur propriétaire. Une fois, Mary fut envoyée à la recherche de cette mystérieuse Estelle qui, maintenant, quand elle n'était pas au confessionnal, s'enfermait dans sa chambre. Mary grimpa l'escalier comme feu sa chatte, c'est-à-dire très vite et sans bruit. La chambre de la bonne, située sous les toits, possédait un gros verrou fermant assez mal un huis tout disjoint; Mary, juste à la hauteur d'une fente du bois, aperçut vaguement l'habit noir de l'intendant de mademoiselle Parnier, un habit en forme de lévite que tout le monde connaissait; elle entendit la voix de sa bonne balbutiant des choses étouffées. Mary n'osa pas entrer. Elle redescendit pour expliquer à son père que la bonne devait être très malade puisque M. Anatole la soignait dans son lit. Ce fut un trait de lumière, le colonel devina la véritable raison de la conversion d'Estelle. Il jugea même inutile de confondre les coupables, et, après avoir blâmé sa fille de se risquer au trou des serrures, il avertit Caroline.
—Te voilà bien!... s'écria celle-ci indignée; tu veux renvoyer ma cuisinière parce qu'au lieu d'avoir deux hussards pour amants elle se contente d'un dévot!... Moi, je trouve qu'Estelle se range de plus en plus ... et je la garde... Autrefois elle faisait ses horreurs dans la cuisine, maintenant elle monte dans sa chambre... Je te dis que je veux la garder!...
Le colonel ne répliqua rien, mais il avait l'esprit de corps. Il ne serait vraiment pas dit que ce faquin de buveur d'eau bénite demeurerait impuni. Il mit des gants de peau neufs et alla de nouveau chez sa propriétaire.
—Mademoiselle, affirma-t-il dès le seuil, votre intendant est un drôle qui suborne les filles: je viens de le découvrir en conversation légère avec ma bonne, une créature assez sage!... Pensez-vous, Mademoiselle, que je puisse me permettre de laver la tête à ce polisson?
La dernière des de Cernogand se moucha, prit une pincée de son tabac—sa seule volupté—secoua sa robe d'orléans sur laquelle était tombée un peu de la fine poudre.
—Hum!... hum! mon cher locataire!... murmura-t-elle, ceci est une grave accusation. Je tiens Anatole pour un digne serviteur; oui!... oui! je vous le répète, un digne serviteur. Il a quarante-deux ans, un âge déjà respectable ... jamais on ne l'entend dire un mot déplacé ni faire une allusion aux femmes. Il ne sort pas ou presque pas ... Monsieur le colonel ... vous les avez vus?...
Le colonel était comme sa fille: il ne savait pas mentir.
—Vus ... non..., mais on les a vus ... une personne digne de foi!
—Quelle personne, encore?...
Et mademoiselle Parnier respira.
—Une enfant dont l'innocence aurait pu être ternie par ce spectacle... Heureusement que Mary n'a rien compris, mais je désire...
—Ah! Monsieur Barbe!... votre fille!... et vous voulez que je chasse un excellent sujet parce que cette enfant, qui nous a tous en horreur, à cause de la mort d'un sale chat, les a vus... Et qu'a-t-elle vu?... je vous le demande...
—Mademoiselle, je réponds de ma fille comme de moi-même ... ses explications ne me laissent aucun doute!... Dieu merci, elle n'a pas trop vu pourtant... quand une femme est sur son lit ... qu'un homme!...
Mademoiselle Parnier se leva, majestueuse:
—Colonel... (et elle dit colonel tout court, car elle était hors d'elle), je vous défends d'en ajouter davantage. Je ne dois pas savoir ce qu'ils faisaient, je me bornerai à jurer sur ce christ que M. Anatole, mon intendant depuis dix ans, est incapable d'une faute de ce genre!...
Et très indignée, elle se retira dans un oratoire, à côté du salon.
Le colonel dut sortir avec l'étourdissement que lui jetait au cerveau la stupéfiante logique de la dernière des de Cernogand!...
On garda Estelle, on félicita M. Anatole. Le colonel ragea, la colonelle bouda; Tulotte haussa les épaules, et Mary fut fouettée pour liquider cette situation embarrassante.
Alors la petite fille connut les effets d'une haine de dévots. Elle vit s'en aller d'une façon mystérieuse les joujoux qu'elle laissait dans la cour; ses jardinets tracés sur la neige étaient effacés par une main inconnue, mais toujours prête au dégât. Un jeune chien qu'elle avait ramassé au coin d'une borne et qu'elle soignait à l'écurie, en cachette, récolta une maladie de langueur dont il creva inexplicablement. Dans sa chambre même, ses cahiers sur sa table de travail eurent des pâtés qu'elle n'avait jamais faits. Elle égara ses plumes, son papier buvard sans s'en rendre compte! Toute la journée c'étaient des rapports contre elle.
Estelle arrivait auprès de la chaise longue de madame qui lisait un roman:
—Mademoiselle est encore sortie malgré la défense de Madame... Je n'ose pas la gronder, elle dit que je n'en ai pas le droit.
—Mary! appelait la mère assourdie de réclamations, où es-tu allée?
—Maman, je suis sortie pour jouer sur le trottoir puisqu'on me prend mes jouets dans la cour!...
—Qui te prend tes jouets?
—Je ne sais pas, maman, peut-être le monsieur d'en haut!
—Allons donc!... tu es folle! Enfin, si on te prend tes joujoux, il faudra veiller!... ajoutait la mère impartiale.
—Ah! Madame peut croire, se récriait Estelle, que je battrais celui qui se le permettrait... J'aime trop mademoiselle Mary, seulement monsieur la monte contre moi ... je le sens bien, et si Madame n'était pas malade, elle qui me garde malgré mes indignités, je m'en sauverais, voyez-vous!...
Ici Estelle, du coin de son tablier, s'essuyait les yeux.
—Mary ... concluait la jeune mère attendrie, tu nous feras mourir de chagrin!
La petite fille serrait les lèvres, dédaignant d'accuser davantage des gens, que d'ailleurs elle ne saisissait pas sur le fait. Et puis elle finissait par s'imaginer que ce qui se passait devait être tout naturel. Seulement son caractère devenait de plus en plus sauvage; elle s'asseyait sur les marches de l'escalier, le menton appuyé au poing gauche, le regard farouche, la bouche tordue d'un rictus étrange. Elle récapitulait toutes les avanies qu'on lui faisait subir et son horreur des grandes personnes s'accroissait rapidement. Quelquefois on lui amenait des enfants du 8e: Paul Marescut, les filles de la trésorière; mais il arrivait que ces enfants se dégoûtaient vite de son air sombre et des jeux qu'elle leur proposait comme des trouvailles: soit l'enterrement d'une poupée disloquée, soit un pèlerinage à la tombe des chats derrière l'écurie, dans la fosse au fumier, avec des bougies et des encensoirs de papier. Dès qu'on voulait une partie de barre ou une ronde, elle se retirait à l'écart.
Un jour que l'oncle de Paris, le fameux savant Antoine-Célestin Barbe, devait venir pour une consultation pressante, madame Corcette, après avoir chuchoté longuement au chevet de la malade, emmena Mary chez elle.
C'était au mois d'avril; la neige faisait place à une boue noire, épaisse comme de la crème, remplissant les rues et crottant les jupes. Le capitaine Corcette, aux arrêts pour une semaine, attendait la petite fille du colonel comme une distraction qui lui était bien due de la part de son grognon de père.
—Eh bien? demanda-t-il lorsque sa femme arriva suivie de Mary, très ahurie de leur voyage à travers Dôle.
—Nous la garderons peut-être plus longtemps que nous ne pensons, dit-elle. On est allé chercher le marchand de choux pour avoir le petit frère ... il parait que ce chou ne veut pas se laisser effeuiller... il y a des complications, une fluxion de poitrine qui se déclarera, un remède qu'on n'a pas continué, enfin des tonnerres de machines du diable!... pour parler comme le colonel!
La maison du capitaine Corcette était une ancienne guinguette ornée de treillages verts et de volets verts. Au carrefour de trois routes, elle avait la vue d'une campagne fort accidentée, une montagne couverte de rochers de laquelle glissaient de petites cascades en miniature; elle portait encore un pin pour enseigne et sur un coin on lisait cette phrase d'un goût douteux:Au rendez-vous des cascades, que le capitaine ne se souciait pas de faire effacer. Elle possédait un jardin, des tonnelles, une balançoire, un jeu de boules, un jeu de grenouilles, une mare... Un vrai paradis!
Les quatre chambres qui la composaient étaient tendues de papier perse à fleurs inouïes.
Au salon il y avait des cors de chasse, un tapis turc, un vieux piano; des scènes d'amour très drôles le long des rideaux de cretonne. Cela empestait la cigarette et le rhum. Mary dut changer sa robe de flanelle blanche qu'elle avait salie dans les rues de la ville contre un petit jupon de soie rouge bordé d'une dentelle que lui prêta madame Corcette. Celle-ci, très heureuse de faire la maman, lui donnait des conseils.
—Tu vois, Mary, tu as un jupon de danseuse espagnole. Demain Tulotte viendra prendre de tes nouvelles et t'apporter du linge, mais, pour aujourd'hui, nous allons nous déguiser. Tu mangeras des gâteaux, tu boiras des liqueurs et tu casseras tout si ça te plaît. Je te soupçonne d'être une petite fille trop bien élevée... Ris donc, lève la jambe, cours, saute ... massacre-nous... Il faut se la couler bonne tant qu'on est gamine... Après ... on ne sait pas ce qui vous tombe dessus!... Moi, je ne veux pas que tu t'embêtes chez moi, tiens! D'abord tu es la fille de notre colonel et nous voulons t'éblouir!
De fait, l'enfant était éblouie. Elle souriait doucement, un peu chagrinée des expressions bizarres qu'employait madame Corcette «... que tu t'embêtes!» «se la couler bonne.» Autant de stupeurs pour elle qui avait un père très sévère sur le choix des mots.
On lui avait passé le jupon rouge, mis unzouavede cachemire bleu garni de clochettes d'acier et noué un ruban jaune au bout de ses nattes.
—Elle est fort jolie, cette mignonne! murmura le capitaine du haut de sa robe de chambre à glands de soie.
Madame Corcette endossa aussi une polonaise plus claire que celle de son mari, redressa son chignon et servit une collation abondante. Comme la fillette refusait gracieusement une seconde cuillerée de confiture, la jeune femme lui vida, en éclatant de rire, le fond du pot sur son assiette.
—Tiens! fit-elle, nous prends-tu pour des nigauds, nous voyons bien que tu en meurs d'envie!
A la vérité, Mary ne mangeait que modérément de tout, chez ses parents; elle suivait, malgré elle, un régime de convalescente qui a peur des excès. Jamais trop de fruits, ni trop de gâteaux, ni trop de vin. Et elle se portait bien, ignorant les indigestions et les griseries sucrées; cependant, comme l'humanité est ainsi faite, elle réservait toutes les folies sensuelles pour plus tard, et son esprit devait faire payer cher à son corps sa précoce gravité.
Elle mangea le fond du pot, but de l'anisette, puis le capitaine la fit asseoir sur ses genoux.
—Je crois, dit-il gaiement, que ce petit gésier ne fonctionne pas mal ... nous allons maintenant passer à d'autres exercices.
Messieurs et Mesdames, je vous annonceil signorPolichinelle!» ajouta-t-il d'une voix tellement aiguë qu'elle semblait partir de la chambre voisine. Mary effrayée se réfugia dans les jupes de madame Corcette. Aussitôt, avec un annuaire, deux bouchons de lampe et une écharpe algérienne, il fabriqua un théâtre, des acteurs, un rideau. Mary demeurait muette d'étonnement. Il y avait donc, au monde, un homme qui amusait les petites filles?..... De ce jour elle eut un goût prononcé pour les baladins tout en réservant son appréciation au sujet de leur morale!... La représentation dura une heure. Madame Corcette donnait la réplique, et Mary, assise entre eux, se tournait tantôt d'un côté tantôt de l'autre, essayant de saisir le moment où leurs bouches remuaient, ne comprenant rien à leurs intonations. Ensuite, madame Corcette lui habilla une poupée avec du papier de couleur et des cartes de visite, c'était fantastique.
Et les deux époux riaient plus fort qu'elle, se lançaient des mots renversants, s'appelant:ma vieille! mon gros rat écorché!...La pluie ayant cessé, ils conduisirent Mary au jardin; le capitaine, debout sur la balançoire, exécuta des tours de force; sa femme, les jupons retroussés, le nez en l'air, montra de quelle manière on tirait la grenouille à coups de boule. Mary avait peur de salir son jupon.
—Qu'est-ce que ça te fiche, cria madame Corcette, puisque ce n'est pas le tien!...
L'argument était sans réplique. Mary tira la grenouille à côté d'eux.
Le soir elle devint bavarde, racontant ses malheurs avec ses chats.
Alors, madame Corcette envoya la bonne de porte en porte chercher des petits chats. Elle en eut bientôt plein son tablier, et cette récolte fut déposée sur le tapis turc, où elle miaula, jura, griffa; une vraie ménagerie.
Mary, les larmes aux yeux, se précipita dans les bras de la jeune femme.
Manette, la bonne, disait gaiement qu'on pouvait en avoir d'autres si on y tenait!... Ce fut du délire! la petite fille à quatre pattes les dévorait de caresses, les appelant des noms de ses chers défunts. Corcette s'affubla d'une peau d'ours et fit l'animal féroce qui va croquer le troupeau. Mary les défendait, son jupon rouge étendu, et l'on renversait les meubles, on cassait des porcelaines, on criait, on se bousculait.
Madame Corcette se tordait de rire, s'amusant plus que les autres. Manette, très délurée, pinçait tout le monde, y compris monsieur, et madame riait plus fort, appelant son mari:grand lâche!
On coucha Mary, après minuit, ce jour-là, dans le cabinet de toilette de madame Corcette où on avait dressé un petit lit bleu et blanc très coquet. Elle oublia de faire sa prière tant le sommeil lui mettait de poudre aux yeux. Le lendemain, elle vit entrer chez elle une merveilleuse magicienne vêtue de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel avec un bonnet pointu sur la tête et enveloppée d'un voile transparent. C'était madame Corcette qui avait mis un de ses costumes de bal masqué. Mary ne la reconnaissait pas et avait un peu peur.
—Je vous déclare, Mademoiselle Mary, disait la voix du capitaine caché derrière une porte, que si vous êtes sage, vous irez en voiture avec une foule de gentilshommes bien disposés à votre égard. Puis la magicienne se sauva laissant son voile aux bras de l'enfant abasourdie.
Manette vint habiller Mary, et comme elle ne parlait pas de cette aventure, celle-ci lui dit:
—Vous avez vu la dame, vous?
—Quelle dame?
—Une fée ... ou bien, ajouta la fillette moins crédule qu'à cinq ans ... ou bien une dame dans un costume de fée!
—C'est-y Dieu possible!... s'écria la rusée servante aussi comédienne que sa maîtresse ... une fée!... Je me doutais du tour ... parce que, hier, j'ai vu des nuages roses au ciel... C'est, dit-on, le présage certain qu'il fera beau ... et qu'on recevra la visite d'une fée! Madame, Madame, venez vite!... La fée est par là ... éveillez-vous donc!
Madame Corcette, déshabillée, entra se tamponnant les yeux d'une éponge.
—On ne peut pas dormir, ici ... fit-elle comme réveillée en sursaut. Où diable voyez-vous des fées, ma pauvre Manette?
—Dam! c'est mademoiselle qui veut sans doute nous en conter!
Et Mary dut expliquer la chose tout au long. Le capitaine arriva, il haussa les épaules, elles étaient folles, pour lui il allait au jardin faire un tour. Quelques minutes après réapparaissait la magicienne, mais plus grande, plus forte, cependant avec la même voix de polichinelle enrhumé.
Manette levait les bras au ciel, madame Corcette se sauvait en hurlant, le chignon ébouriffé, la chemise flottante.
Pour Mary, elle y perdait sa fable de Lafontaine. Elle ne croyait plus aux fées, mais tous ces changements de costumes, rapides comme les trucs de théâtre, la bouleversaient.
A déjeuner on ne parla que de l'apparition, et Manette jura Jésus et la Vierge qu'elle avait demandé à la fée de réaliser un de ses vœux.
—Lequel? interrogea le capitaine Corcette.
—Celui de vous donner une jolie petite fille comme Mademoiselle! riposta Manette.
—C'est vrai, murmura madame Corcette, embrassant Mary, je saurais bien l'élever, mais ... n'y a pas moyen ... vois-tu, ma mignonne, nous n'en aurons jamais, nous!
Mary insinua d'un ton mystérieux qu'on avait fait venir l'hommedes choux, il fallait lui acheter un bébé aussi.
—Oh! fit Corcette, sans songer à ce qu'il disait, ce serait un véritable enfant de troupe!
Madame Corcette bondit.
—Théodore, tu es ignoble!... devant cette enfant!... As-tu bientôt fini de m'insulter de la sorte?
—Calme-toi, bichon, c'est un mot ... rien de plus!... Oui ... à cause de tes cheveux, de ton genre, de tes costumes ... on ferait des histoires ... je voudrais bien, moi ... en avoir une ou un ... mais on est sûr de quelle femme, en ce drôle de monde!... je préfère m'abstenir et te forcer à ne pas perdre la tête ... tant pis pour toi, bichon!
—Corcette, je te tuerai ... tu es un misérable.
Et brusquement elle saisit un morceau de pain, le lui lança à la tempe, il riposta par une fourchette garnie de sauce.
Mary, pensant que c'était une nouvelle représentation, tapait des mains, enchantée de voir ses bons amis si gais. Cependant madame Corcette ayant reçu l'os d'une côtelette dans l'œil, devint très rouge, puis éclata en pleurs. Mary cessa de rire.
—Vous êtes un méchant! dit-elle, serrant bien fort sa magicienne entre ses bras minces. C'est toujours la même chose, ajouta-t-elle tristement, s'adressant à Manette qui arrivait avec des compresses, quand on joue avec un garçon...
La philosophie de cette phrase naïve produisit une réaction.
Corcette se précipita aux pieds de sa femme, lui demandant pardon, répétant qu'il méritait la pire des morts. Il les embrassait toutes les deux au hasard des lèvres, les chatouillant afin de les faire sourire, et, de temps en temps, imitant la voix d'un très petit enfant, disaitqu'il ne le ferait plus!...Madame Corcette finit par s'adoucir; on eut une signature de la paix magistrale, les chats exécutèrent des cabrioles dans les débris du déjeuner, Manette alluma du rhum. Ah! c'était une maison bien joyeuse que celle du capitaine Corcette!
Tulotte apporta les vêtements de Mary avant la fameuse promenade en voiture. Madame Barbe souffrait beaucoup, le colonel ne décolérait pas, et l'oncle de Paris se montrait fort inquiet de la suite des affaires. On priait madame Corcette de garder la petite toute la semaine,s'il était possible.
—Possible! s'écria la jeune femme, elle est adorable, un vrai bijou! elle s'amuse de nos farces comme une prisonnière qui sort de prison. Ah! elle restera tant qu'on voudra!
—Oh! oui! déclara Mary les paupières baissées devant son institutrice.
—Ingrate! formula la cousine Tulotte, navrée que son éducation mît si peu de cœur au fond de l'étroite poitrine de sa nièce.
Et elle repartit de son pas de gendarme, infatigable.
Vers deux heures, toute une bande arriva de Dôle, les uns à cheval, les autres dans le break du colonel, qu'on empruntait souvent.
Mary fut installée au milieu de ces messieurs, Jacquiat, de Courtoisier, Pagosson, Zaruski, dans la voiture; Marescut et Steinel galopaient aux portières. Madame Corcette, plus grave que de coutume, parlait des précautions dont un accouchement difficile doit s'entourer. Soudain, elle s'aperçut qu'elle avait oublié de peigner Mary.
—Une jolie maman que vous feriez! s'exclama Zaruski, et tous les autres pouffèrent de rire. Elle assurait que si, regrettant son mari, le pauvrechat-foin, resté aux arrêts, se fouillant pour trouver un peigne.
—Voilà! dit le plus jeune des hussards présentant son peigne à moustache. Alors, on défit les cheveux de Mary, et il y eut un cri d'admiration quand leur nappe d'encre se répandit sur les dolmans chamarrés et les pantalons garance. L'ordonnance qui conduisait poussait ferme son attelage, le vent s'engouffrait sous les stores du break; bientôt la chevelure s'éparpilla, immense, chacun recevait des mèches dans la figure, elles s'attachaient aux brandebourgs, s'entortillaient autour de leur cou, on ne pouvait plus les renouer.
—Ma foi, j'y renonce, cria madame Corcette en rendant le peigne.
—Laissez-les-lui ainsi, c'est magnifique! dirent tous les officiers ravis.
Et, debout sur une banquette, la petite fille, la tête renversée dans le vent, enorgueillie par cette splendeur qu'elle s'ignorait encore la veille, buvait l'air vif du printemps revenu, excitant les chevaux d'un claquement de langue, ivre d'une ivresse de femme cruelle à sentir, derrière sa frêle personne, noyés dans les flots de ses cheveux, tous ces hommes qu'elle n'aimait pas.
On descendit de voiture à mi-côte. Madame Corcette courait comme une folle, perdant son chignon, déchirant sa jupe, une jupe garnie de soutaches et de brandebourgs qui la faisaient ressembler un peu aux hussards de son entourage; elle criait tout haut le nom de ces messieurs: «Ici, Jacquiat. Avancez donc, Zaruski... Oh! le traînard de Steinel!» avec des gestes tout à fait réjouissants.
Mary, plus réservée, allait au pas de Jacquiat, le seul hussard gras du régiment. Le lieutenant, fort de sa responsabilité, expliquait à Mary qu'il y avait des pierres dont on fabriquait des presse-papier en les polissant; ils ramassèrent de ces pierres-là une douzaine; un bon prétexte pour ne pas courir!
Jacquiat gardait toujours son idée de devenir le favori du colonel en passant par sa fille.
—Voyez-vous, racontait-il, dans sa grande douceur d'homme blond, à votre place, Mary, je cajolerais le papa pour qu'il lève les arrêts de Corcette: le capitaine est si amusant ... il vous a de ces inventions!... Oui, je monterais des scies à papa ... je lui dirais par exemple: «Pourquoi mon ami Jacquiat n'a-t-il pas autant d'avancement que le petit Zaruski, un effronté? Jacquiat est un mâtin plein d'avenir et...»
—Qu'est-ce que c'est que d'avoir de l'avancement? demanda Mary.
—C'est d'attraper ses grades le plus vite possible, tiens!... Ensuite: «Jacquiat est un officier bien élevé, une rareté à notre époque, un officier qui ne va pas perdre son temps en permission, qui s'occupe de ses hommes... Il faut voir ses chevaux, ses chambrées... Ah! un fameux piocheur, ce Jacquiat.»
—Pourquoi ne le dites-vous pas vous-même à papa? interrogea encore Mary, persuadée que son compagnon se moquait d'elle.
—Il ne me croirait guère, soupira le gros hussard. Il prétend d'ailleurs que mon ventre m'empêche de monter à cheval!
Et tout d'un coup, Jacquiat, très entêté, se planta sur une roche les épaules bien effacées, le jarret tendu, rentrant son estomac comme à la parade.
—Tenez, examinez-moi, Mademoiselle Mary, ai-je du ventre, oui ou non?.. Je soutiens que ça diminue tous les jours!
De formidables éclats de rire retentirent derrière la roche, car les autres avaient deviné le sens de la démonstration. Jacquiat avait-il ou n'avait-il pas trop de ventre? telle était la question débattue perpétuellement entre eux. Ce malheureux engraissait à vue d'œil, malgré les exercices, la voltige, les assauts, les courses. Rien n'arrêtait les progrès de ce ventre intempestif. Il finissait par ne plus oser boire.
—Voilà Jacquiat qui prétend maigrir, rugit madame Corcette, pendant que les camarades se tenaient les côtes.
—Voyons, Mademoiselle Mary, s'exclamait-on de tous les côtés, faites-lui des compliments sur sa bonne mine!
Mary souriait de son sourire fin, un peu méchant.
—C'est un ballon! affirma-t-elle, navrant Jacquiat jusqu'au fond du cœur.
Et ils reprirent leur promenade sentimentale, cherchant des pierres, pendant que les autres lutinaient madame Corcette dans les mousses reverdissantes.
A un passage difficile, Jacquiat dut porter Mary pour lui faire franchir un ruisseau; celle-ci s'appuyait confiante sur sa large poitrine.
—N'ayez pas peur, lui dit-il d'un ton boudeur qui renfermait toute sa provision de méchanceté, un ballon doit aussi être élastique!
Mary s'humanisa.
—Je ne le dirai plus, Monsieur Jacquiat!
Il voulut l'embrasser, pensant que cela ne tirait pas à conséquence avec une gamine de cet âge, mais elle se cambra en arrière.
—J'aime pas qu'on m'embrasse! déclara-t-elle durement.
Confus, le bon Jacquiat se sentit pénétrer d'une émotion étrange vis-à-vis de cette petite fille nerveuse, aux cheveux de femme, qu'un baiser trouvait récalcitrante.
En haut de la montagne on s'assit pour admirer le paysage. Mary récita sa fable et madame Corcette, très allumée, lui indiqua les intonations à prendre.
—Elle possède un masque tragique, disait-elle, moi je me chargerai de lui former son répertoire.
Le faible de la jeune femme était la scène tragique. On lui fit dire un morceau d'Athalie, son triomphe, dans lequel, malgré ses gestes désordonnés, elle avait tous les ridicules. Mary et les officiers, secoués d'un fou rire, se roulèrent dans les buissons.
Rien, en effet, ne pouvait être plus drôle que cette créature mise à la dernière mode, ayant toque et chignon, brandissant son parapluie au sein de la pure atmosphère de la colline pendant que les oiseaux, réveillés par une journée très douce, allaient d'arbre en arbre avec des gazouillements de plaisir.
D'ailleurs l'actrice ne se fâchait point, acceptant ce genre de succès comme un autre et se bornant à leur dire:
—Vous ne sentirez jamais les belles choses, tas de polissons que vous êtes!...
On revint auRendez-vous des cascadespour dîner tous ensemble. Le capitaine Corcette, qui ne s'était guère amusé, les accueillit à bras ouverts. On dressa des tables dans le salon, sans nappes, mais on organisa des serviettes de toilette mises bout à bout. Le menu, fort simple, se composait de rondelles de saucisson, d'un plat de pommes de terre frites, énorme, d'un jambonneau, de beignets à l'huile et de café. On arrosa le tout de vin blanc du pays. Manette servait en se laissant pincer les hanches. Madame Corcette distribuait les parts et lançait quelquefois une tranche ou un os de son jambonneau à travers les tables. On ramassait au vol. Corcette, lorsqu'on avait nettoyé un plat, exécutait des tours de prestidigitation pour calmer les impatiences.
Mary mangea très peu, dégoûtée de ces manières foraines et surtout parce qu'elle s'était aperçue que son verre conservait une trace graisseuse, près du bord.
Le soir il y eut un tapage infernal au piano. Les hussards polkaient entre eux, n'ayant pas de danseuses, puis on finit par tirer la bonne hors de sa cuisine, elle et madame Corcette tombèrent de lieutenant en lieutenant, s'amusant des mines effarées de Mary qui commençait à croire qu'on enfoncerait le plancher. Certes, cette soirée ne ressemblait pas aux soirées du colonel, on se mettait à son aise chez les Corcette, les uns posaient leurs pieds éperonnés sur le marbre de la cheminée, fumant des cigarettes orientales dont le capitaine avait de grosses provisions pour sa femme. Les autres vidaient des fioles de chartreuse. Enfin, vers minuit, on apporta un punch colossal, Corcette monta sur une table, presque gris, il fit un discours avec des imitations impayables... Il singeait tour à tour tous les officiers supérieurs du régiment, et Mary, qui s'endormait derrière un paravent en attendant qu'on vînt la prendre pour la porter dans le lit blanc et bleu, se réveilla subitement à la voix grondeuse de son père, voix que ce diable d'homme contrefaisait au mieux:
«Oui, Messieurs, clamait le capitaine, on est heureux de se réunir dans de solennelles circonstances pour se retremper en vue des devoirs sacrés du lendemain... La France, Messieurs, la bonne tenue du régiment, la prospérité du règne de Napoléon III, le poil de nos chevaux.....»
Mary ne put en saisir davantage, Manette était venue pour l'emporter, et elle se figura, l'innocente, que chaque réunion, au 8ehussards, se terminait par les mêmes recommandations graves sur le service!
Une semaine s'écoula ainsi en distractions étourdissantes, on voulait éblouir la fille de son colonel, Mary avait eu déjà une petite indigestion de crème et elle s'était donné une entorse, cependant elle riait de bon cœur, ses cheveux toujours au vent, elle se colorait les joues d'une grosse pourpre de gaieté, oubliant la mort des chats, la méchanceté de M. Anatole, lorsque, le samedi matin, madame Corcette, après une longue conférence avec Tulotte, partit pour la rue de la Gendarmerie, elle ne revint que le soir et sa figure était renversée. Le capitaine Corcette, revenu de son côté de la manœuvre, paraissait lugubre. Manette poussait de profonds soupirs, échangeant avec ses maîtres des signes d'intelligence quand elle croyait que Mary ne la regardait pas.
—Qu'est-ce que c'est? demanda la petite fille. Madame Corcette, vous avez l'air de me bouder.
—Non!... non ... chère mignonne, dit celle-ci la pressant contre son cœur, je suis inquiète à cause du frérot ... et le marchand de choux m'a raconté des choses terribles.
On n'essaya pas de se distraire ce soir-là. Corcette fit seulement des tas de cocottes en papier de couleur tandis que Mary, assise parmi les chats, ses nouveaux amis, pensait tristement qu'une semaine de vacances est bien vite finie.
—Maman n'a pas dit quelque chose pour moi? interrogea-t-elle encore durant un silence très pénible.
—Si ... si ... mon enfant, elle m'a chargée de te dire de ne pas oublier de faire ta prière au petit Jésus, répondit madame Corcette cachant des larmes.
Mary, toute la nuit de ce samedi, dormit d'un lourd et bon sommeil d'enfant qui s'est fatigué à courir, elle n'eut aucun des cauchemars qu'elle avait d'habitude chez elle, dans le grand lit du chanoine; ses nerfs, distendus par le plaisir, demeuraient plus calmes à présent qu'on les occupait à des jeux de toutes sortes. La férule de Tulotte ne se dressait plus menaçante, mademoiselle Parnier ne causait plus de l'enfer et le papa ne menaçait plus du fouet. Oh! comme elle aurait voulu une maman pareille à madame Corcette, mais moins mal élevée, si cela était possible!... et une bonne comme Manette, mais lavant les verres graisseux. Au petit frère qui arrivait elle ne pensait point, se disant que, peut-être, il hésiterait en route! Les marchands de choux ne sont pas pressés, dit-on!...
Elle fut réveillée dès l'aube par madame Corcette, toute de noir vêtue, n'ayant gardé dans sa toilette sombre que le plumet blanc de sa toque. La jeune femme pleurait sous sa voilette.
—Mary, balbutia-t-elle, s'agenouillant devant le le lit, tu vas être une petite fille bien malheureuse... je ne peux pas t'expliquer ... ton papa te demande tout de suite, nous allons te reconduire... Oh! ma pauvre Mary ... quel chagrin... Allons! du courage, mon enfant ... nous t'aimerons bien ... je ne peux pas te dire...
—Monsieur Corcette vous a battue? s'écria Mary indignée, et ne l'ayant vue pleurer que le jour où son mari lui avait jeté un os de côtelette dans l'œil.