V

Une communication plus importante et plus troublante, à cause des noms qui s'y rattachent, est celle que l'on désigne sous le nom: «Mrs. Piper's Hodgson Control». Le professeur William James lui consacre dans le Tome XXIII desProceedingsun rapport de plus de cent vingt pages. Le docteur Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire de la branche américaine de la S. P. R. dont William James était vice-président. Durant de longues années, il s'était consacré au médium Piper, travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au sujet des phénomènes posthumes, une masse énorme de documents dont on n'a pas encore épuisé les richesses. Comme Myers, il avait promis de revenir après sa mort; et, de caractère jovial, il avait plus d'une fois affirmé à Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait à son tour, ayant plus d'expérience que les autres esprits, les séances prendraient une tournure plus décisive, «et que l'affaire serait chaude». Il revint en effet huit jours après son décès et se manifesta par l'écriture automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du médium Piper) durant plusieurs séances auxquelles assistait William James. Je voudrais donner une idée de ce rapport. Mais, comme le fait très justement remarquer le célèbre professeur de l'Université d'Harward, le compte rendu sténographique d'une séance de ce genre en altère déjà complètement la physionomie. On y recherche en vain l'émotion éprouvée à se trouver ainsi en face d'un être invisible mais vivant qui non seulement répond à vos questions, mais devance vos pensées, comprend à demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou riante. La vie du mort, qui durant une heure étrange, vous avait pour ainsi dire environné et pénétré, semble s'éteindre une seconde fois. La sténographie, dépouillée de toute émotion, fournit sans nul doute les meilleurs éléments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain qu'ici, comme en bien d'autres cas où prédomine l'inconnu, la logique soit la seule route qui conduise à la vérité. «Quand j'entrepris, dit William James, de collationner cette série de séances et de faire le présent rapport, je prévoyais que mon verdict serait déterminé par la pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une façon décisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais à me regarder moi-même peser les données du problème, je me convaincs que l'exacte logique ne joue ici qu'un rôle préparatoire dans l'élaboration de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit être prononcé par notre sens général des probabilités dramatiques, sens qui va et vient de l'une à l'autre hypothèse,—tout au moins dans mon cas,—d'une manière plutôt illogique. Si l'on s'attache aux détails, on en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification de l'ensemble, on penchera peut-être vers l'interprétation spirite[7].»

[7]Proceedings, t. XXIII, p. 33.

[7]Proceedings, t. XXIII, p. 33.

Et, à la fin de son travail, il conclut en ces termes: «Quant à moi, j'ai l'impression qu'il y avait probablement là une volonté extérieure; c'est-à-dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de l'ensemble de ces phénomènes, je doute que l'état de rêve de Mme Piper, même en y ajoutant les facultés «télépathiques», puisse expliquer tous les résultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volonté de communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur d'Hodgson, je demeure indécis et j'attends d'autres faits, qui peut-être ne nous mèneront pas à une conclusion nette avant une cinquantaine ou une centaine d'années[8]».

[8]Proceedings, t. XXIII, p. 120.

[8]Proceedings, t. XXIII, p. 120.

On voit que William James est assez ébranlé; et il y a, dans son rapport, certains endroits où il paraît l'être encore davantage et où il dit formellement que les esprits ont «a finger in the pie», mot à mot, «un doigt dans le pâté». Ces hésitations d'un homme qui a renouvelé notre psychologie et qui possédait un cerveau aussi merveilleusement organisé et équilibré que celui de notre Taine, par exemple, sont significatives. Docteur en médecine et professeur de philosophie, très sceptique et scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales, il avait trois et quatre fois qualité pour mener à bien de telles expériences. Il n'est pas question de se laisser ébranler à son tour par le prestige de ces hésitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il s'agit là d'un problème sérieux, le plus grave peut-être, si les données en étaient indiscutables, que nous ayons eu à résoudre depuis l'avènement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en débarrasser, d'un haussement d'épaules ou d'un éclat de rire.


Back to IndexNext