Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit séparé de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera pénible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,—et nous ne sommes pas à même de l'imaginer différent,—n'aura pas plus tôt vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé, plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment il n'aurait de rien servi de naître et de mourir pour n'aboutir qu'à ces combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini où il faut qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous dégager d'imaginations qui n'émanent que de notre corps, comme les vapeurs qui nous voilent le jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.»