POUR UNE DÉCLARATION D’AMOURBello, vous representi la faligouro;Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro,Encaro mai quand es flourido,Vous amarai touto ma vido.DOUTE OU SOUPÇONBello, vous representi la viouletto;Sias din moun couer touto souletto;Mai per iou sarié doulourousSi din vouestro couer n’y avie dous.PLAINTEVous representi lou roumaniouQue lou matin vous lou cuilliou,Et que lou soir vous lou pourtavi,Pour vous prouvar que vous aimavi;Mai, bello, se m’amas plus iou.Rendés mé moun gai roumaniou[22].RUPTUREIou vous representi l’ourtigo,Bello, sarés plus moun amigo.Vési qu’avés trop de pounchoun,Maridas vous em’un cardoun[23].
POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
Bello, vous representi la faligouro;
Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro,
Encaro mai quand es flourido,
Vous amarai touto ma vido.
DOUTE OU SOUPÇON
Bello, vous representi la viouletto;
Sias din moun couer touto souletto;
Mai per iou sarié doulourous
Si din vouestro couer n’y avie dous.
PLAINTE
Vous representi lou roumaniou
Que lou matin vous lou cuilliou,
Et que lou soir vous lou pourtavi,
Pour vous prouvar que vous aimavi;
Mai, bello, se m’amas plus iou.
Rendés mé moun gai roumaniou[22].
RUPTURE
Iou vous representi l’ourtigo,
Bello, sarés plus moun amigo.
Vési qu’avés trop de pounchoun,
Maridas vous em’un cardoun[23].
Avec la fête de laBelle de maiou Maïa, et la tonte des moutons, qui rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes agricoles du printemps.
L’Étéaux blonds épis voit la magnifique manifestation des moissonneurs, dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée. La dernière charrette de blé est ornée de guirlandes de feuillage, ainsi que l’attelage. Les faucheurs, les botteleurs, les glaneuses chantent et reviennent à la ferme en farandole joyeuse. Le soir, un bon repas leur est servi et l’on boit à la santé du fermier.
La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique, célébrant aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes des anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen. Quand on cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les vendangeuses. C’est ce qu’on appelle laMoustouisso. Lorsque se fait le soutirage de la cuve et qu’on presse le marc, on donne à boire du vin nouveau à tous les passants qui en demandent. Il y en a qui abusent de cette faveur et ne tardent pas à être gris. Ils font alors toutes sortes d’extravagances qui amusent les badauds. La récolte des raisins secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également lieu à des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture au moût que l’on appelleCoudounat, on réunit dans un festin parents et amis, sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est l’occasion d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et qui se termine par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons des galoubets et des tambourins.
Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi pour permettre la cueillette des olives et le travail des moulins à huile qui deviennent les lieux de réunion des villageois. On y chante, on y rit, on y conte des histoires, car la gaieté est le trait caractéristique des Provençaux. La cueillette des olives a été de tout temps l’occasion de jeux et de divertissements. Un sarcophage des Aliscamps, orné d’un bas-relief où sontreproduites toutes les phases de la cueillette des olives, permet de constater la similitude exacte qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de nos jours. C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il donne lieu.
L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place importante, si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant par la domination romaine, puis française, et enfin par le gouvernement des comtes. Nous nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il existait avant la Révolution sur tout le territoire provençal, tel que quelques rares communes rurales l’ont conservé. Dans les villes, il a dû faire place à la mode générale et céder le pas aux vêtements confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux départements. Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin d’être heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot d’ordre à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements si pittoresques, si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages. Nous vivons sous le régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas courent le danger redouté de passer pour ridicules.
Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de coutil, ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la matelote, chemise blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers en peau blanche. Nous préférerions, disions-nous, ce vêtement au travestissement actuel qui nous les montre serrés dans une jaquette qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés d’un gilet noir, d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau haut de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la mode et chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté à Marseille est celui des prud’hommes. Sauf une légère modification, qui a consisté à substituer la culotte auxGrégailloset l’habit au pourpoint, cette corporation a conservé les guêtres, la petite cape appeléeTraversière, le chapeau à plumes noires relevé par devant à la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette parure devenue étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares.
Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi aux femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la chaussure spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs yeux de flamme et la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont petites et bien rangées,leur font pardonner l’adoption de certaines modes, mal appropriées à leurs corps souples et vigoureux. C’est en remontant par Saint-Chamas, Istres, Pélissane, Salon, etc., que l’on retrouve leur ancien costume, qui se rapproche beaucoup de celui des Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de drap brun, et, l’été, la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en filoselle et les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans.
Costume d’Arlésienne.[↔]
Costume d’Arlésienne.[↔]
Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine, sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte, appeléeChapelle. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville, laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier, en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi, à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient les habitants de la ville d’Arles.
C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne cisjurane, formait le royaume d’Arles.
Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné, la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud, les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine d’amende et même de mort.
Le fait suivant, que nous empruntons auxChroniques de la Cour du roi d’Arles[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails, avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la capitale.
Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer les lois et règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer précieusement jusqu’à nos jours, du moins dans ses traits caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui rehausse leur beauté, y ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit des étrangers un souvenir du pays du soleil.
Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la cour d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut l’origine de divisions dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques résultats. Madeleine avait introduit à la Cour les modes françaises, d’où son partage en deux camps: l’un composé de gens attachés au costume national, l’autre de partisans de l’innovation.
Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti; à la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui s’était tourné contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et s’être vu repoussé avec mépris.
Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette.
Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle accordait facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit d’espérer, se vengea d’elle par un mot plein de méchanceté.
Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ:
—«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; priez Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur Marthe et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.»
Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en larmes, trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son fou; elle le supplia de lui permettre de venger son honneur faussement attaqué.
Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se sentit tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à faire choix d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en champ clos.
Arles: Porte de la Cavalerie.[↔]
Arles: Porte de la Cavalerie.[↔]
Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira, mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée.
La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode».
Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous les autres blessés.
Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit, sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles, ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.»
Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton:changeant comme la mode, les Arlésiennes ne sauraient être rendues responsables. Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant d’aussi loin, ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort d’hommes, et sanctionné par un arrêt royal.
Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial pour les hommes. Les fermiers desMasportent quelquefois une culotte courte avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue, un gilet croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords. Les bergers, comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau ou roulière, un chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les grandes guêtres, une veste courte et un gilet croisé. Dans leur poche se cache invariablement un couteaurecourbé à usages multiples: il sert à manger ou bien à façonner des petits objets en bois: sifflets, castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans l’utilisent également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque, après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague à tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellentCachimbaou, et l’allument en tirant du feu d’une pierre à fusil, nomméePeyrar. Le costume des mariniers du Rhône se rapproche beaucoup de celui des Catalans.
Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, il est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son langage, ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui remonte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions; enfin, que la troisième est celle qui s’est le plus identifiée avec Rome, et que, seule peut-être à notre époque, elle reproduit, par le costume de ses femmes imité de celui des dames romaines, certains traits de ce peuple remarquable.
La Vie domestique.—Le fait d’avoir successivement vécu sous l’influence des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque, créa une sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des Provençaux. Plus tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse et Nice secouèrent le joug des comtes de Provence et s’érigèrent en républiques. Ce fut à partir de ce moment, et malgré tous les éléments de discorde qui naissaient de la jalousie mutuelle de tous ces petits États, que commença à se dessiner un ensemble de traits capables d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet Gervais de Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement duXIIIesiècle:
«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire. Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance, et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée par personne, il n’en est pas non plus qui soitplus disposée à faire le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule chose lui manque: c’est un prince bon et juste.»
En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans les arts.
René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient ensuite sensiblement adoucies.
Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté. Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations, les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés, l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé leLivre de raison. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous sa dictée par le fils aîné.
Depuis la Révolution, l’usage desLivres de raisona disparu et la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce qu’elle était autrefois.
Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission. Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme, qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans compromettre les intérêts de l’autre.
L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appeléeBouillabaisse, puis de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque ou de melon ou une tartine deCoudounat. A huit heures, on servait le souper, qui se composait d’unecarbonade, les jours gras, de poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade, le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion.
Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter leLivre de raisonet le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette cheminée monumentale qu’on jouait à laComète, appelée en provençal laTouco, à l’Estéet à l’Estachin, qui ont quelques rapports avec l’Écarté. Plus tard encore, ce fut la mode de l’Impérialeet enfin duPiquet. Les femmes jouaient à laCadrète. Dans la haute société, on avait lesDés, leTrictrac, lesÉchecs, lesDamesetleReversi. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations méridionales par une centralisation politique et administrative poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié; il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur permît une existence plus autonome qui produirait des résultats féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux, surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels, grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue au détriment de tous.
La Vie sociale.—Sous les comtes de Provence, tous les chefs de famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de l’assemblée, que l’on appelait leConseilet qui se tenait toujours le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises. Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient aux divertissements publics.
Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir.
Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse.
La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au 3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les armateurs et les négociants les plus honorables, les plus actifs et les plus intelligents. Elle ne tarda pas à acquérir une importance telle que l’État, dont elle servait les intérêts, crut devoir lui prêter le secours de son autorité. L’exemple de Marseille fut bientôt suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les villes les plus importantes du royaume, qui créèrent à son instar des Chambres de commerce. En 1791, l’Assemblée Nationale les supprima; elles furent rétablies sous le Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes modifications, mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore en ont consacré l’utilité.
Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner l’énumération ainsi que la conversion exacte en valeurs du système métrique décimal:
L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes;
L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2m,012;
La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines; l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins;
Le picotin égale 2lit,50;
La charge d’avoine, 240 litres;
La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile perdue;
La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres;
La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts ou pitchounes;
La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons.
Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres 60 centilitres.
Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes mesures et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et les autres sont bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations réciproques.
NOTES:[19]Envies.[20]Parrain crasseux.[21]La mariée.[22]Ce qui peut se traduire ainsi:POUR UNE DÉCLARATION D’AMOURBelle, je vous présente le thym;Vous savez qu’il est toujours beau,Mais bien davantage quand il est fleuri.Je vous aimerai toute ma vie.DOUTE OU SOUPÇONBelle, je vous présente la violette.Vous êtes dans mon cœur toute seulette,Mais, pour moi, il serait douloureuxSi dans votre cœur il y en avait deux.PLAINTEJe vous présente le romarinQue ce matin je suis allé cueillirEt que ce soir je vous apportePour vous prouver que je vous aime.Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,Rendez-moi mon gai romarin.[23]Ce qui peut se traduire ainsi:RUPTUREMoi, je vous présente l’ortie;Belle, vous ne serez plus mon amie.Je vois que vous avez trop d’épines.Mariez-vous avec un chardon.[24]Gourdon de Genouillac,Histoire du Blason.
NOTES:
[19]Envies.
[20]Parrain crasseux.
[21]La mariée.
[22]Ce qui peut se traduire ainsi:
POUR UNE DÉCLARATION D’AMOURBelle, je vous présente le thym;Vous savez qu’il est toujours beau,Mais bien davantage quand il est fleuri.Je vous aimerai toute ma vie.DOUTE OU SOUPÇONBelle, je vous présente la violette.Vous êtes dans mon cœur toute seulette,Mais, pour moi, il serait douloureuxSi dans votre cœur il y en avait deux.PLAINTEJe vous présente le romarinQue ce matin je suis allé cueillirEt que ce soir je vous apportePour vous prouver que je vous aime.Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,Rendez-moi mon gai romarin.
POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
Belle, je vous présente le thym;
Vous savez qu’il est toujours beau,
Mais bien davantage quand il est fleuri.
Je vous aimerai toute ma vie.
DOUTE OU SOUPÇON
Belle, je vous présente la violette.
Vous êtes dans mon cœur toute seulette,
Mais, pour moi, il serait douloureux
Si dans votre cœur il y en avait deux.
PLAINTE
Je vous présente le romarin
Que ce matin je suis allé cueillir
Et que ce soir je vous apporte
Pour vous prouver que je vous aime.
Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,
Rendez-moi mon gai romarin.
[23]Ce qui peut se traduire ainsi:
RUPTUREMoi, je vous présente l’ortie;Belle, vous ne serez plus mon amie.Je vois que vous avez trop d’épines.Mariez-vous avec un chardon.
RUPTURE
Moi, je vous présente l’ortie;
Belle, vous ne serez plus mon amie.
Je vois que vous avez trop d’épines.
Mariez-vous avec un chardon.
[24]Gourdon de Genouillac,Histoire du Blason.
Raynouard.—Fabre d’Olivet.—Diouloufet.—D’Astros.—Jasmin.—Moquin-Tandon, etc.
Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, laConstituantedécréta, le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait faite dans les dialectes des provinces, elle n’ignorait pas que la proscription des idiomes locaux est le moyen le plus puissant de désagrégation nationale. Des sentiments blessés, de la liberté outragée naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies religieux et politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus exact de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y nuire, aida, au contraire, à la formation de l’unité religieuse, qui fit et fait encore sa force aujourd’hui.
LaConventionfut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par tous les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans la suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne supprime pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de reconnaître son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité de Législation[25], qui concluait au rejet de sa première décision[26], pour le plus grand bien de la nation et l’apaisement des esprits, que cette mesure vexatoire avait excités au plus haut degré.
Si leConsulat, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage exclusifde la langue française à tous les représentants de la puissance nationale, du moins il les autorisait à transcrire en marge les lois, décrets, arrêtés, dans l’idiome de la province, dont l’usage oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir contre la force irrésistible du langage populaire et le provençal, né du Roman, devait, sous peu, être l’objet d’études approfondies et de manifestations philologiques qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans la formation de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être discutée et les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie lui donnent la consécration de la langue nationale.
Il était réservé auXIXesiècle de voir s’épanouir la renaissance du provençal. Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants et de curieux jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour absolument nouveau sur cette langue qui, à la veille d’être proscrite, s’affirmait avec une vigueur nouvelle, en dépit des mesures arbitraires dont elle avait été si souvent frappée.
Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en date, auXIXesiècle, Raynouard.
Raynouard.—François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles (Var), en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du dialecte provençal. Après avoir occupé très honorablement sa place comme député à la Convention, il fut poursuivi pour ses opinions, qui l’avaient classé parmi les Girondins. Emprisonné, puis remis en liberté, il reprit sa robe d’avocat au barreau de Draguignan. Grâce à son talent, il y fit une petite fortune qui lui permit, dans ses loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue romane et les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages font autorité sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est à cette source que les érudits, les philologues et les romanisants sont allés puiser leurs inspirations et se renseigner sur la valeur des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes du Midi.Les Templiers, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand succès. En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui qui rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il siégea à la Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître successivement unChoix de poésies originales des troubadours(6 volumes), auquel il joignit une grammaire romane; et, en 1835, unNouveau choix de poésies(2 volumes), suivi d’un lexique roman (6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui également:Recherches historiques sur les Templiers(1813),Historique du droit municipal en France(1829) et un certain nombre de poésies manuscrites.
Raynouard.[↔]
Raynouard.[↔]
Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en butte;d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme avocat, il ne pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée (car il avait donné tout ce qu’il possédait pour sauver son frère d’une ruine imminente): on avouera qu’il eut une existence bien remplie et le double mérite de ne négliger aucune de ses occupations, et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à l’étude approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne se prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche, n’aurait obtenu aucun notable résultat.
Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix Monthyon accordé àJasmin, en 1852, par l’Académie Française:
«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus encore, l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et législateur citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue romane duXIIIesiècle, dont les monuments s’étaient comme perdus sous la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et de Molière!...»
Fabre d’Olivet, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le contemporain de Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé pour chanter la Provence. Il ne nous appartient pas de juger ici l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. Nous ne retiendrons parmi ses nombreuses productions que celles dont la nature intéresse notre étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu confondre avec certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. Elles ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression poétique de la pensée, les sujets traités par les premiers poètes provençaux. Ce mérite valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais compliments; on l’accusa de plagiat, on le traita de pasticheur, dès qu’on s’aperçut que le public avait été dupe d’une supercherie. C’était pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet avait, par un adroit subterfuge portant sur le titre:le Troubadour, laissé croire que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque. L’authenticité en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même fut un moment dupe de cette supercherie. Cependant, après une étude attentive de l’ouvrage de Fabre d’Olivet, il revint sur sa première impression et, ne pouvant s’y tromper plus longtemps, dénonça le fait au monde littéraire[27]. C’est alors qu’on se vengea de la surprise en accumulant surle Troubadour ou Poésies occitaniques duXIIIesiècleles épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins indulgent que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle n’avait rien pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux de Fabre d’Olivet sur les anciens écrivains romans et l’imitation parfaite de leurs tournures poétiques en langue romane étaient bien faits pour amener une confusion très excusable.
Vers 1806, l’abbéVignefit paraître une série de contes en vers provençaux, qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont toujours lus avec plaisir.
Honorat(Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les Provençaux qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les documents qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal. Il naquit à Allos (Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se signala par son dévouement à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie. Le Gouvernement lui remit une médaille d’or pour récompenser ses services et, en 1815, lui offrit une sous-préfecture. Il refusa cette fonction par modestie, et accepta plus tard la place de directeur des postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors la médecine. En 1830, il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonnercomplètement à son œuvre capitale, sonDictionnaire provençal-français. Dans la préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher de reproduire:
«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant leDictionnaire provençal-français, a été de mettre les personnes qui, comme moi, ont été élevées sous l’influence de la langue provençale, en état de profiter de cette langue même, pour arriver à la française.»
N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait devenir le théâtre. SonDictionnairene se borne pas à donner le sens et l’orthographe des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres, des arts, des sciences, des coutumes et des usages de la Provence. Il abonde en renseignements sur les institutions, les inventions les plus remarquables, et offre une collection de proverbes à nulle autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est un véritable tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique qui n’exclut pas l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque d’apoplexie, Honorat est mort avec le regret de n’avoir pu joindre à cet ouvrage déjà considérable un volume de biographie et de bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un traité de prononciation et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son existence à rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans son genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit dePierre Puget, savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus de mille pages, contenait la signification des mots, leur origine, et leur étymologie en français; en somme, c’était déjà un véritable dictionnaire provençal[28]. Nul doute qu’après Honorat bien d’autres n’en aient tiré parti et n’aient exploité une mine aussi riche.
Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer à nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des chefs-d’œuvre de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner à leurs œuvres un cachet bien particulier; le thème seul fut pris au célèbre fabuliste.
Dans ce genre,Diouloufetne tarda pas à se faire remarquer; saFilho trop dalicato et lou Loupetlou Mestre doou meinagisont d’un accent sincère et simple, sans recherches ni fioritures et bien écrites, dans l’esprit du sujet. Mais son œuvre capitale, celle qui fit sa réputation, est incontestablement son poèmeleis Magnans(les Vers à soie), dédié à sa femme, l’Estello de soun vilagi, comme il l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce poème offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé par un épisode desMétamorphosesd’Ovide arrangé à la provençale.
Diouloufetnaquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771. Outre son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe provençal, et son poème desMagnans, dont Raynouard voulut bien revoir les épreuves, il a laissél’Odo à la pipoetPhilippico contro lou Mistraou et autres, qui ne sont que des critiques, peu méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui le privèrent en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour le punir de son zèle royaliste. Son poème bibliquele Voyage d’Eliézerlui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de Béziers. Enfin, en 1840, il fit paraîtreDon Quichotte philosophe, œuvre assez importante en quatre volumes, et qui obtint plusieurs éditions. Comme Honorat, il mourut à table, frappé par une attaque d’apoplexie, cette même année 1840. Royaliste sincère, Diouloufet a marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, ce qui n’enlève à son style ni la bonhomie qui représentait si bien son caractère ni le charme de la simplicité qui guidait tous ses actes.
D’Astros, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves (Var), était le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par Napoléon, qui ne put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle d’excommunication de Pie VII. A sa sortie de prison, à la chute de l’Empire, la monarchie le créa cardinal et ensuite archevêque de Toulouse.
D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle pas considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin, très cultivé, et par une gaieté de bonaloi. Possédant parfaitement la langue provençale, d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au choix et à la pureté des termes qu’il emploie. Parmi ses fables, qui ne furent éditées qu’après sa mort, en 1863, il faut citer comme une des meilleures:les Animaux malades de la peste. C’est un véritable bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails provençaux et bien caractéristiques.L’Esquirou e lou Reinard(l’Écureuil et le Renard) etMeste Simoun e soun ai(Maître Simon et son âne) sont d’une originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui dénotent chez l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait pu se passer d’emprunter, comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets à La Fontaine.
Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de Goudouli, du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de Jasmin.
Jacques Boé, dit Jasmin, naquit à Agen, en février 1799, au bruit d’un charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait composé les couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul était réduit, pour vivre, à aller demander son pain de maison en maison, et le petit Jacques se ressentit souvent de cette misère. Plus tard, dans sesSouvenirs, il a chanté avec naturel et émotion ses premières tristesses. N’ayant pu faire que desétudes incomplètes, il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers une tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent de ce défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de certains mots lui échappait, et de là des formes parfois incorrectes qu’il ne parvenait pas à épurer. Mais il rachetait cette lacune par de très grandes qualités. Il avait le don de la poésie, le vrai sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. Les sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire. On a de lui un volume de poésies diverses, intitulé:los Papillotos(les Papillotes), en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres marquantes et qui lui ont assuré une réputation incontestée, aussi bien dans le Nord que dans le Midi, sont:l’Abuglo(l’Aveugle),Françounetto(Francinette) etMaltro l’Innoucento(Marthe la Folle).
A Bordeaux, où Jasmin récital’Abuglo, dans une séance publique de l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de lecteur et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration poétique. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans laRevue des Deux Mondesdu 1ermai 1837:
«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son geste expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent singulièrement à l’effet; quand il arrive au refrain:les Chemins devraient fleurir, etc... et que, cessant de déclamer, il chante, toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui n’entendent pas le patois partagent l’impression et pleurent.»
DansFrançounetto, Jasmin eut pour but de réagir contre les détracteurs du provençal en démontrant l’erreur de ceux qui prétendaient que cette langue ne pouvait se prêter à une œuvre durable, qu’elle était condamnée à disparaître fatalement, parce qu’abandonnée par les salons et les Académies. Piqué au jeu, il s’est plu à retracer une page d’histoire locale où l’amour, l’envie, la jalousie, l’ignorance sont tour à tour dépeints de main de maître. Sainte-Beuve, déjà cité, le recevant à Paris, lui dit: «Jasmin, vous êtes en progrès; continuez, vous faites partie des poètes rares de l’époque.» Puis, lui montrant un rayon de sa bibliothèque, qui contenait leurs œuvres: «Comme eux, vous ne mourrez jamais.» Quel plus bel éloge le poète pouvait-il recevoir, et quelle réponse aux prophètes de malheur qui l’avaient condamné à l’oubli sous prétexte qu’il avait écrit dans une langue qui n’était pas la langue française!
Françounettofut déclamé à Toulouse, dans la salle du Musée, devant quinze cents personnes. «Malgré la longueur du poème, deux mille cinq cents vers, tout le monde restait encore assis, lorsque Jasmin eut terminé, espérant s’enivrer encore à cette source de poésie[29].» La municipalité, ratifiantle vote de l’assemblée qui voulait donner à l’auteur, par le moyen d’une souscription, un témoignage de son admiration, y ajouta ensuite le titre deFils adoptif de la ville de Toulouse.
On sent qu’il a dépensé dansMaltro l’Innoucento(Marthe la Folle), étude très fouillée du cœur humain, toutes ses qualités, tout son génie; il y a mis toute son âme.
Ardent et généreux, il parcourait les grandes villes de France, chantant ou récitant ses œuvres comme ses ancêtres les troubadours. Ses biographes assurent qu’il a ainsi gagné plus de quinze cent mille francs, et cependant il est mort dans un état proche de la misère. C’est que les produits de ses conférences sur la langue d’oc et de ses tournées poétiques ont été versés entre les mains des pauvres, dans la caisse des hospices, ou bien encore ont servi à la reconstruction d’églises de villages. Par ses conférences, il a propagé et mis en relief les beautés de cette langue méridionale condamnée à mort depuis des siècles et qui, plus vivante que jamais, se parle, s’écrit et se fait écouter jusque dans le Nord. Aussi peut-on dire de lui qu’il a été l’un des plus grands parmi les précurseurs des félibres, et que l’épitaphe gravée sur le socle de la statue qu’on lui a élevée dans sa ville natale est frappante de vérité: