Il y a en Provençal quatre conjugaisons:
La première se termine enar, commeamar, aimer, et répond à celle ener, du Français.
La deuxième se termine enir, commefinir, et elle a sa correspondante en Français.
La troisième se termine enre, commerecebre, recevoir, etrendre, rendre; elle correspond aux deux conjugaisons enoiret enredu Français.
La quatrième se termine ener, commeaver,legger, avoir, lire, etc... Lerfinal se supprime dans certains dialectes provençaux; on dit alors:ave,legge, etc. Cette conjugaison répond au latinhabere,leggere, etc.
Adverbes
Prépositions
Le souvenir des maux que souffrirent les peuples latins par suite de l’invasion des diverses nations qui se partagèrent l’Empire Romain donna au nom de barbares une signification étrangère à son étymologie. Dans le sensstrict du mot, barbares répond àguerriers,fortsouterribles. La racineBar, dérivée du sanscrit, signifienoble,viril,fort.
Parmi ces nations, il y en avait dont le langage, loin d’être barbare, était régulier et épuré. Les Goths, entre autres, avaient une langue très travaillée dont la Bible d’Ulphilasest un spécimen convaincant. Tous les philologues qui ont tenu à reconnaître la parenté des différentes langues ont trouvé dans cet ouvrage des ressources indispensables à leurs travaux.
Les Francs, les Bourguignons, les Slaves même avaient leurs poètes et leurs historiens. Les Lombards, les Saxons et les Sarrasins étaient dans le même cas; et, si tous ces peuples ont emprunté et introduit dans leurs langues des expressions et des mots latins ou grecs, il n’en est pas moins vrai qu’ils ont laissé dans nos provinces méridionales des traces de leur passage, non seulement au point de vue archéologique, social, industriel ou artistique, mais encore au point de vue linguistique.
Dans quelles proportions leur présence dans les Gaules méridionales a-t-elle concouru, par le contact et les relations journalières, à enrichir le langage des habitants de ces contrées? Un rapide résumé des mots que nous trouvons dans divers traités de linguistique nous fixera sur ce sujet.
Les Wisigoths, qui succédèrent immédiatement aux Romains et possédèrent la Provence environ un demi-siècle, eurent la sagesse de ne rien changer dans l’administration et les coutumes du pays. Il en est résulté que l’on ne retrouve dans le Provençal qu’un très petit nombre de mots gothiques, plutôt employés en agriculture. Par exempleRyo, soc de charrue, qui vient du Gothiqueryn, sillon. Dans quelques verbes, la prépondérance de cette dernière langue est restée assez sensible. Donnons comme exemple la première personne plurielle du présent de l’indicatif du verbe être, qui estsiamen Provençal etSiyamen Gothique. Pour le même verbe, le présent du subjonctif en Provençal se rapproche beaucoup plus du Gothique que du Latin.
SUBJONCTIF PRÉSENT DU VERBE «ÊTRE»
VERBE «ALLER»
VERBE «VÊTIR»
D’autres verbes offrent la même analogie; mais nous pensons que l’attention a été suffisamment fixée sur ce point, qui peut avoir de l’importance par rapport à la formation de la langue Romane. Il est à remarquer que le Provençal emploie, comme le Gothique, le présent du subjonctif pour l’impératif. On retrouve dans les écrits des anciens troubadours cette même tournure de phrase dont la Bible d’Ulphilas[53]fournit de nombreux exemples.
Sous Charlemagne, la langue des Francs était devenue d’un emploi général dans le Nord de la France. Dans le Midi, au contraire, le Latin était resté en usage, mais en s’altérant beaucoup. De ces divers changements sortit la langue Romane, et le langage des Francs prit le nom deThéotisque, qui n’est qu’une altération de celui deTeutonique.
En effet, comme personne ne l’ignore, la langue des Francs était un dialecte duDeutch, langue mère, d’où dérivent l’Allemand et tous ses dialectes. On en trouve une preuve, d’ailleurs, dans le recueil des Capitulaires des roisde France qui contient le traité de Coblentz, conclu en 860 entre Louis le Germanique et Charles le Chauve, publié en langue Théotisque ou Francique et en langue Romane, avec une traduction latine.
Si l’influence des Francs n’a pas été aussi grande dans le Midi que dans le Nord, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est affirmée de deux manières: l’une générale, en altérant le Latin et le transformant ainsi en une nouvelle langue, le Roman; l’autre particulière, en introduisant dans le dialecte Provençal, dérivé du Roman, un certain nombre de mots et de désinences qui, évidemment, sont sortis de la langue Francique.
On attribue en grande partie ce résultat aux tribunaux mixtes, c’est-à-dire composés de magistrats ou clercs francs et provençaux. Ceux-ci furent obligés d’étudier les deux langues et durent nécessairement les confondre. On a remarqué, en effet, que les termes de Palais furent les premiers à subir les conséquences de ce mélange. Cependant, même dans le Provençal courant, un grand nombre de mots franciques sont arrivés jusqu’à nous, ayant mieux conservé leur forme primitive que dans le Français. Nous donnons ci-après un aperçu des mots les plus usités de nos jours.
Lorsque les rois de Bourgogne eurent la souveraineté d’Arles, le Provençal ressentit le contre-coup de ce changement politique, éphémère d’ailleurs. Nous ne citerons qu’un petit nombre de mots qui émigrèrent du Bourguignon dans le Provençal, simplement pour prouver que ce dernier n’est pas dénué de toute analogie avec les idiomes populaires de la Bourgogne et du Jura.
La cerise dite de Montmorency s’appellegruffienen Provençal, et nous trouvonsgreffionen patois du Jura ou Bourguignon. Nous y trouvons aussi désignés sous le nom d’escoussericeux qui battent le blé sur l’aire, et en Provençal on appelleescoussousles fléaux avec lesquels on bat l’avoine, le seigle et les légumes secs.Destraouest, dans les deux idiomes, le nom donné à la hache. Enfin, la lessive que l’on désigne en Provence par le motbugadoest appeléebuadans le Jura.
Parmi les autres idiomes qui ont laissé des traces en Provence, nous trouvons, pour le Slave, le motroupiar, ronfler;gnigni, petit objet;bedéoubedec, un sot; en Slave:hropit,migni,budaca, avec la même signification.
Des Arabes ou Sarrasins, le Provençal a conservé:quitran, poix;endivo, chicorée frisée.
Les mots arabes suivants, qui font partie du Provençal, ont passé dans le Français avec très peu de variantes. Ce sont:
Du Turc, nous avons:
Nous n’insisterons pas sur les mots génois, italiens ou catalans qui ont émigré dans le Provençal par l’effet naturel des relations commerciales avec Marseille.Solleriassure que, de son temps, le Provençal de la côte méditerranéenne était très voisin du Génois.
Lorsque Constantin transféra d’Italie en Orient le siège de l’Empire Romain, il ne se rendit pas compte qu’il devait résulter de cet acte un affaiblissement de sa puissance militaire, et qu’il privait désormais son gouvernement d’une force qui l’avait aidé à établir sa domination dans le monde: la propagation de la langue latine.
En effet, les habitants qui restèrent dans l’antique cité dépouillée de son titre de capitale perdirent peu à peu cet esprit public et cet orgueil national qui avaient fait des Romains les maîtres du monde. Non seulement ils n’étaient plus propres à agrandir leur territoire et à imposer et répandre leur langue, mais ils ne purent même soutenir le choc des peuples qu’ils avaient conquis et qui, ne se sentant plus maîtrisés, envahissaient et franchissaient impunément leurs frontières trop vastes, trop éloignées et trop dégarnies. Rome était définitivement déchue et, comme tout s’enchaîne, la langue Latine dut subir à son tour l’influence des idiomes des vainqueurs. Elle s’altéra avec l’invasion des Goths, et cette corruption ne fit que s’accentuer par la suite; elle se mêla aux langages divers des envahisseurs; à tel point qu’elle forma une nouvelle langue que l’on appela Romane.
Les écrits les plus anciens dans cette langue ont été recueillis en Italie et remontent à l’année 730. Depuis cette époque, ils se succèdent sans interruption jusqu’à la fin duXesiècle.Luitprand, en 728, comptait en Espagne, parmi les langues qui s’y parlaient, leValencienet leCatalan, reconnus pour être des dialectes de la langue Romane. En 734, l’ordonnance d’Alboacem, fils de Mahomet-Allsamar, fils de Tarif, qui régnait à Coïmbre, fut publiée en Roman. Enfin, il était, à la même époque, parlé en Portugal, où il portait le nom de langueromance.
En ce qui concerne particulièrement la France, il faut remonter au commencement de la monarchie pour se rendre compte du développement du Roman et de l’importance qu’il a pu y acquérir après le Latin et le Francique ou Théotisque, qui étaient les langues primitives.
Contrairement à ce que l’on a cru longtemps, le Roman n’est pas né seulement d’une corruption du Latin; il s’est formé, comme nous l’avons dit précédemment, peu à peu, des mots et des locutions que le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols avait introduits dans le Latin.Si l’on compare les textes du Roman ancien avec notre Provençal actuel, on est amené à reconnaître que, dès l’époque des troubadours, il devait y avoir deux langues romanes, l’une qui s’étendait sur les provinces du Nord et l’autre particulière au Midi; ce qui donnerait une raison d’être à cette opinion, c’est que, dans le Roman des côtes du Rhône, de la haute et basse Provence jusqu’à Nice, on retrouve des mots, des locutions et des expressions qui ne figurent pas dans le Roman du Nord et qui proviennent du Ligurien, du Grec et de l’Arabe, langues qui se sont pour ainsi dire cantonnées dans les provinces méridionales. Et, alors que le Roman de la monarchie franque s’est transformé peu à peu en Français, le Roman du Midi, parlé et écrit dans un pays quasi indépendant, ou qui, tout au moins, avait conservé ses franchises, prit le nom deProvençalet s’est perpétué jusqu’à nous.
Si l’on tient compte des mœurs, des usages, du climat, des occupations des habitants de l’Ibérie, de la Gaule cisalpine, de la Lusitanie, on peut dire qu’à l’époque du démembrement de l’empire de Charlemagne, le Roman parlé dans ces divers pays commença à se transformer et que l’Espagnol, l’Italien et le Portugais en furent tirés, dans les mêmes conditions que le Provençal, et avant que le Français eût acquis cette forme et cette pureté qu’on lui a connues depuis. A partir de cette époque, on appelalangued’Oïlle Français tiré du Roman parlé au-delà de la Loire, parce que cette affirmation s’y prononçaitOui; et langued’Ocle Roman parlé en deçà de ce fleuve, parce que ce même mot s’y prononçaitOc. Ce n’est que vers leXesiècle que cette distinction fut faite. Jusque-là, à la cour des rois de France, comme en Italie, en Espagne, en Portugal et en Provence, on avait fait usage de la langue Romane.
La langued’Ocfut aussi appelée langue Provençale, non seulement parce que le Roman s’était conservé dans cette province avec plus de pureté que partout ailleurs, mais encore parce que c’était le pays où legai saber, c’est-à-dire l’art d’instruire en égayant, était le mieux cultivé et le plus considéré.
NOTES:[46]Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos explications sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues qui l’ont précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la portée. Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une sorte de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera ces mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos jours, que le Provençal parlé dans nos départements méridionaux, particulièrement dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les siècles.[47]Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un tableau universel des langues.[48]On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous avons évité de donner l’orthographe nouvelle, afin de démontrer l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion.[49]Cet ouvrage est intitulé:Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant les termes particuliers au peuple de Marseille et surtout ceux relatifs à la marine et à la pêche.[50]Barbares, pour guerriers.[51]De Villeneuve.[52]FrédéricSchoell,Tableau des peuples qui habitent l’Europe, p. 62 (Paris, 1812).][53]Wœlfel, connu sous le nom d’Ulphilas, évêque des Goths, de Dacie et de Thrace, auIVesiècle, a traduit la Bible en idiome gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit de la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom deCodex argenteus. Il y en eut plusieurs éditions, dont la 5ea paru à Weissenfels, en 1805, in-4o, avec traduction latine interlinéaire, grammaire et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn.
NOTES:
[46]Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos explications sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues qui l’ont précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la portée. Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une sorte de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera ces mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos jours, que le Provençal parlé dans nos départements méridionaux, particulièrement dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les siècles.
[47]Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un tableau universel des langues.
[48]On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous avons évité de donner l’orthographe nouvelle, afin de démontrer l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion.
[49]Cet ouvrage est intitulé:
Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant les termes particuliers au peuple de Marseille et surtout ceux relatifs à la marine et à la pêche.
[50]Barbares, pour guerriers.
[51]De Villeneuve.
[52]FrédéricSchoell,Tableau des peuples qui habitent l’Europe, p. 62 (Paris, 1812).]
[53]Wœlfel, connu sous le nom d’Ulphilas, évêque des Goths, de Dacie et de Thrace, auIVesiècle, a traduit la Bible en idiome gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit de la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom deCodex argenteus. Il y en eut plusieurs éditions, dont la 5ea paru à Weissenfels, en 1805, in-4o, avec traduction latine interlinéaire, grammaire et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn.
De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement de la langue Romane.—Période des Trouvères et des Troubadours.—Les Trouvères.—Les Troubadours.
Sous la suzeraineté des rois mérovingiens et l’administration paternelle des ducs d’Aquitaine, qui avaient abandonné le soin immédiat des affaires à la direction des comtes indigènes, la Provence, grâce à sa situation géographique, put jouir des bienfaits d’une paix relative, si on la compare aux autres provinces françaises dévastées par de continuelles guerres civiles ou étrangères.
Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes, d’un caractère faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre leurs mains que de simples automates. Les ducs, comtes et autres gouverneurs de provinces, toujours prêts à empiéter sur la prérogative royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent publiquement leur indépendance. Les tenures féodales disparurent violemment et les vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous à la fois, comme autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence, n’hésitèrent pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour réaliser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur de cette revendication armée fut le célèbreBoson.
Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils deThéodoric, premier comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il sut plaire àCharles le Chauve, qui le nomma gouverneur de Provence et du Venaissin.Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson lui présenta sa sœurRachilde, dont l’éclatante beauté produisit une profonde impression sur le monarque. Ébloui, captivé par les charmes de cette femme, Charles, pour la posséder, dut lui offrir sa main. Les projets ambitieux de Boson furent servis par la nouvelle reine de France, qui le fit nommer gouverneur des provinces italiennes, titre équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le dernier mot du programme du beau-frère de Charles le Chauve.
De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avecHermengarde, fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union, qui devait, à la mort de son beau-père, le mettre en possession de son trône, ne pouvait rester longtemps cachée. Quand Charles le Chauve en eut connaissance, il en fut gravement et justement offensé. Mais l’influence de Rachilde était sans bornes; elle intercéda en faveur de Boson et son succès dépassa même le résultat espéré. Elle obtint, non seulement que le roi de France approuvât le mariage, mais encore qu’il consentît à ce qu’une nouvelle célébration de la cérémonie nuptiale eût lieu, avec toute la pompe royale.
Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait acquise en Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en sa qualité de gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs, l’y avait fait estimer et aimer, devaient amener prochainement la réalisation d’un projet longuement médité. En 879, il convoqua un synode de tous les évêques du Lyonnais, Dauphiné, Languedoc, Provence et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent dans son château de Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre Vienne et Valence, et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à son élection comme roi[54]. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle fut l’origine de la séparation complète de la Provence et de la couronne de France. Cet état de choses fut accepté par le roi, car nous voyons Charles le Gros intervenir, en 883, comme médiateur entre Boson et Louis III qui avait envahi le nouveau royaume avec son frère Carloman, médiation qui eut pour résultat d’attribuer à Boson, en souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à soutenir contre divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à sa mort, qui advint en 888.
[↔]Arles: l’Amphithéâtre.
[↔]
Arles: l’Amphithéâtre.
Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta ses possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après lui, Hugues,gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, se disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et vaincus, les deux partis signèrent en 930 une convention par laquelleHuguescéda àRodolphe, sous condition de réversibilité, la totalité de ses États transalpins, ce dernier renonçant en faveur de son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie[55].Conrad, qui fut le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse, depuis Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie occidentale de la Suisse depuis le Rhin jusqu’au Rhône, toute la Savoie, la Franche-Comté, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, plusieurs villes du Languedoc; l’autre partie comprenait la Bourgogne proprement dite.
Par l’exposé qui précède et qui n’était pas inutile pour expliquer la parenté de la langue Romane ou provençale avec certains mots ou locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde dynastie du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions. L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire justifiaient la prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette époque, sur toute l’Europe latine.
Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa résidence royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville d’Arles, et vivait en paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se contentait de la sujétion, plutôt nominale qu’effective, des ducs et comtes qui possédaient des fiefshéréditaires dans chaque district du royaume, et mérita à juste titre le surnom dePacifique, que ses contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les incursions fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne, qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les Provençaux.
Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue privilégiée de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les plus pures. Par un étrange revirement d’esprit, encore difficile à expliquer, ce rôle de protectrice du Latin, qui avait été une force pour l’Église, fut à un moment, non seulement renié par elle, mais blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un pape qui, le premier, tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle avait trouvé dans le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une langue dont un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de Dieu.
Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles:
«Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles deDonat[56]et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a respectées.»
«Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles deDonat[56]et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a respectées.»
Ayant appris queDidier, évêque de Vienne, donnait des leçons de l’art connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en fit une vive réprimande:
«Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux passe-temps et aux lettres du siècle.»
«Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux passe-temps et aux lettres du siècle.»
Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté encore par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler tous lesexemplaires deTite-Livequ’il put découvrir. Il est heureux pour la gloire des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère de ce vandale que l’Église a canonisé. Saint Antonin, commentant cette action, la donne comme honorable pour la mémoire du pontife romain. Si ce zèle par trop ardent peut être considéré comme l’erreur du siècle, on ne s’explique pas bien le vœu deJean Hessels, professeur à Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de Grégoire!»
Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le pontificat deZacharie, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait pas assez pour exprimer convenablement la formule du sacrement du baptême. Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement conféré en ces termes: «Ego te baptiso in nomine Patria et Filia et Spiritus sancti.»
Saint Boniface, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de nouveau; le pape décida que le baptême était valable si les paroles sacramentelles avaient été mal prononcées par ignorance de la langue et non par esprit d’hérésie.
Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les Gaules, renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la royauté, le Latin devait se fondre insensiblement dans une nouvelle langue qui, tout en s’enrichissant de certains mots empruntés aux idiomes étrangers, conservait cependant une marque originelle dont elle tirait son nom: le Roman.
La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès leVIIIesiècle sous le nom delingua romana rustica, avait emprunté aux idiomes des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour. Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte, formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On citesaint Mummolin, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane;saint Adalhard, abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en Théotisque».
On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors audiocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et répondait:Tu lo juva[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que, si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré.
Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg, et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments célèbres[58], qui furent prononcés àStrasbourgen 842 et qui sont les plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais).
SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59]
Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra Lodhwig nun li iver.
Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.
Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra Lodhwig nun li iver.
Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la France—car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le Chauve à l’assemblée de Strasbourg—ne différait pas beaucoup du Roman provençal, parce que celui-ci était également à la première période de son développement, etque ce fut seulement par la suite qu’il acquit la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été transmis.
Cent ans après, c’est-à-dire environ vers leXesiècle, le Roman du Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation de la langue rustique en Français:
Buena pulcella fut Eulalia[61],Bel avret corps, bellezour anima,Voldrent la veintre li Deo inimi,Voldrent la faire diavle servir,Elle n’ont eskoltet les mals conseillers.
Buena pulcella fut Eulalia[61],
Bel avret corps, bellezour anima,
Voldrent la veintre li Deo inimi,
Voldrent la faire diavle servir,
Elle n’ont eskoltet les mals conseillers.
Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord, après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie,Guillaume le Conquérant. Elles commencent ainsi:
Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I. Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., etc.
Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I. Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., etc.
Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de la France neustrienne. Enfin, vers leXIesiècle, il devint la langue nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là.
Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la Chevalerie dans la société à partir duXesiècle. Dépouillés du caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne le cédait en rien à celui de Dieu.
Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là. Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie; la noblesse princière, sereposant des fatigues de la guerre, employa ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher l’absolution de tous les crimes.
C’est auXIesiècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution duGai-Sabercomme art. De même que les chevaliers, les Trouvères dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent pas de célébrer ses qualités morales.
Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses, l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre, comme instrument diplomatique.
Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de charité chrétienne.
Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent, pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale, les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet d’originalité qu’on ne peut leur contester.
Un Trouvère.[↔]
Un Trouvère.[↔]
Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les Croisades fit éclore lesTrouvères. Si, comme on l’a constaté, les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore. Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple d’une longueur sans pareille la fable deGuillaume au Court-Nez(ou Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille vers.
Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le versde dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans la chanson desLohérains, deRaoul de Cambrai, l’ardeur belliqueuse et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Lesgrandsromans chevaleresques desXIeetXIIesiècles sont généralement sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont l’origine est certaine; on peut citer:le Brut d’Angleterreetle Rou, deWistace;l’Alexandre, deLambertet d’Alexandre de Bernay[62];le Chevalier au cygne, deRenaudetGander;Gérard de Nevers, parGibert de Montreuil;Garin de Lohérain, parJehan de Flagy;le Roman de la Rose, parGuillaume de LorrisetJehan de Meung, ditClopinel.
Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles quelais,virelaisetballades, mais leurs œuvres les plus nombreuses et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques. Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit desXIIeetXIIIesiècles.
De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres, aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite du poème: c’estla Chanson de RolandouChanson de Roncevaux, deThéroulde, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque, et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement dela Chanson de Roland, mais aussi des poésies légères duXIIesiècle, pour célébrer leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire, pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de la France féodale.
Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande importance à leurs œuvres.
D’autre part, Millin[63]cite un acte de 1040, intitulé:Hommage à Rajambaud, archevêque d’Arles.Une charte en faveur de Raymond, évêque de Nice, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64]. Enfin, le poème surla Translation du corps de saint Trophime, apôtre d’Arles, attribué àPierre Agard, en 1152, forme, avec les ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à tort, à notre avis,Guillaume IX, comte de Poitiers, comme ayant été le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés.
Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier Troubadour de cette époque.
En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont les productions sont les plus estimées furent généralement de braves soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes, avait puissamment agi sur ses facultésintellectuelles; elle savait trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction était probablement peu développée, faire des vers et composer même des romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami, la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies duXesiècle. On ne peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et l’effort qu’ils durent faire pourtrouver[66]des vers nouveaux tant dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire àPierre Cardinal: