—Ma foi, Monsieur est tout pendu à ses jupons, il a une figure cramoisie que c'est une véritable honte. Ce monde-là se la coule douce, je vous assure!
Paul rugit et se dévora les poings... Si elle allait l'aimer, maintenant qu'elle savait l'amour!...
Joseph sortit, plein de pitié.
Vers minuit on frappa légèrement. Paul était en train d'enfoncer un clou et d'arranger une corde, il avait décidé de mourir, sa lettre d'adieux était terminée. D'un bond il fut sur le seuil.
—Toi!
—Oui, moi!
—Et lui ... lui que tu tolères, à ce que me racontent tes gens? lui que tu veux aimer? N'es-tu pas la plus vile des femmes?
Elle riait en se débarrassant de ses fourrures.
—Fâchez-vous, tyran, quand je travaille à notre délivrance!
—Enfin, où est-il? T'a-t-il embrassée avant que tu montes cet escalier?
—M. Louis de Caumont est, à l'heure qu'il est, dans les bras de ma meilleure amie, la comtesse de Liol!
—Hein! ce n'est pas vrai! Joseph dit qu'il t'adore depuis ta dernière visite ici, et qu'il ne cesse de te caresser les cheveux pendant les repas.
—Oh! il caresse même le menton de ma femme de chambre; ce cher baron est en train de se faire maigrir, je crois!
Paul Richard, suffoqué, ne comprenait plus.
—Nous serons désormais aussi libres que lorsqu'il était en Russie, mon amour! ajouta-t-elle gaiement.
Il ne voulut point lui demander d'explications. Il alluma le feu avec la lettre d'adieux et lança la corde par la fenêtre. Quant au clou, il y pendit les fourrures de sa maîtresse en plongeant ses narines dans leur odeur d'ambre.
En effet, le baron était cette nuit-là chez la petite comtesse de Liol et celle-ci avait prévenu sa complice par ce billet laconique:
«Ma brune belle, le monstre restera chez moi, ce soir; on ne dansera pas au piano, mais il y aura du thé.A vous.»
«Ma brune belle, le monstre restera chez moi, ce soir; on ne dansera pas au piano, mais il y aura du thé.
A vous.»
Elles s'entendaient. Un mépris commun du maître les faisait s'unir pour que l'une débarrassât l'autre des assiduités gênantes du viveur sur le retour. Peut-être bien la marquise avait-elle un plan ou soupçonnait-elle son amie de ne pas lui dire tous ses secrets d'épouse qui a besoin de demeurer chaste. Mais elle se dévouait sincèrement!
Louis de Caumont, à partir de son escapade, renoua des intrigues et se glissa en des lieux épouvantables. Un continuel besoin de volupté semblait le mener à travers les sociétés les plus interlopes. Il appelait sa femme une Mandragore. Dès qu'on respirait l'air qui l'entourait on devenait satyre et, toujours fier de ses forces renaissantes, il courtisait, à la fois, la comtesse, une fille du quartier latin, la prostituée des trottoirs, les cocottes du café Américain. Elles étaient toutes jolies, toutes savantes, toutes jeunes ... et, planant au-dessus de toutes, il revoyait l'image de Mary, l'énigmatique créature dont les baisers versaient du feu de ses reines.
«Une cure que ce vieux Barbe n'aurait jamais faite, lui qui m'a refusé des drogues aphrodisiaques!»—pensait l'ex-beau de quarante-trois ans, quand il était obligé, maigrissant, de resserrer les boucles de ses pantalons.
[1]La cristallisation de l'acide carbonique a été découverte en 1881 par Wroblewski.
[1]La cristallisation de l'acide carbonique a été découverte en 1881 par Wroblewski.
Affranchie de son esclavage conjugal, Mary rejoignit l'étudiant presque toutes les nuits; Joseph le cocher n'avait plus besoin de l'accompagner, elle savait le chemin, et, vêtue de robes simples, ne prenant même pas de voiture, elle allait par les rues du vieux quartier, se perdant au milieu des vendeuses d'amour. Paul, tout à fait fou, ne discutait plus ses ordres, il prenait l'argent qu'elle apportait, le dépensant pour elle et pour lui, heureux de s'avilir puisqu'elle disait que cela l'amusait. Il avait abandonné brusquement ses travaux, car il se moquait de l'avenir sans elle. Il trouverait toujours une place d'imbécile, selon ses expressions, quand elle se dégoûterait de leurs plaisirs, et il entrevoyait un final idiotisme qui serait la consolation de sa perte, le suicide maintenant était trop indépendant, trop brave, il avait encore, elle partie, le besoin de penser éternellement à ses cheveux, à ses mains, à sa bouche, et pourvu qu'il y eût un coin sous l'arche d'un pont, il rêverait après avoir vécu. N'était-il pas sa chose, son bien, ne l'achetait-elle pas et devait-il se reprendre pour la mort? Elle l'écoutait lui balbutier ces aveux, le caressant comme une proie qu'elle dévorait, morceau par morceau, le cœur un jour, l'honneur le lendemain. Quelquefois ils se rendaient au théâtre voisin, se dissimulant derrière des stores pour ne pas entendre la pièce et ne pas regarder les acteurs. Alors sa distraction était de lui chuchoter dans un moment d'effroi.
—Le voilà! mon mari ... ton père!
Il tressaillait jusqu'aux moelles, la suppliant de ne pas rire de cette situation qui les faisait si criminels. Mais elle demeurait gamine en plein vice, riait davantage le sentant frémir à ses côtés.
Peu à peu, ils se relâchèrent de leurs habitudes craintives. Mary assurait que le baron, enragé, glissait d'une débauche à une autre comme un être saisi de vertige. Elle l'avait pris sous le toit de sa propre maison essayant de violer sa femme de chambre; depuis, elle se faisait hautaine, le menaçant d'une séparation qu'on aurait prononcée contre l'époux, malgré tous les torts de l'épouse. M. de Caumont passait l'eau quand il était en bonne fortune, il ne rentrait chez lui qu'à la pointe du jour, harassé de fatigue, ayant l'aspect d'un chien battu: son domestique lui administrait une douche après laquelle il buvait un verre de vin bouillant qui le remettait à neuf d'une manière étonnante, et vers dix heures il se sauvait, on ne s'imaginait pas où, toujours chassant la jupe. Paul Richard eut des doutes au sujet de son appétit féroce, il l'avait connu très réservé dans ses noces, se vantant de rester correct durant les plus bruyantes orgies. Mary, une nuit de bal masqué, mena son amant dans un salon dont la porte s'ouvrait devant une pièce de vingt francs: là elle lui indiqua le baron vautré sur un canapé en compagnie de créatures un peu ivres, qui cependant lui résistaient tant il se montrait cynique.
—Oh! misérables que nous sommes! murmura le jeune homme, songeant que le père ainsi que le fils assouvissaient leurs passions avec l'or de sa bourse.
—Allons donc! répliqua-t-elle, cela, je le veux! Rappelle-toi que je voudrai toujours ce qui m'arrivera, je suis la maîtresse de vos destinées; et quand je ne t'aimerai plus tu regretteras mon amour comme bientôt il regrettera la vie! Vous n'êtes pas malheureux, vous, les inconscients. Vous n'avez qu'à vous laisser diriger le premier vers un lit, le second vers la tombe, et c'est moi qui ai tout le mal!
—Crois-tu qu'il se tuera?
—Je l'espère bien, Paul!
—Tais-toi, Mary, balbutia-t-il, effrayé de son regard cruel. C'est lâche d'attendre l'agonie d'un homme qui m'a fait grâce...
—Préférerais-tu que j'eusse le courage de le tuer moi-même?
Paul sortit, navré. Elle jouait avec ces idées funèbres comme avec les couteaux brillants que font tournoyer les jongleuses. Quand il lui parlait de son oncle, le professeur vénéré de jadis, elle interrompait ses doléances, lui assurant qu'il avait moins valu que celui-là, que tous ces gens usés étaient des sales, des corrompus, il n'y avait que les jeunes qui fussent drôles et encore s'ils se résignaient aux coups de griffe et aux morsures. Paul inclinait le front, ne disant plus rien. Il aurait eu grand tort de se plaindre puisqu'elle le choisissait dans la jeunesse, puisqu'elle aimait sa belle sève débordante. Certains garçons robustes mais blonds ont de ces passivités de filles dès qu'ils ont l'âme ensorcelée. Elle inventait des supplices très mignons pour éprouver à toutes les minutes sa docilité d'amoureux. Souvent elle lui promettait de venir, elle ne venait pas, sachant qu'il pleurerait de dépit et arrivait lorsqu'il n'osait plus l'attendre.
Maintenant ses hémorragies étant moins fréquentes, elle avait découvert des petits points sur sa peau, entre l'épiderme et la chair. Elle les tirait à l'aide de ses ongles formant l'amande, en laissant le sang fluer hors les trous des pores élargis; lui ne bougeait pas, mais son épaule ou son dos finissait par lui cuire tellement qu'il se fâchait, les larmes aux yeux. Elle employait ses caresses les meilleures pour le calmer, répétant qu'un homme doit être vraiment au-dessus de ces faiblesses-là; une piqûre, une perle empourprée, c'est peu de chose en comparaison du plaisir charmant qu'elle ressentait.
Docile, se moquant avec elle de ses révoltes, il lui tendait ses bras pour qu'elle s'amusât à les labourer d'une épingle à cheveux, une pointe de métal cuivrée très mauvaise, elle le tatouait de ses initiales, appuyant d'abord doucement, puis écrivant la lettre dans la chair vive, l'empêchant de fuir en lui donnant un baiser par écorchure. Cela semble si naturel aux fervents de l'amour d'expier toujours des crimes imaginaires! Ne l'avait-il pas violée lors de leur premier rendez-vous?...
Et elle était si belle quand elle bégayait ces phrases magiques:
—Tu es mon mari, toi, je te mettrai à sa place ... tu verras ... je t'épouserai. Nous n'aurons jamais d'enfant!
La voix lui manquait pour crier merci! il le lui disait des yeux, retenant ses larmes.
Un matin, Mary revenait de la rue Champollion, elle rencontra le coupé du baron, son coupé à elle, qui longeait le jardin du Luxembourg. Elle n'eut que le temps de se rejeter en arrière, mais la glace de la portière s'abaissa, une tête de femme sortit effarée. C'était la comtesse de Liol.
—Ah! quelle plaisanterie, comtesse! vous, à six heures, dans ma voiture! Où allez-vous?
—Montez!... dit la jeune veuve toute frissonnante... Avant de vous demander pourquoi je vous rencontre ici, laissez-moi vous ramener chez moi... Le baron est malade!
—Je croyais qu'il vous trompait, comtesse? dit tranquillement madame de Caumont.
—Oh! ne riez pas ... il est resté roide sur mon lit, les membres tordus: un cadavre, ma chère; je suis folle! Et elle se mit à sangloter.
Mary pinçait les lèvres.
—Vous avez donc un amant? finit par crier la comtesse, furieuse.
—Et je ne suis pas la seule, je pense, chère amie... Alors, ce pauvre baron est malade?
—Une attaque d'hystérie, moi j'ignorais que les messieurs en eussent. Ah! vous êtes une effroyable personne!
—Je ne saisis pas le motif de votre colère, fit Mary, qui rajustait un peu sa coiffure, est-ce parce que je me promène le matin ou parce que le baron est malade, que vous me querellez?
La comtesse la serra soudain contre son sein palpitant...
—Je me moque de lui, tu sais ... je t'en veux de ne pas me dire tout ... tu aimes donc les hommes, toi?
Mary éclata. Positivement, la naïveté fabuleuse de cette petite mondaine était adorable. Elle la repoussa avec un geste ironique.
—Calmez-vous, Madame, en vérité, l'hystérie est à la mode. Que chacun garde ses névroses, moi je vous déclare que vos jeux de pensionnaire ne me suffiraient pas du tout!
La comtesse lui baisa la main, lui relevant son gant avec une feinte humilité.
—Oh! toi, dit-elle, tu es une tigresse, et c'est pour cela que je t'obéirai ... jusqu'à ce que tu m'obéisses... Je serai sage, tes secrets seront respectés.
Fronçant les sourcils, madame de Caumont se tut.
Arrivées à l'extrémité du faubourg Saint-Germain, elles descendirent devant une porte bâtarde et pénétrèrent par un escalier de service dans la demeure de la comtesse.
Sur le lit de la chambre à coucher, un lit ruisselant de vieilles guipures, le baron était assis, le visage ahuri, les mèches de ses cheveux déjà grisonnants tout en désordre; il avait mis son pantalon, il s'examinait devant une glace.
—Hein! marmotta-t-il, mes deux femmes!... Voilà ce que je voulais voir... Si vous vous bécotiez, à présent que nous sommes de bons amis!
—Il radote, dit la comtesse indignée.
—L'accès est terminé ... répliqua la baronne, qui avait tâté le pouls de son mari avec l'expérience d'un docteur. Monsieur, vous donnez beaucoup de peine à cette excellente comtesse, il faudrait vous lever et me suivre, sinon, je plaide!
—Oh! Mary ... sois généreuse!... partons vite... C'est elle qui me racontait qu'elle voudrait t'avoir là, près de nous... J'en ai eu un fou rire et des syncopes! Je sens bien que tu vaux mieux que moi!
Il s'habilla, se peigna, puis après avoir, dans un éclair de sa galanterie chaste d'autrefois, effleuré les doigts de la comtesse, il suivit sa femme.
—Je vous jure, c'est elle qui a voulu ces bêtises! ajouta-t-il, dès qu'ils furent chez eux.
Mary écrivit une lettre charmante le soir même à madame de Liol, elle lui fixait une heure pour le surlendemain, ayant besoin de s'entendre de nouveau à propos deleur époux.
Le cocher Joseph déclara que la jeune femme, en lisant cette lettre, s'était pâmée de joie et lui avait jeté un louis.
La comtesse vint, superbe, décolletée, provocante, flairant une victoire, elle avait dévalisé un étalage de bouquetière et apportait de quoi faire tout une couche de lilas blanc. Mary, hermétiquement boutonnée, vêtue d'une robe de drap noir, gantée de Suède jusqu'à l'épaule, conservait son air de dédain habituel. Le baron, caché par un store, plus nerveux que jamais, attendait le résultat de la scène qu'on lui promettait très folle.
—Enfin! s'écria la comtesse, se jetant au cou de Mary.
—Puisque vous le voulez!... répondit la fille du hussard, dont le bras gauche replié derrière son dos paraissait tout agité. Le salon était clos, les velours jaunes, rebrochés de soie en médaillon Louis XV, s'égayaient d'un énorme feu crépitant, une chaise pompadour, devant l'âtre, invitait aux ébats mystiques, et les lampes, voilées d'écrans multicolores, donnaient une lueur de lune traversant des pierres précieuses.
La comtesse s'affaissa sur la chaise longue, les paupières clignotantes.
—Qu'as-tu dit pour qu'il nous débarrasse de sa présence?
—Auriez-vous peur de ses sarcasmes, ma chère enfant? demanda Mary avec un sourire froid.
—Non ... mais je t'aime pour moi seule!
—Êtes-vous si belle? mon Dieu, que vous brûliez de vous montrer à tant de gens, hommes ou femmes? murmura Mary, demeurée debout.
Pour toute réplique, la comtesse dégrafa sa robe; elle était sans corset, sa gorge de blonde, à cette lumière savante, produisait un effet de statue grecque, et la chemise transparente avait la douceur de flocons nuageux sur un marbre rose.
—Tu doutes encore? s'exclama-t-elle dépitée, voyant que Mary, fort bourgeoisement, tisonnait les braises.
—J'attends la fin! dit la baronne, dont la réserve s'accentuait.
La comtesse lâcha ses jupes, qui s'écroulèrent à ses petits pieds chaussés de satin.
Alors Mary se retourna, son bras gauche se tendit vivement et madame de Liol poussa un cri atroce, son corps se renversa sur la chaise, marqué au flanc d'une blessure fumante. Le tisonnier était rouge...
—Du secours! hurla le baron, s'élançant de sa cachette ... du secours, elle l'a tuée!... Oh! Madame, vous êtes le pire des bourreaux!
—Monsieur, scanda Mary avec une dureté sinistre, je suis chez moi et libre d'y punir comme il me convient un attentat aux mœurs... Cette femme est votre maîtresse, vous étiez présent, votre rôle sera grotesque si vous dites toute la vérité à la barre d'un tribunal...
Elle se retira, le laissant pétrifié en face de la malheureuse comtesse.
A trois semaines de là, madame de Liol, guérie, partait pour Nice. Son cercle d'intimes prétextait l'état de sa poitrine, peut-être eût-il fallu prendre la chose de moins haut.
Quant au baron, il avait, sous l'empire de ses crises assez inexplicables, recommencé les pires fredaines. Tulotte, très vertueuse, même étant grise, déclarait qu'elle quitterait l'hôtel si on ne l'envoyait pas, avec son amoureuse manie, à Charenton. Joseph, le cocher, pensait que Madameavait eu des excuses, et le docteur appelé, un ancien ami de Célestin Barbe, plaignait beaucoup cette jeune femme, obligée de se dévouer au monstre. Il leur conseilla le séjour dela Caillotte, leur propriété de Fontainebleau, où le sergent de ville était rare. Maintenant, avec le printemps, il fallait tout prévoir!
La Caillotteétait une petite villa que l'humidité de la forêt avait rendue toute verte. On ne la distinguait pas dans sa pelouse et ses bosquets, elle semblait faite de mousse comme une vieille tombe. Il n'y avait point de fleurs; rien que des feuilles, myrtes, noisetiers, buis, les mille variétés des liserons, des pervenches, plantes sauvages de la ruine. Les croisées donnaient sur l'infinie perspective des routes de chasse, l'ombre de ses bois l'enveloppait d'un reflet reposant, mais bien lugubre aux heures du crépuscule. Dès le mois de mai, Mary voulut que le don Juan vînt habiter avec elle ce coin d'Éden mélancolique. Il fît une résistance opiniâtre, disant qu'on le sèvrerait là-bas de ce qui lui paraissait un besoin absolu, et capitula dans un moment de lassitude. Il se sentait très coupable, autant qu'elle; il ne pouvait plus invoquer sa dignité d'époux.
Le baron, entrant dans le jardin, faillit se trouver mal, l'air pur le grisait, son cerveau détraqué avait des élancements aigus; ses bras, remplis de fourmillements bizarres, lui refusaient leur service; il n'eut pas la force de retenir la grille à moitié rongée par la rouille, et elle lui dégringola sur les reins.
—Je vous ai averti! cria Tulotte, exaspérée par ce second gâteux, qu'on était obligé de suivre comme un garçon en bourrelet.
Le cocher ricanait.
—Joseph, dit la baronne, repoussant la grille, il faudra chercher un serrurier. Où est notre concierge?
Le concierge, un jardinier boudeur et qui ne les attendait pas si tôt, traversa la pelouse en maugréant. Tout à coup il s'arrêta stupéfait.
—Hein? Monsieur ... que désirez-vous?
—Tu es un abruti, mon vieux! dit le baron, s'appuyant aux hanches de sa femme.
—Pardonnez-moi, Monsieur le baron, je ne vous reconnaissais plus!
Impatientée, Mary entraîna son malade du côté du perron.
—Ah! c'est bête!... il a dû avoir une fluxion de poitrine depuis six mois! murmura le jardinier.
—Bah! répondit le cocher, adressant un signe d'intelligence à la servante, qui détachait leurs malles, on a du tempérament quand on possède une jolie dame.
Mary se retourna en haut des marches.
—Je pense que vous serez sage ici, dit-elle d'un ton presque doux, et nous vous guérirons.
—Je le crois! soupira-t-il très humble, se serrant près d'elle, craintif et allumé, l'œil vacillant comme une flamme qu'on éteint. Nous serons comme des tourtereaux! ajouta-t-il.
Elle passa devant lui, la lèvre ridée d'un terrible rictus.
—Louis, déclara-t-elle, quand on a mené des maîtresses sous le toit conjugal (et j'ai mes témoins), on n'a plus de femme. Mon rôle se bornera à vous soigner. Rappelez-vous les ordonnances. Du reste, je suis médecin, vous savez.
—Tu es une bonne amie! fit-il confus, mais je te supplie de ne pas me rudoyer! Je suis plus désolé que toi de mon état. Quand la raison me revient, je me logerais des balles dans la tête. C'est une honte! je lutterai ... nous lutterons... J'ai une existence trop oisive, je vais bêcher mes plates-bandes, semer des radis! Oh! je comprends que tu m'as bien aimé pour brûler la comtesse ... ma belle jalouse, j'ai oublié ta faute, va, tu es vengée à ton tour!
Ils visitèrent le logis, secouant les tentures, d'où tombaient des masses d'araignées velues.
—Cela sent le moisi! répétait le baron, s'éloignant de ces bêtes avec une horreur superstitieuse.
Sa chambre à coucher, faisant face à la forêt, était tapissée de vieux lampas brun encadré de bois sculpté, et des grisailles, douloureusement monotones, ornaient les meubles.
—Je voudrais dormir un peu; le chemin de fer m'a fatigué, dit le baron, les jambes molles.
Elle le laissa chez lui pour aller arranger un pavillon qu'elle voulait habiter, à l'autre bout de la maison.
Leur vie d'été débuta par une violente rechute du monomane, il s'était lancé à la poursuite d'une petite fille de huit ans qui avait eu la vilaine idée de lui faire une grimace. Le jardinier, indigné, la lui ôta juste à temps et accabla de grossièretés ce maître perverti.
Mary, toujours calme, prononça des phrases vagues.
—Soyez patients, il est malade!
En attendant, le baron n'avait plus d'appétit, plus de graisse et s'exténuait dans ses multiples rages d'amour. Le docteur se grattait le menton, le sentant flambé. Il avait envie de l'isoler de sa femme; seulement, elle refusait, désirant gravir ce calvaire tout entier. Une fois le baron, vis-à-vis d'elle et en présence du médecin, eut des manières de goujat.
—Vous voyez que je n'exagère pas! dit madame de Caumont, qui avait rougi.
—Séparez-vous! risqua le médecin, trouvant qu'un malade pareil n'était guère intéressant.
—Pour amuser un tribunal! répondit-elle avec amertume.
Le médecin sortit dela Caillottetout ému.
La digne nièce de l'homme honorable que pleurait la science, cette Mary Barbe! Du reste, qu'elle satisfît ou non les passions de son époux, le mal augmenterait malgré ce dévouement sublime.
Le baron avait des causeries funestes que Mary ne pouvait pas enrayer. Tantôt il lui développait ses théories sur les passions contre nature, tantôt il s'ingéniait à lui découvrir des perfections dont elle ne se souciait pas. A l'ombre des frondaisons parfumées, dans les senteurs saines de cette forêt majestueuse, il débitait ces histoires malpropres, creusant les situations, répétant les mots crus. Les amours des femmes entre elles le hantaient.
Il prétendait que la pauvre comtesse avait injustement souffert. Si sa petite Mary était gentille, elle lui pardonnerait un jour; ce serait bien drôle! Tous les viveurs spirituels tolèrent ces choses; des préjugés, il n'en fallait plus. Notre siècle était le siècle des plaisirs élégants. Sans jalousie on faisait une triple noce qu'on oubliait à l'aurore, après son bain.
Pendant l'Exposition de 1878, et en Russie, il avait vu des régiments de ces jolies pécheresses, des créatures du meilleur monde, et il citait les noms, les rues, les hôtels.
Silencieuse, Mary l'écoutait, sucrant ses potions, les dents serrées, les yeux fixes, songeant aux ruts puissants et pourtant pudiques des carnassiers au fond des bois. Un loup, c'eût été beau devant l'homme de ce siècle des plaisirs élégants.
Paul Richard avait loué une chambre à l'auberge pas loin de leur villa. Dès que la nuit épaississait l'ombre des grands arbres, il se glissait comme un voleur le long du jardin. Le cocher lui donnait des renseignements et, selon l'humeur de Monsieur, Madame venait le rejoindre dans le pavillon formant une espèce de tourelle moyen âge à la maison.
Ils avaient, au dessus des serres, une pièce immense garnie de cretonne rose, avec un lit splendide en ébène massif. Des placards et des bahuts étaient là pour toutes les alertes possibles. Souvent, Paul dormait le matin, puis, lorsque Mary était allée réveiller le baron, il se réveillait aussi, s'échappait par la porte des serres, n'ayant plus de remords. Mais une nuit il eut une vision affreuse qui le désespéra. Son père, tâtonnant par les corridors, renversa un meuble et il fit irruption dans la salle où on s'aimait. Il entra titubant comme un homme ivre, la bouche tordue, les yeux tragiques. Paul se jeta par terre entre la muraille et le lit, ne respirant pas. Ou le mari savait tout une seconde fois, ou c'était un cauchemar hideux.
—Mignonne, supplia le pitoyable époux, j'ai du feu dans les veines, oh! je t'assure, je ne veux pas te faire mal, je ne te toucherai pas ... je vais m'asseoir, là, sur le tapis, et je dormirai. Mon lit est criblé de pointes d'acier, j'ai les reins meurtris! Ma petite reine, veux-tu?
Et il joignait les mains comme jadis Paul Richard le faisait quand elle le torturait de ses refus.
—Canaille! rugit la jeune femme, se dressant toute échevelée de sa couche.
Paul se boucha les oreilles.
—Mary, larmoyait-il s'agenouillant, le front abîmé sur les couvertures tièdes, tu m'aimais bien il y a trois ans!
—Voulez-vous sortir, ou je sonne! répliqua-t-elle, frémissante de dégoût.
—Et si je veux pas sortir, moi, na! dit-il, riant d'un rire idiot.
Avant que Paul eût la pensée d'intervenir, elle bondit en arrière, décrocha un fouet qui se trouvait dans une panoplie de chasseur et lui cingla le visage si brutalement qu'il prit la fuite, éperdu.
—Mon père! gronda l'étudiant, se levant affolé. Je te défends de frapper mon père!
Tous les deux ils se regardèrent un instant, la mine sombre.
—Je veux t'oublier! déclara le jeune homme, dont le sang avait reflué au cœur.
—Je crois que tu ne pourras pas, mon cher! ricana-t-elle en se recouchant sur ses magnifiques cheveux d'un noir que le rose des rideaux et des couvertures faisait plus intense.
Il éteignit la veilleuse, s'habilla, descendit l'escalier sans précaution, puis il courut le restant de la nuit parmi les bêtes de la forêt. Une semaine s'écoula; le baron, après un dîner fin qu'il avait demandé comme une suprême consolation, s'effondra, les jambes paralysées, au milieu de la pelouse où il était allé déguster un verre de cognac. Tulotte, déjà très gaie, lui posa des questions légères.
—Ma foi, baron, lui dit-elle, vous mériteriez que votre femme vous trompât... Est-ce que vous allez embrasser l'herbe? Vous auriez fait un charmant hussard, ma parole, toujours vainqueur!
Quand elle s'aperçut qu'il râlait, elle rassembla les domestiques; on le mit au lit, et Mary lui fit des sinapismes. Joseph avait envie de le veiller à sa place, mais elle refusa.
—C'est un monstre malade... Je le soignerai jusqu'à ce que le médecin me le défende. Si j'aime un autre homme, il faut que j'expie cet amour.
Madame de Caumont, quand la nuit fut close, chargea le cocher d'un billet pour Jean Richard, s'il était resté à son auberge. Tulotte, impressionnée par la catastrophe et le cognac, se coucha de bonne heure; la femme de chambre visitait Fontainebleau avec un cousin militaire. Mary était seule.
—M'oublier? se disait-elle accoudée à l'appui de la fenêtre, serait-il capable de m'oublier?... Cela dure trop!
A cette heure, absolument douce, faite des tendresses de toute la création, elle aima son amant comme elle ne l'avait jamais aimé. Puis, écartant les rideaux du chevet, elle examina son malade.
Le baron avait l'œil brillant, les narines dilatées, il agitait, d'un mouvement sénile, ses mains devenues osseuses.
—Je t'aime bien ce soir, mignonne! marmottait-il, et sans ces diables de jarrets qui me manquent, je te prendrais de force!
N'ayant plus que son désir abominable fixé sous son crâne, il ne savait plus ni où il était ni où il irait, heureux que la femelle de ce beau printemps fût là, sa femme, sa Mary mignonne, brune comme la splendide nuit, avec ses beaux yeux d'un clair d'acier, une double étoile d'amour, et il se tuait en d'ignobles extases.
—Je souffre bien! bégaya-t-il, essayant de toucher au moins sa robe, mais elle se dégagea, laissa retomber le rideau. Elle prit une tasse de lait, la sucra en y ajoutant quelques gouttes d'un flacon d'or et une poudre. A ce moment même, Paul pénétrait dans leur chambre rose; il en fit le tour d'un regard rapide et, n'apercevant point sa maîtresse, il alla droit à l'appartement de son père. Il ouvrit la porte avec précaution. Mary, distraite de l'œuvre qu'elle accomplissait, se redressa: elle fut effrayée par les prunelles de braise du jeune homme; il tremblait de tous ses membres, et pourtant une résolution solennelle se lisait sur sa figure bouleversée.
—Mary, dit-il à voix basse, donnez-moi ce lait, je meurs de soif et mon père n'en a pas besoin!
Elle tressaillit: il finissait donc par comprendre.
—Tu es fou! ton père ne dort pas! Et elle mit impérieusement son index sur sa bouche.
—Ce lait! accentua plus fort l'étudiant, je le veux!
—Pauvre ami! pas de drame, je n'ai guère le temps de t'écouter.
Elle s'avança sur le seuil. Le baron entendit du bruit.
—Mignonne! chevrota-t-il, ne t'éloigne pas, je me meurs sans toi!
—Tout de suite, Louis, c'est le médecin qui arrive, tu es beaucoup mieux! répondit-elle.
Paul Richard s'empara de la tasse et voulut la porter à ses lèvres. Alors, elle la lui arracha et la lança par la croisée ouverte.
—Je m'en doutais! dit l'étudiant qui, chancelant, se retenait à un fauteuil pour ne pas tomber.
—Va dans notre nid, fit-elle avec un sourire charmeur, je t'expliquerai. Ce poison, ce n'était que de la cantharide... Depuis six mois je lui en donne tous les soirs un peu ... mais ... tu n'en as pas besoin, toi, mon cher amour! Je t'assure qu'il a bien la mort qu'il mérite!
Paul rampa sur les genoux jusqu'au lit de l'agonisant, là, il baisa sa main exsangue qui pendait.
—Pardonnez-moi, râla-t-il ... mon père ... je m'en vais ... pour toujours...
—Mignonne! répétait encore le baron, car il ne trouvait plus d'autre mot.
Paul s'élança vers le seuil, ne voulant pas l'achever par sa présence.
—Où vas-tu? interrogea Mary palpitante, où vas-tu?
—Je te méprise! laisse-moi!
—Mais je t'aime! reprit-elle, s'accrochant à son bras, je t'aime. Oh! cœur de lâche qui ne comprend rien; lui mort, et mort sans qu'on puisse deviner la cause de son trépas, lui mort, nous serons unis, cher enfant que je veux tout entier, nous serons heureux librement. Ne t'en va pas! va m'attendrechez nous, mon bien chéri!
Il la repoussa par un effort surhumain en lui tordant ses jolies mains félines derrière le dos, parce qu'il sentait qu'elle le vaincrait encore si elle le prenait au cou.
Alors, elle eut une muette fureur; elle se jeta, la bouche en avant, le mordant à la hanche, et il dut lui laisser de sa peau pour pouvoir s'enfuir.
Le baron mourut le lendemain matin dans des spasmes joyeux.
—Un cas de satyriasis bien étrange! dit le docteur pensif, en constatant le décès.
...
Et l'année lugubre de son double veuvage écoulée, sa vie s'épanouit en des exagérations à travers ce que les philosophes du siècle appellent ladécadence, la fin de tout. Avec amis, parasites ou amants, elle courut dans les lieux mal famés qu'on lui vantait comme endroits recélant de fortes horreurs, capables, en ébranlant ses nerfs, d'étancher sa soif de meurtre. Après laGazette des Tribunaux, les comptes rendus des journalistes mouchards; la Morgue; les romans naturalistes; les musées de cire du boulevard; les exploits des empoisonneurs spirituels, il restait encore les brasseries de femmes dans lesquelles, par bonheur, une fois, on pouvait être témoin d'une sanglante scène de jalousie, les maisons capitonnées, bien closes, où l'on fustige des vieillards décorés; les cabarets de lettres où de jeunes garçons, presque des enfants, causent de la possibilité de tuer leur mère dès qu'ils l'auront violée; où des gens, un peu ridicules, décrivent sur leurs bocks de bière frelatée ce qu'ils oseraient sans la préfecture de police; les bals musettes où le souteneur, désormais reconnu commeespècepar la société, ayant une raison presque légale de vivre, explique aux curieux devant lesquels il pose, les doigts aux entournures du gilet, letrois-pontsen arrière, sa manière d'estourbirunemarmiterécalcitrante et vous invite même à contempler sa belle, râlante des derniers horions reçus.
LaBoule noire, l'Élysée-Montmartrelui fournirent des distractions, piètres d'ailleurs, mais elle allait toujours, espérant trouver dans un coin inexploré et moins voulu que les autres la vision de la Rome terrible se disputant les sexes sous des voiles de sang. Durant des nuits, elle voyageait suivie de ses fidèles, de bouges en bals de barrières, très lasse de la triste monotonie des querelles. Ceux qui sortaient leur couteau étaient toujours des individus étrangers aux mœurs nouvelles, des Italiens, des ouvriers de la province, quelques anciens soldats déserteurs. Au demeurant, le crime arrivait à ressortir moins sale que l'attitude des victimes, les femmes n'avaient aucune idée de se défendre et les hommes criaient au secours avant même d'être frappés.
Une période de lâcheté universelle. Elle ne prenait pas plus le parti de celle-ci que de celui-là. Ces batteries canailles sentaient le musc comme, en crachant, les gueules des petits chats furieux; une afféterie regrettable se mêlait à ces drames, leur donnant tout de suite des airs de vaudeville. Le matin, elle revenait chez elle, plus fatiguée qu'étonnée, ne sachant même pas si elle avait pu risquer sa peau dans sa tournée des bas-fonds.
A côté de sa demeure, une fois, elle rencontra un incendie, les pompiers n'étaient pas là, elle s'exaspéra et voulut forcer ses compagnons à grimper aux fenêtres pour éteindre. Ils éclatèrent de rire, prétextant la fatigue de leurs équipées: elle était de plus en plus folle. Est-ce qu'on gagne quelque chose à éteindre le feu de son voisin? C'est vieux, le monsieur qui saute dans la chambre de la demoiselle par une fumée intense et se suspend avec elle à un drap de lit. Alors, elle les traita d'imbéciles, leur tournant le dos, sans leur serrer la main. L'émulation du courage aussi était morte devant le bouton de la sonnette d'alarme.
Ça regardait la municipalité, n'est-ce pas? Non! non! plus rien de fougueux! Le sang fuyait des veines françaises et Paris, ce cœur de la terre, ne battait plus le rappel des guerres lointaines.
Elle entassait pêle-mêle ses réflexions de détraquée, trop puissante pour devenir veule, en s'endormant dans son grand lit solitaire.
Où était le mâle effroyable qu'il lui fallait, à elle, femelle de la race des lionnes?... Il était ou fini ou pas commencé.
Du reste, quel plaisir l'assouvirait, maintenant que les hommes avaient peur de ses morsures? Ah! ils la faisaient rire avec leurdécadence, elle était de la décadence de Rome et non point de celle d'aujourd'hui, elle admettait les joutes des histrions dans le cirque, mais ayant, assis près d'elle, sur la pourpre de leurs blessures, le patricien, son semblable, applaudissant avec des doigts solides, riant avec des dents claires et vraies.
Elle aurait bien volontiers offert sa couche au voleur des grands chemins tel qu'on le représente, massacrant les gendarmes ou arrêtant à lui tout seul une diligence du gouvernement; mais les vols manquaient aujourd'hui de sauvagerie; que faire d'un voyou pâle qui a tiré sur un unique sergent de ville et s'est ensuite cavalé à toutes jambes? Où étaient les colères tonnantes des assassins contre la société pourrie: Lacenaire, Papavoine, madame Lafarge? Crime pour crime, c'était plus grandiose que les mièvreries d'Alphonse, le vitriol des petites couturières, et les habitudes des mondains toujours hystériques avant de frapper, évoquant des idées de folie pour soustraire leurs misérables têtes à la guillotine. Une puanteur, cette série de femmes coupées en morceaux! L'innovateur était peut-être excusable en son génie malsain, mais que penser de ces imbéciles, suivant à la file avec leurs quartiers de chair et, forcément, il en transpirait des racontars d'égout salissant leurs tristes gloires. On devinait que le dépeçage leur était suggéré par leur peur atroce d'être découverts. Ils ne faisaient pas cela pour l'amour de l'art...
Mary se réveillait au soir, se demandant ce qu'on inventerait de neuf pour se distraire, et elle s'habillait avec le soin minutieux d'une jeune épousée.
Elle gagnait la trentaine, mais elle gardait sa beauté de créature qui a de la santé à revendre. Le blanc de son œil conservait la teinte nacrée qu'ont les regards de vierges, et cet œil, sans s'agrandir, devenait long, ressemblant au rictus railleur d'une bouche mi-fermée. Ses cheveux luisaient d'un éclat de pure sève, lourds, très rebelles, se détordant sans cesse, noirs à la revêtir d'une nuit sinistre. Sa pâleur dorée, accentuée par les veilles multiples, rendait tout le sang de ses joues au sang de son cœur, toujours froid pourtant, mais régulier comme une machine que rien ne doit enrayer.
Folle, elle l'était pour les passants qui la voyaient une heure; mais l'épouvantable résultat des études que les intimes avaient faites sur son organisation affirmait le calme de tout son corps; elle avait aimé, elle n'aimait plus, elle prenait des amants une semaine, puis les chassait.
Elle rôdait la nuit et dormait profondément le jour, ainsi que les bêtes de carnage les mieux portantes; elle mangeait modérément, buvait de même, adorait les bains glacés qui détendent les muscles et garantissent des humeurs. Son être d'une chair incorruptible passait au milieu des hystéries de son temps comme la salamandre au milieu des flammes; elle vivait des nerfs des autres plus encore que des siens propres, suçant les cerveaux de tous avec la volupté d'un cerveau qui sait analyser à une fibre près la valeur de leurs infamies, et avoue sincèrement qu'il regrette ses cruautés parce que beaucoup de ses mets sont d'un goût douteux. Elle se serait trouvée sur un trône qu'elle aurait fait de bonnes choses, mais rouler en atome parmi tous les atomes de ce pays gangréné ne lui paraissait pas une mission... Elle se contentait de jouir du spectacle, cherchant la satisfaction de ses désirs de femme féroce sans s'inquiéter de la fin. La fin, elle s'en moquait, cela durerait toujours autant que M. Grévy, pour descendre à une plaisanterie banale, signe des temps de leur fameusedécadence. Homme, elle aurait rêvé de politique; femme, elle était trop habile et trop distinguée pour jouer un rôle absurde. Les petites guerres enrubannées que l'on danse après souper chez certaine grande républicaine, dont le but est de faire gagner un sou à celle qui tourne l'orgue de Barbarie, lui répugnaient, et les bourgeois tenant pour un roi l'égayaient. Quant aux créatures espionnantes, cadeau de la Prusse, contrefaçon française des duchesses allemandes, elle ne comprenait pas leurs déploiements de duplicité pour aboutir à des diamants ou à des maisons de tolérance.
Au fond, elle sentait que l'honnêteté et la sanité sont des merveilles, elle aurait voulu un pays comme la France des jours héroïques, alors que ni la Bourse ni la Morgue n'étaient le rendez-vous de toutes les classes, mais, ne visant point à la dignité de chargée d'affaires du Créateur, elle laissait, avec un ennui mélangé de dédain, couler la Seine dont le flot est épaissi par la décomposition des batailleurs qui ont lutté jusqu'au suicide.
Et la nuit ramenait ses dévergondages de curiosités bestiales, ses courses dans les ruelles empestées d'odeurs vicieuses, sous le domino, en carnaval, ou dans la jupe d'une grisette, aux saisons moins compliquées, s'appuyant à la hanche du dernier vainqueur, qui était bien plus un vaincu, et qu'elle choisissait à la fraîcheur du teint sans lui demander son avis, sans lui permettre de la questionner; elle allait, infatigable, se grisant de ce mauvais vin qu'on appelle l'émotion forte et qui n'atteignait, en elle, que la moitié de sa raison. Parfois, une plaie nouvelle sortait hideuse des brumes, et elle la touchait de son index rageur, la fouillant avec un plaisir éclatant en traits d'ironie.
Une nuit, elle voulut quand même se faire inscrire au registre d'un hôtel garni dont la réputation était horrible. De leur chambre, ils entendirent bientôt des pleurs de femme qu'on criblait de coups. Elle se leva, les narines ouvertes, flairant une scène drôle où elle briserait quelqu'un légalement, elle enferma son amant, un petit de dix-neuf ans, peu rassuré, ne comprenant rien à ses caprices fabuleux, et elle bondit dans la bagarre. Deux souteneurs,—toujours eux!—s'arrachaient une fille déshabillée; elle leur parla, le front haut, la lèvre impérieuse, tenant son revolver tout prêt, mais ils lâchèrent la dispute, la fille se mit à rire niaisement, en dissimulant ses bleus, puis on s'arrangea, la dame était bonne, par exemple, on avait trop peur des sergots pour s'assassiner! Et l'échauffourée n'eut pas d'autre suite qu'un compliment à l'adresse de la dame, une jolie personne, une égarée du boulevard, pour sûr!
Le lendemain, Mary, par hasard, lut un journal donnant les détails d'un crime commis dans l'hôtel borgne en question; elle se rendit à la préfecture de police, outrée de ce que ces gens-là n'avaient pas eu le courage de la tuer devant elle. Et comme le chef de la sûreté l'interrogeait sur la cause de son séjour nocturne chez des misérables, elle répondit!
—Monsieur, j'allais voir un crime, mais je suis partie trop tôt!
Pensant qu'elle cachait une intrigue amoureuse, le prudent fonctionnaire n'insista pas, car elle lui avait fait passer sa carte, fleurie d'un tortil authentique, et les souteneurs, casquette basse, vantaient son courage à défendre la pauvre tuée.
Enfin, elle eut la bonne fortune de plonger dans un dernier gouffre, plus nauséabond et plus puant le crime que tous les autres, et ce gouffre était à sa porte, il conservait un aspect de gaieté légère qui avait trompé son flair de sadique. Une nuit de carnaval, elle revenait de l'Opéra avec des journalistes quelconques, lorsqu'elle eut la tenace volonté de descendre prosaïquement à Bullier, malgré les réflexions maussades de ces messieurs. Il fallut s'entendre huer par certains étudiants, êtres d'une désespérante banalité, se servant des scies les plus grossières et perdant, en chaque soirée de bocks, leurs allures de frondeurs spirituels des temps de Murger; il fallut écouter les menaces des grues, moins bien grimées quede l'autre côté de l'eauet tout aussi mangeuses d'argent. Les journalistes grommelaient des phrases équivoques; Mary, drapée de son domino de velours sombre, le loup collé à la face, les suppliait de prendre patience, ils souperaient à l'aurore, voilà tout, et ils pensaient bien que les gens de la baronne de Caumont savaient se servir des réchauds. D'abord, elle fut saluée par de véritables hurlements; le domino à Bullier, c'était une aristocratie intolérable. Elle eut de la peine à se caser dans les galeries, ayant autour d'elle ses invités frémissant de dégoût.
Cette femme, exquise à table et généreuse de bourse, leur paraissait maintenant tout à fait ignoble avec ses débauches crapuleuses... Si cela continuait, elle les exposerait à des gifles pour leur plus grande gêne, car on ne se battrait pas en son honneur. L'honneur de la baronne de Caumont! une histoire ancienne!... Et ils se poussaient du coude, la regardant se pencher sur la balustrade, ses mains gantées de gants paille jointes dans une attitude méditative, ses yeux étincelants derrière le masque, la longue traîne de son domino loutre tournée autour d'elle comme la queue monstrueuse d'une hydre. Les dentelles ne cachaient pas la bouche fine et rose, d'une étroitesse de blessure qu'on ne pourrait jamais cicatriser; par instant les dents saillaient, lividement blanches. Elle attendait quelque chose qui ne voulait plus venir. Elle souffrait, n'étant pas encore blasée et voulant des émotions comme l'ivrogne veut de l'eau-de-vie. Ah! bien oui, l'honneur de la baronne de Caumont! l'honneur des dames de la névrose parisienne quoique titrées, menant un train d'enfer! Bon rapport de scandale pour les journaux à la mode... Autrefois, on les aurait défendues peut-être contre les lanceurs d'ordures, mais aujourd'hui, merci-Dieu, tout était changé, une femme n'était plus une femme: prostituée, grande dame et princesse, tout roulait pêle-mêle dans une cohue pareille à ces foules de Bullier salies du reflet vulgaire de ces globes multicolores. Eux-mêmes donnaient l'exemple, mangeant leur souper et bavant ensuite sur leurs jupes. La joyeuse débandade, hein? que les célébrités femelles leur déroulaient chaque nuit à travers la fumée de leurs cigares. Plus de mères, plus d'épouses, plus de jeunes filles ... rien que de la copie pour leGil Blas.
Tout d'un coup, la baronne de Caumont se dressa étonnée. Elle avait aperçu le profil d'une tête charmante, un profil grec. Elle désigna la créature à Lucien Laurent, qui se trouvait à sa gauche.
—Tenez! lui dit-elle, Lucien, vous me raillez quand je vous raconte mes répugnances pour les passions entre femmes et vous ne me croyez pas de mon siècle. Eh bien! en voilà une que j'aimerai, si elle est à vendre.
—Ça, murmura Lucien, retenant un éclat de rire ... c'est un homme déguisé.
Tous se groupèrent pour le suivre des yeux. En effet c'était un éphèbe, à tant l'heure, merveilleux de coquetterie intuitive, vêtu en pierrelle de satin crème, aux décolletages fourmillant de dentelles, il avait la peau fraîche, les gestes candides d'une ouvrière qu'on a trop endimanchée.
Pétrifiée, Mary de Caumont le dévorait de ses prunelles claires qui se fonçaient. Un homme? Elle n'avait jamais vu ceux-là de près. Elle prit le bras de Lucien et rentra dans le bal. Il ne restait que quelques enragés noceurs avec des filles non levées, les plus laides.
Une société bizarre remplaçait à présent les étudiants désertant la salle, les quadrilles accentuaient leurs pas scabreux et des brutalités soudaines secouaient les danseuses. Des habits noirs, le gilet très ouvert, se promenaient gravement avec des perles à la chemise, des gants immaculés.
Bullier était devenu méconnaissable. Du large escalier descendaient des travestissements plus fantastiques, on eût dit que les acteurs de la joyeuse comédie cédaient leur place à des traîtres de mélodrame.
—L'heure des tapettes! dit laconiquement Lucien Laurent qui avait déjà constaté la chose autre part.
Ils surgissaient en bandes serrées de huit ou dix, mieux habillés que les femmes, de nuances plus éclatantes, d'étoffes plus coûteuses. Il y en avait en dames du monde se traitant dema chèreet dema mignonne, portant des sorties de bal garnies de cygne sur leurs bras nus cerclés d'or; quelques-uns en paysannes Watteau, criblés de fleurs des pieds à la gorge et corsetés solidement comme des tailles de poupées, plusieurs en peplum attique serti de camées; beaucoup en mère Gigogne, très sveltes dans des crinolines du temps de l'empire. Ce monde nouveau se remuait avec des grâces de perverties, jouait de l'éventail, réclamait des bouquets perdus, et saluait de loin les habits noirs mélancoliques.
—Est-ce qu'ils ne vont pas être chassés? fit la baronne Mary, frissonnant en dépit de ses hardiesses coutumières.
—Allons donc! nous sommes en carnaval! répliqua Lucien.
A la faveur de ces spéciales nuits d'orgies, le cloaque débordait tranquillement dans cette salle naguère pleine des fils des meilleures familles, et ils injuriaient les prostituées de l'autre sexe réclamant leur morceau de chair qu'elles essayaient de leur disputer. Ils avaient une espèce de cynisme, très différent d'ailleurs, ne provoquant pas les hommes qui les regardaient, mais laissant agir les curiosités honteuses, sûrs d'en emporterunsur le nombre. Ces mêmes spectateurs, venant des bals plus élégants pour les trouver, approuvaient la chasse qu'on avait faite aux souteneurs ... ils n'auraient point chassé ces nouvellescréaturesqui les amusaient en leur permettant une seconde de vice, par le regard. Mary reconnut autour de la pierrette au profil de camée grec le fils d'un médecin qu'elle avait déjà reçu du temps de l'oncle Barbe. Celui-là, fardé discrètement comme une femme du monde qui imite une fille publique, laissant deviner des bracelets sous sa manchette masculine, s'affichait dans la compagnie de ces traînées de barrière, riant de leur rire soumis, grasseyant de leurs accents ridicules, marchant de leur démarche alanguie de chien dont on vient de casser les reins. Tout fier d'une beauté qui lui donnait le droit d'être lâche, il ne se défendait pas des injures voisines, ne relevait jamais une allusion, intéressant par sa recherche même de l'ignominie. Du reste, un jeune homme bien véritable ayant fait ses preuves de mâle, puis retournant aux bêtises du collège, comme s'il ne voulait plus de ses vingt ans.
Mary s'arrêta.
—Hein? fit-elle le désignant à Lucien Laurent.
—Parbleu, on le dit; seulement plus on le dit et plus il est heureux, c'est pour cela que je ne le crois pas.
—Votre avis?
—Mon avis est que si on le disait de moi, je vous répondrais:je vous jure que non. Mais je ne réponds plus que de moi.
—Et encore! murmura la baronne à la fois dédaigneuse et gaie.
Mary était gaie parce qu'elle se sentait un but. Quand ses terribles désirs de meurtre la reprendraient, sa conscience ne lui reprocherait rien, si le choisi se trouvait un de ceux-là!
Elle ouvrait larges les narines derrière le velours du masque. Ce serait une idéale volupté que lui fournirait l'agonie d'un de ces hommes peu capable de se défendre d'une femme. Elle jetterait son mouchoir, par une nuit de printemps, dans ce tas d'animaux à vendre et elle l'amènerait chez elle, le couvrirait de ses bijoux, l'entortillerait de ses dentelles, le griserait de ses meilleurs vins, et, sans lui demander en échange autre chose que sa vie répugnante, elle le tuerait, avec des épingles rougies au feu, l'ayant d'abord attaché avec des rubans de satin sur son lit antique.
Un fin projet ... qu'elle ne mettrait pas à exécution, peut-être, mais qui lui aurait illuminé la pensée durant bien des jours sombres.
—Messieurs, dit-elle rappelant sa cour, allons souper ... je vous tiens quittes!
Comme un tourbillon, ils s'engouffrèrent dans sa voiture, se chuchotant des remarques littéraires à propos de ces travestis.
Le lendemain, vers dix heures, Mary se leva maussade. Pour tuer n'importe qui il faut compter avec la justice, si peu qu'il y en ait dans un pays... Elle traversa la salle où le souper avait eu lieu et heurta le corps de Tulotte abandonné le long de la table.
—Parbleu! grondait la jeune femme en secouant la vieille toute jaunie, les yeux fixes, on m'accusera de vilaines mœurs et je ne voudrais pas qu'on commît de ces erreurs sur mon compte. Aimant le sang, je choisis, pour le faire couler, celui qui est le moins utile, voilà tout. Je ne tiens pas à ce qu'on raconte que moi, la vraie femelle de l'époque des premières chaleurs du globe, j'ai pu réellement aimer l'un de ces insexués.
Elle continuait son raisonnement sur ce qu'elle avait découvert la veille et ne s'apercevait pas que Tulotte, les bras raides, avait cessé de souffler.
—Quelle triste gardienne tu me fais, ma pauvre Tulotte! lui dit-elle en lui vidant une carafe sur la figure.
Alors, elle la laissa choir, sa tête rendit un son mat, très lugubre au milieu de la débâcle des verres brisés, des bouteilles dorées près du goulot et des corbeilles de fruits en filigrane scintillant.
—Elle est donc morte? cria-t-elle, comprenant enfin.
Aussitôt, elle sonna; les domestiques accoururent, s'affolant. Il fallut demander un médecin, la mettre sur un canapé, essayer de la saigner. Rien ne pouvait la rappeler désormais à ses devoirs de fidèle institutrice, elle était bien morte d'une congestion, la face déjà tuméfiée, les jambes roides comme celles d'une statue de bois.
Mary ne voulut pas rester avec ce cadavre toute la matinée. Agacée des cérémonies stupides qu'on préparait, elle fit atteler le coupé bas et, prise d'un de ses caprices coutumiers en dépit de la circonstance navrante, elle se rendit à la Villette; là, on lui avait indiqué un débit de sang, espèce de cabaret des abattoirs où des garçons bouchers, mêlant le vin à la rouge liqueur humaine, buvaient, se disant des mots brutaux. Toute pâlie, dans ses fourrures de martre, moitié la petite fille qui veut du fruit défendu, moitié la lionne qui cède à l'instinct, elle se glissa parmi ces gens, tendit son gobelet comme eux, but avec une jouissance délicate qu'elle dissimula sous des aspects de poitrinaire.
Les garçons bouchers éteignirent leur pipe, jetèrent leur cigarette, la plaignant, car ils la trouvaient belle...
Un brouillard froid tombait du ciel qu'on ne voyait pas; le coupé, revenant, la roulait au travers d'une vapeur étrange sortie des porches béants. La file interminable des bêtes condamnées serpentait avec, de temps en temps, les râles sourds. Les senteurs vivifiantes de ces chairs qu'on abattait lui montaient au cerveau, l'enivrant d'une volupté encore mystique. Et elle songeait à la joie prochaine du meurtre, fait devant tous, si l'envie la prenait trop forte, du meurtre d'un de ces mâles déchus qu'elle accomplirait le cœur tranquille, haut le poignard!