JULIE, à part.
De quel trouble suis-je agitée?
ARISTE, à part.
Quels coups redoublés attaquent ma raison!
JULIE, à part.
Je ne puis prendre sur moi d'en dire davantage.
ARISTE, à part.
Toute ma prudence échoue.
JULIE, à part.
Il désapprouve la passion la plus pure…. Je meurs de confusion.
LISETTE, à part.
La conversation me paroît terminée… (A Ariste.) Orgon, qui est là-dedans, monsieur, est impatient de savoir le résultat de votre entretien, et demande s'il peut paroître à présent.
ARISTE, à part.
Ce n'est qu'en me retirant que je puis cacher ma défaite.
(Il sort.)
LISETTE, à part.
Ah! ah! voilà qui est singulier!… (A Julie.) Pourquoi donc, mademoiselle, se retire-t-il ainsi sans me répondre?
JULIE, à part.
Son mépris pour moi est-il assez marqué?
(Elle sort.)
LISETTE, seule.
Fort bien! autant de raison d'un côté que de l'autre. D'où cela peut-il provenir? Il me vient dans l'esprit…. N'aimeroit-elle pas Valère? Auroit-elle fait à Ariste l'aveu de quelque passion bizarre, que le bon monsieur, malgré sa complaisance, n'aura pas pu approuver? Quelle honte que je ne sois pas mieux instruite! Suivante et curieuse, autant et plus qu'une autre, je ne saurai pas le secret de ma maîtresse? Oh! je le saurai, assurément! C'est un affront que je ne puis plus endurer…. (Voyant revenir Ariste.) Ariste revient, plongé dans une profonde rêverie…. Je ne laisse plus Julie en repos qu'elle ne m'ait avoué son foible… Elle m'en fera la confidence, ou me donnera mon congé.
(Elle sort.)
ARISTE, seul.
Non, à rappeler de sang-froid ce qui s'est passé, son intention n'étoit pas d'écrire à Valère. Mais quelle conséquence en tirer?… Quoi! Julie, il seroit possible qu'Ariste eût obtenu quelque empire sur vous! Ah! Julie, Julie, si ma raison ne m'eût pas soutenu contre l'effet de vos charmes, pensez-vous que je n'eusse pas été le premier à me déclarer pour vous? Avez-vous cru que je vous visse impunément? Non, non…. Mais plus votre mérite m'a paru accompli, et plus j'ai trouvé de motifs d'étouffer dans mon coeur la passion que vous y faisiez naître…. Ciel! quelle est ma foiblesse? Osé-je croire qu'elle pense à moi?… Allons, rendons-nous justice, une bonne fois; et convenons que, pour quelques apparences, il y a cent raisons qui détruisent une idée aussi ridicule.
Je vous attends, Orgon, pour vous dire que les choses me paroissent moins avancées que jamais.
Que diable est-ce que tout ceci? On n'a guère vu d'amants plus difficiles à accorder. Dites-moi donc de quoi il est question? Il faut que votre conversation n'ait pas été du goût de Julie; car je l'ai vue passer tout-à-l'heure: le dépit étoit peint sur son visage; mais, ma foi, elle n'en étoit que plus belle.
Ce que je puis vous dire, c'est qu'après bien des réflexions, je ne crois pas que le marquis soit aussi bien auprès d'elle qu'il vous l'a fait entendre.
Oui…. Attendez donc, ceci mérite examen…. Si les choses sont ainsi, je voudrois savoir à propos de quoi les démarches qu'il m'a fait faire? Me prend-il pour une benêt, un sot? Parbleu!….
ARISTE, l'interrompant.
Un homme tel que lui est excusable de se croire aimé.
Je suis votre serviteur.
Il est enjoué, bien fait, et d'âge….
ORGON, l'interrompant.
Oh! d'âge, tant qu'il vous plaira. Son âge est l'âge où l'on fait le plus d'impertinences; et je prétends, ne vous déplaise….
LISETTE, à part.
A la fin je triomphe, et l'on ne m'en donnera plus à garder…. (A Ariste et à Orgon.) Messieurs, vous pouvez parler devant moi, je sais le secret aussi bien que vous. Je sais quel est le Médor de notre Angélique.
As-tu débrouillé le mystère?
Comment!… (A Ariste.) Est-ce qu'elle ne vous l'a pas dit, à vous, monsieur?
Elle ne m'a rien dit de décisif.
Tant mieux…. (A part.) Quelle félicité de savoir un secret, et de le savoir seule! On a le plaisir de l'apprendre à tout le monde…. (A Ariste.) Je l'ai tant pressée de m'avouer sur qui elle avoit jeté les yeux pour en faire son époux qu'elle a cédé à mes instances, et m'a répondu qu'il étoit triste pour elle de ne pouvoir se faire entendre, quoiqu'elle eût parlé assez clairement; et que l'on devoit s'être aperçu qu'elle n'aimoit pas le marquis.
Eh bien?
Qu'elle avoit, en général, une antipathie mortelle pour les airs suffisants; qu'on ne trouvoit qu'inconsidération dans la plupart des jeunes gens, et que celui qui l'avoit fixée étoit d'un âge mûr.
Oui-dà!
Que les amants pris dans leur automne étoient plus affectionnés, plus complaisants, plus conformes à son humeur.
Elle a raison.
Comme enfin elle s'est déclarée ouvertement contre le neveu, je me suis avisée de parler de l'oncle….
ORGON, l'interrompant.
De moi?
On ne m'en a pas dédite. Un regard même m'a fait entendre ce qui en étoit, et un soupir m'en a rendu certaine.
Comment diable! Quoi! je…. Lisette, tu badines assurément.
Non, monsieur. J'ai eu beau lui dore, sur-le-champ (car cela m'est échappé) que rien n'étoit si singulier qu'un pareil choix; que, personnellement, vous étiez mal fait, cacochyme, goutteux. Tout cela n'a rien fait, elle a pris son parti.
Vous pouviez bien vous dispenser de lui dire cela.
Sans doute. Je suis persuadé que l'esprit, la sagesse, la conduite sont les seules qualités qui puissent plaire à Julie ; elle les trouve parfaitement rassemblées chez Orgon.
Ecoutez donc, j'ai toujours été assez bien venu des femmes, moi…. Mais elle ne m'a pas nommé. Je suis d'ailleurs plutôt dans mon hiver que dans mon automne. Par cet homme mûr n'entendroit-elle pas parler de vous, Ariste?
De moi?
LISETTE, à Orgon, en montrant Ariste.
Bon! s'il s'agissoit de monsieur, il n'a pas d'apparence qu'après tant d'entretiens secrets il l'ignorât…. Qui plus est, je vous ai nommé, et on ne m'a pas démentie. Non, vous dis-je, c'est vous, M. Orgon. La bizarrerie de son étoile l'a fait se déclarer pour vous.
ORGON, à part.
Oh! parbleu! monsieur mon neveu, ceci va donc bien vous faire rire…. (Riant.) Ah! ah! ah! vous n'en tâterez, ma foi! que d'une dent…. (A Ariste et à Lisette.) N'ébruitons rien. Il faut le faire venir, et nous divertir un peu à ses dépens.
(On entend des instruments qui préludent dans l'appartement voisin.)
LE MARQUIS, vers la coulisse, aux musiciens qui sont dans l'appartement voisin, et que l'on ne voit pas.
Oui, vous êtes bien sur ce ton-là. Cela ira à merveille. Restez dans cette antichambre; je vous avertirai quand il sera temps…. (A Ariste.) Vous ne le trouverez, je crois, pas mauvais, monsieur? J'ai rencontré quelques musiciens et quelques danseurs de ma connoissance, que j'ai amenés avec moi, et qui doivent faire un impromptu, dont mon mariage sera le sujet .
Il ne faut pas vous abuser plus long-temps, monsieur.
ORGON, bas, à Lisette.
Motus!
ARISTE, au marquis.
Julie n'étoit point née pour vous.
Plaît-il, monsieur?
C'est un autre que vous qu'elle est résolue d'épouser.
Un autre?
Oui, un autre.
Mon oncle appuie la chose bien sérieusement… (Riant.) Ah! ah! ah!
Vous avez beau ricaner; c'est un autre, vous dit-on.
Fort bien, monsieur, fort bien!
Et cet autre est quelqu'un à qui vous devez le respect.
LE MARQUIS, ironiquement.
Oh! qui que ce soit, je le respecte infiniment.
Vous êtes d'une bonne pâte, monsieur mon neveu, de venir me conter des sornettes, quand il n'est pas plus question de vous que de Jean-de-Vert.
Ah! de grâce, mon oncle, ne serrez pas tant la mesure. Vous m'alarmez.
Vous croyez que les femmes ne pensent qu'à vous autres étourdis?
Elles y sont quelquefois forcées.
Oh bien! il faut, pourtant, que vous en rabattiez.
Il faut que ce rival, quel qu'il soit, se prépare à être humilié; car, en tous cas, mon cher oncle, j'ai en poche de quoi le mortifier étrangement.
Eh! qu'est-ce que c'est?
Un billet, de la part de Julie.
Qui s'adresse à vous?
Oui; vous pouvez m'en croire. Billet, de la part de Julie, reçu dans le moment, rempli des sentiments les plus passionnés, et qui reproche à la personne son excès de modestie…. C'est pour moi, comme vous voyez, à ne pouvoir s'y tromper.
ORGON, à Ariste.
Quel est donc ce billet dont il parle?
Un billet que Julie a dicté, et que j'ai écrit moi-même.
Et elle écrivoit à Valère?
Il me l'a semblé.
Que diantre, vous et Lisette, venez-vous donc me conter?
Je n'y conçois rien.
Ni moi.
ARISTE, après avoir hésité un moment.
Ni moi.
On vous expliquera aisément tout cela dans un moment; on vous l'expliquera…. (A Orgon.) Eh bien! mon cher oncle, êtes-vous anéanti, pétrifié?
Il faut voir jusqu'au bout.
JULIE, à Ariste.
Je ne puis m'empêcher de vous demander, monsieur, pour quelle fête on a rassemblé ici ce nombre infini de musiciens.
C'est moi qui les ai amenés, mademoiselle, pour célébrer le plus beau de nos jours…. Mais on me tient ici des discours étranges! Je vous prie d'éclaircir hautement le fait. On dit qu'un autre que moi est le héros de la fête…. (En riant.) Ah ! rassurez-moi, de grâce.
Orgon, à Ariste.
Ecoutons.
JULIE, au marquis.
Les discours qu'on tient à présent me touchent peu. Je renonce à tout engagement: mais il est vrai qu'un autre que vous avoit quelque empire sur mon coeur.
ORGON, à part.
Ah! ah!
C'est un empire qu'il méprise…. Je ne prends plus le change sur sa conduite. La fierté et la modestie gardent également le silence.
ORGON, à part.
J'entends bien le reproche.
LE MARQUIS, à Julie.
Quoi! déguiseriez-vous toujours ce que vos yeux m'ont répété tant de fois, et ce que votre main vient de me confirmer?
Chanson.
JULIE, au marquis.
A l'égard de la lettre, votre erreur est excusable. Aussi n'est-ce pas ma faute si elle vous a été envoyée…. Cependant, vous devez avoir vu clairement qu'elle n'étoit pas écrite pour vous.
ORGON, au marquis.
Cela est positif.
Voilà un petit caprice aussi bien conditionné, et poussé aussi loin…. Oh! qu'on me définisse à présent les femmes!
Allez, allez, mademoiselle n'a point de caprices…. (A Julie.) Vos attraits sont brillants, adorable personne! et si fort au-dessus de tout ce que l'histoire et la fable nous vantent qu'il n'étoit pas naturel qu'un homme de soixante et dix ans….
LE MARQUIS, l'interrompant.
Qu'est-ce que dit donc mon oncle? Est-ce qu'il perd l'esprit?
ORGON, à Julie.
Il étoit, dis-je, peu naturel qu'un homme septuagénaire regardât ces attraits comme un bien qui pût lui devenir propre : mais, de même qu'Eson fut rajeuni par les charmes de Médée, vos charmes enchanteurs….
LE MARQUIS, l'interrompant.
Ah! miséricorde! Quoi! mon oncle a des prétentions? Il y a de quoi mourir de rire!
JULIE, à Orgon.
L'âge, même aussi avancé que le vôtre, n'est point un défaut, selon moi, monsieur…
ORGON, l'interrompant.
Vous êtes bien obligeante.
Mais ce n'est pas non plus un mérite assez recommandable pour qu'il me tienne lieu de l'inclination que je n'ai point pour vous.
Comment?
LISETTE, à part.
Que veut dire ceci?
LE MARQUIS, à Orgon.
Cela est positif, mon oncle, et très positif.
ORGON, à Julie.
Excusez mon erreur. (A part.) Cette fille-là a quelque chose d'extraordinaire.
LE MARQUIS, riant.
Ah! ah! ah!
ARISTE, à part.
Ce que je vois, et le souvenir de ce qui s'est passé, me force à rompre le silence.
Qu'est-ce que c'est?
ARISTE, à Julie, en se jetant à ses genoux.
Ah! Julie, refusez donc aussi cet Ariste, qu'une passion sincère oblige à se jeter à vos genoux; qui, jusqu'à présent, n'a osé se livrer à un espoir trop flatteur, ni vous découvrir ses sentiments, parce qu'il se croit cent fois indigne de vous, mais qui, de tous les hommes, est le plus passionné.
LE MARQUIS, éclatant de rire.
Ah! monsieur veut aller aussi sur mes brisées? Mais, mais l'aventure devient trop bouffonne.
LISETTE, à part.
Notre tuteur amoureux!
JULIE, à Ariste.
J'ai dit que je renonçois à tout engagement…
LE MARQUIS, l'interrompant.
Oui, et dans le fond il n'en est rien.
JULIE, à Ariste.
Je viens de refuser Orgon et le marquis: l'un m'accuse de caprice, l'autre de singularité. (En souriant.) Un troisième refus m'attireroit sans doute un reproche plus sensible. (Lui présentant la main pour le relever.) J'accepte votre main, Ariste.
ARISTE, se relevant.
C'est in bonheur inattendu, auquel je me livre tout entier.
ORGON, à part.
Parbleu! j'en suis ravi, et pour cause. (Au marquis.) Eh bien ! notre cher neveu, êtes-vous content du personnage que vous m'avez fait jouer ici?
Que voulez-vous, monsieur, que je vous dise? Le dépit a fait faire des choses extraordinaires, et il y a, dans tout ceci, moins de changement qu'on ne se l'imagine.
(Il va chercher les musiciens et les danseurs dans la coulisse.)
LE MARQUIS, aux musiciens et aux danseurs.
Avancez, messieurs les musiciens et danseurs; avancez, et que la fête aille son train.
ARISTE, chantant.
La saine philosophie,Sévère sur nos désirs,Nous porte à passer la vieLoin des turbulents plaisirs:Mais les jeux, enfants de la tendresse,Peuvent être admis dans sa cour;Et je préfère la sagesseQui pare ses traits de l'Amour.
(On danse.)
Du jeune et malheureux Atys,Cybèle envioit la conquête.Anacréon, aux cheveux gris,De myrrhes couronnoit sa tête.En vain un tendre sentimentD'Hébé semble être la partage;Tant qu'on respire, on est amant.L'amour est de tout âge
Je suis si vieux, j'ai si long-tempsPrès du beau sexe fait tapage,Que je me croyois hors des rangs;Mais, plus entreprenant qu'un page,Dans le moment, il m'a suffiD'entendre parler mariage:Mon coeur acceptoit le défi.L'amour est de tout âge.
Je n'avois pas encor dix ans,Qu'un espiègle du voisinage,En dépit de nos surveillants,Accouroit pour me rendre hommage.Que se passoit-il entre nous?Rien qu'un innocent badinage:Mais, ô grands dieux! qu'il étoit doux!L'amour est de tout âge.
Si dans un cercle je parois,La grande maman, la plus sage,Gémit de n'avoir plus d'attraits,La mère affecte un doux langage;La fille à marier rougit,Et laisse tomber son ouvrage,Celle à la bavette sourit.L'amour est de tout âge.
Le vieillard est plein de bon sens;Mais il est jaloux et sauvage.Si le jeune a des agrémens,Il est fou, bizarre et volage.Qu'il est difficile, en ce temps,D'avoir un époux qui soit sage!S'ils peuvent l'être à quarante ans,Le mien est du bon âge.
End of Project Gutenberg's La Pupille, by Christophe-Barthélemi Fagan