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Elle passe à Lima, prend part à la sortie contre le Hollandais, fait naufrage, est recueillie par la flotte ennemie et jetée sur la côte de Paita d’où elle rentre à Lima.
Elle passe à Lima, prend part à la sortie contre le Hollandais, fait naufrage, est recueillie par la flotte ennemie et jetée sur la côte de Paita d’où elle rentre à Lima.
Jegagnai Lima. Don Juan de Mendoza y Luna, marquis de Montes Claros, était en ce temps vice-roi du Pérou. Le Hollandais battait alors Lima avec huit navires de guerre et la cité était en armes. Nous lui sortîmes à l’encontre du port du Callao, dans cinq bateaux. Longtemps tout allabien pour nous, quand notre nef Amirale fut si rudement abordée qu’elle coula. Seuls, trois hommes purent s’échapper en nageant vers un navire ennemi qui les recueillit. C’était moi, un Franciscain déchaux et un soldat. L’ennemi nous traita mal, nous bafouant et moquant. Tout l’équipage de l’Amirale périt.
Au matin, nos quatre nefs, dont était général don Rodrigo de Mendoza, étant rentrées au port du Callao, on trouva en moins neuf cents hommes, parmi lesquels je fus compté comme perdu avec l’Amirale. J’étais au pouvoir des ennemis, craignant fort qu’ils ne m’emmenassent en Hollande. Au bout de vingt-six jours, ils nous jetèrent, moi et mes deux compagnons, sur la côte de Paita, à une centaine de lieues de Lima. Après plusieurs journées de misère, un brave homme, apitoyé par notre dénûment, nous habilla et nous donna de quoi regagner Lima.
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J’y demeurai environ sept mois, m’ingéniant du mieux que je pus. J’avais acheté un bon cheval, à bon marché, et je me plaisais à le monter en attendant mon départ pour le Cuzco. Un jour, prêt à partir, je traversais la place, quand un alguacil vint à moi et me dit que le seigneur Alcalde don Juan de Espinosa, chevalier de l’Ordre de Saint-Jacques, me faisait appeler. Je m’avançai vers Sa Grâce. Deux soldats étaient là. A mon approche, ils s’écrièrent:—C’est lui, seigneur! Ce cheval est le nôtre, c’est celui qui nous manque et nous en donnerons sans tarder des preuves suffisantes! Des sergents m’entourèrent et l’Alcalde s’exclama:—Que faire? Le cas est embarrassant. Moi, priseau dépourvu, je ne savais que dire. Inquiète et confuse, je devais avoir l’air coupable, lorsqu’il me vint à l’idée d’ôter vivement ma cape et, la jetant sur la tête du cheval:—Seigneur, fis-je, je supplie Votre Grâce de vouloir bien demander à ces gentilshommes quel est l’œil qui manque à ce cheval, le droit ou le gauche? Ce peut être une autre bête et ces messieurs peuvent faire erreur.—C’est juste, dit l’Alcalde. Vous autres, répondez en même temps, de quel œil est-il borgne? Ils demeurèrent confus.—Allons, insista l’Alcalde, dites ensemble.—Du gauche, dit l’un.—Du droit, fit l’autre, du gauche, veux-je dire!—Votre preuve ne vaut rien et ne concorde guère, conclut l’Alcalde. Là-dessus, tous deux se mirent à crier à la fois:—Du gauche! du gauche! Nous l’avons dit tous les deux, d’ailleurs, ce n’est pas se tromper de beaucoup. J’intervins:—Seigneur, il n’y a pas là de preuve, l’un ditblanc et l’autre noir.—Non! Nous avons toujours répondu de même, protesta l’un d’eux, qu’il est borgne de l’œil gauche: j’allais le dire, la langue m’a tourné, mais je me suis repris aussitôt et j’affirme que ce cheval est borgne de l’œil gauche! L’Alcalde hésitait.—Qu’ordonne Votre Grâce? lui demandai-je.—Que s’il n’est d’autre preuve, vous alliez avec Dieu à vos affaires. Alors, tirant ma cape:—Votre Grâce le peut voir, ni l’un ni l’autre n’a dit vrai, mon cheval est sain et non point borgne. L’Alcalde se leva, s’approcha du cheval, le regarda et dit:—Montez, Monsieur, et allez avec Dieu! Puis se retournant vers les deux compères, il les fit empoigner.
J’enfourchai mon cheval et m’en allai, sans savoir la fin de leur mésaventure, car je partis pour le Cuzco.
JE revins au Cuzco et me logeai dans la maison du Trésorier don Lope de Alcedo. J’y demeurai quelque temps. Un jour, j’entrai chez un ami pour jouer. Nous étions deux amateurs assis à la table. Le jeu courait. Le Nouveau Cid vint se mettre à côté de moi. C’était un homme brun, velu, de très haute taille et de mine farouche. On
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l’avait surnommé le Nouveau Cid. Je continuai mon jeu et gagnai un coup. Il allongea la main dans mon argent, prit quelques réaux de huit et sortit. Un moment après,il rentra et, manœuvrant de même, prit une autre poignée et se mit derrière moi. Je préparai ma dague et continuai de jouer. Pour la troisième fois, il recommença son manège. Je le sentis venir, d’un coup de dague lui clouai la main sur la table et, me levant, tirai mon épée. Les assistants en firent autant. D’autres amis du Cid vinrent à la rescousse et me serrèrent de près. Blessé en trois endroits, je gagnai la rue et ce fut heureux, car ils m’auraient mis en pièces. Le premier qui sortit derrière moi fut le Cid. Je le reçus par une estocade, mais il était plastronné. Les autres sortirent et me pressèrent. Deux Biscayens qui passaient par là fort à point accoururent au bruit et, me voyant seul et contre cinq, se mirent à mon côté. Néanmoins, nous avions le dessous et il nous fallut filer tout le long d’une rue pour prendre le large. En arrivant auprès de San Francisco, le Cid me dagua par derrière si furieusementqu’il me perça de part en part l’épaule. Un autre m’entra d’un empan son épée dans le côté gauche. Je chus à terre dans une mer de sang.
Sur ce, les uns et les autres gagnèrent au pied. Je me relevai, dans l’angoisse de la mort, et vis le Cid à la porte de l’église. J’allai sur lui. Il vint à moi:—Chien! Tu es donc encore vivant! et il me détacha une estocade. Je la parai avec la dague et ripostai si heureusement que mon fer, pénétrant au creux de l’estomac, le traversa. Il tomba, demandant confession. Je tombai aussi. Le peuple s’attroupa avec quelques moines et le corregidor don Pedro de Cordova, de l’habit de Saint-Jacques, qui me voyant empoigner par les sergents, leur dit:—Laissez! Il n’est plus bon qu’à confesser. Le Cid expira sur la place. Des âmes charitables me portèrent chez le Trésorier où je logeais. On me coucha. Le chirurgien n’osa pas me toucher avant que je nefusse confessé, de peur que je n’expirasse. Le Père fray Luis Ferrer de Valence, un fameux homme, vint et me confessa. Me voyant mourir, j’avouai mon sexe. Il s’émerveilla, me donna l’absolution et tâcha de me conforter et consoler. Après avoir reçu le viatique, je me sentis plus fort.
Le pansement commença. J’en souffris beaucoup. La douleur et le sang perdu m’ôtèrent tout sentiment. Je restai en cet état quatorze heures et, tout ce temps, ce saint homme ne me quitta pas. Que Dieu le lui paye! Je revins à moi, appelant Saint Joseph. J’eus là de hautes assistances. Dieu sait pourvoir à la nécessité. Les trois jours se passèrent. Au cinquième, on commença d’espérer. Bientôt, une nuit, on me transporta à San Francisco, dans la cellule du Père fray Martin de Arostegui, où je passai les quatre mois que dura ma maladie. A cette nouvelle, le Corregidor furieux
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fit garder les alentours et battre les chemins.
Déjà mieux portant, convaincu que je ne pouvais rester au Cuzco et redoutant la haine de certains amis du mort, avec l’aide et sur le conseil des miens, je résolus de changer d’air. Le Capitaine don Gaspar de Carranza me donna mille pesos, le Trésorier don Lope de Alcedo trois mules et des armes, don Francisco de Arzaga trois esclaves. Ainsi muni et accompagné de deux amis Biscayens, hommes sûrs, je partis une belle nuit du Cuzco vers Guamanga.
Partie du Cuzco pour Guamanga, elle passe par le pont de Andahuilas et Guancavélica.
Partie du Cuzco pour Guamanga, elle passe par le pont de Andahuilas et Guancavélica.
Étantsorti du Cuzco, ainsi que je l’ai conté, j’arrivai au pont d’Apurimac où je trouvai la Justice et les amis du défunt Cid qui me guettaient au passage.—Je vous arrête! cria le sergent, et il me vint mettre la main dessus, assisté de huit autres personnages. Nous étions cinq qui ne nous laissâmes pas intimider. L’affaire fut chaude.
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De prime abord, un de mes nègres fut jeté bas. Un homme de l’autre bande le suivit de près, puis un autre. Mon second nègre tomba. D’un coup de pistolet, je renversaile sergent. Plusieurs de ses partisans étaient blessés. Au bruit des armes à feu, ils décampèrent laissant, sauf à y revenir, trois des leurs sur la place. La juridiction du Cuzco s’étend, à ce qu’on dit, jusqu’à ce pont, mais ne passe pas plus outre. C’est pourquoi mes camarades, après m’avoir accompagné jusque-là, rebroussèrent. Je poursuivis ma route.
En entrant à Andahuilas, je rencontrai le Corregidor qui, de la façon la plus affable et courtoise, m’offrit sa personne et sa maison, et m’invita à dîner. Je n’acceptai pas et, me méfiant de tant d’honnêtetés, je partis.
Arrivé à la cité de Guancavélica, je descendis à l’auberge. J’employai un couple de jours à visiter l’endroit. En entrant sur une petite place, proche la colline de vif-argent, j’y aperçus le Docteur Solorzano, Alcalde de Cour de Lima, qui était venu prendre résidence au Gouverneur don Pedro Osorio. Je vis un alguacil, que je sus depuis se nommer Pedro Xuarez, s’approcher de lui. Le Docteur tourna la tête, me regarda, tira un papier, y jeta l’œil et me regarda derechef. L’alguacil et un nègre s’avancèrent aussitôt vers moi. Je m’esquivai d’un air indifférent, quoique fort soucieux au fond. J’avais à peine fait quelques pas, que l’alguacil, me dépassant, m’ôte son chapeau. J’ôte le mien. Le nègre, venu par derrière, m’empoigne la cape. Je la lui laisse aux mains et tire mon épée et un pistolet. Ils me chargent tous deux, l’arme haute. Je lâche le coup, l’alguacil s’effondre, j’estocade le nègre, il tombe, je détale, et rencontrant un Indien qui tenait par la bride un cheval, que je sus depuis être à l’Alcalde, je le lui prends, saute dessus, et pique vers Guamanga, à quatorze lieues de là.
Après avoir traversé le rio de Balsas, je descendis pour laisser un peu souffler lecheval. A ce moment, je vois arriver trois cavaliers qui entrent jusqu’au milieu de la rivière. Mû par je ne sais quel pressentiment, je leur criai:—Où allez-vous donc, messieurs?—Vous arrêter, seigneur Capitaine, me répondit l’un d’eux. Je tirai mes armes, armai deux pistolets, et dis:—Vous ne m’aurez pas vivant, il faut me tuer pour me prendre. Et je m’approchai de la berge. Alors un autre:—Seigneur Capitaine, nous avons des ordres et il faut bien marcher, mais nous sommes tout au service de Votre Grâce. Et ils étaient toujours arrêtés au beau milieu de l’eau. Je leur sus gré du bon procédé. Déposant sur une pierre trois doublons, je remontai à cheval et, après force courtoisies, repris le chemin de Guamanga.
Son entrée à Guamanga et ses aventures jusqu’à ses aveux au seigneur Évêque.
Son entrée à Guamanga et ses aventures jusqu’à ses aveux au seigneur Évêque.
J’entraidans Guamanga et me logeai à l’hôtellerie. J’y rencontrai un soldat de passage qui s’éprit du cheval; je le lui vendis deux cents pesos. J’allai visiter la ville. Elle me parut belle, pleine de beaux édifices, les meilleurs que j’aie vus au Pérou. Je vis trois couvents de Religieux de la Merci, de Franciscains et de Dominicains,un couvent de nonnes, un hôpital, une multitude d’Indiens et nombre d’Espagnols. Le lieu est agréablement tempéré. C’est une plaine ni froide ni chaude, riche en froment, vin, fruits et grains divers. L’église est bonne, avec trois prébendes, deux chanoines et un saint Évêque, don fray Agustin de Carvajal, religieux Augustin, qui me fut secourable médecin. Il me manqua trop tôt, trépassant subitement l’an mil six cent vingt. Il était Évêque, à ce qu’on disait, depuis l’an douze.
Je séjournai quelque temps à Guamanga et le guignon voulut que j’entrasse parfois dans une maison de jeu. Un jour que je m’y trouvais, le corregidor don Baltasar de Quiñones survint et, me regardant, me demanda d’où j’étais.—De Biscaye, répondis-je.—Et d’où venez-vous présentement?—Du Cuzco. Il resta un moment à m’examiner, et dit:—Je vous arrête.—Bien volontiers, repartis-je, et, tirantl’épée, je reculai vers la porte. Il se mit à crier:—Main-forte au Roi! Je rencontrai à la porte une telle résistance, que je ne pus sortir. Je montrai un pistolet à trois canons. On me fit place et je disparus pour aller me cacher au logis d’un nouvel ami que je m’étais fait. Le Corregidor partit et fit saisir ma mule et quelques menues choses que j’avais à l’hôtellerie.
Je demeurai plusieurs jours chez ledit ami, ayant découvert qu’il était Biscayen. Cependant on ne sonnait mot de l’aventure, et la Justice ne semblait pas s’en occuper. Néanmoins, il nous parut prudent de changer d’air; il n’était pas plus sain là qu’ailleurs. Le départ fut décidé. Une nuit, je sortis. A peine dehors, ma malechance me fait rencontrer deux alguacils.—Qui va là?—Ami.—Votre nom?—Le Diable! La réponse était incongrue, ils veulent m’arrêter, je dégaîne. Grand tapage. Ils crient:—Main-forte! à l’aide! Ons’attroupe. Le Corregidor sort de chez l’Évêque. Des sergents me happent. Me voyant pris, je lâche un coup de pistolet. J’en abats un. Le tumulte redouble. Mon ami le Biscayen et d’autres compatriotes se rangent auprès de moi. Le Corregidor hurlait:—Tuez-le! Les coups de feu partaient de tous côtés. Tout à coup, éclairé par quatre torches flambantes, l’Évêque parut et entra dans la mêlée. Son secrétaire don Juan Bautista de Arteaga s’achemina vers moi. Il s’avança et me dit:—Seigneur Alferez, rendez-moi vos armes.—Seigneur, lui répondis-je, j’ai ici bien des ennemis.—Rendez-les, insista-t-il, vous êtes en sûreté avec moi et je vous donne parole de vous tirer d’ici sain et sauf, quoi qu’il m’en puisse coûter. Alors je m’écriai:—Illustrissime Seigneur, sitôt que je serai dans l’église, je baiserai les pieds à votre Très Illustre Seigneurie. Au même instant, quatre esclaves du Corregidor se
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jettent sur moi, me tiraillant outrageusement, sans aucun égard pour une si glorieuse présence, de sorte que, me défendant, il me fallut jouer des mains et en culbuter un. Le secrétaire du seigneur Évêque, l’épée nue et le bouclier au poing, me vint à la rescousse avec d’autres personnes de sa maison, jetant les hauts cris d’un tel manque de respect. La bagarre s’apaisa. L’Illustrissime me prit par le bras, m’ôta les armes des mains et, me plaçant à son côté, m’emmena et me mit dans son palais. Il me fit sur l’heure panser une petite plaie que j’avais, me donna souper et gîte, et, m’enfermant, emporta la clef. Le Corregidor survint et eut, à mon sujet, avec Sa Seigneurie un long et orageux entretien dont je fus par la suite plus amplement informé.
Le lendemain, vers les dix heures du matin, l’Illustrissime, m’ayant fait mener en sa présence, me demanda qui j’étais, dequel pays, fils de qui et tout le compte de ma vie, les causes et les voies qui m’avaient conduit là, détaillant tout et mêlant à son interrogatoire de bons conseils sur les risques de la vie, l’effroi de la mort toujours menaçante et l’horreur de l’autre vie pour une âme mal préparée, m’exhortant à m’apaiser, à dompter mon esprit inquiet et à m’agenouiller devant Dieu. Je me sentis devenir tout petit et voyant un si saint homme, comme si j’eusse été devant Dieu, j’avouai tout et lui dis:—Seigneur, tout ce que j’ai conté à Votre Seigneurie Illustrissime est faux. Voici la vérité: Je suis une femme, née en tel lieu, fille d’un tel et d’une telle, mise dans tel couvent, à tel âge, avec une mienne tante; j’y grandis, pris l’habit et fus novice; sur le point de professer, je m’évadai pour tel motif, gagnai tel endroit, me dévêtis, me rhabillai, me coupai les cheveux, allai ici et là, m’embarquai, abordai, trafiquai, tuai, blessai,malversai et courus jusques à présent où me voici rendue aux pieds de Votre Très-Illustre Seigneurie.
Tout le temps que dura mon récit, jusqu’à une heure, le saint Évêque demeura en suspens, oreille ouverte, bouche close, sans cligner l’œil. Après que j’eus fini, il resta sans parler, pleurant à larmes vives. Enfin, il me dit d’aller reposer et manger et, agitant une sonnette, fit venir un vieux chapelain qui me conduisit à son oratoire. On m’y dressa la table et un matelas, puis on m’enferma. Je me couchai et dormis. Vers les quatre heures du soir, le seigneur Évêque me fit rappeler et me parla avec une grande bonté d’âme, m’engageant à bien remercier Dieu de la miséricorde dont il avait usé envers moi en me montrant le chemin de perdition qui me menait droit aux peines éternelles. Il m’exhorta à repasser ma vie et à faire une bonne confession qu’il considérait d’ailleurs comme àpeu près faite et peu malaisée; après quoi, Dieu aidant, nous aviserions pour le mieux. En tels et semblables propos, s’acheva la journée. Je me retirai et, après un bon souper, je me couchai.
Le lendemain matin, le seigneur Évêque dit la messe. Je l’entendis. Après avoir fait son action de grâces, il m’emmena déjeuner avec lui. Il reprit et poursuivit le discours de la veille et convint qu’il tenait mon cas pour le plus notable en son genre qu’il eût ouï de sa vie. Il finit par dire:—Enfin, est-ce bien vrai?—Oui, seigneur, répondis-je.—Ne vous étonnez pas, répliqua-t-il, qu’une si rare aventure inquiète la crédulité. Je lui dis alors:—Seigneur, c’est ainsi; et si une épreuve de matrones peut tirer de ce doute Votre Très-Illustre Seigneurie, je m’y prêterai volontiers.—J’y consens, dit-il, et j’en suis aise.
Je me retirai, car c’était l’heure de l’audience. A midi je dînai, puis reposai un peu. Le soir, sur les quatre heures, entrèrent deux matrones. Elles m’examinèrent à leur satisfaction et déclarèrent par-devant l’Évêque, sous serment, qu’elles m’avaient visitée et reconnue autant qu’il était nécessaire pour pouvoir certifier m’avoir trouvée vierge intacte comme au jour où je naquis. L’Illustrissime s’attendrit, congédia les commères et, m’ayant fait comparaître, accompagnée du chapelain, m’embrassa tendrement et, se mettant debout, me dit:—Ma fille, maintenant je crois sans doute aucun ce que vous m’avez dit et dorénavant je croirai tout ce que vous me direz; je vous vénère comme une des personnes notables de ce monde et promets de vous assister de tout mon pouvoir et de m’employer pour votre bien et le service de Dieu.
Un appartement décent fut disposé pour moi. Je m’y installai commodément, préparant ma confession que je fis le mieux que je pus. Après quoi, Sa Seigneurie me donna la communion.
Le cas s’étant divulgué, le concours des curieux fut immense. Malgré tout l’ennui que j’en avais ainsi que l’Illustrissime, il ne fut pas possible de refuser l’entrée aux personnes de marque.
Enfin, au bout de six jours, Sa Seigneurie détermina de me faire entrer au couvent des nonnes de Sainte-Claire de Guamanga. C’est la seule maison de religieuses qu’il y ait là. J’en revêtis l’habit. L’Évêque sortit de son palais, me menant à son côté, au milieu d’un si merveilleux peuple que toute la ville y devait être, de sorte qu’on tarda longtemps à gagner le couvent. Enfin, nous parvînmes à la grand’porte. Il fallut renoncer à entrer dans l’église où l’Illustrissime voulait d’abord aller, car elle était comble. Toute la communauté, cierges allumés, nous attendait à la porte.Là, l’Abbesse et les plus anciennes passèrent un acte par lequel la communauté s’engageait à me remettre au prélat ou à son successeur, toutes les fois qu’il me demanderait. Sa Très-Illustre Seigneurie m’accola, me donna sa bénédiction, et j’entrai. Menée processionnellement au chœur, j’y fis mon oraison. Je baisai la main à Madame l’Abbesse, et après avoir embrassé toutes les nonnes et en avoir été embrassée, elles me menèrent à un parloir où l’Illustrissime m’attendait. Il me donna de bons conseils, m’exhorta à être bonne chrétienne, à rendre grâces à Notre-Seigneur, à fréquenter les sacrements, s’engageant, comme il le fit plusieurs fois, à me les venir administrer. Puis, m’ayant offert généreusement tout ce dont je pourrais avoir besoin, il partit.
La nouvelle de cet événement courut partout. Ceux qui m’avaient vue auparavant et ceux qui, dans toutes les Indes,avant et depuis, connurent mes aventures, s’émerveillèrent.
Cinq mois plus tard, l’an mil six cent vingt, mon saint Évêque trépassa subitement. La perte pour moi fut grande.
Sur l’ordre du seigneur Archevêque, elle passe, en habit de nonne, de Guamanga à Lima, entre au couvent de la Trinidad, en sort, retourne à Guamanga et en repart pour Santa Fé de Bogota et Tenerife.
Sur l’ordre du seigneur Archevêque, elle passe, en habit de nonne, de Guamanga à Lima, entre au couvent de la Trinidad, en sort, retourne à Guamanga et en repart pour Santa Fé de Bogota et Tenerife.
Sitôtaprès la mort de l’Illustrissime Évêque de Guamanga, le Très-Illustre seigneur don Bartolomé Lobo Guerrero, Archevêque métropolitain de Lima depuis l’an mil six cent sept jusques au douze de janvier mil six cent vingt-deux qu’ildécéda, m’envoya quérir. Les nonnes me laissèrent aller, non sans extrême regret. Je partis en litière, escortée de six prêtres, quatre moines et six hommes d’épée.
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Nous entrâmes dans Lima à la nuit close,et néanmoins nous ne pouvions avancer à travers la foule des curieux qui voulaient voir la Nonne Alferez. On me fit descendre chez le seigneur Archevêque. J’eus toutes les peines à entrer. Je baisai la main de Sa Seigneurie qui me régala à merveille et m’hébergea cette nuit-là. Le lendemain matin, on me mena au palais voir le Vice-Roi don Francisco de Borja, comte de Mayalde et prince d’Esquilache, qui gouverna le Pérou de l’an mil six cent quinze à mil six cent vingt-deux. Je dînai chez lui ce même jour. Je rentrai à la nuit chez le seigneur Archevêque où je trouvai bon souper et bon gîte.
Le lendemain, Sa Seigneurie me dit de voir et de choisir le couvent où il me plairait demeurer. Je lui demandai la permission qu’il m’octroya de les visiter tous. J’entrai dans tous et les vis tous, restant trois ou quatre jours dans chacun. Finalement, je me décidai pour celui de la Très-Sainte Trinité des Commanderesses de Saint-Bernard, grand couvent où sont entretenues cent religieuses de voile noir, cinquante de voile blanc, dix novices, dix converses et seize servantes. J’y séjournai juste deux ans et cinq mois, jusqu’à ce que vinrent d’Espagne les preuves authentiques que je n’avais été ni n’étais nonne professe. Sur quoi, je fus autorisée à sortir du couvent, à l’universel regret des nonnes, et me mis en route pour l’Espagne.
J’allai tout d’abord à Guamanga voir les dames du couvent de Sainte-Claire et prendre congé d’elles. J’y fus retenue huit jours avec bien de l’agrément, cadeaux et regrets au départ. Je continuai mon voyage vers la cité de Santa Fé de Bogota, dans le Nouveau Royaume de Grenade. Je vis le seigneur Évêque don Julian de Cortazar qui me pressa instamment d’y rester dans le couvent de mon ordre. Je lui répondisque je n’étais d’aucun ordre ni couvent et que je n’avais d’autre souci que de retourner au pays où je ferais ce qui me semblerait plus convenable à mon salut. Sur ce et avec un beau présent qu’il me fit, je pris congé. Je passai à Zaragoza en remontant le fleuve de la Madalena. J’y tombai malade. Le terroir est, à mon avis, malsain pour les Espagnols. J’y fus à la mort. Au bout de quelques jours, allant un peu mieux, un médecin me fit partir. Je ne me tenais pas encore sur mes pieds. Je descendis le fleuve jusqu’à Tenerife où je me rétablis promptement.
Elle s’embarque à Tenerife, passe à Carthagène et, de là, part pour l’Espagne sur la flotte.
Elle s’embarque à Tenerife, passe à Carthagène et, de là, part pour l’Espagne sur la flotte.
L’Armadadu général don Tomas de Larraspuru se trouvant à Carthagène en partance pour l’Espagne, je m’embarquai sur la Capitane, l’an mil six cent vingt-quatre. Le Général m’y accueillit fort obligeamment, me régala, me fit asseoir à sa table et me continua cet honnête traitement jusques à plus de deux cents lieues en
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deçà du canal de Bahama. Mais, un beau jour, dans une querelle de jeu, il m’advint d’égratigner quelqu’un au visage avec un couteau qui se trouva là. Ons’en inquiéta fort. Le Général se vit contraint de m’éloigner et me transborda sur la nef Amirale où j’avais des compatriotes. Ce changement ne fut pas de mon goût et je le priai de me faire passer sur le San Telmo, capitaine Andrès de Oton. Il y consentit; mais j’y eus de l’ennui, car cette patache qui servait d’aviso faisait eau et nous faillîmes nous y noyer.
Grâces à Dieu, nous arrivâmes à Cadix le premier de novembre de mil six cent vingt-quatre. Nous débarquâmes et je restai huit jours en cette ville. Le seigneur don Fadrique de Toledo, général de l’Armada, fut très gracieux pour moi. Il avait à son service deux de mes frères que je reconnus et lui fis connaître. Depuis lors, pour me faire honneur, il les avança beaucoup, gardant l’un d’eux à son service et donnant une enseigne à l’autre.
Elle va de Cadix à Séville, de Séville à Madrid, à Pampelune et à Rome, mais ayant été détroussée au Piémont, elle rentre en Espagne.
Elle va de Cadix à Séville, de Séville à Madrid, à Pampelune et à Rome, mais ayant été détroussée au Piémont, elle rentre en Espagne.
DeCadix, j’allai à Séville où je demeurai quinze jours, me celant autant que possible et fuyant le peuple qui s’attroupait pour me voir vêtue en habits d’homme. De là, je gagnai Madrid. J’y restai vingt jours sans me montrer. On m’arrêta, je ne sais pourquoi, par ordre du Vicaire. Lecomte de Olivares me fit aussitôt relâcher. Alors, je m’accommodai avec le comte de Javier qui partait pour Pampelune et lui fis compagnie et service environ deux mois.
De Pampelune, quittant le comte de Javier, je partis pour Rome, car c’était l’année sainte du grand Jubilé. Je m’acheminai par la France. Je souffris de cruelles misères, car, en traversant le Piémont, aux approches de Turin, je fus accusé d’être un espion Espagnol, arrêté, dépouillé du peu de deniers et d’habits que j’avais, et tenu cinquante jours en prison. Après quoi, ces gens ayant, à ce que je présume, fait leurs diligences et n’ayant relevé aucune charge contre moi, me relâchèrent. Mais ils ne me laissèrent pas continuer mon voyage et m’enjoignirent de rebrousser chemin, sous peine des galères. Je dus donc m’en retourner à grand’peine, pauvre, à pied et mendiant. Ayant gagné Toulouse deFrance, je me présentai au comte de Gramont, Vice-Roi de Pau et Gouverneur de Bayonne, auquel en venant j’avais apporté et remis des lettres d’Espagne. En me voyant, ce bon gentilhomme s’affligea, me fit habiller, me régala et me donna, pour la route, cent écus et un cheval. Je partis.
Je vins à Madrid et me présentai devant Sa Majesté, La suppliant de récompenser mes services que j’exposai dans un mémoire que je remis en Ses Royales mains. Sa Majesté me renvoya au Conseil des Indes. Je m’y adressai, avec les papiers que j’avais sauvés de mon désastre. Les Seigneurs du Conseil me virent et me favorisant, sur avis de Sa Majesté, je fus appointé à huit cents écus de rente viagère, un peu moins de ce que j’avais demandé. Ce fut au mois d’août de mil six cent vingt-cinq. Entre temps, il m’advint à la Cour quelques aventures de mince étoffe quej’omets. Peu après, Sa Majesté partit pour les Cortès d’Aragon et vint à Saragosse dans les premiers jours de janvier de mil six cent vingt-six.
JE m’acheminai vers Barcelone avec trois amis qui allaient de ce côté. Ayant pris quelque relâche à Lérida, nous nous remîmes en route le Jeudi Saint, après midi. Vers les quatre heures du soir, nous approchions de Velpuche, bien joyeux et libres de souci, quand tout à coup, au tournant du chemin, d’un hallier sur la droite, sortent neuf hommes avec leurs escopettes, les chienslevés, qui nous entourent et nous crient:—Pied à terre! Nous ne pûmes qu’obéir et descendre de cheval, trop heureux de le faire vivants. Ils nous prirent armes, chevaux, habits et tout ce que nous avions, sauf nos papiers que nous leur demandâmes en grâce. Après les avoir examinés, ils nous les rendirent sans nous laisser un fil d’autre.
A pied, nus, honteux, nous poursuivîmes notre chemin et entrâmes à Barcelone le Samedi Saint de mil six cent vingt-six, dans la nuit, sans savoir, moi du moins, que devenir. Mes compagnons tirèrent je ne sais de quel côté, cherchant leur remède. Quant à moi, de porte en porte, récitant mon lamentable cas, je récoltai quelques haillons et une méchante cape pour me couvrir. La nuit s’avançant, je me réfugiai sous un portail, où je trouvai d’autres pauvres hères couchés. J’appris d’eux que le roi était céans et que le Marquis de Montes Claros, brave et charitable Cavalier quej’avais hanté et entretenu à Madrid, était à son service. Au matin, je l’allai trouver et lui contai ma disgrâce. Le bon seigneur s’affligea de me voir en si pitoyable état, me fit incontinent vêtir et, saisissant l’occasion, m’introduisit auprès de Sa Majesté.
J’entrai et relatai à Sa Majesté, fort ponctuellement, ma mésaventure. Elle m’écouta et me dit:—Comment vous laissâtes-vous détrousser?—Seigneur, répondis-je, je n’en pouvais mais.—Combien étaient-ils donc?—Neuf, Seigneur, avec des escopettes, les chiens levés, qui nous prirent en sursaut, au coin d’un hallier. Sa Majesté fit signe avec la main de vouloir mon placet. Je le baisai et le Lui remis.—Je le verrai, dit-Elle. Et Sa Majesté, qui était alors debout, sortit.
Je ne tardai guère à recevoir le mandat par lequel Sa Majesté ordonnait de me pourvoir de quatre rations d’Alferez réformé et de trente ducats de gratification. Sur ce, ayant pris congé du Marquis de Montes Claros, auquel je devais tout, je m’embarquai sur la galère courrière de Sicile, le San Martin, qui faisait route pour Gênes.
PARTIS de Barcelone sur la galère, nous arrivâmes rapidement à Gênes, où nous restâmes quinze jours. Un beau matin, il me vint à l’esprit d’aller voir le contrôleur général Pedro de Chavarria, de l’habit de Saint-Jacques. Il était, paraît-il, de trop bonne heure; sa maison n’était pas encore ouverte. Je me mis à me promener pour tuer le temps. Puis je m’assis sur un bancde pierre à la porte du prince Doria. Peu après, un homme bien vêtu vint aussi s’y asseoir. C’était un galant soldat, à la longue chevelure, que je reconnus au parler pour un Italien. Nous nous saluâmes. La conversation s’engagea. Bientôt il me dit:—Vous êtes Espagnol? Je lui répondis que oui.—J’en conclus que vous devez être glorieux, car, pour arrogants, les Espagnols le sont, bien qu’ils n’aient pas autant de poigne qu’ils s’en vantent.—Moi, je les vois en tout et pour tout très excellents mâles, répliquai-je.—Et moi je sais qu’ils ne sont tous que de la merda! Alors me levant:—Ne parlez pas de la sorte, car le dernier des Espagnols vaut mieux que le meilleur Italien.—Soutiendrez-vous votre dire? fit-il.—Certes!—Eh bien, soit, sur-le-champ! Je passai derrière un château d’eau qu’il y avait là. Il me suivit. Nous mîmes les épées au clair et commençâmes à ferrailler. Tout à coup je vois un
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autre galant s’aligner à son côté. Tous deux s’escrimaient de taille et moi d’estoc. Je touchai l’Italien, il tomba. Il me restait l’autre, que je faisais rompre devant moi,quand arrive un bien gaillard boiteux, sans doute un ami, qui se met à son côté et me pousse vivement. Un troisième survient et se range auprès de moi, peut-être parce qu’il me vit seul, car je ne le reconnus pas. Bref, il accourut tant et tant d’amateurs, que ce devint une vraie bagarre, dont, tout bellement, m’étant retiré sans que personne s’en aperçût, peu curieux du dénouement, je regagnai ma galère où je pansai une égratignure que j’avais à la main. Le marquis de Santa Cruz était alors à Gênes.
De Gênes, j’allai à Rome. Je baisai le pied de Sa Sainteté Urbain VIII et Lui narrai brièvement, du mieux que je pus, ma vie, mes aventures, mon sexe et ma virginité. Sa Sainteté parut trouver mon cas étrange et m’octroya très gracieusement licence de porter habit d’homme, me recommandant de continuer à vivre honnêtement, de m’abstenir d’offenser le prochain et de me garder d’enfreindre,sous peine de la vengeance de Dieu, son commandement qui dit: Non occides. Là-dessus, je pris congé.
Mon cas fut bientôt notoire dans Rome et notable le concours de gens dont je fus entouré, personnages, princes, Évêques et Cardinaux. Toutes portes m’étaient ouvertes, si bien que, durant le mois et demi que je séjournai à Rome, rare fut le jour où je ne fus invité et fêté chez quelque prince. Particulièrement, un certain vendredi, sur l’ordre exprès et aux frais du Sénat, je fus convié et régalé par des gentilshommes qui m’inscrivirent sur le livre des citoyens romains. Puis, le jour de Saint-Pierre, vingt-neuf de juin mil six cent vingt-six, ils me firent entrer dans la Chapelle où je vis les cérémonies accoutumées de la fête et les Cardinaux. Tous ou quasi tous se montrèrent envers moi fort affables et caressants. Plusieurs me parlèrent et, le soir, me trouvant en une assemblée avectrois Cardinaux, l’un d’eux, c’était le Cardinal Magalon, me dit que mon seul défaut était d’être Espagnol. A quoi je répliquai:—A mon avis, Monseigneur, et sauf le respect que je dois à Votre Illustrissime Seigneurie, je n’ai que cela de bon.
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APRÈS un mois et demi de séjour à Rome, je partis pour Naples. Le cinq de juillet mil six cent vingt-six, nous nous embarquâmes à Ripa.
Un jour, à Naples, me promenant sur le môle, je remarquai les éclats de rire de deux donzelles qui parlaient avec deux beaux fils en me regardant. Je les dévisageai. L’une d’elles me dit alors:—Madame Catalina, où allez-vous comme ça?—Vous administrer cent claques sur le chignon, dames putes, et cent estocades au ruffian qui vous oserait défendre! Elles se turent et me quittèrent la place.
C’estlà, sur le môle de Naples, en pleine querelle, au mois de juillet 1626, que la Nonne Alferez nous quitte brusquement. Ces arrêts sont fréquents chez les picaresques espagnols. Lazarille laisse le lecteur au milieu d’un chapitre; le Buscon de Quevedo ne finit pas. La querelle si bien entamée se termina-t-elle pour Doña Catalina, comme à l’ordinaire, par un trop heureux coup de pointe et quelque départ précipité? Ou plutôt nefut-ce pas l’ennui d’écrire, le dégoût de vivre et de conter toujours la même vie?
Quoi qu’il en soit, ses traces se perdent durant quatre années. Nous la retrouvons en Espagne. A la date de 1630, on lit dans un journal manuscrit des choses de Séville cité par Muñoz:—Le 4 juillet, la Monja Alferez alla à la Cathédrale. Elle avait été nonne à San Sebastian, s’enfuit, passa aux Indes en 1603, y fut, pendant vingt ans qu’elle y servit, tenue pour castrat, revint en Espagne, alla à Rome où le pape Urbain VIII lui octroya dispense et licence de se vêtir en homme.... Le Capitaine Don Miguel de Echazarreta, qui l’avait jadis menée aux Indes comme mousse, y retourne en qualité de Général et l’emmène comme Alferez.—Effectivement, à la date du 21 juillet de la même année, au folio 160 du livre de Despacho, l’Alferez doña Catalina de Erauso est inscrit comme passager sur la flotte à destination de la Nouvelle Espagne, par cédule de Sa Majesté.
Enfin, en 1645, le P. Fray Nicolas de Renteria, de l’ordre des Capucins, la rencontra plusieurs fois à la Vera Cruz où elle était connue sous le nom de Don Antonio de Erauso et faisait, avec quelques mulets et quelques nègres qu’elle avait, des transports de marchandises. Elle conduisit même Fray Nicolas et son bagage de la côte jusqu’à Mexico. Elle était tenue pour un brave sujet, dit le Révérend Père, de beaucoup de cœur et de dextérité; vêtue d’un habit d’homme, elle portait une épée et sa dague garnies d’argent. Elle pouvait être âgée de cinquante ans environ, bien bâtie, bien en chair, de visage basané, avec quelques petits poils de moustache.
Et c’est tout. On ne sait plus rien de la Nonne Alferez doña Catalina de Erauzo. Elle disparaît sans retour. Mourut-elledans son lit, de sa triste mort, comme dit un chroniqueur militaire? D’aucuns prétendent que son convoi de mules fut attaqué et qu’elle fut détroussée et assassinée par une bande de ces braves gens qui, dès lors, battaient les grands chemins, au Mexique. Son corps fut sans doute jeté dans quelqu’une de ces ravines profondes qui bordent la route de Vera Cruz à Mexico. D’autres croient qu’elle fut emportée par le Diable.
C’està l’obligeance de l’éminent érudit D. Pedro de Madrazo que nous devons nos renseignements sur laRelacion Verdaderaet laSegunda Relacionimprimées à Madrid par Bernardino de Guzman en 1624 et 1625, et sur les manuscrits deLa Vida y sucesos de la Monja Alferez,dont l’un appartientà D. Sancho Rayon et l’autre à la Bibliothèque de la Royale Académie de l’Histoire. Ce dernier provient de Muñoz et a servi à M. de Ferrer pour établir le texte de l’Historiaimprimée en 1829 par Jules Didot. L’année suivante, Bossange édita une très médiocre version française qui est aujourd’hui peut-être plus rare encore que l’original. Nous avons eu sous les yeux une autre édition de l’Historia(Barcelona, imprenta de José Tauló. 1838) qui n’est qu’une reproduction du texte de Ferrer.
Nous devons mentionner encore, dans le Musée des Familles de 1838-39, un article où, en quelques pages, la duchesse d’Abrantès a fort agréablement résumé la vie de notre héroïne. Enfin, M. Alexis de Valon(Nouvelles et Chroniques.Dentu, 1851),dans un récit intituléCatalina de Erauso,a fâcheusement dénaturé cette figure singulière de la Monja Alferez, dont les Mémoires si caractéristiques nous ont paru dignes d’être fidèlement traduits en français.
J.-M. H.
Achevé d’imprimerle treize mars mil huit cent quatre-vingt-quatorzePARALPHONSE LEMERRE25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25A PARIS
COLLECTION LEMERRE ILLUSTRÉE
Volumes in-32, illustrés de gravures sur bois, imprimés sur papier vélin.
Chaque volume: broché, 2 francs; relié: 3 francs.
Paris. Imp. Lemerre, 25, r. des Grands-Augustins.