III

Ainsi, notre désir d'immortalité se détruit en se formulant, attendu que c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fondons tout l'intérêt de notre survivance. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres; qu'elle deviendra une goutte d'ignorance dans l'océan de l'inconnu, et que dès lors, tout ce qui s'en suivra ne nous regarde plus.

Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque nécessairement la conçoivent ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers l'éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous comme si elle n'était point. La plupart des religions l'ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en même temps la survie. C'est ainsi que l'église catholique, remontant jusqu'aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans notre propre chair.

Voilà le centre de l'énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu'il nous accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet à l'aide d'un organe qui n'est pas destiné à cette perception? N'est-ce pas demander que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux parfums? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, être sûr qu'il est bien lui-même, croirait qu'il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne l'est d'habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et vient d'atteindre sa trentième année. Qu'auront brodé les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d'autres souvenirs, quelques chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous les songes de l'idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au bien-être confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voilà donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence n'ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en s'ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'idée d'entrer dans l'éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière et d'amour.


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