V

Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse, cette idée de progrès possible, il est fort probable que c'est encore une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constaté plus haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrès, puisqu'il ne saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'égout; mais tout cela, évidemment, n'a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne prouve pas grand'chose.

Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux, la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a encore des millions de planètes et par conséquent des millions d'humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades d'autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit nécessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer. S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits coïncident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en présentera toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l'Univers qui du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre, malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule conception possible de l'Univers ou de l'infini.


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