Voilà, je pense, à peu près, ce qu'il est permis d'affirmer, pour l'instant, à l'âme inquiète devant l'espace insondable où la mort va bientôt la jeter. Elle y peut espérer tout ce qu'elle y rêvait; elle y craindra peut-être moins ce qu'elle y redoutait. Si elle préfère demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothèses que j'ai exposées de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on retrouve au fond de chacune d'elles: à savoir que l'infini ne saurait nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait éternellement le moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut arracher de soi, et partant tout lui-même.
Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait. J'ai simplement tenté de séparer ce qui peut être vrai de ce qui certainement ne l'est point; car, si l'on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à connaître où elle ne se trouve pas. Et peut-être, en recherchant cette introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la regardant fixement, l'épouvante de la dernière heure. Il reste sans nul doute, à dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et d'éclat. Mais n'espérons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le mot qui mette un terme à nos incertitudes. Il est au contraire fort probable que personne en ce monde, ni peut-être dans l'autre, ne découvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on réfléchisse, il est très heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu et l'inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à comprendre quelque chose.