Le gros négociant souriait, un peu embarrassé.
—Oh! oui ... mais ce n'est pas pour mes enfants à moi que j'ai donné la fête, voyez-vous.
—Vos enfants? interrompit le colonel ahuri ... (il y avait bien vingt-cinq bébés dans la salle), vos enfants? Quelle nichée!
—J'ai trois sœurs, mon colonel, et quatre frères; chacun a sept ou huit enfants, encore ils ne sont pas tous là, mais ... tournez-vous...
Le colonel fit volte-face. Derrière lui il y avait une fenêtre donnant sur une serre, et le long de l'ouverture, comme sur une loge grillée, retombait un ample rideau de mousseline. C'était une loge, en effet, contenant des spectateurs immobiles, deux garçonnets tout pareils. Une vraie paire de gros pigeons. Le colonel ne put s'empêcher de rire.
—Eh! eh! qu'est-ce qu'ils font là, ces troupiers, ils sont punis?... Pourquoi les met-on sous globe?
En cet instant suprême toutes les mères se tournèrent vers le colonel, les yeux bleu faïence de ces Alsaciennes eurent des éclairs de menace, elles formèrent le cercle ainsi que l'avaient fait jadis les officiers de hussards autour de leur chef, sur le Cours, à la musique. Le papa négociant hocha son front chauve, il écarta doucement le rideau et les petits sortirent de l'ombre leurs deux figures bouffies. Ils se tenaient enlacés dans une joie inexprimable qu'on leur permît de voir mieux, leurs boucles blondes comme du lin se mêlaient, ils avaient le même rire d'anges trop nourris, le même mouvement d'admiration muette, les mêmes prunelles fascinées, seulement, au lieu de deux pigeons blancs, c'était une paire de pigeons noirs; ils portaient un costume de deuil si simple à côté des fringantes paillettes de l'arbre, qu'ils faisaient peine.
—Quoi, mes mignons, on a du chagrin? fit Daniel Barbe.
—Ils sont en deuil de leur père, balbutia une des dames, la plus hardie, et les autres poussaient du coude le gros négociant suffoqué, lui marchaient sur les pieds.
—Oui, répéta-t-il, enfin, de leur père ... mort tué en duel, il y a quelque temps et pour que ce soit convenable, nous les cachons là... Notre amie ne peut plus faire la fête chez elle... Hélas! je la leur montre, moi!...
Le colonel reçut un coup au cœur; lui qui se baissait déjà pour les caresser, ces deux petits mâles, il se recula, les moustaches tremblantes. Les dames le regardaient toujours, d'apparence très humbles, cependant effrayantes à présent qu'on les avait comprises. Quelle épée pouvait lutter contre la clarté lumineuse de ces regards de mère allant droit au point faible!
Le colonel lâcha un juron, ses poings se fermèrent, puis se déclarant vaincu, ayant peur de pleurer, lui aussi, il alla chercher sa fille dans les rondes.
—Filons! je suis touché! dit-il à Mary, résumant la situation en une rageuse phrase de bretteur.
Mary ne voulut pas; c'était bête de partir juste au moment de la distribution des joujoux. Le gros négociant retint la fillette sur le seuil du salon.
—Laissez-nous-la, mon colonel, dit-il, insistant sans se fâcher. C'est la fête de tous les enfants aujourd'hui, nous l'avons invitée pour la soigner comme les nôtres, ajouta-t-il d'un accent plein d'une candeur qui valait à elle seule la plus folle bravoure.
Et le colonel la laissa, car il finissait par avoir envie d'accoler ce patriarche. Sacrebleu! Non, il ne se serait jamais attendu à celle-là!
La silhouette de ces deux enfants vêtus de deuil hanta longtemps le cerveau du colonel Barbe, il les revoyait dans ses promenades militaires à travers les perches à houblon qui monotonisaient les routes de la campagne. Il leur prêtait une vague ressemblance avec son fils et cette espèce de double remords le plongeait dans des mélancolies boudeuses. De nouveau, il trouva ridicule d'avoir une fille et eut des alternatives très pénibles pour le 8ehussards; celui-ci, naturellement, s'en prenait à la ville de Haguenau. On ne pouvait plus y tenir.
Pourtant la ville gardait on ne savait quel air d'innocence propre aux filles de l'Alsace, surtout les jours de marché, où elle s'animait de paysannes endimanchées aux regards remplis d'une céleste béatitude. Elles s'échelonnaient, ces paysannes, sur les trottoirs des rues et des places dans leur merveilleux costume, debout en des processions interminables. Il y avait des robes de laine rouge pour les jeunes, verte pour les vieilles, garnies d'un pli en bas et courtes, laissant voir les mollets, des corselets de velours se laçant sur une chemise de toile à coulisse, et des châles frangés s'enroulaient autour du cou, puis les nœuds énormes s'étalaient sur la tête ayant l'aspect de papillons prêts à s'envoler. Il y avait les petits bonnets de satin rouge brodés d'or, les décolletages d'opéra-comique avec des colliers et des devants de chemisettes brodées et ajourées. Il y avait les paletots-mantes en velours, à capuchon de nuances vives, les galoches sculptées de laForêt-Noire, toute proche, les bas de laine assortie au jupon et les enfants vêtus de même, représentant l'exacte réduction des grandes personnes, comme sortant d'une boite à surprise.
La file serpentait le long des trottoirs, sans encombrements, dans une suite paisible de figurant aux costumes fraîchement renouvelés et attendant les bravos du public. Elles vendaient des œufs, du beurre, de la crème, des herbages, des choses proprettes, fleurant bon. Leurs bras et leurs visages montraient une peau ravissante et leurs cheveux blonds, d'un éternel blond de lin, répandaient une clarté de lune pâle. Elles éclataient sur les maisons noires, à pignons déjetés, qui leur servaient de fond. Mais quand toutes ces créatures jolies se mettaient à parler elles auraient mis en fuite un peintre amoureux, tant leur vilain langage contrastait avec leurs charmes reposés de buveuses de bière.
Décidément, c'était à ne pas y tenir et le colonelinfluençapour tirer son 8ede ce trou empoisonné de choucroute.
Un jour de mai, on partit de Haguenau où on ne devait jamais revenir, hélas!
Le régiment fut envoyé dans l'Yonne, à Joigny, une joyeuse cité bourguignonne où l'on avait le vin français, disait-on.
Joigny grimpe sur le dos des collines avec la gaminerie d'une ville qui a la ferme intention de montrer la vigueur de son sang, elle a des rues en escaliers, des places posées de travers, une église titubante et les vignes, tout aux environs, s'accrochent comme des guirlandes qu'un coup de vent pourrait bien enlever.
Les vignerons, une hotte sur les épaules, vont chercher en bas la terre qui croule d'en haut et, philosophiquement, une cigarette aux dents, la remontent. Ça dure depuis des siècles, l'escalade du gai travail sur des rochers sauvages qu'on recouvre de plantations miraculeuses.
La population a la riposte très leste, les hommes ne craignent pas d'en venir aux mains tout de suite, et les filles, assez hautes en couleurs, ne pensent pas qu'un baiser soit chose défendue.
Le 8ehussards se détendit les nerfs. Le quartier était bien placé en face d'une rivière charmante et d'une promenade sous les arbres de laquelle il fait nuit en plein jour. Les logements se louaient pour presque rien, le colonel eut une maison face à la promenade moyennant 400 fr. de loyer annuel. Messieurs les officiers mariés se dispersèrent dans de clairs faubourgs où les écuries étaient de petits palais, et deux semaines après une installation des plus bruyantes, car les écoliers de la ville avaient mis du leur en aidant les soldats à déclouer les caisses, on entama des relations amicales. On parlait beaucoup de certaines dames de la meilleure société qui éprouvaient le plus grand plaisir à offrir des punchs aux jeunes lieutenants. Bientôt, ce furent des rumeurs de galanteries de tous les côtés. Avec cela le sous-préfet était un garçon extraordinaire, très riche, important les régates sur l'Yonne et pavoisant la ville à propos du moindre incident. On avait langui à Haguenau, on se rattrapa à Joigny. Il y eut banquets sur banquets, réunions au café, musique devant la mairie, courses de chevaux libres, régates en barques fleuries. Le colonel lui-même se laissa gagner par tous ces bons lurons, il fit quelques infidélités à madame Corcette en compagnie de Corcette, son capitaine instructeur. Madame Corcette agaça le sous-préfet, de Courtoisier pendit une échelle de corde au balcon de la maîtresse du sous-préfet, un chassé-croisé terrible s'ensuivit, et des explications les plus franches sortirent les raccommodements les plus inattendus.
Mademoiselle Tulotte acheta une pièce de vieux bourgogne. Elle n'avait jamais bu une goutte de bière, cependant elle désirait se laver l'estomac. Estelle et les ordonnances, après quelques discussions, prétextant un défaut de la cave, des murailles humides, affirmaient-ils, déposèrent la pièce dans la cuisine et elle fut mise sous la direction de Tulotte, laquelle avait de sérieuses raisons pour fermer les yeux sur les abus. Une fois, Mary les trouva tous armés de grosses pailles, humant le bourgogne comme les poitrinaires hument les brises de Nice. Elle raconta la chose au colonel qui ne put s'empêcher d'en rire de bon cœur.
Le nez de Tulotte, très pointu, rougissait un peu maintenant; elle causait des malheurs de la famille après le dîner, s'étendant sur ce qu'elle aurait dû entrer dans une pension, à Saint-Denis, par exemple, ou perfectionner l'éducation d'une demoiselle noble; elle avait appris tout ce qu'elle savait à sa nièce et elle se demandait ce qu'elle allait faire quand son excellent Daniel s'apercevrait de l'inutilité de sa personne. Mary, d'ailleurs, lui rendait l'existence odieuse, car elle la respectait de moins en moins. Elle chicanait tous ses ordres, avait demandé une chambre à part, faisait sa dégoûtée et repoussait les tentations de fonds de verres qu'elle essayait de lui glisser.
L'époque de la débandade était venue, semblait-il, pour tout le monde, soit que l'air de la nouvelle garnison y contribuât, soit que l'intérieur du colonel Barbe eût un vice de forme, on aurait dit que la machine croulait tout à fait. Les habitudes régulières s'en allaient une à une, le salon était aussi peu ciré que possible, les ordonnances vendaient l'avoine des chevaux et les étrillaient fort mal, la cuisinière laissait les bonnes des voisines s'introduire dans le ménage, on nouait des connaissances pour se dérouiller la langue et oublier le charabia de l'Alsace. C'était des histoires à perte de vue sur les villes qu'on avait habitées, les gens, les monuments qu'on connaissait bien et dont on écorchait les noms. Ensuite, on prenait une goutte de vieux bourgogne pour trinquer à de nouvelles amitiés françaises. Les repas, faits en trois temps, étaient généralement brûlés ou pas cuits, alors on courait au restaurant du coin, un excellent restaurant, pas cher, et on achetait n'importe quoi tout chaud. A ce moment-là, les bruits de guerre se répandaient plus accentués. Les journaux de Joigny, rédigés en belliqueux français, lançaient de fréquentes allusions aux espions prussiens. Le peuple, dans ses bagarres, se traitait d'espion, après avoir employé les injures du dictionnaire bourguignon, assez riche en vocables épicés. Estelle, les ordonnances, Tulotte avaient sans cesse le mot desale Prussienà la bouche. Il résultait de ces désordres intimes et de ce patriotisme de bas étage une effervescence bizarre tenant à la fois d'un énervement féminin et d'une lassitude des choses, grondant sourdement de partout.
Les réceptions du colonel, revenant tous les jeudis, se ressentaient de cet état de fièvre; on y faisait un vacarme frisant le scandale: une exaspération de tous ces pantalons rouges ayant des envies de sauter. Le souvenir des arrêts forcés de Haguenau leur remontait à la tête; ils se payaient du plaisir vite, à bras que veux-tu, parce que du train où marchait l'affaireon ne savait pas si on s'amuserait encore demain. Pas un de ces officiers, du reste, ne doutait du succès si on déclarait une guerre quelconque, car ils se préparaient en prévision du grand jour. On exécutait les plus brillantes manœuvres libres sur le terrain préparé pour ces simulacres de batailles. On astiquait ferme ses boutons et puis on faisait l'amour! Jamais on ne prouvera aux cavaliers français que faire l'amour n'est pas la meilleure préparation à un combat meurtrier. Chaque matin on pérorait, au café, sur la belle réponse du ministre:du même à la même!...Hein! quelle arrogance! c'était collé, ce mot visant l'Allemagne!...
Pendant que le colonel Barbe, sortant tous les jours à l'heure de l'absinthe, donnait son avis devant Pagosson, Zaruski, de Courtoisier approuvant du geste, Estelle, dans la cuisine, brandissait des fourchettes contre les ordonnances béants; elle voudrait en tuer un de ces cochons de Prussiens! Ah! si on écoutait quelquefois les femmes, il y aurait de jolies victoires. Et il ne fallait pas faire traîner la chose ... les attacher tous à la queue de leurs chevaux! Tulotte, quand elle avait une fiole en main, buvait gravement à la santé des braves comme elle l'avait vu faire la veille par son frère Daniel avec ces messieurs du 8e. Les esprits se montaient rapidement au milieu de cette ville guillerette, pleine de pampres verts et de brunes filles. Il y eut des mariages bâclés en un rien de temps; on s'épousait, prévoyant qu'il y aurait du grabuge mais que ça ne pouvait pas durer, étant donné la capacité du soldat qu'on avait sous ses ordres. Un espoir d'avancement rapide talonnait aussi les plus jeunes. On partirait simplesous-offet on reviendrait capitaine. Il pleuvrait des croix, des pensions; une véritable folie de gloriole soufflait dans les rangs du régiment, qui s'imaginait avec une entière bonhomie que toutes les récompenses devaient être pour lui. Et les chevaux caracolaient le long des rues, les femmes ouvraient leurs fenêtres, envoyant des sourires. Le colonel Barbe, se croyant vingt ans de moins, les saluait de l'épée, roulant des yeux amoureux quoique toujours d'une fixité cruelle, tels que les rendait la préoccupation de la consigne.
Vers le milieu de l'été, il sortit de ces perturbations un acte de courage qui mit le feu aux poudres. Le petit Zaruski poursuivit un chien enragé, à pied, le sabre haut dans toutes les rues de la ville. Le chien se réfugia sur le perron de l'église pendant qu'on chantait les vêpres; comme le portail était ouvert, chacun se retourna; le prêtre resta la bouche arrondie et les femmes poussèrent des cris de frayeur. Mais Zaruski, sans se déconcerter, envoya un coup à la pauvre bête qui se prit à hurler effroyablement. Il y eut une mêlée horrible; deux dames furent presque écrasées dans la bousculade. Le sous-préfet, homme de prévoyance, qui assistait aux offices, s'arma d'une chaise. Zaruski se découvrit par respect pour la cérémonie et entra de son côté poursuivant toujours le chien. Enfin on le tua sur les marches de l'autel.
Cet événement fit un bruit de tous les diables. Les journauxbelliqueuxle commentaient de cent façons. L'un déclarait que le sous-préfet avait été plein de noblesse; l'autre ne savait trop louer la délicate attention de l'officier qui n'oubliait pas de se découvrir, malgré le danger, en présence d'une cérémonie religieuse; celui-ci ajoutait que les deux dames se portaient mieux; celui-là insinuait que le courage des hussards était proverbial. On en causa tellement qu'un beau jour le sous-préfet dit à Zaruski, devenu son inséparable depuis l'aventure:
—Pourquoi ne ferions-nous pas un carrousel? Notre ville aime tant les distractions militaires?
Il serait peut-être bien difficile d'établir la relation qui existe entre la fin d'un chien atteint d'hydrophobie et le commencement d'un projet de carrousel; pourtant la phrase du sous-préfet jaillissait d'une discussion au sujet de la rage, voilà le fait.
Tout de suite on alla trouver le colonel Barbe et le commandant du dépôt des chasseurs qui se trouvaient aussi à Joigny. Le colonel se caressa la barbiche. En effet, il y avaitde quoifaire un joli carrousel, là, du côté des promenades, près de la rivière; on demanderait l'autorisation à la municipalité. Les femmes des notables s'en mêlèrent; on discuta la chose pendant une semaine, puis il fut arrêté que ledit carrousel coïnciderait avec la fête de la ville. Une noce complète de hussards fraternisant avec les Bourguignons.
Le plan du combat, dû, en partie, à l'imagination de Pagosson et de Courtoisier, était de mettre aux prises les défenseurs du drapeau avec l'ennemi. (L'ennemi se recruterait parmi les chasseurs.)
Corcette, saisi d'une inspiration sublime, ajouta qu'au-dessus du drapeau planerait le génie de la guerre. Le sous-préfet renchérit en demandant que le génie de la guerre fût une femme, ou plusieurs femmes. Cette proposition eut un réel succès. Le sous-préfet, un peurapin, tenait aux idées allégoriques. La question était de trouver une femme assez digne pour représenter le génie de la guerre sans donner lieu à de vilains propos, et assez courageuse pour se mettre en spectacle parmi des chevaux galopants.
Le trésorier indiqua ses fillettes; à elles six, elles feraient un gentil génie de la guerre n'ayant pas peur des chevaux. On ne savait plus à quel génie de la guerre on aurait affaire lorsque, dans une soirée chez le colonel Barbe, Jacquiat s'écria:
—Que nous sommes donc écervelés! Le voilà, notre génie de la guerre! et il désignait Mary Barbe.
Le colonel fronça d'abord les sourcils. Ce n'était pas convenable! Mary gagnait ses douze ans; une demoiselle qui se respecte se déguiser! Mais une telle unanimité se produisit qu'il fallut céder. Au fond, cela le flattait qu'on appelât sa fille à jouer un rôle dans un carrousel comme au temps de la vieille chevalerie française.
L'âge ingrat avait forcé les traits de Mary. Elle était plus élancée de taille et plus brune encore de cheveux. Son nez se détachait davantage, ses yeux bleus avaient pris un reflet métallique singulier et sa bouche, plus dédaigneuse, tranchait très rouge sur la chaude pâleur de son teint mat. Il y avait déjà de la panthère dans ses allures de grande fille indomptée; elle parlait d'un ton bref et hautain qui désespérait les gens; quand elle allongeait la main on se demandait si des griffes ne dépasseraient pas les doigts et rien ne demeurait moins calme que son humeur. Les attendrissements du bourgogne ne prenaient pas sur sa nature sauvage; elle désespérait Tulotte qui ne se reconnaissait pas du tout dans sa nièce.
La question du costume fut agitée le lendemain en conseil militaire. Pour la fille du colonel ils étaient d'avis de faire largement les choses. On écrivit même à un couturier de Paris en lui envoyant des mesures. Le génie de la guerre, après maints orages, se décréta comme il suit: une robe de soie violette et blanche, une cuirasse d'argent rehaussé de verroteries éclatantes, un casque d'argent serti de petits aigles d'or; le sceptre serait une lance effilée. Les détails de ce costume se trouvèrent,par hasard, indiqués dans le journal de la localité, ce qui rendit Mary assez fière.
Les manœuvres préparatoires du carrousel marchèrent d'un train d'enfer; on se donnait un mal de chien pour se procurer tous les accessoires; il y aurait des têtes de turc à figures grotesques, des oriflammes de soie rose, des gradins à crépines et des coussins de velours. Jacquiat s'était mis au régime du vinaigre et du pain rassis afin de maigrir convenablement; il avait réenfourché son dada, l'avancement par les bonnes grâces de Mary et avait eu la pensée de son succès pour travailler un peu au sien.
Pendant les exercices des militaires, le pékin, lui, ne restait pas inactif; on organisait une joute sur l'eau avec transparents autour des barques illuminées; le sous-préfet avait rapporté de Paris un nouveau modèle de lanternes chinoises d'un effet décoratif merveilleux et les dames de Joigny gourmandaient leurs couturières.
Le matin du grand jour, il tomba une telle averse que l'on fut sur le point de tout décommander. Les Bourguignons furieux s'empilèrent dans les cafés pour noyer leur chagrin, les dames eurent des attaques de nerfs, on faillit arrêter un cent et unième espion prussien derrière le théâtre lisant une affiche de la fête d'un air goguenard. Estelle cassa un carreau de dépit; Tulotte renversa sur sa robe neuve un bol debrûlotqu'elle avait allumé pour se remonter avant les émotions de l'après-midi; le colonel cravacha leTriton.
Puis, brusquement le soleil reparut, sécha les pavés, les arbres touffus de la promenade se secouèrent un brin, on sortit des cafés, le maire donna l'ordre de placarder des avis très rassurants. Chez le colonel Barbe on déjeuna à la hâte pour pouvoir sonner sa grande tenue.
Mary s'habilla avec l'aide du couturier parisien qui avait créé un chef-d'œuvre. La robe, relevée à la grecque sur le côté, laissait voir un maillot de soie violet sombre broché de camées d'or; le cothurne, en lacet d'argent, rejoignait les camées tandis que les pans de la jupe très bouffants et très longs retombaient en arrière dégageant la hanche un peu indécise de l'adolescente. La cuirasse serrait exactement son buste frêle, grossissant ce qu'elle avait de trop frêle et le cou sortait nu d'une torsade de faux rubis comme d'une cuvette de sang.
Les splendides cheveux de Mary, dénoués sous le casque mignon, fouettaient les épaules de leurs mèches rebelles, se mêlant aux plis de la robe de soie et allant presque au bas de sa traîne de cour. Quand Mary parut dans le cirque elle fut accueillie par des bravos frénétiques. Elle donnait la main à son père; tous les deux descendaient de cheval et allaient saluer le sous-préfet. Mary reçut du galant fonctionnaire un énorme bouquet de violettes qu'elle ficha au bout de sa lance avec un petit rire si crâne que l'on n'en revenait pas. Où cette enfant de douze ans avait-elle pu apprendre la fierté de ses allures? Elle semblait née pour jouer ce rôle de jolie cruelle avec ses yeux rapprochés comme ceux des félins, sa lèvre dédaigneuse et ses dents pointues férocement blanches.
Au centre de l'arène on avait dressé un fort en miniature. Sur un rocher de mousse étoilé de fleurs, s'étageaient des banderolles roses tenues par les six filles du trésorier (il avait été impossible de les éviter) vêtues de taffetas rose; le sommet du fort, piédestal du génie de la guerre, s'ornait d'un étendard français à hampe de velours. Mary s'assit sur un trône à l'ombre de l'étendard et remarqua qu'elle serait admirablement placée pour jouir du coup d'œil. Ses demoiselles d'honneur pétrifiées ne disaient rien, elle les apostropha:
—Eh bien! petites, tenez-moi ça un peu ferme, vous savez que la consigne est de ne pas bouger, jusqu'à la prise du drapeau! C'est Zaruski qui le prendra; il sautera de son cheval sur la mousse, escaladera le fort où on a planté des crampons exprès, vous inclinerez vos bannières et moi je lui donnerai le drapeau pour que ce soit plus vite fait. N'oubliez pas le signal, Zaruski aura un cheval blanc pour qu'on le reconnaisse de loin.
Les six demoiselles du trésorier répondirentouitoutes ensemble et redressèrent leurs têtes blondes avec timidité.
La première partie du programme s'exécuta dans un ordre parfait; les gradins du grand cirque pavoisé étaient combles de bas en haut; les toilettes fraîches se mêlaient heureusement aux habits noirs; çà et là, un uniforme jetait une note claire parmi ces gammes de nuances tendres; la musique alternait avec les salves d'applaudissements, et on se montait la tête parmi les citadins, on lançait des couronnes de feuillage, on vociférait des encouragements.
Le colonel, immobile, devant la tribune des autorités, sur son cheval s'ébrouant, jugeait des lances rompues et des turcs enfilés. Les chasseurs avaient d'abord paru beaucoup plus calmes que les hussards, mais, peu à peu, échauffés par les regards de toute une ville qui leur préférait les hussards, ils s'emballaient, abattaient des masses de turcs, sautant les barres fixes, voltant, valsant, y mettant du leur, en tant qu'ennemis. On forma une roue gigantesque qui faillit manquer à cause de leur ardeur soudaine à vouloir tourner. Le colonel retroussait les narines, et le sous-préfet, qui avait assisté aux répétitions, ne comprenait plus.
Mais quand vint le morceau sérieux du carrousel, la prise du drapeau, voilà que les gredins de chasseurs eurent tous à la fois l'idée de ne pas laisser prendre l'étendard du fort et que les coquins de hussards, d'ailleurs dans leur droit, ne voulurent pas leur céder le pas. Les chevaux, entraînés aux sons de la musique et des applaudissements depuis deux heures, envoyaient des ruades ne présageant rien de bon. Madame Corcette se pencha à l'oreille du sous-préfet pour lui murmurer:
—Je crois, Anatole, que cela se gâte!
Une femme d'officier ne devait pas s'y tromper. Cela se gâtait, seulement le bon peuple ne devinait pas, lui, et applaudissait toujours.
Mary s'était levée de son trône, les yeux dilatés par l'odeur de la poudre. Un bras enroulé à sa lance d'or, le profil tourné vers la bataille, elle souriait d'un orgueilleux sourire de femme qui ne doute pas de la victoire. Elle attendait Zaruski; Zaruski c'était son régiment, soncorps, et elle se moquait des autres. Piètres ennemis ces chasseurs sans brandebourgs sur la poitrine!
Des tourbillons de poussière environnaient par instant le rocher de mousse, les spectateurs ne voyaient plus que la fillette debout dans la gloire du drapeau, sa tête dégageant une lueur d'astre. Le vent agitait ses cheveux noirs, lui donnant l'aspect d'une petite furie antique, et elle était aussi belle que comique dans son attente d'une victoire qu'elle croyait assurée.
Tout à coup, la mêlée devint brutale. Zaruski voulait passer, un capitaine de chasseurs, l'ennemi, se cabrait, à moitié désarçonné devant lui, barrant la route comme un homme qui perd son point d'appui.
—Eh! Monsieur, cria le lieutenant impatienté, on voit bien que vous n'êtes pas à Saumur, ici!
La phrase était vive, mais on avait positivement le diable au ventre, ce jour-là.
—Parbleu, Monsieur, riposta le chasseur, un maigriot très rageur, je suis en pays conquis, et c'est pour cela que je m'empêtre.
—Farceur, fit Zaruski, si vous voulez tomber, faites-le avec plus de grâce, les dames nous regardent.
Et il poussa le cheval de l'ennemi, sentant que derrière lui on poussait le sien avec violence. Des cris s'élevèrent de la foule, un cavalier d'attaque avait roulé à terre.
—Si vous ne me laissez pas aller au drapeau, Monsieur, dit Zaruski, je vais vous passer sur le corps pour éviter un accident.
Soudain le chasseur exécuta une volte très habile, se remit en selle et courut droit au fort pendant que Zaruski emporté par son élan le suivait, bride abattue.
Les demoiselles du trésorier abaissèrent les banderolles sans voir qu'il y avait deux vainqueurs au lieu d'un. Zaruski sauta, ainsi qu'il était convenu, à bas de sa monture, mais il demeura coi en présence du tour incroyable de l'ennemi qui avait dressé son cheval debout, les deux pieds de devant sur le fort dont il enfonça les créneaux de carton.
—Ah! la bonne plaisanterie! hurla Zaruski, les bras ballants de stupeur, et ne pouvant en aucune manière gagner le trône de Mary par le même chemin.
L'émotion de la foule était à son paroxysme. On trépignait de joie, et, là-bas, sur la piste, on ramenait des cavaliers couverts de contusions. Le colonel mâchait de formidables jurons. Le sous-préfet pinçait les lèvres.
—Le drapeau, Mademoiselle! réclama le chasseur, riant de la voir si jolie de près.
—Jamais! rugit-elle, et soudain, transfigurée par un intraduisible sentiment de haine, elle arracha l'étendard qu'elle précipita dans le vide. Le chasseur eut de la peine à tirer son cheval de sa périlleuse situation; tout confus, il rejoignit son escadron; quant à Zaruski il avait relevé le drapeau qu'il agitait frénétiquement pour en secouer la poussière.
On se disputait sur les gradins. Qui avait gagné? Personne, à en juger par les mines déconfites. Cependant Zaruski remonta à cheval pour saluer les tribunes; en passant près de son colonel, il l'entendit grommeler:
—Il fallait le rattraper au vol!
—Pas moyen, mon colonel, votre fille était si vexée de la sottise du chasseur qu'elle a fichu le drapeau en bas sans regarder où je me trouvais!... Oh! une crâne enfant! mon colonel, mademoiselle Mary!
—Oui, mais elle devrait savoir qu'on ne fait pas tomber un drapeau dans la poussière, sacrebleu et en présence d'un front de bataille...
Zaruski riait. Mary, elle, ne riait plus. On lui avait volé sa victoire des hussards, elle ne le pardonnerait jamais aux chasseurs...
Et elle descendit lentement les degrés fleuris de son trône, des larmes dans les yeux, souffrant d'une blessure reçue en plein esprit de corps, ne daignant pas consoler les petites filles roses qui avaient eu une peur folle.
Seule, sur la piste des jouteurs, la robe flottante, le casque étincelant, elle revint au poney harnaché de violettes qui l'attendait.
—Zaruski est un imbécile, dit-elle, les dents serrées.
—Tu as raison! répondit le père, n'osant rien dire du drapeau parce qu'on était près des tribunes.
Elle suivit le défilé d'un regard distrait, effeuillant son bouquet sur les hommes et sur les chevaux avec une vague inclination, semblant leur dire que rien ne l'intéressait plus puisqu'on était si lâche. Elle aurait voulu la mêlée pour de bon avec les sabres au clair, les têtes vraiment coupées, les vaincus vraiment morts. Quelque chose de sinistre tout en restant drôle... Un combat acharné pour une de ses violettes s'envolant, des cris d'agonie, un champ de carnage et du sang ruisselant à flots. Cela faisait pitié de voir de quelle allure ses soldats s'amusaient! Pour un beau chiffon de soie ils n'avaient pas eu le courage de se tuer un peu. Quand les enfants se battent, ils tapent sérieusement, à poings fermés.
Une semaine après les fêtes qui avaient fait à la jolie ville de Joigny comme une apothéose, la guerre était déclarée aux Prussiens. Le colonel partait avec le gros du régiment, ne laissant dans sa garnison que le dépôt des officiers non désignés, sa sœur et sa fille. Avant de partir, il fit un discours à son dernier punch; le brave homme, sans varier la traditionnelle allocution, y ajouta seulement une scène digne des temps anciens. Il prit la main de Mary, la plaça sur celle de Jacquiat et leur dit:
—Mes enfants, vous êtes bien jeunes, mais cependant je désire vous fiancer en ce jour solennel. Il se peut que je ne revienne pas, Jacquiat aura de l'avancement, lui; il reviendra, j'en suis sûr. Il servira de père à ma fille: c'est ma volonté; ensuite, quand elle atteindra ses seize ans on les mariera et ... morbleu! souvenez-vous qu'il faut beaucoup de mâles pour servir le pays!
Certes, rien ne faisait prévoir une telle conclusion. Jacquiat crevait d'orgueil dans son dolman trop étroit, il prépara une phrase ronflante et ne trouva qu'un «oui, mon colonel» suffoqué. Tous les camarades se poussaient du coude ayant l'air de se dire: «aux innocents les mains pleines». Mary, elle, gardait un sérieux glacial. Épouser celui-ci ou celui-là, que lui importait, à son âge? D'ailleurs il pouvait ne pas revenir non plus. Tulotte donna l'accolade au futur, elle promettait de lui servir de mère. Un instant chacun eut comme une larme et fit des hum! hum! de circonstance, puis on causa des succès extraordinaires qu'on entrevoyait par delà le Rhin. Le 8ehussards ferait son devoir, car «le poil brillant de ses chevaux, les gloires de ce règne et les destinées de la France» l'y invitaient. On se sépara sur ce cri: «Vive le colonel!»
Un matin, on vint apprendre à Mary que son père était en route pour la frontière; elle fut stupéfaite. La veille encore il l'avait embrassée en lui répétant qu‘elle devait ne point s'attendrir. Alors, elle retint ses pleurs. Jacquiat, le fiancé, avait envoyé un bouquet blanc, elle le mit dans l'eau fraîche et chercha des nouvelles dans les journaux de la localité.
Son imagination de petite fille qui se raconte des histoires lui montrait la guerre sous des formes brillantes, un peu le carrousel et un peu son costume d'amazone constellé de bijoux très rouges. Elle pensait qu'on pavoiserait et qu'on tirerait le canon pour annoncer les victoires. Elle prêtait l'oreille quand une rumeur de la rue lui arrivait. Les premiers temps, ce fut une douce émotion à chaque coup de sonnette. D'abord son père serait nommé général, Jacquiat passerait commandant, et le chasseur qui avait voulu lui voler le drapeau serait tué.
Madame Corcette, devenue veuve inconsolable, venait attiser ce beau feu; elle jurait à Tulotte que nous aurions toutes les dames de Berlin pour cuisinières; elle leur ferait payer cher les probables infidélités de son Corcette, car ces messieurs du 8eavaientdes intentionssur les femmes de là-bas! Estelle rêvait de ne plus se servir du torchon, et des impatiences naissaient de ces racontars féminins.
Enfin, un jour, les murs de Joigny se couvrirent des affiches si désirées. Une grande bataille, un succès prodigieux! A peine les ennemis avaient-ils paru que les nôtres les avaient démolis. Les mitrailleuses fonctionnaient à merveille, nos hommes étaient remplis d'ardeur. On s'embrassait dans les rues, le sous-préfet donna des ordres pour illuminer.
—Quand je vous le disais! murmurait madame Corcette: ils vont nous apporter les Berlinoises.
Les commentaires les plus extravagants suivaient les dépêches. Quelle guerre que celle-là, débutant par une telle victoire!
Et, désormais bien tranquilles, les habitants de Joigny attendirent la marche sur la capitale prussienne, en pointant des masses de petits drapeaux à travers des cartes spéciales.
Ce fut ainsi jusqu'à l'invasion: un enthousiasme fou secouait de dépêche en dépêche la pauvre population bourguignonne. On croyait tout ce qui était écrit sur les papiers bleus et il en pleuvait de ces papiers bleus! Les officiers partis n'osaient pas découvrir les horreurs qu'ils devaient faire, selon leurs consignes.
Une heure vint, terrible, durant laquelle on apprit les désastres de l'armée et ceux du gouvernement. Il y eut un mouvement de stupeur indicible, puis on se révolta avec fureur. Brusquement, de tous les patriotes de la ville, il ne resta plus que des gens qui enterraient leurs objets précieux, comme des avares, au fond des jardins. Des hommes inconnus sortirent des recoins les plus sombres pour proférer des menaces contre le sous-préfet, les notables, les femmes à toilettes. Le dépôt des hussards fut pris à partie dans les cafés, sur les places; des soldats durent dégainer contre un ouvrier sans travail qui leur reprochait d'avoir vendu tout un pays que ces malheureux ne connaissaient même point de nom. On ne traitait plus son adversaire d'espion prussien, mais bien defailli, devendu, detraînard, delâcheur.
Ensuite, sans que rien pût le faire prévoir, le bruit courut que les ennemis étaient dans la forêt de Joigny. Le propriétaire du colonel Barbe arriva chez Tulotte, et, devant elle, il décrocha de vieux rideaux de soie jaune garnissant les fenêtres du salon: il ne voulait pas que ses rideaux pâtissent de la guerre, cet homme.
—Mais, balbutiait Tulotte, on les défendra, vos rideaux! Ça ne pressait pas, mon Dieu! Il aurait mieux valu décrocher votre fusil de chasse pour le nettoyer en cas de bataille sous la ville!
Personne ne releva la remarque de Tulotte.
Les rideaux de soie jaune furent enfouis derrière les cloches à melons, dans le bout du jardin qu'avait le propriétaire.
Les bruits s'accentuant, la situation empira et l'on finit par enfouir les draps de lit. Il y avait des familles entières qui couchaient sur de simples paillasses, attendant le jour néfaste où l'ennemi entrerait dans la ville.
Tulotte se laissa gagner, car rien n'est contagieux comme ces sortes de paniques, elle emballa tout leur mobilier, décidée à se replier sur Paris; d'ailleurs le dépôt avait reçu des ordres de départ, ce n'était qu'une question de temps. Et la population, ne s'expliquant pas l'intelligence de ces retraites devant le vainqueur, clamait qu'on voulait la livrer, l'abandonner. Les récits des atrocités prussiennes leur inspiraient des épouvantes intraduisibles; à part les dames employées aux ambulances et quelques jeunes élégants regardant les choses du haut de leurs chevaux de luxe, tout le monde songeait à la fuite du côté du Midi.
Une nuit, Mary Barbe, qui dormait peut-être seule dans toute la cité, fut réveillée par un chant étrange montant de la rue. La fillette se leva, les cheveux hérissés, la sueur aux tempes. Elle s'approcha de la fenêtre, cela lui venait véritablement de la rue et n'était pas un cauchemar. Elle ouvrit avec précaution et risqua sa petite tête pâle en dehors. La rue semblait déserte; pourtant, une masse confuse se vautrait dans le ruisseau, devant leur porte, une espèce d'animal, marchant à quatre pattes, couvert de boue.
—La vilaine bête! s'écria Mary.
L'ivrogne continuait son interminable refrain; il déclarait, sur le ton le plus faux d'ailleurs, que l'ennemi errant dans ses campagnes égorgeait ses filles et ses compagnes!Jamais Mary n'avait encore ouï rien de pareil.
«Attends!» murmura Mary qui avait le dégoût de l'ivrognerie... Elle saisit une carafe, la vida en riant sur le pochard; celui-ci parvint à se remettre en équilibre, un peu dégrisé, et hurla beaucoup plus fort:
—Aux armes, citoyens! Marchons!... marchons!...
Mary avait fait la connaissance de laMarseillaiseet telle est la puissance de cet hymne terrible et grandiose que le lendemain, obsédée par le refrain, elle, se surprit à hoqueter, comme l'ivrogne de la nuit.
—Aux armes, citoyens! Formez vos bataillons!...
Tout d'un coup, la cousine Tulotte se précipita, sanglotante, se tordant les bras, vers sa nièce pour l'empêcher de chanter.
C'était avant leur déjeuner, le moment des nouvelles de la guerre.
—Qu'y a-t-il encore? demanda l'enfant prévoyant une autre bataille perdue.
—Ton père! Ils l'ont tué!
Et machinalement, pendant qu'elle pressait Mary contre elle, la pauvre demoiselle répétait:
—Non! non!... ne pleure pas!... Est-ce que la fille d'un brave militaire doit pleurer?
Le savant docteur Célestin Barbe dut, bien malgré lui, recueillir sa nièce après les désastres de la guerre de 1870. Il lui fallut, sans témoigner son irritation, bouleverser un peu sa demeure pour y introduire cette petite inconnue et, par-dessus le marché, Tulotte, une sœur qu'il ne supportait pas. D'ailleurs, il était déjà si accablé, si désorienté, qu'il ne prenait plus la peine de compter ses ennuis. Il avait soutenu le siège, mangé du pain détestable, entendu les fusillades des insurgés, il avait surtout vu détruire des monuments, de chers monuments qu'il aimait, et l'adoption forcée de l'orpheline mettait le comble aux catastrophes, il ne pouvait plus que se résigner!...
Cependant trois longues années ne lui suffirent pas à s'habituer à son nouveau genre d'existence. Il avait beau interdire sa porte, les reléguer dans les appartements d'en haut, il lui tombait toujours une femme du ciel quand il traversait son corridor.
Le frère de Daniel Barbe habitait, depuis qu'il avait fait fortune, une tranquille maison de la rue Notre-Dame-des-Champs, entre cour et jardin. Parisien pur sang, il était resté au centre des luttes scientifiques au lieu de se retirer en province comme le lui conseillait souvent le pauvre colonel défunt.
Antoine-Célestin Barbe, homme d'action, d'une rare intelligence, se sentait lié par ses plus secrètes fibres au monde savant. Là, on l'avait suivi dans ses théories, on avait applaudi ses audaces, couronné ses découvertes. Professeur à l'École de médecine, grand amateur de sciences naturelles, botaniste enragé, diplômé de tous les congrès, ayant publié un traité d'anatomie fort en honneur, il possédait des amis et des élèves respectueux; puisque tout n'avait pas sombré dans les derniers désastres, il espérait bien voir luire encore de beaux jours pour les débats de ces questions ardues qu'on ne peut résoudre qu'après de longues années. Or, voici que des femmes... Célestin Barbe, le grave professeur de soixante ans, n'aimait guère les femmes. Aux époques passionnées de sa vie, il avait su borner ses aventures galantes à de simples relations hygiéniques. De tempérament calme, il ne comprenait que pour les autres la nécessité du mariage, prétendait même qu'il vaut mieux subir l'amputation d'une jambe que de se faire une maîtresse et répondait en ricanant, quand on lui indiquait une jolie femme sur un trottoir: «Croyez-vous qu'elle ait eu quelque maladie honteuse? Vous ne le croyez pas? Eh bien! ou elle en a une ou elle en aura deux! Cela est à peu près certain.»
Le docteur Barbe plaisantait parce qu'il ne craignait pas le nuage de sang qui, montant aux yeux, les trouble et transforme un laideron en beauté idéale. Il ignorait donc, sachant tout ce qu'on peut savoir des choses sérieuses, la douceur des parties fines, et il avait, durant sa carrière d'accoucheur célèbre, tant palpé, tant retourné, tant respiré de belles créatures répugnantes, qu'il haussait les épaules dès qu'on vantait devant lui ce fameux sexe faible.
Ainsi son frère avait eu grand tort de se marier. Maintenant qu'il reposait sur un lointain champ de bataille, pourquoi sa fille, pourquoi ce morceau de sa personne, errait-il autour de son cabinet? Ce morceau vivant, ni bon à disséquer, ni propre à se conserver en un bocal d'alcool! La reproduction, dont il parlait publiquement trois fois par semaine, était une merveille très attachante en ses développements, mais pas quand elle vous jetait en travers de votre existence et de votre corridor une jeune fille nattant ses cheveux ou mangeant des cerises! Il avait divisé la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs en deux camps: Mary aux mansardes avec son institutrice, et lui au premier avec sa vieille cuisinière et son valet de chambre, un ancien garçon d'amphithéâtre que Célestin regardait comme une perle, parce qu'il ne disait jamais un mot de trop.
Tulotte, sortie de ses affolements prussiens, avait recommencé à boire pour se consoler, sans y parvenir. La cuisinière, qui ne ressemblait pas du tout à Estelle, de légère mémoire, tournait le dos à la plus gracieuse de ses invitations bachiques. Tulotte vieillissait de dix ans tous les mois. Mary, dépaysée, bien quelle fût habituée aux changements de garnison, devinait qu'on était dans un autre monde qu'on ne connaîtrait jamais. Elle avait l'envie ridicule d'appuyer son oreille contre les murailles pour savoir si quelqu'un ou quelque chose viendrait.
Comme les voitures faisaient une peur atroce à sa tante, elle sortait le moins possible, et quand le besoin de courir la prenait, elle descendait au jardin de l'hôtel, un jardin immense, étant donné les ressources de Paris, mais qu'elle trouvait beaucoup plus étroit que ceux des villes de province. Alors, en descendant, elle croisait parfois son oncle, elle s'arrêtait, tremblante, devant celui que la tradition de la famille lui avait toujours représenté sous un aspect de grand personnage, directeur de la vie des femmes et des enfants. Elle se collait derrière un battant de porte, s'enveloppait d'un rideau, le cœur oppressé.
—Te voilà, petite! disait-il pour ne pas l'effrayer davantage. Ne fais pas de bruit! Sois sage, étudie tes leçons!...
La phrase, depuis trois ans, ne variait guère et il s'éloignait suivant une pensée compliquée au sujet de son livre:Les Diatomées, ou se demandant quelle nouvelle théorie il aurait à propos desabcès sous-périostiques aigus. Célestin Barbe n'était pas méchant, il aurait volontiers ajouté une réflexion à son éternelle phrase, seulement cela lui prenait du temps; les réflexions et le temps, pour parodier le mot des Anglais, c'est la science. Mary continuait sa descente, marchant sur ses pointes, retenant son souffle, ahurie encore par les malheurs de la famille que venait de lui remémorer Tulotte, elle errait dans les allées avec la mine d'un chien perdu en quête d'un maître.
Le jardin, lui aussi, l'impressionnait singulièrement.
A part un bosquet de petits arbres à l'écorce noirâtre, aux feuillages maigres, le reste des plates-bandes était encombré de plantes fort bizarres, d'odeurs suspectes, toutes les herbes médicinales que le savant cultivait lui-même avec un soin jaloux.
Il y en avait dans des pots, sous des châssis, en pépinière, en fossé, toutes ornées d'étiquettes latines qui troublaient l'imagination de Mary. Du banc de pierre adossé au bosquet, elle contemplait la série de cartes blanches, les seules fleurs épanouies de ce jardin de sorcier.
Elle n'avait aucun animal autour d'elle, les chats étaient sévèrement interdits, car ils auraient cassé des ustensiles dans le cabinet, il ne fallait même pas penser aux chevaux, l'unique traîneur du coupé de M. Célestin était un demi-sang brun, maussade, qu'on n'avait jamais apprivoisé et qui ruait quand la jeune fille entrait dans l'écurie. Le valet de chambre, cocher à ses heures, n'aimait pas ses visites, il le laissait bien voir en ôtant la clef.
Mary, lorsqu'elle avait longuement joui de la perspective de toutes ces étiquettes rangées sur quatre lignes, remontait chez elle, puis se plongeait dans la lecture. Ceci était une compensation, elle n'avait plus besoin de se raconter des histoires, on lui permettait d'ouvrir la bibliothèque des voyageurs illustres, et pourvu qu'elle ne détériorât point les volumes, elle avait le droit de dévorer les récits extraordinaires de ceux qui reviennent du pôle Nord en rapportant la boussole ou le compas rouillé du voyageur précédent.
A ce régime, Mary prit des maladies de langueur, elle passa par toutes les fièvres de croissance, et, un matin, elle se réveilla nubile, ayant quinze ans révolus, bonne à marier, revêtue de la pourpre mystérieuse de la femme. Son oncle, instruit de cet événement, songea tout de suite à l'excellente occasion qu'il pourrait avoir de s'en débarrasser. Jacquiat, le fiancé du 8ehussards, était bravement mort, comme son colonel, l'idylle commencée n'avait pas eu de suite; il fallait chercher un prétendu sans pantalons rouges. Un savant? Ils étaient tous assez âgés, aimant leur tranquillité. Parmi ses élèves? Ils étaient trop jeunes, avec des situations mal assises. Quel tracas nouveau cette enfant allait lui donner! Il exprima ses opinions à Tulotte; celle-ci pleura tellement sur les deuils passés qu'il finit par l'envoyer au diable. On ne pêcherait pas cependant un mari sur les dalles de leur cour, et les gens qu'ils recevaient n'avaient pas la prétention de s'enamourer d'une fillette de quinze ans, même avec sa jolie dot.
La conduire dans le monde? Tulotte ne voudrait pas se charger d'une pareille corvée, et leur monde, très restreint, se composait de gens à l'image du docteur, ennemis de la femme, désintéressés au point de vue de l'argent.
Célestin Barbe eut à ce sujet une telle tension de nerfs qu'il oublia de soigner son jardin botanique et qu'il rudoya terriblement Charles, son valet dévoué. Enfin un soir il trouva une idée au milieu d'une dissection intéressante, il lâcha le scalpel tout d'un coup.
—Parbleu! se dit-il, elle est catholique, pourquoi n'aurait-elle pas eu déjà l'envie de se faire religieuse? Si je l'interrogeais une bonne fois? Je tourne comme un imbécile autour de la difficulté. Tranchons ça, mon ami, avec plus de franchise. Il se peut qu'elle fasse ma volonté sans une observation. Elle me semble bien élevée. Quand elle mange à ma table elle se tient droite et elle répond «merci». Je la trouve moins ennuyeuse que Tulotte, et n'étaient ses jupes, ses cheveux, elle ne manquerait pas d'une certaine allure ascétique. Excellente idée! Parbleu! je ne veux pas la violenter ... non!... non!... je lui donnerai jusqu'à ses seize ans!... Mais ... il faut que je liquide cette situation. Je me sens responsable de ma nièce et je ne peux pas tout planter là pour m'occuper d'une gamine... Eh! après tout! est-ce ma faute si Daniel s'est marié?...
En se résumant de la sorte, le docteur tira le cordon de la sonnette; Charles apparut.
—Allez chercher ma nièce! ordonna-t-il d'un ton bref. Charles, pétrifié, n'en croyait plus ses oreilles. Aller chercher mademoiselle! Mademoiselle qui depuis trois ans vivait dans les appartements du haut sans se douter que le cabinet de monsieur était juste en dessous de sa chambre! Quelle perturbation! Il aurait offert un flacon d'anisette à Tulotte que le silencieux valet n'eût pas été plus déconcerté. Il partit, le pas traînant, pour que son maître, s'il revenait de sa distraction, comprit bien l'offense qu'il lui faisait et se faisait à lui-même. Introduire cette petite dans le cabinet de travail! Un jour, la cuisinière avait reçu un charbon allumé sur la cornée lucide (Charles se servait des expressions choisies) et le docteur, pour lui retirer ce charbon, l'avait fait asseoir au salon, ne voulant pas qu'une créature encombrante pénétrât dans le cabinet de travail!...
Les femmes, ça ne respecte rien! Et la fille de l'officier verrait le sanctuaire, elle? Un malheur qui se préparait, bien sûr!
Mary fut abasourdie par l'invitation, mais elle descendit très vite, se doutant qu'une crise, n'importe laquelle, serait plus agréable que leur perpétuel mutisme. Elle avait, de son côté, des choses à confier à son oncle. Tulotte la combla de recommandations du haut de la rampe.
—Souviens-toi de lui demander du bordeaux pour tous nos repas, je t'en prie, criait-elle; moi, je me délabre l'estomac à boire de l'ordinaire...
Mary ne répondait pas, elle courait à la lutte avec une sorte de courage sauvage.
Quand elle se présenta sur le seuil du cabinet, elle demeura tout interdite à cause des choses nouvelles qu'elle aperçut. Ce cabinet, tendu de drap vert myrte, aux rideaux et aux portières en verdures flamandes, exhalait on ne savait quel relent fade, une odeur très désagréable. Le fond de la pièce était occupé par une grande bibliothèque à colonnes torses. Les livres s'entassaient dans un désordre pittoresque, les uns ouverts, les autres posés de champ, majestueux, reliés d'or et de cuir fin. Une petite forge, installée à côté de la bibliothèque, montrait son ouverture comme un trou dont on ne doit pas voir l'issue. Puis, deux fourneaux, d'aspect compliqué, des tas de fioles aux goulots tordus, des instruments de chirurgie, des écrins en velours contenant les plus artistiques bijoux d'acier, luisants et mystérieux. Trois ou quatre consoles de marbre noir portaient encore des objets étranges: un squelette criblé de numéros comme d'une vermine, de longues peaux d'animaux avec leurs nerfs détaillés, des bocaux remplis de bêtes innommables, et, dominant ce chaos, une Vénus anatomique s'étendait endormie dans l'angle d'un mur, au-dessus de la bibliothèque, reléguée là comme une poupée devenue inutile.
Antoine-Célestin, penché sur sa table de travail, examinait à la loupe un morceau d'étoffe rougeâtre, il avait recouvert d'une toile quelque chose devant lui d'un geste furtif. Il se redressa lorsque la jeune fille eut murmuré, moins brave qu'elle voulait le paraître:
—Me voici, mon oncle, que désirez-vous?
Une habitude médicale lui fit lever un peu l'abat-jour de la lampe, il regarda sa nièce d'un regard clair et perçant.
—Ne t'effraye pas, ma chère enfant, dit-il avec un sourire bienveillant. On ne peut guère causer en présence de ma sœur, elle est devenue sensible et elle me fait perdre mon temps en récriminations absurdes. Voyons! allons droit à la question qui nous intéresse tous les deux. Assieds-toi!
Il lui désignait un escabeau près de sa table, mais elle resta debout, les mains appuyées au dossier sculpté, la tête inclinée sur l'épaule, anxieuse.
—Tu t'ennuies peut-être chez moi, mon enfant, reprit-il, la maison n'est pas gaie, il ne passe personne dans notre rue et nous sommes loin des centres bruyants. Ton éducation est terminée, je crois, tu sais lire, écrire, compter, coudre et puis, que diable! tu es une demoiselle, aujourd'hui, une demoiselle à marier. Je pense plus que je n'en ai l'air à ton avenir. Mon pauvre frère t'a léguée à moi...
Il s'arrêta court, saisit sa loupe et la braqua de nouveau sur son lambeau rougeâtre. Il comprenait maintenant que l'histoire du couvent allait être dure à faire avaler. Aussi, il avait mal débuté en lui rappelant ses deuils nombreux et la tristesse de la vie qu'elle menait chez lui. Comment se tirer de là? Il lui demandait si elle s'ennuyait dans une rue où il ne passait personne; la perspective d'un couvent était bien pire.
—Mary, continua-t-il après un silence de plusieurs minutes, je ne suis pas un croquemitaine comme ton papa, seulement j'ai besoin de calme, besoin de solitude. Mes travaux exigent une indépendance absolue d'idées... Si je ne me suis pas donné les soucis d'un ménage, c'est que je me dévoue à la cause de tous... Mes livres et mes actes le prouvent. On me consulte, on me croit nécessaire, je ne dois pas enrayer la marche de certains projets pour m'occuper d'un intérieur de femme... Tu m'écoutes, mon enfant?
Elle l'écoutait, le dévisageant de ses yeux fixes qui avaient des scintillements d'astres bleus. Mary, dans une vision douloureuse, le revoyait au chevet de sa mère et cet homme lui disait:Elle est morte!Le docteur, assez maigre, se tenait roide, boutonnant hermétiquement son habit, sa physionomie sévère reflétait une glaciale indifférence. Mais sa bouche, encore fraîche sous sa barbe châtain, prenait des expressions douces quand il voulait. Presque chauve, il avait la coquetterie de cette barbe ondulée qu'il caressait, en montant en chaire, d'une main blanche, une main merveilleuse d'accoucheur habile... Non, il n'avait pas la mine d'un croquemitaine; pourtant, elle lui avouerait crûment la vérité.
—Mon oncle, je vous écoute!... répondit-elle fronçant les sourcils, et je vous comprends: je vous gêne parce que je ne suis pas un garçon.
Stupéfait, M. Barbe lâcha sa loupe. En effet, c'était cela, lui-même ne le pouvait mieux définir. Un garçon, il en aurait fait un médecin ou un botaniste, tandis que le sexe de Mary empêchait ce rêve. La petite avait du sens commun.
—Oui! je ne te cache pas que je t'aimerais mieux un homme! fit-il de mauvaise humeur.
Toujours l'éternelle passion de la famille pour les mâles! Mary se révolta.
—Eh bien! puisque je suis une femme, chassez-moi donc de chez vous, mon oncle, car c'est un crime que je ne veux plus m'entendre reprocher. Je serai libre de courir et de chanter, au moins. J'ai quinze ans, je ne vous ai pas fait de peine, je m'applique à vous obéir en tout et vous me traitez comme une prisonnière qui serait coupable. Je n'ai ni le droit de causer ni le droit de cueillir un brin d'herbe. Votre maison est une belle maison, c'est vrai, mais il faut que je marche sur la pointe des pieds, il faut que je prenne des précautions pour les meubles, pour les livres. Quand je veux sortir, Tulotte me dit que vous le défendez; quand je demande à rencontrer des figures humaines qui ne soient pas la vôtre ou la sienne, vous prétendez que je deviens une demoiselle et que les demoiselles ne reçoivent pas de visites. Vous ne vous demandez pas, vous, si j'ai fini de lire les voyages des explorateurs célèbres? C'est la dixième fois que je les recommence! Vous ne pensez pas que j'aimerais à apprendre autre chose que la botanique de Van Tieghem, Tulotte n'a pas le courage de me l'expliquer. Je vous suis étrangère et le peu de bruit que font mes bottines dans le corridor vous impatiente. Voyez-vous, mon oncle, je vais vous le déclarer franchement: je ne vous aime pas. Vous ne m'aimez pas, donc chassez-moi, je me moque de tout, désormais. Ici, je ne trouve pas le soleil, j'irai le chercher ailleurs.
M. Barbe était ahuri; elle lui débitait ces phrases les dents serrées et l'œil grand ouvert, très hautaine, surtout très belle dans sa modeste robe noire, diadémée de ses cheveux opulents avec une frange droite, coupant son front, elle avait une bizarre tournure de fille décidée qui devine le néant des protestations.
—Mon Dieu, ma chère Mary, comme tu es exagérée! murmura le savant; et selon la coutume, s'imaginant qu'il avait affaire à quelque hystérique, il s'approcha d'elle, lui prit le poignet.
—Tu n'as pas la fièvre, hein?
Elle n'avait aucune fièvre, sa main allongée, aux doigts souples, se crispa dans la main de Célestin.
—Ne t'emballe pas, petite!... je n'ai pas envie de te chasser ... tu es ma nièce.
Soudain il s'interrompit pour examiner le pouce de la jeune fille.
—Tiens! tiens! ajouta-t-il, voilà une curiosité, ce pouce!... Proportion gardée, il est aussi long que l'autre.
Oubliant tout à fait son idée à propos du couvent, il l'amena contre la table; d'un mouvement rapide, il ôta la toile qui cachait un membre humain. C'était un bras d'homme; les nerfs mis à nus saillaient sur son épiderme exsangue, les doigts, rigides, se tendaient comme dans une récente angoisse.
—C'est drôle! dit-il, prodigieusement intéressé, et il accoupla le pouce vivant au pouce mort. Celui de Mary était presque de la même longueur quoique beaucoup plus mince, et celui de l'homme se faisait déjà remarquer par une dimension anormale. Le savant se caressait la barbe.
—Curieux! mais pas flatteur! Hum!... marmottait-il. Mary n'avait pas eu un frisson. Elle contemplait le bras, dédaigneuse, peut-être supposant qu'il étaiten faux.
—Qu'est-ce que vous voulez dire? interrogea-t-elle.
—Ah! tu n'as pas eu peur ... bien ... je te félicite. Ce bras est celui d'un assassin qu'on a décapité hier.
La jeune fille se pencha.
—Pauvre homme! dit-elle, la voix un peu altérée ... et ce fut toute son émotion.
—Mon oncle, reprit Mary sans détourner les yeux de la chair morte, que me reprochez-vous? Rien? Pour ma récompense donnez-moi ma liberté. Tulotte et moi nous pourrons vivre avec la pension de papa. Elle boira ce qu'elle voudra, moi je sortirai quand il me plaira... Nous séchons de chagrin ici, je ne tiens pas à vous gêner davantage. Vous serez délivré. Tulotte dit que je dois hériter de vous... Faites, à partir de ce soir, votre testament pour qui vous aimez, si vous aimez quelqu'un.
Le docteur l'écoutait, hochant le front.
—Alors, tu ne te plais pas chez moi?... Voudrais-tu te marier?
Elle eut un rire moqueur.
—Pas avec vous, toujours! riposta-t-elle en retirant sa main.
Il réfléchissait, la scrutant de son regard clair.
Elle lui semblait une autre créature depuis la découverte de son pouce, il lui venait le désir de l'étudier de plus près.
—Si on s'occupait de te meubler la cervelle pour que tu ne lises pas les mêmes histoires dix fois de suite, hein? demanda-t-il d'un ton conciliant.
—Mon oncle, vous n'avez jamais le temps, et je suis une femme!
—Mary, je réponds de toi, comprends-tu, j'ai la frayeur de l'avenir. Tulotte est une créature tellement extraordinaire... Ah! je te marierai de bonne heure, va, le plus tôt possible. En attendant, ne te monte pas l'imagination, je te prêterai de nouveaux livres.
Mary hésitait.
—Aurai-je la permission de parler haut?
—Oui!... tu causeras avec moi, tu me conteras tes peines, si tu y tiens!
—Irai-je me promener en voiture, le dimanche?
—Soit, je te promènerai!
—J'ai encore une chose à vous demander ... et elle s'arrêta, rougissant de honte ... pour Tulotte, ajouta-t-elle.
—Demande.
—Je désirerais lui acheter de mon argent du vin de Bordeaux, car...
—Car, fit-il en dissimulant une expression railleuse, elle t'a chargée d'insister là-dessus... Allons, nous sommes une demoiselle très digne tout en n'aimant pas nos parents; ton caractère me plaît. Je t'avais mal jugée! viens m'embrasser.
Elle s'approcha de bonne grâce, et mettant ses bras fluets au cou de son oncle qui dut s'incliner, elle l'embrassa.
—La paix est signée! déclara-t-il gaiement, nous laisserons Tulotte boire, ce qu'elle voudra, pourvu qu'elle ne se grise pas devant mes domestiques.
Tout en la soulevant du sol jusqu'à ses lèvres, il s'aperçut qu'elle sentait le réséda d'une manière fugace et délicieuse, comme certaines brunes lorsqu'elles se portent bien.
A partir de ce soir-là, l'existence de Mary changea peu à peu; elle eut régulièrement sa place au dîner de son oncle, dans la grande salle à manger meublée des antiquités qu'il avait achetées à Dôle. Elle descendit de sa mansarde à la fameuse chambre dont le lit s'ornait de la devise:Aimer, c'est souffrir!Elle secoua les vieux brocarts, épousseta les bahuts et mit des plantes vertes sur les tables massives. Puis, Tulotte eut son bordeaux favori. Le dimanche, la jeune fille s'habillait avec soin; elle faisait elle-même appeler le valet Charles pour lui dire d'atteler le coupé, le docteur endossait sa redingote neuve, et ils partaient tous les deux soit pour Meudon, soit pour Vincennes. La promenade, d'abord silencieuse, s'égayait dès qu'on se trouvait en plein bois, et quand on rencontrait des couples d'amoureux, le docteur pinçait les lèvres en l'entendant faire des réflexions naïves.
Cependant son pouce lui trottait par la tête. Comment diable avait-elle le pouce aussi long que celui d'un assassin? Ensuite il se prenait à méditer sur la lâcheté de ses concessions. C'était cette petite qui avait dicté des lois. Au lieu de lui tracer une ligne de conduite aboutissant au couvent, il s'était laissé brusquement mener hors de sa propre voie. Et cela s'était fait sans qu'il pût s'en plaindre; elle avait l'air si tranquille! D'ailleurs il travaillait tout autant à côté d'elle. Un remords lui venait même de l'avoir négligée comme une pauvre mendiante. N'avait-elle point vécu, trois hivers rigoureux, dans les combles, se chauffant au méchant poêle de la cuisinière? Maintenant, elle rangeait discrètement son cabinet, lui copiait ses notes d'une écriture fort nette, et classait les pages de l'herbier avec une méthode étonnante. Par exemple, chaque fois qu'il arrivait un ami ou un élève, il la priait de se retirer.
C'était bien assez d'avoir à traverser Paris en voiture sans qu'elle eût à entendre les échos de la ville perverse. Il voulait conserver la plus grande pureté dans leurs mœurs pour la marier à la première occasion, selon ses principes. Une fois seulement il survint un nuage. Mary, libre de soigner les plantes de son jardin, s'appropria une très belle sensitive, l'installa chez elle, dans une jardinière de Sèvres et, là, s'amusa à l'épuiser sous ses coups d'ongle. Elle éprouvait un indicible plaisir en voyant le grêle feuillage en forme de mignon trèfle, se refermer dès qu'on l'effleurait, et elle finit par tuer la plante. Son oncle se fâcha, toujours froidement, mais il demeura songeur durant une semaine, ne voulant plus lui adresser la parole.
—Tu ne ferais pas de mal aux animaux? Pourquoi tourmentais-tu cette sensitive? demanda-t-il.
—Cela m'amusait de lui voir des tressauts parce qu'elle ressemblait aux ramifications des cerveaux humains qui sont coloriés sur vos gravures anatomiques, mon oncle! J'avais l'idée de torturer une tête en fleur, mais je ne recommencerai plus!
Antoine-Célestin Barbe ne trouva rien à lui répondre... Mary, douée d'une bonne mémoire, s'instruisait pour se distraire, ne se doutant pas le moins du monde qu'elle était à Paris, au sein de toutes les distractions possibles; elle se croyait fort heureuse quand elle avait saisi le mystère de l'insensibilité des centres nerveux, alors que la peau est sensible à l'attouchement d'une pointe d'aiguille, se piquant en conscience sous la direction de son oncle; ou surveillé de patientes expériences ayant pour but la cristallisation de l'acide carbonique, une marotte de chimiste. Ils causaient comme deux hommes du même âge en choisissant des sujets à faire dresser les cheveux d'une demoiselle à marier: les terrains dévoniens, par exemple et l'idée qu'ils étaient composés de la roche qu'on appellela vache noire(Grauwak) la remplissait d'une respectueuse admiration. Elle savait le difficile avant d'avoir appris le facile et il résultait, de cette instruction développée en serre chaude, les incidents les plus drôles. Célestin était obligé de s'interrompre pour s'écrier:
—Ah! j'oublie que tu ne sais ni la chimie, ni la géologie, ni l'anatomie, mais ce serait si long à t'expliquer ces choses que, d'ailleurs, tu n'as pas besoin de savoir! Je perds mon temps.
Cependant il se surprenait à les lui expliquer, cherchant les termes les plus doux, les images les plus gracieuses. Comme l'adolescente, avide de chimères pour sa pensée, l'écoutait, bouche béante, il était intérieurement flatté. Le sourire étonné de Mary trouvait peu à peu le chemin de son cœur mort et l'électrisait. Elle puisait dans la nouvelle instruction un mépris des hommes, ces grains de poussière, et aussi des arguments pour sortir au soleil quand elle avait mis le savant de bonne humeur.
Tulotte bénissait ce regain d'étude; la vieille fille passait quelques moments heureux dans des dîners plus fins, arrosés des vins qu'elle préférait, entre la nièce et l'oncle désormais réconciliés, point gourmands, lui abandonnant les meilleurs plats.
Une maladie de Mary vint augmenter l'intérêt de M. Barbe pour la jeune fille. Un été, elle eut la petite vérole. Laissant subitement ses cours et ses études, il demeura près de la patiente comme une mère. Peut-être bien ne fut-il pas tendre, il s'offrit même certaines expériencesin animâ viliqu'il n'aurait pas osé risquer sur le corps de ses clientes de jadis, mais enfin il la sauva, et quand il fallut préserver le charmant épiderme d'une grossière flétrissure, il accomplit des miracles à l'aide d'un masque de caoutchouc rose point désagréable à voir dont il avait fait un chef-d'œuvre. Durant la convalescence, il la promena dans le jardin où il planta des rosiers en fleurs, parce qu'elle répétait toujours qu'elle préférait les roses à la plus belle herbe médicinale. Ils s'asseyaient tous les deux sur le banc de pierre, s'entourant de livres, avec Tulotte, au coin du paysage, tricotant une couverture de coton extrêmement compliquée. On échangeait des propos du genre de ceux-ci:
—Pensez-vous, mon cher oncle, que lors des époques tertiaires les arbres eussent la forme du palmier ou celle du chou?
—Quand on songe, Mary, que le Plésiosaurus avait la queue du lézard, de ce joli lézard qui court là, sur le mur!
Et Tulotte, l'œil abruti par ses nombreuses libations de la veille, se grattait la nuque du bout de son aiguille à tricoter.
Pourtant, l'âge des amours était proche, le médecin ne devait pas se faire illusion. Mary, plus développée et plus belle après sa convalescence, gardait au fond des yeux une mélancolie mystérieuse; elle s'ennuyait de nouveau, comme elle s'était toujours ennuyée chez ses parents. Elle avait des insomnies terribles et quand elle respirait les roses plantées pour elle, on la surprenait en de vagues rougeurs, les lèvres tremblantes. Célestin s'amusait à cette délicate transformation d'une nature bien pure et bien conditionnée; il notait la marche des aspirations ardentes comme un avare compte son or. Hier elle riait sans savoir pourquoi, aujourd'hui elle pleurait, demain elle casserait une potiche d'un mouvement brusque. A part son pouce et une tache noire au cerveau (qu'il ne devinerait jamais car elle datait de trop longtemps), il la trouvait d'une superbe structure. Sa taille avait une moyenne finesse, sans le secours du corset qu'il lui interdisait absolument; ses épaules tombaient gracieuses sur des bras nerveux d'un dessin mièvre mais solide; ses pieds étaient étroits, à souhait cambrés; ses hanches s'arrondissaient élégantes et félines. Son visage doré s'illuminait du reflet suave de ses yeux.
M. Barbe s'inquiétait de l'avenir, seulement il n'avait plus le chagrin d'être un étranger pource morceau de son frère, il l'apprivoisait ainsi qu'on apprivoise les oiseaux rares en mettant une glace devant eux; il lui disait qu'elle était une belle femme, prête à la maternité, prête au bonheur, et sans lui parler de l'homme futur, il s'attardait, un peu déridé, à lui détailler médicalement les joies d'une nourrice allaitant un bébé. Mary écoutait, le sourcil froncé, car elle détestait les enfants d'instinct et n'osait pas témoigner sa répulsion. Une fois elle lui demanda d'un ton très calme:
—Mon oncle, puisque vous m'apprenez tant de choses, qu'est-ce que l'Amour physique, le grand livre que je ne peux pas lire, celui qui m'expliquerait, selon vos propres aveux, tout ce que je ne saisis pas dans la science?
Le médecin resta un instant étourdi. Diable!... Il aurait mieux aimé qu'elle le suppliât de la mener au théâtre. Il se moucha, caressa sa barbe, puis, ne trouvant rien, il leva la séance sous le plus petit prétexte.
L'oncle Célestin n'était pas un homme à faux préjugés, le lendemain il risqua une épreuve décisive; il résolut d'aller chercher l'ennemi au lieu de l'attendre, et, posant le majestueux bouquin sur les genoux de sa nièce, il lui ordonna de lui faire tout haut la lecture de ses secrets.
Mary lut de sa voix brève et claire des pages assez brutales, mais valant mieux, de l'avis du docteur, que les romans dédiés aux demoiselles dans les journaux de modes. Lorsque Mary ne saisissait pas, il lui expliquait, choisissant les termes techniques de préférence aux mots voluptueux, et bientôt cette vierge eut l'expérience d'une matrone. Ils discutèrent de ces choses des semaines entières, d'abord tranquillement, puis le docteur finit par s'animer; il s'emporta contre les jeunes hommes qui font de l'amour, physique ou platonique, le but de leur vie. Lui, il n'avait jamais ressenti ces ardeurs-là. A la vérité, il existait bien une seconde de plaisir, mais pour cette seconde que de malheurs et de sottises ensuite! Du côté des femmes, toutes mentaient effrontément la plupart du temps. Les vertueuses concevaient des êtres sans le savoir; les libertines erraient de passions en passions, dévorées de désirs, souvent d'ulcères épouvantables. Ah! l'amour, une fière attrape, sacrebleu!
—Alors! pourquoi dois-je me marier? demanda Mary, dissimulant un sourire railleur au coin de sa lèvre dédaigneuse.
—Parce que c'est mon devoir de chercher ton bonheur où les autres croient le trouver. On n'a rien inventé de mieux pour le bonheur de l'homme.
—Et celui de la femme? Je vois, mon oncle, que vous parlez toujours de l'homme! ajouta Mary un peu boudeuse.
Cette fois-là, soit que l'atmosphère—on était au mois d'août—fût saturée d'électricité, soit que Mary répandît autour d'elle une véritable odeur de réséda, l'oncle Barbe devint nerveux. Il se fâcha en songeant qu'elle pouvait épouser un sauteur. Il avait déjà jeté son dévolu sur un certain baron de Caumont, qui lui avait été présenté par un ami sincère. Un monsieur de quarante ans, ne paraissant pas son âge, du reste bien en point, assez expérimenté, presque fat, ce que ne détestent pas les jeunes filles. Il avait quelque fortune, il aimait les sciences, suivait ses théories, et lui recommandait le fils de son garde-chasse, un mauvais drôle dont il voulait faire un médecin, par charité.