Un mois s'était passé sans amener aucun changement important dans la situation de nos personnages.
Maxime de Palonnier était parti pour Brest, et depuis son départ, il avait écrit plusieurs fois à Gaston pour lui renouveler les recommandations qu'il lui avait faites au sujet de Mariette, et pour lui demander, en post-scriptum, s'il avait enfin quelques renseignements sur Edmée.
Gaston avait répondu que les choses étaient toujours dans le même état, qu'il avait vu mademoiselle Duparc, et qu'il l'avait trouvée bien triste de son absence et impatiente de son retour. Quant à mademoiselle de Beaufort, il n'en avait rien appris; elle avait décidément disparu. À diverses reprises, il s'était présenté à l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, et s'était heurté à un parti pris de discrétion absolue. Madame de Beaufort était restée impénétrable, et il n'avait rien pu deviner.
Il était évident pour lui qu'Edmée avait été conduite dans un autre couvent, et que des ordres sévères avaient été donnés pour qu'on l'empêchât de communiquer avec les personnes du dehors.
Elle était séparée du monde, et le hasard seul ou un miracle pouvait désormais le mettre sur la trace de la pauvre recluse!
Gaston venait de passer un mois terrible.
Pendant les premiers jours qui avaient suivi la disparition de la chère victime, il s'était multiplié avec une sorte de fièvre; il avait parcouru la capitale, cherchant âprement une piste, comme quelque agent de police lancé à la poursuite d'un criminel. Il avait visité toutes les communautés, inventant des prétextes, s'ingéniant à mille ruses qu'en d'autres circonstances sa nature droite et chevaleresque eût certainement répudiées; mais un sentiment supérieur de justice et d'amour le soutenait; il y avait là une iniquité monstrueuse à démasquer, et il n'avait reculé devant aucune investigation, quelque indiscrète qu'elle lui parût à lui-même.
Il était d'ailleurs soutenu dans son âpre recherche par les excitations de Fanny Stevenson.
Celle-ci, bien qu'elle se contînt, n'avait pas d'autre pensée que de retrouver sa fille. Seulement une crainte la retenait encore et la garrottait dans son inaction.
Elle comprenait que son ennemie, madame de Beaufort, avait les yeux fixés sur elle: que tous ses mouvements étaient surveillés; que ses moindres paroles étaient recueillies; qu'enfin ses tristesses et ses larmes pouvaient devenir des révélations funestes dont on ne manquerait pas de te servir contre elle!
Et elle se taisait, dévorant son impatience, étouffant ses révoltes, dissimulant ses colères aveugles, de peur d'exalter davantage encore l'implacable bourreau qui tenait entre ses mains le coeur de son enfant!
Oh! cette femme! cette Juliette de Beaufort! que n'eût-elle pas donné pour la tenir à son tour terrifiée et vaincue, et lui rendre toutes les tortures qu'elle lui faisait endurer!
Elle ne songeait plus guère à autre chose.
Ses nuits étaient hantées de fantômes; elle ne pouvait plus que haïr; il y avait des moments où elle oubliait presque sa fille pour ne songer qu'à sa vengeance.
Aussi, c'est le souffle ardent, la mort dans l'âme, que tous les huit jours elle voyait arriver Gaston, qui venait voir Mariette, et en même temps lui apporter le résultat de ses recherches de la semaine.
Tristes résultats!
Rien! toujours rien!
Ni Palmer, mis en campagne, ni Bob si intelligent et si vif, n'avaient recueilli le moindre indice.
Gaston lui-même avait visité presque tous les, couvents, et il en sortait comme il y était entré.
Il ne pouvait pas en être autrement.
Quelque prétexte qu'il prit pour s'introduire dans ces mystérieuses demeures, il rencontrait partout la même politesse banale; on l'accompagnait au parloir, on le laissait s'agenouiller à la chapelle; parfois, même, il était admis jusque auprès de la supérieure.
Et c'était tout!…
Ce qu'on lui montrait, ce qu'il voyait, c'étaient les parties banales du couvent; ce que tout le monde pouvait voir comme lui; ce que l'on n'a aucun intérêt à cacher.
Mais derrière ces murs épais, sous ces voûtes silencieuses, au fond de ces corridors sombres où parfois il a surpris d'étranges murmures de voix contenues, au delà de ces doubles grilles quadrillées, voilées de tentures noires, qu'y avait-il?… Que de mystères peut-être se fussent offerts à ses regards s'il lui eût été donné, d'y pénétrer!
Fanny Stevenson se désolait au récit de ses recherches vaines; elle ne pouvait croire qu'elle ne parviendrait pas un jour à découvrir la retraite où l'on avait enfermé Edmée. Mais elle se désespérait en voyant le temps s'écouler, sans amener aucun changement à la cruelle situation qui lui était faite.
Une fois cependant, quelque chose de bizarre se passa qui vînt ajouter encore à ses terreurs et lui donna la mesure de ce que son ennemie pouvait tenter!
C'était lors de la dernière visite que Gaston avait faite àSainte-Marthe.
Il était arrivé à midi sonnant. Mariette ne se trouvait pas encore au parloir: soeur Rosalie l'attendait, et il fut frappé de l'expression insolite qu'il remarqua sur ses traits.
Elle était plus sombre encore que d'habitude; plongée dans ses réflexions amères, elle semblait insensible à tous les bruits qu'elle entendait; mais dès que Gaston monta les degrés de l'escalier, elle reconnut tout de suite son pas et releva brusquement la tête.
— Oh! venez! venez! dit-elle d'un ton agité et nerveux; j'avais hâte de vous voir.
— Auriez-vous quelques nouvelles?… interrogea ardemment Gaston.
— Non… je ne sais rien, je n'ai rien appris; mais ce que j'ai à vous dire…
— Parlez!
Soeur Rosalie s'était levée; ses mains tremblaient d'émotion et de colère; une flamme sinistre éclairait ses yeux pleins de haine.
— Qu'avez-vous donc? insista Gaston presque effrayé.
— C'est infâme! la misérable! balbutia miss Fanny; ne vous ai-je pas dit déjà qu'elle était capable de tout.
— Qu'est-il arrivé?
— Une chose odieuse.
— Quoi? quoi?
— Moi? je ne pensais à rien. Je ne pouvais croire à tant d'infamie. Écoutez! Hier soir, après la prière, au moment où j'allais rentrer dans ma cellule, la mère assistante, c'est-à-dire celle qui remplace et supplée parfois la supérieure, me pria de lui accorder quelques instants d'entretien.
— Que voulait-elle?
— Un instant, j'ai cru qu'il s'agissait d'Edmée, ou que du moins j'allais obtenir de la soeur quelques renseignements dont je pourrais tirer parti; mais elle me retint un quart d'heure au moins pour se répandre en paroles inutiles, banales, et qui, pour tout dire, n'avaient aucun sens. Je ne m'en étonnai pas trop cependant; car ici c'est un peu l'habitude, et on n'y parle le plus souvent que pour bien s'assurer que l'on n'est pas devenue tout à fait muette; quand je la quittai, je regagnai donc ma cellule sans penser à mal, heureuse de lui échapper, heureuse surtout de rentrer dans ma solitude et dans la possession de moi- même. J'étais loin de me douter de ce qui m'attendait.
— Qu'est-ce donc?
— Tout d'abord, je ne fis aucune remarque. J'étais tout entière à mon enfant; mais quand j'allai poser ma lumière au chevet de mon lit, je demeurai glacée de stupeur.
— Qu'y avait-il?
— Oh! c'était presque imperceptible pour tout autre que moi; mais du premier coup d'oeil, je m'aperçus que ma cellule avait été visitée pendant mon absence et que l'on avait dû y opérer une perquisition minutieuse.
— Est-ce possible?
— Je voulus douter. J'examinai avec plus d'attention et bientôt les preuves abondèrent; sur les dalles, il y avait des traces de pas; le petit bahut dans lequel je serre quelques modestes objets de toilette avait été bouleversé; mon lit lui-même, défait et en désordre, attestait, par l'état dans lequel je le retrouvais, qu'une main curieuse l'avait indignement fouillé.
— Mais quel intérêt?…
— Vous ne devinez pas?
— Je cherche.
— Ah! je n'ai pas cherché longtemps, moi! car la vérité m'a tout de suite sauté aux yeux.
— Quelle est votre pensée?
— Madame de Beaufort sait que j'ai en ma possession des titres à l'aide desquels je puis à jamais détruire son bonheur et celui de sa fille, et elle a payé quelqu'un, pour venir me les voler.
— Et vous supposez qu'elle a trouvé ici une complicité coupable?
— Non; mais ne m'a-t-elle pas accusée de m'être emparée de l'esprit d'Edmée? N'a-t-elle pas pu ajouter que j'avais favorisé vos entrevues au parloir avec mademoiselle de Beaufort, et notamment qu'il n'était pas impossible que je me fusse prêtée à un échange de correspondances entre cette enfant et M. Gaston de Pradelle.
— Quelle infernale machination!
— Cela une fois admis, le reste va tout seul. La supérieure ne peut croire à tant d'immoralité de ma part; elle refuse d'accorder créance à cette accusation, et alors on lui indique le seul moyen pratique, presque honorable, de vérifier la calomnie sans que je puisse soupçonner jamais que j'en ai été l'objet. Comprenez-vous?
— Parfaitement.
— Et me blâmerez-vous désormais si je prends toutes les mesures que m'imposent l'intérêt de ma sécurité et celui plus sacré cent fois de ma vengeance.
— Mais ces papiers?
—Ils ne m'ont pas quittée, je les porte sur moi, à toute heure de jour et de nuit.
— Après cette première tentative, ne craignez-vous pas…
— Je crains tout; car après avoir échoué en employant la ruse, je ne doute pas que l'on n'ait recours à la violence.
— Et dans ce cas?
— Mon parti est pris. Dès ce jour, ces titres, qui sont mon honneur, mieux que cela, la fortune et l'honneur de mon enfant, ces titres seront déposés en des mains qui sauront, j'en suis sûre, les conserver et les défendre: monsieur Gaston, j'espère que vous ne refuserez pas d'en accepter le dépôt.
— Moi?
— Et à qui donc voulez-vous que je les confie? Vous êtes le plus brave et le plus loyal gentilhomme que j'aie connu. Vous aimez mon Edmée, et je suis bien certaine qu'elle vous aime. C'est en son nom plus encore qu'au mien que je vous supplie de m'accorder ce que je vous demande.
— Vous le voulez?
— Je vous en prie.
— Eh bien! soit, vous avez raison, et vous pouvez être assurée qu'on m'ôtera la vie plutôt que ces parchemins!…
À la suite de cet entretien, Gaston était resté une semaine sans revoir Fanny Stevenson, ni Mariette.
Maxime lui-même n'avait pas donné signe de vie, et ni Palmer niBob n'avaient apporté de renseignements dignes d'être recueillis.
Le jeune commandant commençait à sentir le découragement le gagner, et c'est vainement qu'il demandait à son imagination un moyen de sortir de l'impasse d'où il ne pouvait plus sortir.
Un soir, il était rentré de meilleure heure que de coutume.
Paris l'ennuyait: son bruit et son mouvement l'importunaient; il avait besoin d'être seul, et passait souvent de longues heures assis auprès de son feu.
Il y avait à peine quelques minutes qu'il était rentré, quand Bob se présenta.
Gaston releva le front, et remarqua que le jeune novice tenait une lettre à la main.
— Une lettre! fit-il avec un tressaillement involontaire.
— Oui, commandant, répondit Bob.
— D'où vient-elle?
— De Paris.
— De Paris! Donne vite.
Et il jeta un regard curieux sur la suscription.
La lettre venait bien de Paris, et l'adresse avait été écrite par une main de femme.
Gaston s'empressa de déchirer l'enveloppe, et courut à la signature.
Il n'y avait que quelques lignes, et elles n'étaient pas signées!
Voici ce que disaient ces lignes:
«Monsieur Gaston,
«Je ne sais quand vous recevrez cette lettre, mais dès que vous l'aurez lue, venez me voir le plus tôt possible; j'ai bien des choses à vous dire.»
Gaston examina le billet avec plus d'attention. Il était daté de trois jours!
Mais il n'eut pas une seconde de doute.
Ce billet n'avait pu être écrit que par Mariette; elle avait dû le confier à une personne qui n'avait pu la porter de suite à la poste, et c'est de là que venait le retard.
Pendant toute la soirée et la nuit qui suivit, il fut fort agité.
Quelque incident important était survenu; mademoiselle Duparc avait dû apprendre quelque chose; mais comment et par qui?
Il ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il ne s'agît d'Edmée.
Mariette était sa meilleure amie, et elle avait été fort contristée de sa disparition. Elle avait dû mettre tout en jeu pour se renseigner sur ce qu'elle était devenue, et peut-être allait-elle lui faire connaître en quel endroit de Paris il la retrouverait.
L'espoir rentra dans son âme, et c'est avec une impatience mortelle qu'il attendit le lendemain.
Il crut que la nuit ne finirait pas et que le jour ne viendrait jamais.
Quand il se réveilla le lendemain, après avoir fort mal dormi, neuf heures venaient de sonner.
Le soleil, un froid soleil d'hiver, blanchissait les rideaux de sa fenêtre, et décrivait de pâles losanges sur le tapis de sa chambre.
Il sauta à bas de son lit et appela Bob.
Ce dernier accourut.
— Personne n'est venu me demander? demanda Gaston en s'habillant à la hâte.
— Personne, mon commandant, répondit le jeune novice. Seulement, le facteur a apporté une lettre.
— D'où vient-elle?
— De Brest.
— C'est de Maxime; donne.
La lettre était en effet de Maxime. Gaston la décacheta vivement, et trouva sous l'enveloppe quatre pages d'une écriture serrée et menue.
Il la lut avec résignation.
Maxime ne pouvait rien dire du sujet qui l'occupait tout entier, mais il l'entretenait longuement de Mariette Duparc.
Maxime était décidément amoureux. Eût-il voulu le nier, que toute sa lettre eut protesté!
Il expliquait les motifs qui l'avaient obligé à prolonger son absence, et annonçait qu'il ne tarderait pas à revenir à Paris.
Le jeune lieutenant de vaisseau, quoique orphelin comme sa cousine, avait encore quelques parents, entre autres une tante fort riche qui l'avait toujours tendrement aimé, et il n'avait pas voulu prendre un parti sans la consulter et obtenir son consentement.
Il s'agissait de son bonheur à lui, Maxime, et le bonheur c'est chose grave.
Il avait donc vu cette tante; elle s'était montrée favorable à ses projets, et avant peu tout serait réglé de ce côté.
Tout en faisant ces confidences à Gaston, Maxime le priait de n'en rien raconter à Mariette. Il n'en disait pas davantage, mais Gaston devina sans peine…
Quand il eut achevé la lecture de cette longue lettre il s'habilla, déjeuna sommairement et sortit.
Il ne tenait pas en place.
Mariette l'attendait; elle avait des choses à lui communiquer, et l'heure marchait trop lente à son gré.
Il était à peine onze heures quand il arriva dans les environs du couvent de Sainte-Marthe et comme il avait une heure avant de pouvoir s'y présenter il se mit à marcher devant lui sans but, indifférent à ce qu'il voyait ou entendait, ne cherchant qu'à passer le temps qui lui restait pour attendre midi.
Il n'avait qu'une pensée dans l'esprit, et se sentait incapable de s'en laisser distraire; Edmée! toujours Edmée!
Au bout d'un quart d'heure de cette promenade à l'aventure, dans un quartier qu'il ne connaissait pas, il se trouva perdu dans un lacis de rues étroites et solitaires qui se croisaient, sans direction voulue, formées d'habitations qui semblaient s'être élevées là au caprice des propriétaires et sans souci d'un ordre quelconque.
Un moment, quand il y prit garde, cela l'inquiéta.
Mais il continua néanmoins, rassuré par cette idée qu'il n'aurait qu'à s'adresser au premier passant, pour reprendre son chemin.
Toutefois, cette inquiétude passagère qui l'avait un moment troublé, le rendit un peu plus circonspect et plus attentif.
Il se mit à regarder l'endroit où il se trouvait, et involontairement il fut pris de curiosité.
Il longeait alors un mur élevé derrière lequel on voyait pointer quelques cimes d'arbres, et plus loin, la silhouette d'un édifice qui rappelait l'aspect de Sainte-Marthe.
C'était un couvent, à n'en pas douter.
Il tressaillit.
Pourquoi le hasard l'avait-il amené en ce lieu désert, presque inhabité?
Gaston avait toujours cru qu'il y a dans le hasard une mystérieuse intervention de la Providence, et il ne fut pas éloigné de penser que c'était Dieu lui-même qui l'avait poussé là.
Une fois que cette pensée se fut emparée de son esprit elle ne le quitta plus.
Il avança, fit le tour du mur de clôture, et finalement se trouva au seuil d'une grande porte qu'on avait laissée entrebâillée.
Il la poussa.
Elle ouvrait sur une vaste cour au fond de laquelle on apercevait un bâtiment qui présentait dans quelques-unes de ses parties certains vestiges Renaissance. Hautes cheminées ornées, toit à pans coupés, etc. À droite, se dessinait une autre construction plus moderne, dont les fenêtres à vitraux coloriés annonçaient une chapelle; puis enfin, à gauche, chose singulière et assurément anormale, en retour sur la cour, un corps de logis indépendant du couvent, et qui semblait habité par des ménages d'ouvriers et de petits bourgeois.
Gaston avait franchi le seuil de la porte; il fit quelques pas dans la cour, hésitant et craignant d'être taxé d'indiscrétion.
Pourquoi, en effet, était-il entré dans cette demeure? Il n'eût pu le dire lui-même.
C'était un sentiment confus, né de mille incitations diverses et, pour ainsi dire, analysables? Il voulait voir. Il était attiré là presque malgré lui. Il lui semblait qu'il obéissait à un désir que rien n'expliquait, mais qui s'affirmait impérieux et indiscutable.
Cependant on l'avait aperçu et on était venu à sa rencontre.C'était la soeur sacristine.
Gaston salua.
Sa bonne mine, sa distinction manifeste, le ruban qu'il portait à sa boutonnière, produisirent leur effet ordinaire.
La soeur sacristine sourit.
— Vous désirez parler à madame la supérieure? demanda-t-elle avec le plus affectueux sourire qu'elle put trouver; il faudra alors que vous attendiez, car c'est l'heure de la prière, et vous ne pourrez la voir…
— Dieu me garde d'être importun! répondit Gaston; je puis revenir.
— Ce n'est pas la peine. L'entrée de la chapelle est libre, et, si vous le voulez, vous pourrez y attendre que madame la supérieure puisse vous recevoir.
Gaston fit un signe d'acquiescement et suivit la soeur.
Mais à peine eut-il fait quelques pas dans les couloirs qu'il devait traverser, qu'une sensation inattendue le saisit, et ce fut avec une surprise douloureuse qu'il constata combien le couvent dans lequel il venait de pénétrer différait de celui de Sainte- Marthe.
Dès qu'il mit le pied sous la voûte sombre du corridor qui conduisait à la chapelle, il sentit une humidité froide tomber sur ses épaules et glacer sa chair. Le jour n'entrait que par d'étroites meurtrières, ouvertes dans le mur épais. Un silence lugubre régnait de toutes parts, et l'on y respirait une âcre senteur de renfermé et de moisi.
Quand il passa près du parloir, il y jeta un coup d'oeil et frissonna.
Cela ressemblait, avec une apparence plus sinistre encore, aux parloirs de Mazas, où le prévenu ne peut communiquer avec ses parents ou ses amis qu'à travers le guichet d'une grille.
Ici, il n'y avait pas même de guichet, et la grille était voilée d'une longue draperie de couleur sombre.
On pouvait se parler, on ne pouvait se voir.
Quand il entra dans la chapelle, il respira.
Relativement, la chapelle était lumineuse.
Des hautes fenêtres qui donnaient sur la cour tombaient de grands rideaux qui tamisaient discrètement les pâles rayons du soleil, répercutés par les mousselines et les dentelles qui ornaient l'autel.
Mais cette clarté vive et gaie s'arrêtait contre le mur opposé, interceptée brutalement par une immense grille quadrillée, doublée d'une draperie noire.
C'est derrière cette draperie, dans une salle où le regard ne pouvait pénétrer, que priaient et psalmodiaient les soeurs et les élèves, à l'abri de toute indiscrétion.
Au-dessus, on apercevait quelques tribunes également dissimulées, qui étaient spécialement réservées aux malades et aux infirmes. Et c'était tout.
Çà et là, quelques chaises pour les fidèles du dehors, un grand Christ d'ivoire se détachant sur une croix d'ébène et quelques reliques saintes pieusement conservées dans de petits coffrets à fermoir d'argent.
Mais Gaston ne donna aucune attention à ces divers objets, et, dès qu'il fut entré, son âme tout entière s'attacha à cette draperie jalouse qui lui dérobait la seule chose qu'il eût voulu voir.
Il avait presque oublié Mariette, tant il était absorbé par cette pensée unique.
D'ailleurs, depuis quelques secondes, un murmure confus, indistinct, s'était élevé de derrière la grille. De temps à autre, il entendait remuer une chaise, le bruit d'une toux opiniâtre arrivait jusqu'à lui, et son regard se faisait ardent, comme s'il eût voulu déchirer ce voile irritant qui l'arrêtait.
Toutefois, il finit par s'apaiser et prit une attitude plus calme.
Un silence profond s'était établi: l'office commençait.
Il s'agenouilla et laissa tomber sa tête dans ses deux mains, pour ne pas laisser surprendre les impressions multiples qui l'assaillaient, menaçant de lui enlever sa force et son courage.
Du reste, cela fut court.
Un quart d'heure à peine. Midi sonnait, quand le prêtre qui officiait donna sa bénédiction à l'assistance et regagna la sacristie à pas comptés.
Gaston demeura encore quelques secondes.
Mais les fidèles quittaient un à un la chapelle, et il ne pouvait rester davantage. D'ailleurs, Mariette l'attendait.
Il abandonna sa place, passa devant la grille et il se dirigeait vers la porte de sortie, quand tout à coup il s'arrêta terrifié et près de tomber.
Au moment où il passait devant l'autel, un mouvement inattendu s'était effectué parmi les personnes qui passaient devant la grille, une main avait soulevé un coin de la draperie, et un cri de suprême angoisse et de défaillance s'était fait entendre.
Or, à tort ou à raison, dans la voix qui avait poussé ce cri,Gaston avait cru reconnaître celle de mademoiselle de Beaufort.
Ne se trompait-il pas? Était-ce possible? À tout prix il voulait savoir, et, poussé par un sentiment plus fort que sa volonté même, il fit quelques pas pour se rapprocher.
Mais il n'alla pas loin.
Une rumeur discordante s'entendait maintenant derrière la grille. C'était un brouhaha indescriptible à travers lequel on distinguait des exclamations effarées; la draperie s'agitait par moments, comme par saccades, et des regards violemment allumés s'attachaient au jeune commandant, qu'ils semblaient tenter d'exorciser.
Il en fut presque interdit.
Il avait vu cependant bien d'autres tempêtes, sans en avoir été troublé; mais ici, dans un pareil lieu, après la sensation si vive qu'il venait d'éprouver, il n'eut pas la force de réagir contre sa propre émotion.
La porte de sortie était ouverte, et machinalement, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il gagna la rue et s'enfuit, comme s'il venait de commettre un sacrilège.
Un quart d'heure plus tard, il arrivait à Sainte-Marthe et entrait au parloir, où il trouvait Mariette et soeur Rosalie.
— Ah! vous êtes en retard, dit la jolie enfant avec une petite moue charmante; moi qui vous attendais avec tant d'impatience! Si vous saviez combien j'avais hâte de vous voir.
Gaston lui prit les mains sans trop savoir ce qu'il faisait.
— Pardonnez-moi, dit-il en essayant de se remettre, j'ai été retardé, en effet; je vous expliquerai cela; mais voyons, dites- moi, j'ai reçu votre lettre. Vous avez appris quelque chose?
— Depuis trois jours.
— Il s'agit d'Edmée?
— Et de qui donc! Pauvre amie! Je suis si malheureuse depuis qu'elle est partie, et je m'ennuie tant.
— Que vous a-t-on dit?
— Ah! il n'y a encore que le hasard pour bien faire les choses, répondit Mariette; car sans lui nous n'aurions jamais rien su.
— Et que savez-vous?
— Voici: il faut dire d'abord que l'année dernière nous avions ici pour camarade mademoiselle Irma de Fontanges, une belle jeune fille appartenant à une famille qui malheureusement ne pouvait pas lui constituer une dot. Irma n'ignorait pas ce détail, et elle était bien résignée à passer sa vie dans un cloître, ne voulant pas d'un époux qui l'aurait prise pour sa beauté, et qui plus tard lui aurait reproché peut-être de ne lui avoir rien apporté.
— Quelle idée!
— C'était la sienne, et je suis loin de partager sa manière de voir; car il me semble, au contraire, qu'un homme qui épouse une jeune fille sans dot, lui donne, en agissant ainsi, la meilleure preuve d'amour qu'elle puisse désirer. N'est-ce pas votre avis?
— Assurément.
— À la bonne heure. Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi. Enfin, c'était l'idée d'Irma, et quoiqu'elle n'eût pas de vocation, elle était décidée à se retirer au couvent. Mais voilà que tout à coup un oncle à elle, qui était parti pour l'Inde il y avait des années et des années, et dont on ne parlait plus depuis longtemps, vient à mourir subitement, laissant à sa nièce, dont il était le parrain, une fortune de plusieurs millions.
— De sorte qu'elle a renoncé au couvent.
— Tout de suite! Vous auriez fait comme elle, je suppose?
— N'en doutez pas.
— Elle a donc quitté Sainte-Marthe, voilà près d'un an, et il y a trois jours elle est venue nous annoncer qu'elle se mariait.
— Elle n'a pas perdu de temps.
— Il faut toujours en perdre le moins possible.
— Mais je ne vois pas.
— Vous allez voir! Irma est donc venue nous voir l'autre jour, pendant la récréation, et après qu'elle eut satisfait à toutes les questions dont on l'accablait, comme je me rappelais qu'elle était, comme moi, fort liée avec Edmée, je lui ai dit ma tristesse et le chagrin que j'éprouvais que l'on nous eût caché le couvent où elle devait se trouver.
Alors, continua Mariette, Irma montra un grand étonnement, et, en hésitant, elle me confia que le dimanche précédent elle avait vu et embrassé Edmée. — Où cela? demandai-je. — Et elle me répondit que c'était àl'Adoration. — Vous comprenez que je n'ai pas gardé cela pour moi, j'en ai conféré aussitôt avec soeur Rosalie, et c'est elle qui m'a engagée à vous écrire.
— Que vous êtes bonne… et combien je vous remercie! répondit Gaston, touché de la grâce charmante et de l'abandon communicatif de la jolie enfant… Mais vous ne m'auriez pas écrit, que je serais venu tout de même.
— Vous avez reçu une lettre de Maxime?
— C'est cela… une longue lettre de quatre pages.
— Ah! il vous gâte, vous; car moi maintenant, depuis quinze jours surtout, ce sont presque des télégrammes qu'il m'envoie.
— Ne lui en veuillez pas, Mademoiselle.
— Oh! je ne lui en veux pas non plus.
— Car dans cette longue lettre qu'il m'a adressée, il n'est guère question que de vous.
— Vraiment?…
— Il se reproche d'être parti si vite.
— Il est si bon!
— Et il vous aime tant!…
Mariette baissa les yeux, et ses joues se couvrirent d'une vive rougeur.
— Et doit-il revenir bientôt! reprit-elle peu après, d'un accent ému.
— Il me le fait espérer, et je ne doute pas qu'il ne soit lui- même bien impatient de vous revoir.
Il y eut encore un court silence.
Soeur Rosalie s'était rapprochée des deux jeunes gens; elle rappela à Mariette que l'heure allait sonner, et l'invita à se retirer.
— Déjà! fit Mariette.
— M. de Pradelle ne manquera pas de revenir, et j'ai d'ailleurs quelques recommandations à lui adresser.
— Vous, ma soeur?
— Oui, mon enfant.
— Eh bien! je me retire et vous laisse. Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Gaston, si vous écrivez à Maxime, n'oubliez pas de lui dire que je lui suis bien reconnaissante de penser à moi et que je serai heureuse de le revoir.
Et elle partit en courant, comme elle était venue. Elle n'avait pas disparu, que Fanny Stevenson s'emparait avec autorité du bras de Gaston.
— Cette enfant n'a rien vu, dit-elle d'un ton âpre; mais moi qui vous observais tout à l'heure je n'ai pu me tromper. Vous étiez pâle en arrivant, et il y avait encore dans votre regard une dernière expression d'effarement.
— Rien ne vous échappe donc? fit Gaston.
— C'était vrai, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Vous avez vu Edmée peut-être?
— Non; mais elle m'a vu, elle, et cela suffit.
— D'où venez-vous donc?
— Du couvent de l'Adoration.
— Qui vous avait dit d'y aller?
— Personne; ou plutôt, c'est Dieu qui a guidé mes pas.
Le jeune commandant raconta brièvement alors ce qui lui était arrivé une heure auparavant, et pendant qu'il parlait, la malheureuse mère mordait ses lèvres jusqu'au sang, et ses doigts irrités se crispaient sur la bure de sa robe.
— Elle! elle! ma pauvre et douce Edmée! balbutia-t-elle. MonDieu! si près de moi, et je ne puis la voir, et je reste-là…
Elle secoua la tête avec violence, comme le fauve que le sang ou la colère aveugle.
— Non! non! non! poursuivit-elle, la lèvre torve, c'est assez souffrir; je ne veux pas laisser torturer plus longtemps mon enfant, car elle me reprocherait un jour à bon droit, mon indifférence et ma lâcheté.
— Prenez garde!
— À quoi donc? N'est-ce pas à eux plutôt de trembler? Que pourraient-ils ajouter encore aux tortures qu'ils m'ont fait endurer?
— S'il ne s'agissait que de vous, vous auriez raison peut-être; mais Edmée est en leur pouvoir.
— Je la leur arracherai.
— S'ils vous en laissent le temps; songez-y, miss Fanny, vous avez été prudente jusqu'ici, ne compromettez pas le bénéfice acquis de cette conduite, et ne vous hâtez pas trop d'engager une lutte où vous pouvez être vaincue.
— Je souffre tant.
— Et croyez-vous que je souffre moins? Pensez-vous que mon coeur ne saigne pas aussi? Mais j'ai peur de la perdre encore une fois; je tremble qu'on nous l'enlève de nouveau, et si cela arrivait, quelle responsabilité n'assumeriez-vous pas!
— Mon Dieu!
— Laissez-moi faire.
— Quel est votre dessein?
— Fiez-vous à moi. Je comprends comme vous qu'il est urgent d'agir. Nous savons maintenant en quel lieu on tient Edmée enfermée et je vous jure que je vais faire bonne garde.
— Soit! dit miss Fanny, je me tairai; je refoulerai au fond de mon coeur tous ces sentiments de révolte et de haine qui le brûlent et le déchirent. Je vous accorde quelques jours encore, mais je jure, de mon côté, que si les nouveaux efforts que vous allez tenter restent infructueux, rien ne pourra plus m'arrêter, et ils verront ce dont je suis capable.
Gaston avait son idée; en quittant miss Fanny, il prit la direction du couvent del'Adoration, et en moins d'un quart d'heure il en apercevait le mur de clôture.
Mais au lieu d'aller à la porte par laquelle il était entré la première fois, il fit le tour de l'établissement, et gagna le corps de logis dont nous avons parlé, et qui, indépendant de la communauté, faisait retour sur la cour principale.
Ce corps de logis était habité par quelques modestes ménages de bourgeois et d'ouvriers; mais le personnel des locataires s'y renouvelait souvent, en raison même de l'espèce de servitude que le voisinage du couvent lui créait.
On y entendait à toute heure de jour et de nuit le bruit de la cloche qui appelait à la prière, et l'on assistait, pour ainsi dire, aux offices qui se disaient à la chapelle.
Cela n'avait rien précisément de récréatif, et il était rare qu'il n'y eût pas toujours quelque logement vacant.
Gaston vit, en effet, en approchant, deux ou trois écriteaux pendus au-dessus de la porte d'entrée.
Il s'en réjouit et s'empressa de s'adresser au concierge.
Ce dernier fit un geste d'étonnement qui n'échappa point au jeune commandant.
— Vous avez quelques logements à louer? demanda ce dernier, sans tenir compte de l'étonnement de son interlocuteur.
— Oui, Monsieur, répondit le concierge; mais je doute qu'ils puissent vous convenir.
— Pourquoi?
— Ce sont des logements d'ouvriers.
— Qu'à cela ne tienne, repartit Gaston; car le logement que je cherche est destiné à être occupé par mon domestique.
Le concierge se leva.
— S'il en est ainsi, dit-il, je crois bien que j'ai votre affaire.
— Peut-on visiter les lieux?
— Si Monsieur veut me suivre.
Le concierge confia sa loge à sa femme, et prenant les devants, il se mit à monter l'escalier, suivi de près par Gaston.
Ils arrivèrent ainsi au palier du troisième étage.
— C'est ici? interrogea Gaston.
Le concierge avait ouvert une porte; il s'effaça pour permettre au jeune homme de passer.
La chambre était propre; deux grandes fenêtres y laissaient pénétrer un jour cru.
Gaston en ouvrit une et plongea son regard au dehors.
Les fenêtres donnaient sur la cour. En face s'élevait le couvent, et Gaston constata avec un frémissement de joie que, de l'endroit où il se trouvait, on pouvait distinguer tout ce qui se passait dans le parloir.
C'est plus qu'il n'espérait.
— Mon domestique sera fort bien ici, dit-il; je retiens donc le logement. Dans une heure, votre nouveau locataire viendra s'installer.
Et il allait se retirer, quand il demeura comme cloué à sa place par une surprise mêlée de stupeur.
Derrière la haute fenêtre du parloir, il venait d'apercevoir la silhouette d'Edmée.
Un frisson glacé passa sur sa chair et tout son être frémit.
Elle! c'était bien elle!
Il ne la voyait qu'imparfaitement; mais son coeur ne pouvait s'y tromper, et un sanglot s'engagea dans sa gorge.
C'est qu'aussi la pauvre recluse était bien changée.
Il remarqua surtout la profonde altération de ses traits et l'amère et douloureuse mélancolie de son attitude.
Son coeur se brisa. Il eût voulu franchir l'espace, la prendre dans ses bras, la serrer contre sa poitrine.
Jamais il ne l'avait tant aimée que dans ce moment; il eût donné sa vie pour presser une seconde son front pâli sous ses lèvres ardentes.
Mais il restait là, retenu à sa place par un sentiment supérieur.Il regardait et attendait.
Quoi? Il ne le savait pas lui-même.
Peut-être espérait-il qu'elle tournerait les yeux de son côté et qu'elle l'apercevrait.
Edmée était loin de soupçonner sa présence si près d'elle; son père lui parlait et elle l'écoutait triste, accablée, résignée comme toujours!
Que lui disait M. de Beaufort?
Parfois un sourire contraint relevait le coin de sa bouche: son regard se voilait, et elle cachait sa tête sur la poitrine de son père.
Parfois aussi un éclair parti de ses yeux, d'ordinaire si doux, éclairait son visage, et Gaston y surprenait une expression qu'il ne leur connaissait pas.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
La pauvre créature, lasse de souffrir, sentait-elle sourdre en elle des mouvements de révolte mal contenus?
M. de Beaufort paraissait, par instants, embarrassé et timide; on eût dit qu'il s'étonnait de certaines résistances qu'il rencontrait pour la première fois chez son enfant.
Gaston observait tout cela, partagé entre mille sensations contraires.
L'homme qui l'accompagnait attendait derrière lui, étonné, sans comprendre.
Tout à coup, le jeune commandant se retira brusquement de la fenêtre, et gagnant précipitamment la porte.
— C'est bien, dit-il au concierge: je retiens, cette chambre; mon domestique viendra, ainsi que je vous l'ai dit, s'y installer dès aujourd'hui, et il paiera le terme d'avance.
Puis il descendit les marches quatre à quatre.
Il n'avait pas de temps à perdre.
Il venait de voir une chose effrayante.
Pendant l'entretien du père et de la fille il avait remarqué que les soeurs allaient et venaient très affairées à travers les couloirs, et il n'y avait pas pris garde autrement.
Mais bientôt il vit Edmée jeter un voile épais sur ses cheveux, poser sur ses épaules un châle dont M. de Beaufort l'aida à s'envelopper; puis elle prit le bras de son père et quitta le parloir.
Une sueur froide perla à ses tempes, et une épouvante sans nom le saisit.
Allait-on encore une fois enlever Edmée? et dans ce cas, où devait-on la conduire?
Il y avait, dans cet acharnement à soustraire la malheureuse jeune fille à toutes recherches un fait si révoltant, si monstrueux, qu'il n'y pouvait croire.
Il voulait s'assurer qu'il se trompait.
Quand il arriva dans la rue, M. de Beaufort montait dans le coupé qui l'avait amené.
Mais Edmée y était-elle montée avec lui?
C'était là le point important et il ne put le vérifier.
Car au moment où il se précipitait vers la voiture pour fixer ses doutes, le cocher enlevait ses chevaux, et le coupé partait au grand trot.
Gaston eut un accès de rage aveugle, et fit un geste de résolution farouche.
— Ah! quoi qu'ils fassent, murmura-t-il avec fureur, quelques précautions qu'ils prennent, il faudra bien que je la retrouve, et ce jour-là, à mon tour, je n'aurai ni pitié ni faiblesse.
Il rentra chez lui agité, fiévreux, en proie à une exaltation comme il n'en avait jamais éprouvé.
Malheureusement il était réduit à l'inaction jusqu'au lendemain, car c'est le lendemain seulement à midi qu'il pouvait voir soeur Rosalie et se concerter avec elle sur les résolutions à prendre.
Toutefois, en attendant, il donna ses ordres à Bob, lui désigna la maison où il venait de louer une chambre pour lui, et lui expliqua surabondamment ce qu'il avait à faire.
C'était simple d'ailleurs.
Tenter d'établir des communications avec le couvent, s'y ménager des intelligences, si c'était possible, fréquenter la chapelle; enfin surveiller toutes les personnes qui entreraient àl'Adorationou qui en sortiraient.
Bob partit emportant ces instructions, et Gaston resta seul.
Le soir, il alla rôder autour de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, dans l'espoir d'y rencontrer M. de Beaufort. Mais il ne vit personne.
L'hôtel était plongé dans l'ombre; on eût dit qu'il était inhabité.
La nuit qu'il passa à la suite de ces événements fut peut-être une des plus tourmentées qu'il eût passée encore.
Mais un incident inattendu allait lui apporter une distraction et en même temps un aide qui n'était pas à dédaigner.
Le matin, vers huit heures, il entendit carillonner à sa porte.
Bob n'était pas là. Gaston alla ouvrir, et il fut tout étonné de voir entrer Maxime.
Maxime avait précipité son départ; il n'avait pas pris le temps d'adresser un télégramme à son ami, s'était jeté dans le train express la veille, vers deux heures, et il arrivait tout droit chez Gaston, après avoir pris à peine une heure pour secouer la poussière du voyage.
— Pardieu! fit Gaston, voilà une agréable surprise. Je ne t'attendais que dans quelques jours.
— Je ne tenais plus à Brest, répondit Maxime; Paris me manquait.
— Et mademoiselle Duparc?
— Et Mariette aussi; pourquoi le cacherais-je? Décidément j'en suis fou.
— Cela se voit de reste.
— Je suis résolu…
— À quoi!
— À me marier.
Gaston regarda son ami avec un sourire ironique.
— Ah çà! dit-il, avec une pointe d'enjouement, tu me dis cela comme si tu avais hésité.
— Eh! sans doute que j'ai hésité.
— À quel propos?
— Dame! écoute donc! moi, je n'y avais jamais songé. J'ai bien ébauché quelques amourettes dans les quatre parties du monde; mais cela n'avait effleuré que l'épiderme, et je n'en faisais pas moins mes deux repas par jour, sans compter les lunchs. Mais il est écrit que c'en est fait!
— Pauvre Maxime!
— Tu me plains!
— Eh non! Seulement je ne m'y attendais pas…
— Ni moi non plus, pardieu! Quand je me suis rendu pour la première fois au couvent de Sainte-Marthe, je comptais continuer mon rôle de tuteur et de cousin, et je m'imaginais que, Mariette et moi, nous nous retrouverions, comme nous nous étions quittés trois années auparavant: enfants étourdis et insouciants qui ne songent qu'à rire, et ne demandent rien encore à la vie!
Mais au lieu de la petite fille que j'avais laissée au départ, voilà que j'aperçois une belle personne dans toute la grâce de l'adolescence; je la regarde et la trouve charmante; je l'écoute et elle est spirituelle; enfin, je lui parle, et je la vois s'émouvoir et se troubler, comme si ma présence lui faisait plaisir et peur! Ma foi! c'est communicatif cela, et j'ai perdu la tête.
— Tu la retrouveras.
—C'est pour cela que je me marie.
— Alors, tu vas la demander?
Maxime éclata en un joyeux éclat de rire.
— N'est-ce pas là, dit-il gaiement, une situation exceptionnelle et tout à fait charmante? Deux orphelins qui ne dépendent plus que d'eux-mêmes et qui se donnent l'un à l'autre, dans toute la plénitude de leur volonté et la sincérité de leur amour! Cite-moi beaucoup de mariages qui se concluent dans de semblables conditions.
— Tu as raison.
— Mais voyons! nous bavardons tous les deux, et j'oublie…
— Quoi donc?
— Eh mais! il faut nous rendre à Sainte-Marthe.
Gaston haussa les épaules.
— Décidément, répliqua-t-il, la tête n'y est plus; il n'est pas dix heures encore, et la seule chose que nous ayons à faire, c'est d'aller déjeuner.
— C'est vrai! Tu vois, il est temps que cela finisse! J'ai toujours eu cependant un robuste appétit, et j'étais hors de pair sous ce rapport au carré des officiers; mais depuis un mois…
— Es-tu prêt?
— Quand tu voudras.
— Eh bien! partons, mon ami; car je n'ai pas moins de hâte que toi d'aller au couvent de Sainte-Marthe.
Ils allaient sortir, Maxime s'arrêta sur les dernières paroles deGaston.
— Au fait, dit-il, pris d'une idée subite, je n'en fais jamais d'autres, et je suis vraiment bien ingrat.
— Qu'est-ce qui te prend?
— Ah! l'amour rend égoïste.
— On le dit.
— Et, dans la joie de mon bonheur, j'oubliais que tu traverses, en ce moment, de cruelles épreuves.
— Ce ne sera rien, je l'espère.
— Où en es-tu?
— Au même point, à peu près.
— Mais, mademoiselle de Beaufort?
— Disparue.
— Ah! je compte bien que tu ne repousseras pas mon concours, et tu sais que tout mon sang et ma vie sont à toi.
Gaston remercia du geste.
— Oui, oui, je sais tout cela, dit-il, et je compte sur ton amitié et ton dévouement; mais, viens! partons, et tout en déjeunant, je te raconterai ce qui s'est passé pendant ton absence, et les événements qui se préparent.
Quelques minutes avant midi, les deux amis entraient au couvent deSainte-Marthe, bien diversement impressionnés l'un et l'autre.
Un changement inattendu s'était opéré chez Gaston: ce qu'il avait vu la veille, la certitude qu'il venait d'acquérir de la nouvelle tentative que l'on préparait contre Edmée, avait modifié ses dernières résolutions, et il arrivait bien décidé à s'unir à Fanny Stevenson pour empêcher l'odieuse séquestration que l'on méditait.
Jusqu'ici, il avait hésité.
Il ne pouvait croire à tant de noirceurs; il s'obstinait à espérer en l'amour que M. de Beaufort avait toujours témoigné à sa fille. Mais, depuis la veille, il ne doutait plus que le malheureux père ne fût entièrement gagné à la cause de madame de Beaufort, et il voulait empêcher qu'Edmée ne lui fût enlevée.
Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas bien; mais il verrait miss Fanny, et, à eux deux, ils ne pouvaient manquer de réussir.
Quant à Maxime, il ne pensait qu'à Mariette, et il était fort ému.
Ce qu'il avait à lui dire était bien simple, cependant; mais quelquefois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus difficiles à exprimer.
Comment s'y prendrait-il? Par où fallait-il commencer?
Le moment psychologique était venu, et après avoir cru fermement à l'amour de Mariette, maintenant il se sentait pris d'un doute affreux.
Mariette était la franchise et la bonté mêmes.
Jusqu'alors il avait cru lire dans ses yeux tout ce qui se passait dans son coeur, mais qu'allait-il devenir s'il s'était trompé et si ce qu'il avait pris pour de l'amour n'était que l'expression d'une reconnaissance dont elle n'avait pas cherché à voiler la vivacité!
Quand il pénétra dans le parloir et qu'il aperçut la jolie enfant, son coeur se mit à battre avec une violence désordonnée.
Mariette, elle, ne paraissait ni plus émue ni plus embarrassée qu'un mois auparavant, lors des premières visites de son cousin. Son visage resplendissait de la même joie sereine, et c'est avec la même candeur, le même abandon, qu'elle accourut présenter son front au baiser fraternel du jeune lieutenant de vaisseau.
Celui-ci l'entraîna dans un coin du parloir.
— Ah! je ne vous attendais pas si tôt, dit-elle avec sa moue charmante: et pourtant j'avais hâte de vous revoir. Vous avez été bien longtemps absent et vous m'avez écrit bien peu souvent.
— J'ai été si occupé… balbutia Maxime.
— La marine prend donc tous vos instants?
— Ce n'est pas la marine seule.
— Cependant…
— J'ai eu d'autres soucis.
— Vous? À quoi pensiez-vous donc?
— À vous.
— Vraiment?… Ça, c'est gentil; car, moi, il ne se passe pas de jours…
— Chère Mariette!…
— Enfin! expliquez-moi, au moins, quelle grave préoccupation…
Un nuage glissa sur le front du jeune homme, et comme Mariette s'était assise, il prit place à ses côtés.
— Voici! dit-il au bout d'un instant. Depuis que je vous ai revue, j'ai cru remarquer que vous ne vous plaisiez pas beaucoup à Sainte-Marthe.
— Dites: pas du tout… et vous serez dans le vrai!
— Alors, j'ai cherché quel moyen je pourrais bien prendre pour vous en faire sortir.
Mariette enveloppa son cousin d'un regard où il n'y avait encore que de l'étonnement.
— Sortir d'ici, répéta-t-elle; y songez-vous? Et que pourrais-je faire, une fois dehors?
— C'était le difficile en effet.
— Une orpheline! Sans parents, sans amis!…
— C'est ce que je me suis dit.
— Et vous y avez renoncé?
— J'ai persisté, au contraire, et je crois que j'ai bien fait.
— Comment cela?
— Car, si vous le voulez, cela dépendra de vous.
Cette fois encore, l'enfant regarda Maxime avec une profonde attention.
— Voilà que je ne comprends plus, dit-elle d'un ton lent et vague.
— C'est pourtant bien clair, répartit Maxime. Ainsi que vous le disiez, il vous serait difficile, une fois hors de Sainte-Marthe, de rencontrer une situation convenable, et vous vous y trouveriez plus malheureuse et plus isolée qu'au couvent. À moins cependant…
— Achevez.
— À moins qu'il ne se présente un homme que votre grâce et votre beauté auraient séduit, et qui vous demanderait le bonheur de devenir votre époux.
— Vous voulez me marier? fit Mariette avec un tressaillement.
— Cela vous effraierait-il?
— Cela ne m'effraierait pas, mais il me semble si impossible qu'un homme raisonnable songe à épouser; sans dot…
— Il y en a un.
— Vous le connaissez?
— C'est un jeune homme; vingt-cinq ans; ni beau, ni laid, avec de la gaieté, de l'esprit aussi, du moins on le dit, et possédant une fortune modeste, mais suffisante pour assurer le bonheur d'une femme qui ne serait pas très exigeante.
Mariette garda le silence; elle avait penché son beau front. Une imperceptible pâleur couvrait ses joues d'ordinaire si roses, et sa poitrine se gonflait par instant sous l'empire d'une émotion intense.
— Vous ne répondez pas, insista Maxime d'une voix inquiète.
— Eh! que voulez-vous que je réponde? dit-elle; j'étais loin de m'attendre à une pareille communication, et vous admettrez qu'elle a de quoi surprendre. Je ne dis pas que quelquefois je n'aie pas arrêté ma pensée sur un avenir qui est celui auquel rêvent le plus volontiers toutes les jeunes filles de mon âge. Mais, moi je m'étais fait un idéal.
— Ah! fit Maxime, un moment décontenancé.
— D'abord, je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme qui m'aimerait.
— Ah! celui-là vous aime à en perdre la raison.
— Il me connaît alors?
— Depuis longtemps.
— Mais ce n'est pas tout.
— Qu'y a-t-il encore?
— Il y a que je voudrais, moi aussi, être bien sûre que je l'aimerai.
Par un mouvement irréfléchi, Maxime prit la main de Mariette et la serra tendrement dans les siennes.
— Il se trompe peut-être, répliqua-t-il, mais il a espéré quelquefois qu'il ne vous était pas tout à fait indifférent.
— Je le vois donc? fit Mariette, dont le visage, s'éclaira.
— Oui… oui… souvent.
— Et quel est son nom?
— Maxime de Palonnier.
Mariette eut un sanglot de bonheur: un petit cri vif et doux comme un cri d'oiseau s'échappa de ses lèvres, et elle leva sur Maxime ses deux yeux voilés de douces larmes.
— Oh! vous êtes le meilleur, le plus généreux des hommes! dit- elle avec effusion, et ma vie tout entière ne suffira pas à vous payer le bonheur que vous m'aurez donné!
En parlant ainsi, elle alla cacher sa tête éperdue sur la poitrine du jeune homme, sans prendre garde à soeur Rosalie qu'un pareil oubli pouvait à bon droit scandaliser.
Mais miss Fanny ne songeait guère à elle. Gaston venait de lui raconter ce qui était arrivé, et à la nouvelle du récent enlèvement de sa fille, elle s'était dressée de sa chaise, palpitante, oppressée, le regard chargé de haine.
— C'en est trop! dit-elle d'un ton violent; ils ont comblé la mesure, et il est temps que nous intervenions.
— C'est mon avis! approuva Gaston; j'y suis désormais résolu, et ce que vous me direz de faire, je le ferai.
— À la bonne heure! Dès aujourd'hui, moi, je me mettrai à l'oeuvre. Nous n'avons plus de temps à perdre. Le moindre retard peut aggraver la situation; et si nous restions plus longtemps inactifs, ils tueraient la pauvre enfant.
— Que décidez-vous?
— Vous le saurez bientôt. Il faut que je réfléchisse… Mais ne craignez rien: comptez sur moi, et je vous jure qu'avant peu je saurai si Dieu est avec nous ou avec les misérables qui m'ont ravi ma fille!
— Devrai-je revenir demain?
— Non, ne reparaissez plus. On vous épie désormais autant que moi-même; nous avons peut-être manqué de prudence jusqu'ici, et il ne faut plus retomber dans la même faute.
— Où vous verrai-je, si je ne puis me présenter à Sainte-Marthe?
— Laissez-moi faire et fiez-vous à moi. Seulement, pendant quelques jours, rentrez chez vous de bonne heure et attendez que l'on aille vous y trouver de ma part.
Gaston n'insista pas et se soumit.
Puis vingt-quatre heures se passèrent sans qu'il entendît parler de rien ou qu'il vît personne; mais le lendemain soir, vers dix heures, comme il était seul dans sa chambre, on sonna à la porte et il alla ouvrir.
Et quelle ne fut pas sa stupéfaction en apercevant, sur le seuil, miss Fanny Stevenson dans son costume de religieuse.
Miss Fanny passa une heure au moins chez le jeune commandant et eut avec lui une longue conversation, à la suite de laquelle ils prirent ensemble des résolutions énergiques qui devaient assurer le succès de la difficile entreprise qu'ils allaient tenter.
Nous croyons inutile de faire connaître pour le moment ces résolutions au lecteur; mais les événements dramatiques qui vont suivre l'édifieront surabondamment sur ce point en l'initiant à un monde inconnu, bizarre, mystérieux, qui s'est dérobé jusqu'à ce jour sous un voile impénétrable, et qu'aucune main profane n'avait encore osé soulever.