Ce sont là spéculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe au fond l'idée que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent à l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois plus intelligents, nous étant à jamais fermé, l'idée que nous nous en faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une conquête de l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement l'étendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut espérer. Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours sans valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins l'idée la plus importante de l'espèce humaine. Toute notre morale, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. Aujourd'hui comme hier, encore qu'il soit possible de reconnaître plus clairement qu'elle ne saurait avoir de réelle valeur, si incomplète, si relative qu'elle demeure, il est nécessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on peut. Elle seule crée la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur de nous-mêmes. Oui, c'est l'inconnaissable où nous n'entrerons point; mais ce n'est pas une raison pour se dire: «Je ferme toutes les portes et toutes les fenêtres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon intelligence de tous les jours peut faire entièrement le tour. Ces choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes pensées.» Où irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne à tout l'inconcevable? Puisqu'il n'y a nul moyen d'éliminer celui-ci, il est raisonnable et salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en théorie, tout au moins en pratique, favorisé ce rétrécissement du mystère de l'Univers. En l'étendant, nous étendons l'espace où se mouvra notre pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout ce que nous pouvons atteindre à l'horizon de nous-mêmes. Quant à lui, nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant où il nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir où nous savons bien qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos pensées que nous diminuerons la distance qui nous sépare des dernières vérités; c'est en les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous tromper le moins possible. Et plus s'élève notre idée de l'infini, plus s'allège et se purifie l'atmosphère spirituelle dans laquelle nous vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se détachent nos pensées et nos sentiments qui se nourrissent de cet horizon qu'ils animent. «Perpétuellement édifier des idées qui requièrent le suprême effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer, et perpétuellement reconnaître que ces idées doivent être abandonnées comme imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En cherchant continuellement à connaître et en étant continuellement rejeté en arrière avec la conviction de plus en plus profonde de l'impossibilité de connaître, nous entretenons vivante la conscience que c'est à la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.»