Les spirites à propos de cette expérience, comme des autres, répètent volontiers: «Si vous n'admettez pas l'intervention des esprits, la plupart de ces phénomènes sont absolument inexplicables.» D'accord, aussi ne prétendons-nous point les expliquer; car presque rien n'est explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer à l'incompréhensible puissance des médiums, qui n'est pas plus invraisemblable que la survivance des morts, et a l'avantage de ne pas sortir de la sphère que nous occupons et de s'apparenter à un grand nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces singulières facultés ne nous déconcertent que parce qu'elles sont encore sporadiques et qu'il y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement constatées. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles dont nous nous servons chaque jour sans nous émerveiller: notre mémoire, par exemple, notre pensée, notre imagination, que sais-je? Elles font partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n'est pas tant son étendue que ses limites qui doivent nous étonner.
Néanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d'avis qu'il faille rejeter, pour n'y plus revenir, l'hypothèse spirite; ce serait injuste et prématuré. Jusqu'ici, tout demeure en suspens. On peut dire que les choses en sont encore à peu près au point que marquait Sir William Crookes, en 1874, dans un article duQuarterly Journal of Sciences: «La différence entre les partisans de la force psychique et ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:—que nous soutenons qu'on n'a encore prouvé que d'une manière insuffisante qu'il existe un agent de direction autre que l'intelligence du médium, et qu'on n'a donné aucune espèce de preuve que ce sont les esprits des morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les phénomènes.
«Ainsi la controverse se réduit à une pure question de fait, qui ne pourra se résoudre que par une laborieuse suite d'expériences et par la réunion d'un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera là le premier devoir qu'aura à remplir la société de psychologie qui s'organise en ce moment.» En attendant, c'est déjà beaucoup que de rigoureuses recherches scientifiques n'aient pas détruit de fond en comble une théorie qui bouleverse aussi radicalement l'idée que nous nous faisions de la mort. Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos destinées d'outre-tombe, il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop longtemps autour de ces apparitions ou de ces révélations, alors même qu'elles seraient réellement incontestables et topiques. Elles ne sembleraient, à tout prendre, que les manifestations incohérentes et précaires d'un état transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mêmes, une arrière-vibration nerveuse, un faisceau d'émotions, une silhouette spirituelle, une image falote et désemparée ou, plus exactement, une sorte de mémoire tronçonnée ou déracinée, peut, après notre mort, s'attarder et flotter dans un vide où rien ne l'alimente plus, où elle s'anémie et s'éteint peu à peu, mais qu'un fluide spécial, émané d'un médium extraordinaire, parvient à galvaniser par moments. Peut-être existe-t-elle objectivement, peut-être ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable que la mémoire qui nous représente pendant toute notre vie, continuât de le faire durant quelques semaines ou même quelques années après notre décès. Ainsi s'expliquerait le caractère évasif et décevant de ces esprits qui, n'ayant qu'une existence mnémonique, ne peuvent naturellement s'intéresser qu'aux choses de leur ressort. De là leur énergie agaçante et maniaque à se cramponner aux moindres faits, leur hébétude somnolente, leur incurie, leur ignorance incompréhensibles, et toutes les bizarreries misérables que nous avons plus d'une fois remarquées.
Mais, je le répète, il est bien plus simple d'attribuer ces bizarreries au caractère spécial et aux difficultés encore mal connues des communications télépathiques. Les suggestions inconscientes du plus intelligent de ceux qui prennent part à l'expérience, passant par l'intermédiaire obscur du médium, s'y altèrent, s'y disjoignent, s'y dépouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu'elles s'égarent et s'insinuent en certains recoins oubliés que ne visite plus l'intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins surprenantes; mais la qualité intellectuelle de l'ensemble sera toujours inférieure à ce que donnerait une pensée consciente. Du reste, encore une fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu'il s'agit d'une science née d'hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses sentiers, ses méthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle de la terre. Ce n'est pas en trente ans que se bâtit le pont le plus hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart des sciences ont derrière elles des siècles d'efforts ingrats et d'incertitudes stériles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je pense, qui puissent montrer comme celle-ci, dès les premières heures, les promesses d'une moisson qui n'est peut-être point celle qu'elle croyait avoir semée; mais où déjà s'annoncent bien des fruits inconnus et curieux[13].
[13]Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance et des communications avec les morts, parler des récentes recherches du DrHyslop faites avec l'aide des médiums Smead et Chenoweth (Communications avec William James). Il faudrait également mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires séances de Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement obtient des communications où les morts parlent des langues qu'elle-même ignore complètement, mais provoque des apparitions qu'on dit extrêmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les faits exposés par le Prof. Porro, le DrVenzano, M. Rozanne et bien d'autres choses; car déjà l'expérience et la littérature spirites entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la prétention de faire une étude complète du spiritisme scientifique. J'ai tenu simplement à ne rien omettre d'essentiel, et à donner une idée générale mais exacte de cette atmosphère d'outre-tombe, qu'aucun fait réellement nouveau et décisif n'est venu bouleverser depuis les manifestations dont nous avons parlé.
[13]Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance et des communications avec les morts, parler des récentes recherches du DrHyslop faites avec l'aide des médiums Smead et Chenoweth (Communications avec William James). Il faudrait également mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires séances de Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement obtient des communications où les morts parlent des langues qu'elle-même ignore complètement, mais provoque des apparitions qu'on dit extrêmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les faits exposés par le Prof. Porro, le DrVenzano, M. Rozanne et bien d'autres choses; car déjà l'expérience et la littérature spirites entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la prétention de faire une étude complète du spiritisme scientifique. J'ai tenu simplement à ne rien omettre d'essentiel, et à donner une idée générale mais exacte de cette atmosphère d'outre-tombe, qu'aucun fait réellement nouveau et décisif n'est venu bouleverser depuis les manifestations dont nous avons parlé.