VI

Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l'Univers ait trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un point, c'est même chose que torturer les mondes; et s'il torture les mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort même, où nous prenons place, nous protège; car nous ne sommes que de l'infini. Il tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle, son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystères. Nous y participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui échappe; il n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous remplit, nous traverse de tous côtés. Dans l'espace et le temps, et dans ce qui, par delà l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le représentons et le résumons tout entier avec toutes ses propriétés et tout son avenir; et si son immensité nous effraie, nous sommes aussi effrayants que lui-même.

Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient qu'éphémères, et rien n'importe qui n'est pas éternel. Il est possible, bien qu'assez incompréhensible, que des parties se trompent et s'égarent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois durables et nécessaires; car il aurait porté cette loi contre lui-même. Aussi bien est-il et doit-il être sa propre loi et son unique maître; sinon la loi ou le maître auquel il devrait obéir serait seul l'Univers, et le centre d'un mot que nous prononçons sans pouvoir en saisir l'étendue serait simplement déplacé. S'il est malheureux, c'est qu'il veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous paraît fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules lois possibles puisqu'elles sont éternelles; ou, plus humblement, c'est qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point.


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