X

— Mais le docteur a déclaré que sa blessure était des plus légères.

— Et j'en rends grâce à. Dieu. C'est donc un peu de patience que je vous demande, et j'espère que vous serez contente de votre fille.

Edmée n'en dit pas davantage, et elle quitta Fanny Stevenson pour aller au chevet de Gaston.

Aucun autre incident ne se produisit ce jour-là, et Edmée ne quitta presque pas le chevet du blessé.

Vers le soir, à la suite de la visite du docteur qui s'était retiré, après avoir constaté un mieux sensible, miss Fanny Stevenson était venue prendre place à côté d'Edmée, et tous les trois, délivrés désormais de toute inquiétude grave, se concertaient sur ce qu'ils allaient faire.

Il était évident que M. et Madame de Beaufort ne resteraient pas inactifs et qu'ils emploieraient tous les moyens légaux pour reprendre leur fille. Miss Fanny Stevenson s'exaltait dans sa résistance et sa haine, et elle ne parlait de rien moins que d'en appeler au scandale et de produire les documents terribles qu'elle avait confiés naguère à Gaston.

Ce dernier la regardait sans répliquer, et soucieux.

Au bout d'un moment, il lui prit doucement la main, et l'interrogea.

— Vous ne dites rien, vous, Edmée, dit-il: et pourtant c'est mon bonheur, peut-être le vôtre aussi, qui sont ici en jeu.

Edmée releva la tête et oublia son regard sur le visage pâle du jeune commandant.

— Je n'ai rien à répondre dit-elle, car depuis hier, dans l'état de faiblesse où vous étiez, je ne me sentais pas le courage de vous interroger: mais à présent que le docteur assure que tout danger a disparu, il y a un renseignement que je veux vous demander et que nous avons intérêt à connaître.

— Lequel? fit Gaston, étonné autant peut-être de la question que de la fermeté avec laquelle elle était faite.

— Vous nous avez appris que vous aviez failli être assassiné, mais vous ne nous avez pas fait connaître à quel assassin vous avez eu affaire.

— Eh! le commandant a-t-il besoin de le nommer, interrompit impétueusement miss Fanny, cela ne se devine-t-il pas aisément? L'assassin est Gobson, et c'est madame de Beaufort qui le poussait.

— Quel but avait-il donc? insista Edmée de la même voix assurée.Ce n'est pas à la vie de Gaston qu'il en voulait, je suppose.

— Sans doute, répliqua encore miss Stevenson, mais il voulait lui arracher les titres qui établissent mes droits d'épouse, et en même temps la légitimité de ta naissance…

— Et ces papiers, vous les avez encore? continua Edmée, poursuivant obstinément sa pensée.

— Ah! c'est Dieu qui m'a protégé, répondit Gaston. Ils étaient trois, et j'eusse été perdu, infailliblement dépouillé, si quelques agents accourus au bruit de la lutte, n'avaient mis les misérables en fuite.

— De sorte que vous avez toujours ces titres auxquels sont attachés l'honneur et la fortune de madame de Beaufort.

— Comprends-tu? fit miss Fanny, d'un air de triomphe.

Edmée retomba pour la seconde fois, dans son attitude taciturne et morne, et elle sembla réfléchir profondément.

Il y eut un long silence.

Fanny Stevenson et Gaston l'observaient avec attention, et ils cherchaient à deviner ce qui se passait dans son coeur.

Pourquoi se taisait-elle ainsi? d'où venait son hésitation? quelle pensée sombre pesait sur son esprit?

Miss Fanny eut un mouvement d'impatience.

— Tu te tais! dit-elle d'un accent amer; tu n'éprouves ni colère du passé, ni désir de vengeance pour l'avenir. Ah! tu n'as donc aucune pitié pour les souffrances dont on a abreuvé ta mère.

Edmée tourna vers miss Stevenson son visage baigné de larmes, et l'attira près d'elle par un geste plein d'abandon et de tendresse.

— Oh! je vous aime! répondit-elle. Je vous aime de tout l'amour que vous méritez, et ma vie se passera à vous faire oublier les tortures que vous avez endurées; mais, comprenez-moi bien aussi, chère mère adorée, comprenez bien ce que j'éprouve, et pourquoi je ne pourrai jamais me faire un avenir avec le malheur de mon père.

— Que dis-tu?

— Ah! il m'aime, lui aussi, vous le savez bien, et je ne pourrais être heureuse si je l'abandonnais avec cette épouvantable pensée que sa honte lui viendrait par l'enfant qu'il a si tendrement aimée. Non, non, plutôt le cloître, plutôt la mort, et je suis bien sûre que M. Gaston ne voudrait pas plus que moi d'un bonheur acheté à ce prix.

— Mais quelle est ta pensée, dit miss Fanny un peu ébranlée, quel est ton projet?

— J'en ai un en effet.

— Dis-le nous.

— Plus tard.

— Pourquoi cette discrétion?

— N'insistez pas, ne me troublez pas, surtout, car, j'ai besoin de toute ma présence d'esprit, de tout mon sang-froid… Mais ayez confiance en moi, et soyez certains, l'un et l'autre, que je n'ai d'autre désir que celui d'assurer votre bonheur qui est le mien!

— Enfin, que veux-tu faire?

Edmée eut un doux sourire.

— Je vais prier Dieu de m'éclairer encore, répondit-elle; puis, je réfléchirai pendant cette nuit, et demain je vous dirai ce que j'aurai résolu. Voulez-vous?

— Il le faut bien.

— Eh bien! à demain, ma mère bien-aimée; à demain, Gaston, mon fiancé… Et aimez-moi assez l'un et l'autre pour ne pas me demander une action dont le souvenir pèserait éternellement sur ma vie à l'égal d'un remords.

Ce que fit Edmée le lendemain, nous le dirons plus loin; mais auparavant, il n'est pas inutile de faire connaître ce qui se tramait rue de la Chaussée-d'Antin, et surtout ce qui s'y était passé à la suite des événements que nous venons de raconter.

Ainsi que l'avait deviné miss Fanny Stevenson, c'était bien Gobson, poussé par madame de Beaufort, qui avait préparé le guet- apens, lequel devait avoir pour effet de dépouiller le jeune commandant des papiers qu'il portait toujours sur lui.

Seulement, il faut être juste, même envers les coquins; la pensée de Gobson n'allait pas plus loin que la spoliation, et son intention n'était point d'attenter aux jours de Gaston.

Sous prétexte de le conduire auprès de M. de Beaufort, il l'avait attiré dans un lieu désert, où deux affidés étaient apostés, et une fois là, il s'était démasqué tout à fait et avait découvert ses batteries.

Mais il avait affaire à un homme qu'il n'était pas facile d'intimider ni de surprendre. Gaston s'était défendu avec une énergie à laquelle les assaillants ne s'attendaient pas, et une lutte s'était engagée, qui avait mal tourné.

Un coup de couteau est bien vite donné, et l'un des deux hommes aux gages de Gobson n'aimait pas à flâner longtemps dans les rues, la nuit.

Il avait donc précipité le dénouement, convaincu, depuis longtemps, qu'il est plus commode de dépouiller un blessé qu'un homme valide.

Cette vivacité avait tout gâté.

Gaston était tombé en appelant à l'aide, et au moment où les trois bandits allaient se ruer sur le corps roulé à terre, un bruit de pas s'était fait entendre, et ils avaient dû s'empresser de disparaître.

Gobson fut le dernier à s'éloigner.

Mais l'affaire devenait mauvaise. Cela ne pouvait plus passer pour une simple rixe; il jugea prudent d'imiter l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons.

Il détala donc peu après, disparut dans le lacis des rues étroites et sombres de ces quartiers, et s'étant jeté dans le premier fiacre qu'il rencontra, il regagna lestement l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.

Madame de Beaufort était déjà rentrée du couvent, et elle l'attendait avec une mortelle impatience.

Quand elle entendit son pas dans le couloir qui conduisait à sa chambre, elle fut sur le point de défaillir.

Un instant après, Gobson entrait.

— Eh bien!… interrogea-t-elle l'oeil ardent, les doigts crispés.

Gobson fit un geste découragé.

— Rien! dit-il un peu confus.

— Tu ne l'as pas vu?

— Je le quitte à l'instant.

— Mais ces parchemins… ces titres?…

Gobson raconta brièvement ce qui venait d'arriver, et quand il eut fini, madame de Beaufort se laissa tomber accablée sur un fauteuil.

— Ah! je suis maudite! balbutia-t-elle en roulant sa tête dans ses mains affolées; ma fille! mon enfant! c'est fini, cette femme nous déshonorera! Que faire! que faire!

Et elle resta inerte, affaissée devant Gobson qui, de son côté, n'osait plus proférer une parole.

Ce dernier incident allait singulièrement compliquer la situation.

Fanny Stevenson devait devenir plus implacable encore qu'auparavant; elle trouverait en Gaston un auxiliaire résolu et redoutable, et il n'était pas douteux qu'à eux deux, ils ne parvinssent à éveiller l'intérêt de la justice.

C'était terrible.

Madame de Beaufort se perdait en projets plus ou moins sensés, et elle se demandait si vraiment elle n'était pas le jouet de quelque abominable cauchemar.

Enfin, elle se releva et se mit à faire quelques pas à travers la chambre.

— Et elle! Edmée! balbutia-t-elle d'une voix brisée, où est-elle?Ne sais-tu pas au moins ce qu'elle est devenue?

— Je ne sais rien, répondit Gobson.

— Mais il faut savoir, cependant…

— Demain, dès le jour, je me mettrai en campagne, et je vous promets…

— Quelle misère! mon Dieu! et quelle destinée pour ma pauvre Nancy! Car celle-là, c'est ma fille: Nancy, mon seul amour! et qu'espérer pour elle après un tel scandale? Ah! que Dieu ait pitié de nous!

Sur ces mots, madame de Beaufort congédia Gobson en lui recommandant de venir le lendemain lui faire connaître ce qu'il aurait appris, et dès qu'il se fut éloigné elle rentra dans la chambre, plus désespérée qu'elle ne l'avait jamais été.

Elle avait peur! Mille fantômes vinrent s'asseoir à son chevet; elle eût donné la moitié des jours qui lui restaient à vivre pour être au lendemain.

Et en effet, elle était loin de se douter de ce qui allait se passer.

Pendant toute la matinée du lendemain, une agitation sourde ne cessa de régner dans l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.

Madame de Beaufort déjeuna dans sa chambre, prétextant une légère indisposition, et M. de Beaufort, tourmenté de vagues inquiétudes, lui ayant fait demander si elle pouvait le recevoir, elle lui avait fait répondre qu'elle ne pourrait accéder à son désir que dans l'après-midi.

Elle resta donc seule, chez elle, attendant les nouvelles du dehors, que Gobson s'était engagé à lui apporter.

Ce dernier se présenta vers midi.

Il battait Paris depuis le matin et avait appris tout ce qu'il était intéressant de savoir.

Madame de Beaufort l'écouta avec une avidité fiévreuse et frissonna au récit des aventures de la nuit précédente.

Toutes ses appréhensions se vérifiaient: Fanny Stevenson avait révélé à Edmée le secret de sa naissance; la mère et la fille se liguaient avec Gaston de Pradelle, et de la lutte qui ne pouvait manquer de s'engager devaient sortir la honte et le déshonneur de M. de Beaufort!

C'était l'effondrement complet, la ruine irrémédiable… et elle ne voyait aucune issue à cette impasse où elle s'était elle-même acculée!

M. de Beaufort vint la voir vers deux heures.

Elle n'était pas encore remise.

De son côté, d'ailleurs, il était horriblement inquiet.

Il venait d'apprendre qu'Edmée avait quitté le couvent, et — chose invraisemblable, mais effrayante — on lui avait affirmé que sa fille avait accompagné Gaston blessé jusqu'à sa demeure.

Il y eut entre les deux époux une explication violente.

Madame de Beaufort s'abandonnait à son désespoir. Elle était désormais incapable de raisonner. On ne pouvait plus la bercer d'illusions; la catastrophe était imminente; il fallait prendre un parti.

Lequel?

Fanny Stevenson serait évidemment sans pitié; on devait s'attendre à tout de sa part, et il n'était pas douteux qu'Edmée ne se mît de son parti.

M. de Beaufort répondait à peine.

Une pâleur livide était répandue sur ses traits; son regard se voilait sous le regard ardent de sa femme. Ses yeux étaient rougis par des larmes qui les brûlaient sans pouvoir couler.

— Et vous êtes là? vous ne répondez pas! dit tout à coup madame de Beaufort, en se dressant devant lui, irritée et menaçante; il est bien temps cependant que je sache ce que vous comptez faire, et si je ne dois plus me regarder désormais que comme votre maîtresse.

— Juliette! fit le malheureux d'un ton suppliant.

— Eh! ce n'est de prières ni de larmes qu'il s'agit, c'est de volonté et d'énergie. Ah! vous aviez jusqu'à présent, réservé le plus pur de votre amour pour l'enfant de cette femme, et quant à Nancy, ma pauvre fille à moi, il y a longtemps que vous l'aviez repoussée de votre coeur.

— Ne parlez pas ainsi.

— Aussi voyez; vous en êtes bien récompensé aujourd'hui. Est-ce qu'Edmée a souci de vous seulement, est-ce qu'elle s'inquiète du scandale, de la honte. A-t-elle hésité à suivre cet homme qu'elle aime, et dont au premier jour elle fera son amant.

— Ce que vous dites là est indigne.

— Vous allez peut-être la défendre?

— Edmée est une enfant pure et soumise. Ce sont vos violences, vos injustices qui l'ont poussée à bout.

— Mon Dieu! mon Dieu! vous l'entendez! balbutia madame de Beaufort éperdue; Edmée! Edmée! Ah! elle ne m'avait pas trompée, moi, du moins, et elle montre à cette heure qu'elle est bien l'enfant de cette Fanny!

En parlant ainsi, madame de Beaufort s'était mise à parcourir la chambre à pas heurtés; quand elle revint vers son mari elle s'arrêta brusquement.

— Voyons! dit-elle d'un ton saccadé, je vous demandais tout à l'heure ce que vous comptiez faire, et j'ai besoin de connaître la résolution que vous allez prendre pour décider moi-même la conduite que je dois tenir. Faut-il que je quitte cet hôtel avec ma fille? ou bien encore m'y croire chez moi! Répondez.

M. de Beaufort eut un mouvement impatient qu'il ne put réprimer.

Il était lui-même à bout de force, sourdement fâché contre le sort, cherchant âprement à sortir de cette situation sans issue.

— Pour Dieu! répliqua-t-il, ne vous abandonnez pas de la sorte, et n'aggravez pas par votre exagération la position qui nous est faite. Edmée, je le répète, est une enfant dont le coeur ne s'est jamais démenti et qui, j'en réponds, ne fera rien qui puisse être un danger pour son père. Laissez-moi donc la conduite de cette affaire; ne m'y mêlez plus ce Gobson qui m'a déjà bien plutôt mal servi, et je crois pouvoir vous assurer que sous peu…

— Quelle est votre intention? interrompit madame de Beaufort.

— Je verrai Edmée.

— Quand cela?

— Aujourd'hui même, et il faudra qu'elle ait bien changé en si peu de temps, pour que je n'obtienne pas ce que je compte lui demander.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, M. de Beaufort se rendit le jour même à l'hôtel qu'Edmée habitait avec Fanny Stevenson; mais on lui dit qu'Edmée était avec elle auprès de M. Gaston de Pradelle, qui occupait un appartement dans la maison contiguë.

M. de Beaufort n'hésita pas, et quelques minutes plus tard, il sonnait chez le jeune commandant.

C'est Bob qui vint lui ouvrir.

— M. de Pradelle? demanda M. de Beaufort.

— Le commandant est souffrant en ce moment, répondit Bob, et le médecin a défendu de recevoir personne.

— Mais n'y a-t-il pas auprès de lui?…

— Le commandant est seul.

— Cependant on m'avait assuré…

— On aura trompé monsieur.

M. de Beaufort n'insista pas davantage. C'était une consigne; il n'avait aucun espoir de la forcer; il se retira.

Toutefois, il ne rentra pas tout de suite à l'hôtel.

Il ne voulait pas affronter madame de Beaufort, et il erra pendant quelques heures dans Paris, en proie à une agitation qui s'expliquait de reste.

Ce ne fut que le soir, vers huit heures, qu'il regagna la rue de la Chaussée-d'Antin.

Comme il passait devant la loge, il vit le concierge en sortir et venir à sa rencontre.

Il s'arrêta.

— Qu'y a-t-il? demanda M. de Beaufort.

Le concierge lui tendit une lettre qu'il tenait à la main.

— C'est une lettre! répondit-il. On vient de l'apporter à l'instant, et j'allais la remettre à Germain.

M. de Beaufort prit la lettre, jeta un coup d'oeil sur la souscription à la lueur du gaz, et frissonna.

C'était l'écriture d'Edmée!

— Bien! c'est bien! dit-il.

Et il courut s'enfermer dans son cabinet. Un instant après, il lisait ce qui suit:

«Cher père adoré,

«On m'apprend, à l'instant que vous êtes venu à l'hôtel, et que vous avez demandé à me parler.

«Je suis bien désolée, car je comprends toutes les inquiétudes que vous devez éprouver, et j'aurais voulu vous expliquer tout ce qui s'est passé.

«J'allais vous écrire moi-même: j'ai bien besoin de vous voir, de vous rassurer, d'obtenir mon pardon pour la peine que je vous cause; de vous dire surtout que je vous aime, comme jamais peut- être je ne vous avais aimé encore.

«Ne vous hâtez pas trop de juger ma conduite… Remettez avant de me condamner…

«Demain, je vous attendrai toute la journée. — Vous viendrez, n'est-ce pas?

«J'ai bien pleuré depuis hier, en pensant à vous, qui avez été toujours si bon pour moi; croyez que je vous conserve au fond de l'âme une inaltérable affection contre laquelle rien ne prévaudra.

«Les larmes m'aveuglent… ô mon bon père, songez que votre fille vous attendra demain, et que ce lui sera une grande consolation de pleurer dans vos bras et sur votre coeur.

«Edmée.»

La journée du lendemain fut attendue par tous avec une impatience qui s'explique, sans qu'il soit besoin d'y insister.

M. de Beaufort avait fait connaître à madame de Beaufort la lettre d'Edmée, et les termes dans lesquels s'exprimait la pauvre enfant avaient communiqué une sorte d'espoir aux hôtes de la rue de la Chaussée-d'Antin.

M. de Beaufort ne pouvait penser que sa fille se montrerait impitoyable; il connaissait son coeur excellent, et le contact de Fanny Stevenson ne pouvait pas, en si peu de temps, lui avoir fait oublier l'amour qu'elle avait toujours témoigné à son père.

Mais que d'appréhensions cependant, et que d'inquiétudes le tinrent éveillé pendant une partie de la nuit!

Quant à Edmée, on eût dit qu'après avoir écrit à son père un grand apaisement s'était fait en elle. La fièvre qui l'agitait s'était calmée; une sérénité radieuse éclatait maintenant sur son front, et quand par hasard un voile passait sur son regard, il était promptement dissipé, et un sourire d'une ineffable douceur venait relever le coin de sa lèvre.

Le matin du jour suivant, elle se leva de bonne heure.

Fanny Stevenson entra dans sa chambre dès qu'elle fut levée, et après l'avoir baisée longuement au front, la retint un moment étroitement serrée contre sa poitrine.

— Ainsi, tu es bien décidée? lui dit-elle d'une voix émue.

— Oui, chère mère, bien décidée… répondit Edmée en la regardant dans les yeux.

— Tu ne regretteras rien?

— Rien! rien! croyez-le. Mais, vous-même, vous m'avez dit…

— Moi! je n'ai qu'une pensée…, ton bonheur! et si tu es heureuse…

— Ah! c'est la réalisation de mon rêve le plus cher, et quoi qu'il arrive…

Elle allait continuer… elle s'arrêta brusquement.

On venait de sonner.

— Mon père! balbutia la pauvre enfant en devenant subitement pâle.

— Ce ne peut être lui encore, répliqua Fanny Stevenson; il est à peine neuf heures.

— Qui cela peut-il être, alors? Fanny Stevenson alla ouvrir.C'était Bob.

Edmée eut un cri d'effroi.

— Qu'y a-t-il? fit-elle en se précipitant vers Bob. M. Gaston?…

— Le commandant a passé une fort bonne nuit, répondit le novice, et il vous présente tous ses respects. Seulement, il a reçu ce matin une lettre sous l'enveloppe de laquelle il y en avait une seconde qui vous était adressée, et il m'a ordonné de vous l'apporter immédiatement.

En parlant ainsi, Bob remit à Edmée une lettre dont celle-ci s'empressa de déchirer l'enveloppe.

Elle courut à la signature: elle était de Mariette.

Il y avait longtemps qu'Edmée n'avait entendu parler de la jolie pensionnaire de Sainte-Marthe, et ce lui fut une grande joie d'avoir de ses nouvelles.

La lettre avait huit pages d'une écriture menue et serrée, et on voyait que la petite Mariette avait voulu rattraper le temps perdu.

Edmée ne remit pas à la lire.

Elle congédia Bob aussitôt, en le priant de prévenir Gaston qu'elle irait bientôt lui faire connaître le résultat de l'entretien qu'elle allait avoir avec son père, et comme Fanny Stevenson jugea que sa présence ne pouvait plus lui être utile, elle suivit le jeune novice, laissant sa fille tout entière à la lettre qu'elle venait de recevoir.

Dès qu'elle fut seule, Edmée en commença la lecture.

Et à peine eut-elle jeté un coup d'oeil sur les premières lignes, qu'une expression de profond étonnement se répandit sur ses traits.

La lettre était datée de Kerbrat, près Saint-Renan (Finistère), et elle portait en grosses lettres soulignées, ces mots, qui étaient une révélation:

Et elle continuait ainsi, qu'il suit:

«Je vois d'ici ton étonnement, chère Edmée; tu lis et relis cette ligne, que je viens d'écrire et tu as peine à en croire tes yeux. Pourtant rien n'est plus vrai. La petite Mariette n'est plus! elle s'appelle maintenant madame de Palonnier. Comprends-tu? Et si tu savais comme je suis heureuse! Ah! le bonheur! on m'avait toujours dit que ça ne dure pas. Chaque soir je pensais: demain, ce sera fini. Eh bien! pas du tout: car chaque jour ça recommence.

«Il est vrai qu'il n'y a guère qu'un mois que je suis mariée; mais ce mois-là, on ne le donnerait pas pour tous les trésors de ce monde — et de l'autre.

«Depuis que j'ai quitté Paris, je t'ai écrit un paquet de lettres, les unes à Sainte-Marthe, où tu n'es plus sans doute, puisque tu ne m'as pas répondu. — Je t'en félicite.

«Mais je t'ai écrit également rue de la Chaussée-d'Antin et tu ne m'as pas répondu davantage.

«Où es-tu donc? Qu'es-tu devenue?

«Alors l'idée m'est venue de placer ma lettre sous l'enveloppe de celle que Maxime écrit à M. Gaston, et je suis tranquille désormais, car je suis assurée que le commandant, saura bien te dénicher.

«Pauvre chère, il me semble que je t'aime encore plus qu'avant. Le mariage, c'est bien drôle, va; tu verras cela toi-même, et j'espère que ce sera bientôt.

«Mais je veux te raconter par le menu comment ces graves événements se sont accomplis et par quelle suite d'enchantements j'ai passé.

«Tu sais, n'est-ce pas? que Maxime et moi nous sommes deux orphelins; comme moi, il a perdu son père et sa mère, quand il était encore tout jeune, et lorsqu'il eut l'idée de me demander en mariage, c'est à moi-même qu'il s'adressa pour obtenir ma main. Il y avait longtemps que cette main-là me démangeait. Je l'aimais déjà pour tout le bien qu'il m'avait fait, le soin qu'il avait pris de mon enfance et ma reconnaissance n'attendait qu'un signe pour se changer en amour. On n'aime comme cela qu'une fois dans sa vie, et je n'y mis pas de résistance.

«D'ailleurs, je sentais bien qu'il m'aimait. Il n'est pas besoin qu'on vous apprenne ces choses-là. Dès qu'il me parla de mariage, j'acceptai tout de suite! Et le parloir de Sainte-Marthe doit avoir gardé le souvenir des transports de joie auxquels Maxime s'abandonna lorsque je lui avouai que je serais heureuse de devenir sa femme.

«Dès le lendemain, je quittai le couvent, et le soir même nous prenions le train de Brest.

«Il y a non loin de notre premier port de guerre, sur la côte ouest, un petit manoir du quinzième siècle, qui est habité depuis de longues années par une vieille tante de Maxime, la seule parente qui lui reste.

«Elle a soixante-quinze ans: on ne lui en donnerait pas soixante.

«Elle est vive, alerte, bienveillante, avec deux yeux pétillants d'esprit et de malice.

«Dès le jour où je lui fus présentée, je sentis que j'allais l'aimer comme si elle avait été ma mère.

«Elle m'accueillit d'ailleurs tout de suite comme son enfant, et pendant que Maxime allait s'occuper des préparatifs du mariage, je vécus avec elle.

«Au surplus, ce ne fut pas long.

«Maxime avait hâte de m'appeler sa femme; et moi, pourquoi le cacher? j'avais autant d'impatience que lui.

«Ce fut un bien beau jour.

«Nous avons reçu la bénédiction nuptiale dans la petite église du bourg. Nous n'avions autour de nous que quelques amis de Maxime et quelques relations de notre tante.

«Mais, Maxime et moi, nous ne nous occupions guère de cela. Nous avions le ciel dans notre coeur ému d'une sainte émotion, et nous étions heureux! à rendre jaloux tous ceux qui nous regardaient passer.

«Ce fut simple et grand comme le bonheur même.

«J'étais pénétrée d'une sorte de crainte délicieuse, de trouble ineffable; il me semblait que, pour la première fois, j'allais mettre le pied dans un monde nouveau, inconnu, mystérieux surtout!

«On eût dit que mademoiselle Mariette allait disparaître; c'était en quelque sorte une terreur qui me prenait partout, et au fond de laquelle il y avait une sensation exquise!…

«C'est difficile à expliquer; tu verras quand tu seras madame dePradelle!…

«Car tu seras madame Gaston, comme je suis madame Maxime et, quoique tu ne m'en aies rien dit, j'ai bien deviné que tu l'aimais.

«Donc, voilà un mois que nous sommes mariés, et si tu savais de quels enchantements est faite cette vie à deux, dans une solitude mélancolique et tendre, avec les grands aspects de l'infini que la mer développe devant nos yeux.

«Il est convenu que nous vivrons ici, quand Maxime sera débarqué, et que j'y resterai près de sa tante quand il sera absent.

«Moi, cela m'est fort indifférent.

«Avec lui, j'habiterai où il voudra; sans lui, que m'importe le lieu où je vivrai en attendant son retour.

«Mais il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.

«Pour le moment, voici ce que nous avons résolu:

«Demain, nous quittons le manoir et nous nous envolons vers Paris:Tu entends bien, Paris!

«Nous y serons presque en même temps que cette lettre.

«Maxime veut que je voie l'Italie. — Avec lui, j'irais en Chine.

«Prépare-toi donc, mon cher trésor, à revoir madame de Palonnier. Résigne-toi d'avance à recevoir les nombreuses confidences qu'elle grille de te faire, et crois toujours à la profonde et inaltérable affection de ta

«Mariette.»

La lecture de cette lettre communiqua à Edmée une bien douce émotion, et elle eut pour effet de la distraire pendant quelques minutes des sombres pensées qui assiégeaient son esprit.

La petite pensionnaire de Sainte-Marthe n'avait pas changé. Même au milieu de son bonheur, elle restait la même: vive, rieuse, expansive, incapable de rien dissimuler de ses impressions les plus intimes. Edmée la retrouvait tout entière, et elle souriait à son image charmante qui se représentait à elle, comme aux beaux jours du couvent.

Car maintenant, après les épreuves par lesquelles elle avait passé, sous l'empire du trouble qui lui était resté des événements accomplis, c'est avec une sorte de jouissance pénétrante et douce qu'elle évoquait parfois les souvenirs de Sainte-Marthe.

Elle était heureuse alors; du moins aucun souci sérieux n'empoisonnait les joies sereines auxquelles elle s'abandonnait. Elle ne voyait rien au delà de cet horizon que lui faisait l'amour de son père, et, si elle eût été consultée, peut-être n'eût-elle pas demandé autre chose que la continuation de cette vie monotone et calme.

Mais depuis, d'autres sentiments plus puissants s'étaient fait jour dans son coeur; des aspirations nouvelles s'étaient emparées avec autorité de son esprit; il lui était venu des doutes mauvais, des désirs inquiets qui avaient modifié sa vie.

Que n'eût-elle pas donné pour retourner en arrière! pour revivre quelques jours dans la sécurité du cloître, inconsciente du bonheur mondain, indifférente à ce bruit, ce mouvement, cette agitation qui l'avaient comme grisée, et avaient altéré la pure sérénité dont elle jouissait naguère.

Mais non!

À la réflexion, elle eût refusé ce retour vers le passé.

Désormais, elle sentait bien que c'était impossible.

Maintenant, elle aimait!… Et elle eût préféré mourir plutôt que de renoncer au bonheur que lui promettait l'amour de Gaston, et dont la lettre de Mariette lui apportait un avant-goût exquis.

Il n'en fallut pas davantage pour la rappeler à la gravité de la situation.

Son père allait venir et elle avait besoin de tout son courage pour affronter cette entrevue. Son père!

La pauvre enfant était bien émue, et son coeur se brisait chaque fois qu'elle pensait au chagrin qu'elle avait dû lui causer depuis quelques jours.

Elle le connaissait bien et elle savait qu'il avait du cruellement souffrir.

C'était le scandale, la honte, que la curiosité publique allait audacieusement exploiter.

Si elle avait réfléchi avant de fuir le couvent et d'accompagnerGaston, peut-être eût-elle hésité.

Elle n'avait pas compris tout de suite l'énormité de sa faute.Maintenant elle avait peur! mais il était trop tard.

Après tout, mieux, valait encore qu'il en fût ainsi. Dans la situation présente, il fallait prendre un parti, et, quel qu'il fût, il serait toujours préférable à l'avenir qui lui était réservé.

Si son père l'aimait réellement, il devait lui-même s'applaudir de cette obligation qui lui était faite de prendre une résolution définitive.

Toutes ces pensées se succédèrent rapidement dans son esprit, et elle ne conserva plus bientôt que cette sorte d'appréhension vague qui vous prend toujours à la veille d'événements importants.

Il était onze heures, elle avait déjeuné sommairement, et elle passa aussitôt dans sa chambre.

Elle y arrivait à peine quand on sonna.

Elle tressaillit et prêta l'oreille.

La bonne était allée ouvrir, et elle entendit la voix, de son père qui demandait mademoiselle de Beaufort.

Un flot de larmes monta à ses yeux, pendant qu'un sanglot s'étouffait dans la gorge; mais elle se raidit.

On était entré. Des pas traversaient la première pièce. Puis la porte de sa chambre s'ouvrit, et M. de Beaufort parut sur le seuil.

Il était affreusement pâle!

Edmée ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement. Le visage couvert de larmes, elle courut se réfugier dans ses bras. Et pendant quelques secondes ce fut un murmure confus de paroles caressantes et douces et de baisers donnés et rendus.

Enfin M. de Beaufort se dégagea comme à regret de l'étreinte de sa fille et l'enveloppa longuement d'un regard attristé et douloureux.

— Ah! malheureuse enfant! dit-il, est-ce donc ainsi que nous devions nous revoir?

— Mon père! mon bon père! supplia Edmée, vous m'aimez toujours!Ah! dites-moi que vous m'aimez!

— Eh! est-il possible qu'il en soit autrement.

— Mon Dieu!

— Tu as été bien cruelle, cependant, et je ne croyais pas que jamais j'aurais à souffrir par toi.

— Pardonnez-moi! Moi-même, pensez-vous que je n'ai pas été malheureuse?

— Comment en un instant, as-tu pu changer à ce point? Il y a autour de toi des influences qui ont abusé de ta candeur. Toi seule tu n'aurais pas imaginé une pareille révolte.

— Ne parlez pas ainsi.

— Ne dis-je pas la vérité?

— Non, non, je vous jure! et si quelqu'un est coupable, c'est moi, moi seule.

— Ne cherche pas à me tromper, car je sais tout… et cette femme… ce Gaston de Pradelle…

— Gaston! fit Edmée, avec un cri indigné. Vous parlez de Gaston, mon père? Mais vous savez bien que je l'aime; je vous l'ai avoué; et à cette heure, il serait ici près de moi, si un odieux guet- apens n'avait mis ses jours en danger.

— Un guet-apens! répéta M. de Beaufort en frémissant. Que signifie?

— Ah! je me doutais bien que vous l'ignoriez.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que la nuit dernière une tentative d'assassinat a été commise sur M. de Pradelle; que l'assassin est un nommé Gobson, et si vous ne connaissez pas cet homme, madame de Beaufort n'ignorait pas, elle, le meurtre qu'il préparait.

M. de Beaufort passa sa main sur son front, où perlait une sueur froide.

— Gobson, répéta-t-il avec un vague soupçon de la vérité: tu es sûre de ce que tu avances?

— Gaston vous le confirmera lui-même, si vous voulez le venir voir.

— Mais quel intérêt?…

— Vous le demandez?

— Je cherche.

— Eh bien! ne cherchez pas, mon père, car je vais vous le dire. Depuis quelques mois, miss Fanny Stevenson avait confié à M. de Pradelle des papiers auxquels sont, parait-il, attachés l'honneur et la fortune de madame de Beaufort, et c'est pour lui soustraire ces documents que l'on n'a pas reculé devant un crime.

— Mais la tentative a échoué?

— Dieu veillait sur les jours de Gaston.

— De sorte que les documents dont tu viens de parler…

— Ils sont toujours en la possession de miss Stevenson.

Une ombre glissa sur le front de M. de Beaufort. Il jeta un regard soupçonneux, presque craintif à sa fille.

— Ainsi, dit-il peu après, d'une voix hésitante… ainsi, on t'a tout appris.

— Oui, mon père, répondit Edmée, en baissant les yeux.

— Tu sais alors…?

— Je ne sais qu'une chose… c'est que miss Stevenson est ma mère, et que je l'aime presque autant que je vous aime!

M. de Beaufort détourna la tête et fit quelques pas à travers la chambre, pour chasser l'émotion violente qui le gagnait.

Il y eut donc un silence de quelques minutes, au bout desquelles il revint près d'Edmée, qui, de son côté, avait beaucoup de peine à contenir les sentiments multiples qui emplissaient son coeur.

— Ce que tu viens de m'apprendre est fort grave, dit enfin le malheureux père, et explique, sans la justifier tout à fait, la conduite que tu as tenue. Mais si je consens à ne pas revenir sur les faits accomplis du moins, m'est-il impossible d'admettre que tu restes plus longtemps dans la position que tu as choisie.

— Et pourquoi donc? répéta vivement Edmée.

— Réfléchis mon enfant.

— J'ai réfléchi, croyez-le, et je ne vois pas qu'il soit malséant qu'une fille demeure auprès de sa mère…

M. de Beaufort se mordit les lèvres.

— Soit! soit! dit-il; mais tu n'as pas songé que j'ai aussi des devoirs à remplir, et que le monde me blâmerait si…

— Le monde? interrompit Edmée: et qu'ai-je à me préoccuper de ce qu'il pense de moi! Le monde ne se résume-t-il pas tout entier en vous, ma mère et mon fiancé?

— Cependant…

— N'essayez pas de me convaincre. Depuis longtemps, j'ai bien pensé à l'avenir qui m'est réservé et j'ai pris une résolution irrévocable.

— Au moins, tu me diras…

— C'est pour vous entretenir de cette grave détermination que je vous ai écrit, en vous priant de me venir voir.

— Enfin, qu'as-tu résolu?

Edmée se laissa lentement tomber aux genoux de son père et lui prit les mains, qu'elle retint quelques secondes sous ses lèvres.

— Mon père! dit-elle d'une voix sous la défaillance laquelle on sentait une grande fermeté voulue, mon père! avant de m'éloigner, je vous conjure de bénir votre enfant.

M. de Beaufort dégagea vivement ses mains et fit un brusque mouvement de recul.

— T'éloigner! s'écria-t-il; tu veux partir! me quitter!

— Oui, mon père, répondit Edmée.

— Et tu n'as pas pensé à l'affreux chagrin que ton départ me causerait!

— C'est le seul moyen de tout conjurer.

— Partir! me laisser seul! t'unir à mes ennemis. Ah! Dieu réservait de bien cruelles épreuves à ma vieillesse.

— Croyez-vous que mon coeur ne se brise pas aussi à une pareille pensée!

— Mais où iras-tu!

— J'irai où le voudra mon mari.

— M. de Pradelle! C'est lui qui te conseille… c'est pour lui!… Mais tu ignores donc quels projets sont les siens, et ce qu'il prépare, de concert avec cette miss Stevenson dont tu parlais tout à l'heure?

— Ma mère?

— Oui! oui! ta mère, qui n'a plus qu'une pensée désormais, qui veut répandre la honte sur les derniers jours de ton père, qui ne reculera devant aucun scandale pour satisfaire sa haine et assurer sa vengeance.

— C'est madame de Beaufort qui a dit cela?

— Qu'importe! si elle a dit vrai.

— Madame de Beaufort s'est trompée.

— Comment?

— Il est possible qu'elle eût agi ainsi, elle, si elle se fût trouvée dans la dure position de miss Stevenson; mais vous n'avez plus de semblables dangers à redouter.

— Que signifie?

— Cela signifie qu'avant de m'éloigner j'aurai écarté de vous toute appréhension pour l'avenir.

M. de Beaufort regarda son enfant avec un profond étonnement, cherchant à comprendre le sens ambigu des paroles qu'elle venait de prononcer.

Edmée s'était dirigée vers un petit meuble de Boule placé entre les deux fenêtres de la chambre et elle venait d'en ouvrir un des tiroirs.

— Que fais-tu? interrogea avidement M. de Beaufort.

Edmée se retourna tristement, souriante, vers son père. Elle tenait à la main une enveloppe qu'elle venait de retirer du meuble de Boule et qu'elle lui présenta d'un geste attendri.

— Il y a sous cette enveloppe, dit-elle, deux documents importants qui pouvaient menacer la sécurité de madame de Beaufort et la vôtre: miss Stevenson cédant à ma prière, a bien voulu me les remettre, approuvant d'avance l'usage que j'en comptais faire. L'un de ces documents est la copie authentique de l'acte aux termes duquel M. le comte de Simier s'est uni en mariage à miss Fanny Stevenson et madame de Beaufort pourra le détruire elle- même. Quant à l'autre…

— L'autre?… répéta M. de Beaufort d'un ton anxieux.

— C'est mon acte de naissance à moi!

—Que dis-tu?

— Et vous jugerez s'il ne vous convient pas de le détruire également, pour être bien sûr qu'il ne reste plus aucun vestige du passé!

M, de Beaufort eut un cri douloureux et se cacha le front dans les deux mains.

— Cruelle enfant! balbutia-t-il d'un accent brisé. Que t'ai-je donc fait pour me torturer ainsi sans pitié?

— Mon père! mon père! supplia Edmée.

— Tu ne veux donc plus que je t'appelle ma fille?

— Je n'ai pas dit cela.

— Tu as oublié en un jour l'amour dont j'ai entouré ton enfance; tu veux m'abandonner, me laisser seul, maintenant que je suis vieux et las de la vie. Tu veux que je meure dans l'isolement et le désespoir!

— Ne le croyez pas!

— Ah! tu me fais payer bien cher une faute que je voudrais racheter au prix de tout mon sang…

— Pardonnez-moi!

— Me quitter, toi! poursuivit M. de Beaufort, toi, qui es ma seule consolation, et que j'aimais de tous mes regrets, et de tous mes remords du passé. Ce châtiment manquait à mon supplice, et c'est ma fille… mon Edmée…

La pauvre enfant se jeta éperdue dans les bras de son père.

Jamais elle n'avait surpris une telle douleur sur ses traits, et elle en était épouvantée.

Elle le serra follement contre son coeur.

— Non! non, dit-elle, ne pleurez plus, je vous en conjure. Écoutez. Je ferai ce que vous voudrez. Je n'aurai d'autre volonté que la vôtre… Par pitié, ordonnez! dites ce qu'il faut que je fasse; j'aimais miss Stevenson pour tout ce qu'elle a souffert. Eh bien, je ne la verrai plus… Est-ce là ce que vous voulez!… Gaston est le premier homme auquel j'ai rêvé de confier le bonheur de toute ma vie, c'est le seul que j'aimerai jamais… dites un mot, mon père, et je vous jure que je ne prononcerai plus son nom devant vous. Ces deux sacrifices, je vous les offrirai comme preuve de mon affection. Qu'importe que j'en meure! pourvu que j'assure ainsi votre sécurité, et que je vous voie heureux… Je retournerai au cloître… le monde m'y oubliera… Gaston lui-même finira par aimer une autre femme!… tout!… je consens à tout, entendez-vous bien… pourvu que vous me regardiez comme autrefois et que je ne voie plus de larmes dans vos yeux, mon père!… Ah! répondez-moi au moins… et dites-moi que vous êtes content de votre enfant!…

M. de Beaufort était incapable de répondre: les pleurs l'aveuglaient; sa gorge serrée était étouffée de sanglots. Jamais il n'avait éprouvé une plus poignante émotion.

Enfin, il secoua la tête avec force, prit la tête d'Edmée dans ses mains, enfonça ses doigts frémissants dans les flots de sa chevelure opulente, et l'embrassa à diverses reprises avec des transports de joie.

— Tais-toi! tais-toi!… dit-il d'un accent plein de désordre. Tu es ma fille, mon enfant adorée… et je mourrais plutôt que de porter atteinte à ton bonheur!… Je verrai Gaston… il est digne de toi et de l'amour que tu as conçu pour lui… Laisse-moi faire… Aie confiance en mon affection, et je jure Dieu que rien ne viendra plus menacer le bonheur que tu as si bien mérité.

Qu'ajouter à ce qui précède? Quelques lignes seulement.

Un mois plus tard, Gaston de Pradelle, complètement rétabli, épousait mademoiselle Edmée Stevenson, et les deux jeunes époux partaient pour l'Italie, où ils allaient promener leur rêve de bonheur.

Ils devaient y retrouver Mariette et Maxime, qui les y avaient précédés et qui leur avaient donné rendez-vous à Venise.

Mais Gaston et Edmée n'allèrent pas jusque-là.

Ils avaient trouvé sur leur chemin, à quelque distance de Menton, une jolie petite villa, enfermée sous les arbres, en face du splendide panorama de la Méditerranée, et ils s'étaient arrêtés dans ce nid charmant que le hasard leur présentait.

Ils y restèrent toute la saison.

Ils étaient heureux autant que deux créatures humaines peuvent l'être en ce monde, et nous n'avons qu'à fermer le livre sur ce dernier chapitre de leurs amours.

Quant à miss Fanny Stevenson, on ne la vit plus que de loin en loin.

Elle ne demandait qu'à voir sa fille heureuse, et chaque fois qu'elle vint la trouver, soit à Nice, soit à Paris, elle emporta la certitude de son bonheur.

Que lui fallait-il de plus?…

La haine s'était éteinte peu à peu dans son coeur.

Elle avait appris que le comte de Simier n'était pas aussi coupable qu'elle l'avait pu croire…

Après l'avoir abandonnée, le remords l'avait pris, et il était revenu pour réparer autant que possible le mal qu'il avait fait.

Mais à Québec, comme à Smeaton, personne ne put lui donner des nouvelles de Fanny.

Elle avait disparu… et son père faisait bonne garde autour du phare.

L'enfant seule restait, et il l'avait emportée…

D'ailleurs, à quoi bon revenir sur ce passé cruel?…

Fanny Stevenson consentait à tout oublier depuis qu'elle ne se sentait plus menacée, et elle avait pardonné, depuis que le bonheur de son enfant ne pouvait plus être troublé.

Toutes les mères lui donneront raison!…

1 Le chapitre XII n'existe pas dans l'édition papier utilisée pour la présente édition. (Note du correcteur - ELG.)


Back to IndexNext