VIII

Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous survivre, l'infini qui précède notre naissance n'ait pas laissé de trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l'instant de notre naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans être forcé d'imaginer l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours, je n'ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu'il me faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la petite conscience acquise durant le moment qui s'écoule entre ma naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'éternité antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la même, ne compterait donc pas et serait jetée au néant? D'où vient ce privilège étrange accordé à quelques jours insignifiants sur une planète sans importance?—Parce qu'en cette éternité antérieure nous n'avions aucune conscience?—Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une éternité qui eut à sa disposition d'innombrables milliards de hasards, parmi lesquels,—à moins de mettre un terme à l'infini des siècles,—il est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois. Dès qu'on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont existé, et si, à notre mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi, car il n'y a pas de raison pour octroyer à celle que nous avons acquise ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se réveillent en même temps, que deviendra, submergée dans ces existences éternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au surplus, alors même qu'elle oublierait toutes ses existences antérieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les apports sans fin de son éternité posthume; îlot minuscule et friable que rongeraient sans trêve deux océans illimités? Elle ne s'y maintiendrait, chétive et si précaire, qu'à la condition de ne plus rien acquérir, de demeurer à jamais close, isolée et bornée, impénétrable et insensible à tout, au milieu des mystères inouïs, des trésors et des spectacles fabuleux qu'il lui faudrait éternellement parcourir sans plus rien voir ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui pussent nous atteindre. De toutes façons nous voilà donc poussés vers les hypothèses de la conscience universelle ou de la conscience modifiée que nous allons examiner.


Back to IndexNext