IV

Le génie italien n'a point été faussé par l'influence constante des lettres latines. Le latin avait toujours été la langue de l'église en même temps que celle de la science pour la chrétienté entière; sans effort ni raideur pédantesque, il reparut avec toute sa valeur littéraire dans la littérature épistolaire qui renaissait sous la plume de Pétrarque: auXVesiècle, dans les encycliques et les bulles du saint-siège, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra, les biographies de Vespasiano Fiorentino, lesCommentairesd'Æneas Sylvius; enfin, dans une foule d'œuvres poétiques, dont l'Africamarqua le début, épopées, bucoliques, élégies, épigrammes. Cicéron, Catulle et Virgile revivent dans la littérature néo-latine de l'Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s'inspirent des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite-Live, des réflexions morales de Tacite. L'entrée des comédies de Plaute sur le théâtre de Léon X n'étonna personne; à Rome, comme à Naples, à Brescia, à Bergame, à Padoue, à Florence, laCommedia dell'arteet la farce populaire n'avaient-elles pointconservé, dans le jeu de l'intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de l'Italie latine? Chrémès était l'aïeul de Cassandre, Davus fut l'un des maîtres de Polichinelle.

Nous venons de considérer l'une des deux faces de la renaissance italienne, l'Italien lui-même, étudié d'une manière toute subjective, l'homme moderne, affiné par l'antiquité, armé de critique, libre d'esprit, dont la volonté propre ou la force inflexible des choses limitent seules l'action. Passons maintenant à une série de vues parallèles qui achèvent la théorie de Burckhardt, à la rencontre de la conscience italienne avec les réalités du dehors, du monde extérieur, avec la nature, la société; en d'autres termes, observons l'aspect original de la science, de la poésie, de l'art, de la moralité dans l'Italie de la renaissance.

En plein moyen âge, les Italiens eurent sur le monde des notions supérieures à celles des autres peuples chrétiens. Leur situation méditerranéenne, le souvenir de l'orbis Romanus, la lecture des géographes anciens, les intérêts de leur commerce maritime les portèrent à regarder fort loin, à chasserde leur esprit la terreur de l'inconnu. Au temps des croisades, ils se préoccupaient beaucoup moins du saint tombeau que de leurs comptoirs et de la sûreté de leurs caravanes; auXIIIesiècle, Plano Carpini et les trois Polo se souciaient fort peu du prêtre Jean, du paradis terrestre ou de la porte du purgatoire; ils allaient, pendant des années, du côté du soleil levant, cherchant les meilleures routes vers le pays de l'or, des épices, des pierres précieuses. Quand Christophe Colomb dit: «Il mondo è poco.La terre n'est pas si grande qu'on le croit», il exprimait un sentiment tout italien. La terre est certes une belle demeure, dont l'immensité ne doit pas effrayer l'homme; il peut s'y mouvoir à son aise, en pénétrer les détours sans angoisse, l'étudier et la décrire comme une œuvre d'art que Dieu a mise à sa portée. Pétrarque qui traça, dit-on, la première carte d'Italie, mentionne les choses remarquables qu'il a vues dans ses longs voyages en Europe. Æneas Sylvius explique le monde par la cosmographie, la géographie, la statistique, il dépeint les paysages, note l'aspect des villes, leurs mœurs, leurs métiers, leurs produits. La science de la nature, ébauchée naguère par de grands esprits solitaires, Gerbert, Roger Bacon, Vincent de Beauvais, entrait dans la sphère intellectuelle de toute une race. Les idées astronomiques, qui sont si subtilesdans laDivine Comédie, étaient certainement comprises de tous les Italiens instruits. Les collections de plantes et d'animaux, les jardins botaniques, où la plante est cultivée non seulement pour ses vertus médicales, mais pour sa beauté, apparurent en Italie auXIVesiècle; le goût des bêtes fauves, venues à grands frais d'Asie ou d'Afrique, remontait à Frédéric II; il devint un luxe favori des cités, des papes et des princes. Les lions de Florence avaient leur chapitre au budget de la république. Léonard de Vinci, qui, enfant, amassait des scorpions et des lézards, quand il fut grand seigneur, entretint des lions et des tigres. Gonzague de Mantoue nourrissait dans ses haras des chevaux d'Espagne, d'Irlande, d'Afrique, de Thrace et de Cilicie. Le cardinal de Médicis forma même une ménagerie d'hommes barbares, Maures, Turcs, nègres, Indiens, qui parlaient plus de vingt langues différentes.

On trouve en ceci, à côté de la curiosité scientifique et de l'utilité pratique, le sentiment de l'art. Mais la vie profonde de la nature, embrassée par une vue d'ensemble, ne touche pas moins l'imagination italienne que le détail singulier; le paysage a pour elle, comme la plante ou la bête rare, une valeur très haute. Dans sonCantique au soleil, saint François avait exalté par un même chant d'amourla lumière céleste et toutes les choses vivantes. Personne n'a fait sentir par des couleurs plus éclatantes que Dante la poésie des horizons sans bornes, des abîmes où tourbillonne la tempête, à la lueur vermeille des éclairs, de la mer qui tremble sous les feux de l'aurore; et quel peintre primitif a imaginé une plus fraîche prairie, avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus émaillé de fleurs mystiques que la retraite des sages et des poètes païens à l'entrée de l'enfer? Pétrarque, Boccace, Æneas Sylvius se répandirent en descriptions plus abondantes; ils furent, avant le Poussin et le Lorrain, les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumière, la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie des eaux courantes, la grâce des ruines et des souvenirs mythologiques; les premiers poètes aussi du paysage moderne, par l'attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse à la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les poètes et les conteurs, plus préoccupés de l'action humaine, aient eu moins le loisir de goûter le monde extérieur; ils laissèrent aux peintres, à Raphaël, à Léonard, au Corrège, la séduction azurée des lointains; Boiardo et l'Arioste ne tracèrent plus que des premiers plans nets et rapides; la renaissance, après avoir fait le tour dela nature, s'arrêtait à l'homme, le plus digne objet de sa poésie, de ses beaux-arts, des progrès de sa vie sociale.

Il faut encore ici remonter aux maîtres poétiques de l'Italie, à Dante et à Pétrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs éclatent dansla Divine Comédie, mais par des traits d'une brièveté tragique, qui peignent à la fois, en trois paroles, l'attitude ou la convulsion du damné, le cri qu'il jette, la haine aiguë qui le torture, le deuil infini de son cœur. Autant de visions qui passent et fuient comme en un crépuscule, mais qu'on n'oubliera plus, parce qu'on a saisi tout ensemble le geste terrible de ces fantômes, leur sanglot désespéré, et le dernier fond éternel de l'âme humaine. Cette aptitude à exprimer l'une par l'autre la figure visible de l'homme et sa physionomie morale, rendues l'une et l'autre par le signe le plus individuel, reçut, selon Burckhardt, son achèvement de la discipline que Pétrarque imposa à l'esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le sonnet, régularisé pour toujours dans le nombre de ses vers, la disposition de ses parties, l'ordre de ses rimes, obligé de relever et d'animer le mouvement de sa seconde partie, devint «une sorte de condensateur poétique de la pensée et du sentiment comme n'en possède aucun peuple». Étendons la remarque au tercetdantesque, à l'octave des poésies épiques ou héroï-comiques. A la structure plastique de la forme répondirent, dans la poésie de la renaissance, l'allure vive et mesurée de la pensée, qui ne doit pas s'alanguir, la netteté de l'émotion, qui n'a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rêve, la pureté de la couleur, dont le dessin un peu sec de l'image limite l'éclat.

Mais cette perfection même des formes rétrécit le domaine de l'invention, qui s'arrête en face des genres dont la forme est, de sa nature, indécise. L'Italie, où la vie quotidienne était si dramatique, n'a point eu de drame national. Plus d'une raison explique d'ailleurs ce phénomène singulier: la persistance des mystères, des farces et de laCommedia dell'arte, le luxe des décors et des costumes, l'importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux flambeaux: la scène, trop brillante, était funeste au drame. Le sens dramatique ne manque cependant point aux Italiens;la Fiammetta,Griselidis, toute la littérature desNouvelles, ont montré de la façon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le drame est un récit. Que le récit soit en prose ou en vers, l'écrivain demeure toujours le maître de ses personnages; il n'est point obligé de s'identifier avec eux, de vivre dans leur cœur; sa main les porte, et, s'il est douéd'ironie, il peut s'en jouer librement. Le récit en octaves est, avec le sonnet, le poème italien par excellence. On doit, pour en goûter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au sein de laquelle il a fleuri; il est encore aujourd'hui populaire au plus haut degré, au môle de Naples comme parmi les pêcheurs de Venise, mais c'est pour la société de cour, pour les familiers des Médicis et des Este que Pulci, Boiardo et l'Arioste avaient d'abord écrit. Le poème n'est point fait pour être lu des yeux, mais pour être déclamé, devant des courtisans et des dames, au cours d'un festin, d'une fête princière, parmi les danses, les accords de musique et les conversations. La suite lente et savante des caractères, qui s'expriment surtout par le dialogue et le monologue, échapperait vite à ce monde spirituel et distrait, car il n'a point le loisir de méditer sur les causes et les effets des passions; ce qui le charme, c'est «le fait vivant», l'action rapide, brusquement suspendue, suivie d'une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparaît au bout d'un détour capricieux du récit, quand le poète renoue les fils qui semblaient brisés et perdus. L'octave sonore, qui finit sur deux rimes, sur deux notes semblables, marque d'une mesure précise un geste du héros, un accident de l'aventure, un coin de paysage; l'attention s'y arrête sans s'ylasser, car elle est aiguillonnée par la rime nouvelle de l'octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit pour embellir la fête, pour promener les paladins d'un bout de la planète à l'autre, ou de la terre à la lune; il a diverti la curiosité des auditeurs et la laisse en éveil, avide d'écouter le chant qui vient après. C'est encore par l'action plutôt que par le discours qu'éclate le pathétique et la passion portée à son comble, comme chez Roland, par des merveilles d'extravagance qui bouleversent la nature entière. La tendresse, la volupté sont toujours égayées d'un rayon d'ironie. Angélique, la vierge altière qui a dédaigné les rois et les guerriers chrétiens, se donne à un enfant «aux yeux de jais, aux cheveux d'or», à un page sarrasin. Tous les hasards de la vie héroïque sont disposés pour la joie moqueuse du poète et de son cercle. Le vieux moyen âge est inventé de nouveau pour l'amusement d'un monde lettré qui ne prend plus au sérieux que les temps antiques; ses prouesses les plus hautes tournent à la comédie. Morgante, d'un coup de son battant de cloche, écrase des armées. Le bon sens de Roland a passé dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d'une façon grandiose. Et plus les légendes chevaleresques s'embrouillent dans une plaisanteconfusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions rajeunies, grand fleuve de poésie dont les eaux miroitantes réfléchissent la terre entière, citées bourdonnantes couronnées de campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du désert, îles enchantées tout empourprées d'aurore, profondes forêts aux clairières lumineuses, embaumées d'aubépine et de verveine.

La littérature historique de l'Italie s'est portée vers l'observation pénétrante de l'homme individuel, du grand homme revêtu de gloire, étudié non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les traits de son caractère intime. Notre moyen âge ne nous avait laissé qu'un caractère bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les historiens et les biographes italiens, dès le quatorzième siècle, ont tracé des portraits d'une grande valeur à la fois pittoresque et psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher démagogue de Florence, «grand de corps, hardi, effronté et grand charlatan», qui persuadait «aux seigneurs élus qu'ils l'étaient grâce à lui et promettait des places à beaucoup de citoyens». Voici trois figures de Dante plus vigoureuses que la fresque même de Giotto: «philosophe hautain et dédaigneux», dit Jean Villani; «d'âme altière et dédaigneuse», dit Boccace; «il était, écrit Philippe Villani,d'une âme très haute et inflexible et haïssait les lâches.» Ce dernier écrivain a composé toute une galerie des hommes les plus marquants de Florence, théologiens, juristes, capitaines, astrologues, artistes. Jusqu'à Vasari, le portrait historique et la biographie privée persisteront chez les Florentins; les grands historiens, Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en lumière les mœurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont été les artisans de l'histoire, des princes dont ils scrutent la pensée dans l'intérêt de leur république. Les ambassadeurs vénitiens, Æneas Silvius, dans sesCommentaireset sonde Viris illustribus, les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio, l'historien de Milan, Paul Jove, dans sesVieset sesÉloges, rendront de même la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux lignes, Antonio Giustinian explique à la seigneurie de Venise le caractère et la légèreté d'Alexandre VI: «Il est trop sensuel dans ses appétits et ne peut s'empêcher de dire quelque parole qui trahit l'état présent de son esprit.» L'autobiographie, qui débute par laVita nuova, aboutit auxMémoiresde Cellini: le premier de ces livres est la confession d'une souffrance sans pareille, le second est le récit de tout ce qu'un homme a pu oser et de l'enivrementqu'il a trouvé dans l'insolence même de sa vie.

Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne humaine conforme au génie de la renaissance, analogue à celle des poètes et des historiens. Pour eux, l'homme a toute sa valeur en tant qu'individu le plus réel et le plus vivant possible. On sait comment l'art s'est affranchi,—par l'influence antique, avec Nicolas de Pise, par le retour à la nature, avec Giotto,—des formes immobiles de l'art byzantin, «de la manière grecque». Mais Nicolas et son école, mais Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas attachés avec moins d'amour à la nature réelle que tous les maîtres de la peinture florentine. Et Florence a fait l'éducation de l'art italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptées, vivent, respirent, vont parler; ces têtes bourgeoises des bronzes de Ghiberti ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravité et leur finesse d'expression, d'une race aussi haute que les condottières de Donatello, les apôtres de Masaccio. L'idéal descend, comme une lumière égale, sur tous ces visages, non point un idéal convenu d'école ou d'église, mais une grâce riante ou une noblesse dont l'artiste est bien l'inventeur, qualités qu'un critique duXVIesiècle, Firenzuola, dans sonTraité de la beauté féminine, exprime par ces mots, qu'il ne réussit pas à biendéfinir:leggiadria,vaghezza,venustà,aria. Ajoutons, pour Léonard, Raphaël et le Corrège, pour Donatello lui-même, lamorbidezza. Ce charme, tantôt voluptueux, tantôt passionné ou majestueux, parfois maladif ou étrange, est, selon nous, dans l'esthétique inconsciente des maîtres italiens, le don essentiel. Par lui, l'œuvre a son plus vif attrait, qu'elle doit non pas à la tradition sainte que l'artiste a traitée, à la richesse ou au mouvement de la mise en scène, mais à la séduction des figures, des regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le portrait, la statue équestre, la statue funéraire, rend à la peinture religieuse le caractère individuel des personnages et l'interprétation libre des sujets. Une vierge de Raphaël diffère autant d'une madone de Léonard que d'une madone d'Andrea del Sarto. L'ange de Botticelli, aux longs cheveux bouclés, ne se retrouve alors sous le pinceau de personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page apparaît dans un tableau, non que la légende ou l'édification pieuse l'y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beauté de son vêtement complètent la vie harmonieuse de l'œuvre. On peut diviser en cinq ou six groupesla Dispute du saint-sacrementoul'École d'Athènes, on peut en isoler chacune des figures; ce qui demeurera sous nos yeux sera toujoursun ouvrage achevé, une personne humaine qui, dans son cadre étroit, s'impose à nous par sa valeur propre.

Le rôle éminent de l'individu dans la poésie, l'histoire et l'art persiste dans la vie sociale. La société de la renaissance s'est formée autour de lui et à son image; elle est le théâtre de sa fortune. L'ancienne hiérarchie a disparu de presque toute l'Italie. Les communes ont réduit les seigneurs à l'état de citoyens; l'Eglise donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrétiens; les nobles de Florence, de Venise, de Gênes, s'enrichissent par le commerce. Les classes sont nivelées partout, excepté dans le royaume de Naples, où la culture intellectuelle sera toujours médiocre. Le préjugé de la naissance s'est dissipé. Dante l'abolit dans sonConvito; Pétrarque écrit:Verus nobilis non nascitur, sed fit. Les humanistes affirment tous que le mérite de l'homme est non dans sa race, mais dans son esprit. «La chevalerie est morte», dit Sacchetti. L'Arioste le croyait aussi. Ce qui reste decavalieri, de nobles, vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mêle intimement au peuple. L'Italie princière voit s'élever une noblesse nouvelle: lettrés, artistes, courtisans, hommes de guerre, d'esprit ou d'argent. Ceux-ci, à leurs qualités personnelles ajoutent une recherched'élégance, une politesse de mœurs sans lesquelles la vie commune perdrait de son charme. Une physionomie intéressante se dessine de plus en plus: celle de l'homme bien élevé, accompli en toutes choses, lecortigiano, qui, selon Castiglione, s'inquiète moins du service de son prince que de la perfection de sa propre personne, et, à la guerre, se bat moins par devoir que pourl'onore, pour se faire honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan florentin; il écrit le latin, est familier avec tous les jeux nobles: l'escrime, la danse, l'équitation, la musique, la paume; il sait causer, sourire et se taire à propos dans le cercle des dames. Une société si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang. Les femmes recevaient alors une éducation savante qui ne le cédait guère à celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit supérieur, relevé par la hauteur de l'âme. Telle fut Vittoria Colonna. La renaissance a salué du nom deviragodes femmes telles que Catarina Sforza, laprima donna d'Italia, qui, par l'énergie parfois féroce de la passion, ont égalé les plus rudes condottières. Ici, dans les salles des palais, sur le gazon des villas, c'est de conversations et d'aimables disputes qu'il s'agit. Ladonna di palazzopeut converser sur tout sujet, et lecortigianopeut lui conter toute histoire. C'étaitainsi déjà au temps duDécaméron; Boccace, alors, jetait comme un voile léger de périphrases sur ses tableaux les plus libres; les conteurs duXVeet duXVIesiècles ont très souvent écarté le voile. Mais les jeunes filles étaient au couvent ou dans un appartement écarté, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre simplement, en ces minutes difficiles, «un air réservé».

Il fallait un décor magnifique pour encadrer l'élégance de cette vie polie, un déploiement extérieur et populaire qui montrât dans toute sa beauté la civilisation de la renaissance. Le tournoi féodal n'avait plus de valeur pour une société où le cavalier remplaçait le chevalier; le vieux mystère ecclésiastique tournait à la représentation brillante, où la gaîté dominait de plus en plus; les saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusetés d'écoliers ou d'artisans étaient bonnes pour les pays arriérés en culture, où les belles-lettres et les beaux-arts ne formaient point encore l'ornement de la vie sociale. Durant près d'un siècle, l'Italie a célébré une fête merveilleuse dans laquelle les érudits, les artistes, les courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le spectacle s'est offert libéralement aux regards de la foule. La pantomime, le drame, l'intermède comique, l'allégorie mythologique, les scènes tirées des romansde la Table-Ronde, le cortège des chars et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et les places des grandes cités italiennes. Pie II passa à travers Viterbe, le saint sacrement dans les mains, ayant à droite et à gauche des tableaux vivants: la Cène, le Combat de saint Michel contre Satan, la Résurrection, la Vierge enlevée par les anges. Charles VIII, à peine entré en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et l'histoire d'Athènes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit défiler devant Léonore d'Aragon Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés par des panthères, l'éducation d'Achille, des nymphes que tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnaît dans ces splendeurs l'image de sa royauté; il les présente à son peuple comme une leçon pittoresque de politique séduisante pour des âmes méridionales et légères. Lorsque César Borgia revint d'Imola et de Forli, qu'il avait conquises, le sacré-collège l'attendait à la place du Peuple: précédé de l'armée, des pages, des gentilshommes, entouré des cardinaux en robes rouges, à cheval, vêtu de velours noir, il marcha au milieu d'une foule immense qui applaudissait. Les femmes riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant «avec ses cheveux blonds». Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna. Alexandre, fortému, se tenait, avec ses prélats, dans la salle du trône; à la vue de son fils qui s'avançait, porté vers lui dans les bras de l'église,lacrimavit et risit, dit l'ambassadeur vénitien: il rit et pleura à la fois. C'était de joie seulement et d'orgueil qu'il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Médicis, eut, dans sesPoésies carnavalesques, le sentiment mélancolique d'une fin prochaine de la fête et d'un retour de la fortune: «Réjouissez-vous, aujourd'hui, dit-il, car demain est un grand mystère.»

Une civilisation complète, véritable œuvre d'art, avait ainsi été créée par la conscience d'une race affranchie des entraves séculaires de l'âme humaine. Mais une multitude d'efforts individuels dirigés contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mêmes leur mesure. La renaissance, comme tant d'autres révolutions, devait périr par l'excès de son propre principe. Les derniers chapitres de Burckhardt sur la moralité, la religion et la superstition, font comprendre la décadence rapide de l'Italie, mais ne donnent pas assez clairement la théorie de cette décadence. Le docte écrivain avait fermé définitivement le chapitre d'histoirepolitique et sociale: ici encore, il laisse deviner une conclusion qu'il n'a point exprimée; mais sa doctrine est si forte qu'il suffit, pour la compléter, de lui demeurer fidèle.

Les destinées de la poésie et de la peinture ont été diverses: la première s'est arrêtée brusquement, la seconde, toujours religieuse en apparence, et conservée par l'église, a passé par toutes les phases d'un lent déclin. C'est l'ironie qui a tué la poésie. L'ironie, employée par de grands poètes, avait transformé la matière chevaleresque, mais ne l'avait point détruite; le goût des grandes choses, le respect littéraire du passé, un sentiment exquis de l'idéal avaient sauvé les souvenirs de Charlemagne; Roland et les douze pairs pouvaient être fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout à coup, du vivant de l'Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo, l'Orlandino, fit une blessure mortelle à l'épopée héroï-comique. Roland et, avec lui, tout le monde desReali di Francia, toutes les légendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les paladins que l'Europe avait si longtemps vénérés, se battaient, montés sur des ânes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus Angélique, ne croisait plus le fer contre les païens: il bornait sa prouesse à disputer à un prélat glouton, avec mille injures, une sacoche degibier, de charcuterie et de poisson. La satire littéraire, dirigée contre l'Arioste, la satire religieuse, qui fait penser aux invectives luthériennes d'Ulrich de Hutten, marquent, dans l'Orlandino, une rupture définitive avec l'art duXVIesiècle. La poésie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparaîtra plus tard avec le Tasse; mais celui-ci fut le poète convaincu de la contre-réformation catholique, et il n'appartient plus à la renaissance.

La recherche de l'effeta été funeste à la peinture; elle a pareillement nui à la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis que, dans la grande école de Venise et le Véronèse, la mise en scène, le décor d'architecture, l'ampleur éclatante des costumes, la richesse des accessoires, parfois aussi la familiarité de l'invention, altéraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de peinture, les peintres des écoles de Florence et de Rome gâtaient leurs tableaux par le parti-pris d'étonner le regard. On fit longtemps encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se perdit. Les anciens maîtres avaient toujours subordonné les personnages à l'ensemble; chez les élèves de Raphaël et de Michel-Ange, plus tard encore, dans l'école de Bologne, la figure individuelle, lors même qu'elle n'occupe qu'une place secondaire, se détache vivement de l'ensemble, les yeux fixés sur lespectateur, afin d'en retenir plus sûrement la curiosité. L'effort des mouvements, l'intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des draperies, l'abus des moyens pittoresques et bientôt du clair-obscur, les fausses grâces et les sourires affectés, tous ces défauts d'une peinture qui veut avoir trop d'esprit, rappellent singulièrement la poésie de cour, le sonnet maniéré et le fade madrigal où aboutissait dans le même temps l'art de Pétrarque.

Le mal était, d'ailleurs, irréparable, car les parties vitales du génie italien étaient atteintes. La catastrophe politique duXVIesiècle, l'asservissement de la Péninsule, ne rend point à elle seule compte du naufrage d'une civilisation et d'une littérature, comme le fait, pour la France méridionale, la croisade des Albigeois, car les excès et les folies du principat, qui décidèrent de l'Italie, n'étaient eux-mêmes que l'effet d'une cause invincible qu'il importe de considérer.

Dans un chapitre de ses discours sur Tite-Live, Machiavel dit: «Nous autres Italiens avons à l'église et aux prêtres cette première obligation d'être sans religion et corrompus; nous en avons une plus grande encore qui est la cause de notre ruine,» à savoir l'état de division, de discorde et de faiblesse où l'église, depuis le temps des Lombardset des Francs, a maintenu, par son égoïsme, l'Italie. Cette explication d'une chute que Machiavel prévoyait comme très prochaine, est très incomplète, excessive pour l'église, mais elle contient cependant les éléments essentiels du problème. Afin de bien élucider celui-ci, commençons par observer l'état religieux des Italiens en changeant l'ordre des analyses de Burckhardt, qui étudie la moralité avant la religion.

Je l'ai dit plus haut: l'Italie avait toujours eu, du consentement même de l'église, une grande liberté religieuse. Elle s'était attachée à la foi plus qu'aux œuvres, avait tenu peu de compte de l'austérité et de la pénitence. Le prodigieux succès de saint François résulta de la façon tout italienne dont le rêveur d'Assise avait compris l'originalité du christianisme, une religion faite de tendresse et d'enthousiasme plus que d'obéissance et de terreur, une religion d'amour, par conséquent livrée à l'imagination personnelle du chrétien, très individuelle sans doute, mais non point à la manière du protestantisme. Car l'église est toujours là, image visible de Dieu, corps de doctrine plutôt que hiérarchie sacerdotale; l'Italie demeure volontiers sous le manteau de l'église, à qui elle demande des sacrements et des prières, dont jamais elle ne songe à discuter les dogmes, précisément parce queces dogmes la préoccupent assez peu. Un tel état ne pouvait durer qu'à deux conditions: la première, que la simplicité religieuse et le mysticisme de l'âge franciscain fussent toujours dans les consciences; la seconde, que l'église méritât de garder, par l'autorité morale, la règle souveraine de la foi. A la fin duXVIesiècle encore, la peinture d'un Pérugin ne s'éloigne pas beaucoup de l'inspiration naïve d'un Frà Angelico, et, cependant, le Pérugin était un chrétien médiocre. Ici donc, les œuvres d'art ne peuvent donner aucune indication sérieuse sur les âmes. A la même époque, à entendre Savonarole, il n'y avait plus dix justes dans Florence. Cent ans plus tôt, je trouve encore dans les lettres du notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus candide, sans direction étroite, la pensée constante de Dieu, celle du salut, sans aucune angoisse, la charité pour les humbles, l'amour de saint François, dont il fait lire lesFioretti, le soir, à ses «petits garçons». Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est d'une souche religieuse plus ancienne que celle de Pétrarque, qui est cependant son aîné de près d'un demi-siècle. Mais Pétrarque est un lettré, il est homme d'église, il a déjà en lui le demi-scepticisme des premiers humanistes, la demi-indifférence d'un chanoine italien vivant à la cour d'Avignon. AuXVIesiècle,Gelli écrivait: «Ceux qui étudient ne croient plus à rien.» Lentement, d'année en année, la culture savante fit baisser la foi dans les âmes. Le paganisme littéraire des humanistes duXVesiècle, les railleries déjà voltairiennes de Pulci, montrent le progrès du scepticisme chez les hommes instruits. La foi individuelle n'avait pu résister à l'action de la raison individuelle. Les lettrés, malgré leurs propos impies, ne professent point réellement l'athéisme, mais une philosophie vague, très tolérante, empreinte de fatalisme, qui se résume en ces paroles du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio: «Celui qui se conduit bien et qui agit d'après la loi naturelle entrera au ciel, à quelque peuple qu'il appartienne.»

L'incrédulité des humanistes trouvait sa justification dans le spectacle que donnait l'église, l'excès de ses ambitions temporelles, le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du népotisme, la cruauté d'un Sixte IV, l'avidité d'un Alexandre VI, la violence d'un Jules II; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les conteurs ne lui ménageaient guère sur la vie des clercs et des moines les plus piquantes révélations. Il comprenait que le charlatanisme occupait le sanctuaire, qu'on lui montrait, comme un divertissement de foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons,sur ce point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous avons lu le pieux Salimbene. D'ailleurs, les écrivains qui se jouaient le plus librement des choses saintes, n'étaient-ils point eux-mêmes gens d'église: Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello? Tandis qu'on voyait, au sommet de la hiérarchie, le pape Alexandre livrer à sa fille la régence du saint-siège, Savonarole criait à toute l'Italie la vie honteuse du clergé séculier. Les moines étalaient librement leur grossièreté. Aux funérailles du cardinal d'Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, à Sant-Agostino, à coups de torches autour du cadavre, qu'il s'agissait de dépouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l'Italie, gagnée par la libre pensée dont l'église n'était point responsable, s'était éloignée de l'évangile, l'église n'avait plus aucun droit pour l'y rappeler. Savonarole put provoquer à Florence une explosion de fanatisme; on voyait encore çà et là des bandes de flagellants; des ermites visionnaires prophétisaient de tous côtés; de Léon X à Paul III, se formait à Rome une chapelle de chrétiens lettrés tels que Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayèrent de revenir au christianisme très pur duXIIIesiècle: ces réveils accidentels de la foi montrent mieux encore le vide religieux de la Péninsule. Les âmes, désenchantéesdes vieilles croyances, et qui ne sont point mûres pour la négation absolue du surnaturel, se tournent vers la superstition, vers l'astrologie et la sorcellerie. Jadis Pétrarque, Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient nié l'influence des astres sur la vie humaine et s'étaient moqués des astrologues; à la fin duXVesiècle et malgré les efforts de Pic de la Mirandole, tout le monde, philosophes, humanistes, hommes d'État, les papes eux-mêmes, croient aux conjonctions d'étoiles et aux prophéties qui s'en tirent. Jules II, Léon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les destinées de l'église. Toutes les superstitions classiques, toutes les terreurs du moyen âge reparaissent. On croit aux présages puérils, aux revenants, aux courses nocturnes de fantômes sans têtes, au chasseur noir, à la descente des esprits malins sur la terre, à l'évocation des démons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques des sorciers; un prêtre sicilien fait voir à Cellini des milliers de diables dans le Colisée; Marcello Palingenio s'entretient la nuit, dans la campagne de Rome, avec des esprits,divi, qui viennent de la lune et lui donnent des nouvelles de Clément VII.

Nous pouvons apprécier maintenant l'état moral de l'Italie. Les consciences ne reconnaissaient plus de règle supérieure; toute haute discipline étaitabolie, les notions chrétiennes de charité, de pudeur, de justice divine, étaient détruites; l'église trahissait la cause de Dieu et avait perdu toute autorité apostolique; la superstition inclinait les esprits vers le fatalisme païen. D'autre part, du spectacle de la vie publique, où primait seul le droit de la force ou de la fourberie, les âmes recevaient une perpétuelle leçon d'égoïsme et de licence. Il était bien permis à chacun d'être, dans le cercle où la fortune l'avait placé, à la fois renard et lion, puisque ceux-là seuls étaient heureux et enviés qui atteignaient, par tous les moyens, à la plus grande mesure possible de puissance, de richesse et de plaisirs. L'individu qui se rit de la loi humaine et se réserve de faire sa paix, à la dernière heure, avec la loi divine, est donc libre absolument pour la poursuite de son intérêt et de sa passion. Il l'est d'autant plus qu'il se sent encouragé par deux préjugés profondément italiens. L'un d'eux a été exprimé par le pape Paul III disant de Benvenuto: «Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne doivent pas être soumis à la loi.» Et l'uomo unicopeut invoquer encore en faveur de ce rare privilège l'idée que son temps se fait de l'honneur. Guichardin écrit dans sesAphorismes: «Celui qui fait grand cas de l'honneur réussit en tout, parce qu'il ne craint ni la peine, nile danger, ni la dépense; les actions des hommes qui n'ont point pour principe ce puissant mobile sont stériles.» Mais on sait ce que l'Italie entendait alors paronore. Ce n'est pas plus l'honneur vrai que lavirtùn'est la vertu. L'onoreest le prestige que donne l'accomplissement d'une action difficile obtenue d'une façon éclatante. Le respect du droit d'autrui, les scrupules de la délicatesse morale n'ont rien à y voir. Il n'est pas nécessaire de marcher à l'ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. César Borgia juge plus sage de l'étrangler à la suite d'un repas cordial. Il est imprudent d'agir sur-le-champ, surtout si l'on a un outrage à venger. «Ce qui ne se fait point à midi, disait César, peut s'ajourner au soir.» Labella vendettademande, en effet, de la patience, une réelle sérénité d'esprit. Le poison subtil et lent, levenenum atterminatumqui se dissimule entre les pages d'un missel, dans les plis d'un mouchoir, est, pour une affaire d'onore, une arme exquise. Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour quelques ducats, est aussi un artisan précieux de l'honneur d'autrui. D'ailleurs, nulle hypocrisie; c'est avec une franchise admirable, une bonne foi parfaite que l'Italien, tranquille du côté de l'opinion et du remords, assouvit sa passion. Je n'ai rien à dire ici de la corruption des mœurs. Je crois d'unebonne critique de se fier, sur ce chapitre, aux comédies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles de Bandello; on peut, si l'on recherche une preuve historique d'apparence plus solide, s'en tenir aux chroniqueurs réunis par Muratori, auJournalde Burchard, le chapelain d'Alexandre VI, ou, plus simplement encore, aux lettres familières de Machiavel.

Comme l'indifférence ironique éloignait l'Italie des croyances qui avaient jadis formé la communauté chrétienne, l'égoïsme transcendant la détachait des notions morales qui sont le lien de la communauté humaine. La Péninsule était peuplée de virtuoses; elle n'était plus une société au sens étroit du mot. Les âmes, possédées par l'intérêt personnel, perdaient peu à peu tout enthousiasme, toute douceur et tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri d'alarme: il comprit que l'Italie était sur le point de payer de sa liberté les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de donner à Florence une armée nationale. L'idée même de communauté nationale était sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante et Pétrarque. Le temps n'était plus aux ligues des villes contre l'ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Français à Fornouefut une tentative princière inutile et rien de plus. Les princes, et le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d'écraser leurs voisins, allaient désormais appeler sans cesse les barbares. On vit alors les conséquences dernières de la tyrannie. La société politique du moyen âge s'était soutenue par des institutions qui suppléaient à la valeur et au génie de l'individu: la tyrannie avait fait table rase de toutes les institutions et mis à la place le prince. Celui-ci tombé, qu'une révolution ou une invasion l'ait chassé, il ne reste plus rien dans l'état, rien qu'un trône vide où le roi étranger peut s'asseoir. L'asservissement d'une province voisine devient chose indifférente. L'étranger franchit-il la frontière, entre-t-il en Toscane, le Florentin ne s'émeut point encore. Mais que Charles VIII, une fois l'hôte de Florence, fasse mine d'imposer à la seigneurie un traité inquiétant, Florence criera par la bouche de Capponi: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» C'était trop peu, en vérité! Si, quand les premières compagnies du roi très chrétien parurent sur les Alpes, toutes les cloches d'Italie s'étaient mises en branle, les cloches de Palerme, qui sonnèrent les vêpres tragiques de 1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de l'émeute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de Milan, qui fêtèrent lavictoire nationale de Legnano, toutes, jusqu'au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grondé sur les lagunes contre les Turcs, si elles avaient éclaté en un tocsin unanime, la première invasion s'arrêtait en Lombardie, celle qui, à travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin à toutes les autres. L'histoire accomplit donc son œuvre, avec la logique inflexible qui déplace la fortune des peuples et suspend ou détourne le cours des civilisations. L'Italie, vassale de l'Espagne et de l'empire, allait s'assoupir sous la main de l'église et la garde de l'inquisition, tandis que la renaissance entrait en France.

Machiavel était-il un honnête homme? Telle est la question qui sollicite sans cesse l'esprit du critique occupé à l'analyse de l'écrivain et de l'homme d'État le plus équivoque et le plus séduisant de la Renaissance italienne. Il semble en vérité qu'on ne puisse écrire froidement, sans colère ou sans admiration, de ce philosophe politique qui a tracé, avec une sérénité parfaite, dans sesDiscourssur Tite-Live, la théorie du coup d'État, de la conspiration et de l'émeute, et dans lePrince, la théorie d'un despotisme dont rougirait peut-être tel sultan asiatique duXIXesiècle. Longtemps, on le sait, dans l'Italie autrichienne et bourbonnienne, comme dansl'Allemagne de Frédéric II, comme aussi en France, le machiavélisme a pesé lourdement sur la mémoire de Machiavel: on n'était pas loin de penser qu'il avait inventé la traîtrise en matière de gouvernement, absolument comme Aristote avait inventé lesquatre causesen métaphysique. On est revenu maintenant de cet état premier de la critique. La balance a commencé de pencher de son côté le jour où l'on comprit qu'il avait été l'un des plus grands citoyens de l'Italie, qu'il avait écrit, qu'il avait lutté et même pâti pour la paix, l'unité morale et la liberté de la Péninsule. La première voix autorisée qui s'éleva en France en faveur du secrétaire d'État florentin fut celle de M. Franck, dans son livre sur lesRéformateurs et Publicistes de l'Europe(1864). Notre compatriote signalait un acte honorable de la vie de Machiavel, son discours sur laRéforme de l'État de Florence, composé à la demande de Léon X, et qui concluait pour la forme républicaine contre le principat médicéen. «L'occasion était belle, dit M. Franck, pour relever sa fortune, en flattant l'ambition du Souverain-Pontife.» En Angleterre, lord Macaulay, dans sonEssaisur Machiavel, démontra que les maximes de cet écrivain avaient seulement exprimé, avec une précision et une franchise incomparables, les règles mêmes du gouvernement,telles que les avaient entendues les hommes d'État de la Renaissance. Ces règles, il les flétrit hautement, parce qu'en elles-mêmes elles sont détestables: mais l'illustre whig voit bien que de telles doctrines laissent encore intactes des parties importantes du caractère de Machiavel. Sans doute, celui-ci a présenté à son pays toutes sortes de poisons dont il vantait l'excellence: mais l'Italie des derniers Médicis, l'Italie qui bientôt verra le sac de Rome, était fort malade, et ce médecin, qui l'aima d'un si grand amour, put bien lui proposer des remèdes inouïs, héroïques, très propres à la sauver ou à la tuer d'une façon foudroyante. Macaulay notait particulièrement l'effort de cet ambassadeur, homme de cabinet, de conversation diplomatique, pour donner une armée nationale à Florence. Il fallait en finir avec les mercenaires qui se battaient mal, étaient des étrangers, et coûtaient fort cher: l'historien se fit général, ingénieur, intendant: il étudia la stratégie, médita sur l'artillerie, sur la gymnastique, sur l'art de fortifier ou d'attaquer une place. Il mourut au milieu des ruines non de son œuvre, mais de ses espérances: mais il avait eu le pressentiment de l'avenir, et l'écrivain anglais annonçait éloquemment, dès l'année 1827, que le nom de Machiavel se relèverait avec éclat le jour où l'Italieconnaîtrait la liberté si longtemps attendue, «quand un second Procida aura vengé Naples, quand un Rienzi plus heureux aura rétabli leBon Étatde Rome, quand les rues de Florence et de Bologne auront résonné de nouveau de leur vieux cri de guerre:Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!»—La critique allemande, à son tour, a pénétré les problèmes moraux qui se rattachent au nom de Machiavel. Gervinus, dans sonHistoire de l'Historiographie florentine(Historische Schriften, Wien, 1871), a cherché, avec sagacité, dans les écrits du secrétaire d'État, la clef de son caractère. Le moment délicat de la vie de Machiavel est évidemment celui de sa disgrâce. Gervinus relève ses lettres suppliantes à Vettori. Le malheureux s'efforce de faire entendre aux Médicis son cri de détresse: pour ses enfants et pour lui-même, il tend la main, comme un mendiant. «Et cependant, écrit l'historien allemand, dans cette effroyable situation il était encore d'une si rigoureuse moralité, qu'invité à plusieurs reprises par Vettori de venir le rejoindre à Rome et de vivre sous son toit, il refusa toujours (p. 120).» Le mémoire à Léon X est pareillement signalé par Gervinus, comme il l'a été par M. Franck. «Je voudrais que tous ceux qui tiennent Machiavel pour un flatteur rampant pussent étudier à fond ce Discours (p. 144).» Cependantce Discours même ne forcerait pas encore la conviction d'un esprit prévenu. Il prouve surtout que Machiavel était demeuré républicain après la chute de la République. Mais il avait été au pouvoir dans l'interrègne des Médicis, et, sous le faible Soderini, avait gouverné l'un des États les plus florissants de l'Europe. Il regrettait, dira-t-on, le régime qui lui avait donné l'honneur de sa vie. Et puis, il est plus facile de se convertir à la liberté que de trahir celle-ci pour passer au parti de l'absolutisme. Nous ne parlons pas sans doute des âmes médiocres qu'aucune apostasie n'embarrasse. Les Médicis étant exécrés par la bourgeoisie, Machiavel dut croire d'ailleurs que la restauration ne pouvait durer, à moins que le tempérament de la société florentine ne fût d'abord altéré par de grandes catastrophes. Ainsi tout concourait à le rendre fidèle à la constitution démocratique, les traditions de sa carrière politique, ses regrets de ministre tombé, tout son passé, et l'avenir que, du fond de sa misère, il attendait encore pour lui-même et pour sa patrie.

Nous voudrions faire valoir un document plus décisif, la correspondance échangée en 1513 et 1514 entre Machiavel et Vettori. Les critiques les plus favorables, M. Villari lui-même, dans son grand ouvrage surNicolas Machiavel et son temps(Florence, Lemonnier, 1877-1882), ne se sont point arrêtés à la partie politique de ces lettres. Elles nous semblent cependant essentielles pour déterminer la physionomie morale d'un personnage à l'égard duquel la postérité s'est montrée certainement trop sévère.

Il convient d'abord de rappeler l'une des plus funestes négociations de Machiavel, la plus grande et la pire action de toute sa vie, la part qu'il prit aux origines lointaines de laLigue de Cambrai. Quel qu'ait été son crédit dans les conseils de Jules II, comme il y représentait Florence, l'ennemie acharnée de Venise, il est évidemment responsable, dans une assez large mesure, de la politique qui fut si désastreuse pour l'Italie et pour l'Église. Venise, tournée vers le dehors, vers l'Orient, plus libre que Milan, Rome, Florence et Naples, avait eu jusque-là une destinée particulière comme son génie. Gênes et Pise n'aimaient point en elle une rivale puissante dans la Méditerranée. Rome se défiait d'une cité d'esprit fort indépendant, très capable de s'entendre amicalement avec l'islamisme, et qui jamais, ni dans sa vie intime, ni dans ses beaux-arts, ne se laissa charmer par le mysticisme. Florence enfin détestait en elle un État dédaigneux de la démocratie, une puissance marchande, industrielle et financière qui gênait sescomptoirs et ses banques. On ne tenait pas compte du don éminent de Venise, qui pouvait être employé pour le bien de toute l'Italie, le grand art de la diplomatie, la science consommée de la politique extérieure. Or, c'était là le côté faible de Milan, de Florence et de Rome. Le gouvernement d'un Sforza, d'un Alexandre VI, d'un Léon X, d'un Savonarole, d'un Soderini ou d'un Médicis y était à la fois trop personnel et trop incertain, dépourvu de suite, dominé par les caprices du chef de l'État, par les intérêts de l'heure présente, par la fatalité du népotisme, les rivalités et les ambitions de familles. C'est à Rome surtout qu'éclata cette infirmité de la politique italienne. Au temps même de Machiavel, quatre papes, qui n'étaient point des hommes médiocres, par une diplomatie indécise et brouillonne, à force de nouer et de rompre des alliances contradictoires qui ramenaient sans cesse l'étranger au-delà des Alpes, poussèrent le Saint-Siège à la catastrophe très logique de 1527. Seule, dans ce grave désordre des affaires italiennes, Venise s'appuyait sur des traditions de gouvernement intérieur et de diplomatie assez fermes pour sauvegarder les intérêts non des chefs de l'État, mais de l'État lui-même. Elle connaissait à merveille les ressorts de la politique européenne. LesRittrattide Machiavel sur les institutions et le caractère de la France etde l'Allemagne sont curieux à lire: mais ils témoignent en quelque sorte de notions nouvelles, et comme de la découverte d'un nouveau monde par Florence et son ambassadeur. Il y avait longtemps que la patrie de Marco Polo avait abordé des nations encore plus lointaines, et en avait pénétré le génie. Elle pouvait donc rendre les plus grands services à l'Italie chaque fois que la paix de celle-ci était de nouveau troublée par les prétentions ou les entreprises de l'étranger. Il suffit de relire Commines pour apprécier l'action décisive de Venise avant Fornoue. Mais l'Italie de la Renaissance ne s'embarrassait point d'un excès de gratitude, et Charles VIII avait à peine repassé les Alpes qu'elle songea à l'abaissement définitif de Venise.

L'heure sembla propice au moment de l'élection de Jules II qui, par sa famille, se rattachait à Gênes. Les Vénitiens, qui convoitaient alors Faënza et Rimini, sur les frontières pontificales, donnaient eux-mêmes un prétexte plausible aux accusations de leurs ennemis. Jules II hésita longtemps, et Machiavel fut quelques jours inquiet des incertitudes du vieux pontife. Il mena donc l'intrigue rapidement et de main de maître. Le Pape avait été élu le 1ernovembre 1503. Le 6, Machiavel lui rend hommage, et visite les cardinaux influents. «Jeleur dis qu'il s'agissait de la liberté de l'Église, non de la Toscane, que le Pape deviendrait un simple chapelain des Vénitiens s'ils accroissaient encore leur puissance, que c'était à eux à défendre le Saint-Siège dont ils pourraient devenir les héritiers.» Le cardinal Soderini, qui dînait souvent avec Jules II, aidait adroitement l'ambassadeur Florentin. Le 10 novembre, le pape disait à Soderini: «Si les Vénitiens veulent s'emparer des possessions dépendantes du Saint-Siège, je m'y opposerai de tout mon pouvoir, et j'armerai contre eux tous les princes de la chrétienté.» Le 11, il répète à Machiavel les mêmes menaces: celui-ci insinue que Florence est trop faible pour mettre à elle seule un frein à l'ambition de Venise. Le 12, Soderini effraie les cardinaux sur les dangers que court leur liberté personnelle. Le 20, Machiavel soumet à Jules II une dépêche pressante du gouvernement de Florence. «Il en a paru vivement affecté... L'insolence des Vénitiens l'obligeait à convoquer sur-le-champ tous les ambassadeurs étrangers[3].»

Le 24, les affaires sont déjà assez avancées pour qu'il puisse écrire: «Tout respire ici la haine contre eux, aussi y a-t-il lieu d'espérer que, si l'occasion s'en présente, on leur fera éprouver plus d'une humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun.» Soderini ne négligeait point d'agir sur l'esprit du cardinal d'Amboise. Le projet d'une ligue se précisait, et l'ambassadeur florentin rapporte ces mots du pape: «Si les Vénitiens ne renoncent pas à leur entreprise, et ne lui restituent pas les places qu'ils lui ont enlevées, il se liguera avec le roi de France et l'Empereur, et ne s'occupera que de détruire une puissance dont tous les États désirent l'abaissement.» Le 26, Machiavel rassure la Seigneurie sur la sincérité des emportements de Jules II. «Il me témoigna la plus vive indignation contre les Vénitiens.» Le 1erdécembre, le pape retombe dans ses incertitudes. Mais Soderini dîne avec lui, et le détermine. Le 16, Machiavel offre l'alliance de Florence pour rétablir les neveux à Forli et à Imola, c'est-à-dire pour commencer les approches contre les terres vénitiennes. Il finit ainsi sa dernière dépêche: Le pape tiendra bon, car «il ne manque point ici de gens bien disposés à traverser les Vénitiens et à dévoiler toutes leurs intrigues».

En moins de six semaines, l'ambassadeur florentinavait gagné Jules à la politique de laLigue de Cambrai. Venise fut écrasée au moment même où Alde Manuce donnait Platon à la Renaissance. Puis lesultramontainsdéchirèrent l'Italie, où le souverain pontife les avait attirés. Quand il poussa son cri:Fuori i barbari!il était trop tard. Le Jules II morose du portrait de Raphaël contemple évidemment des ruines que ses successeurs ne relèveront pas.

Machiavel, qui rêva toute sa vie l'expulsion desBarbares, comprit la faute du pape et sa propre erreur. Une occasion singulière s'offrit à lui de proposer au Vatican une politique bien différente qui, appliquée avec suite, eût été, peut-être, le salut de l'Italie.

Dix années s'étaient écoulées. On était en mars 1513, aux premiers jours du pontificat de Léon X. Machiavel qui avait étourdiment conspiré contre les Médicis, sortait de prison, encore tout meurtri par la torture. Il écrivait le 18 à Vettori, ambassadeur de Florence auprès du Saint-Siège: «Il me semble que je vaux mieux que je ne l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de côté, j'en ressentirai la plus vive satisfaction, et je crois que je me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir. S'ils croient devoir me refuser cette faveur, je vivrai commelorsque je vins au monde. Je suis né pauvre, et j'ai appris à souffrir bien plus qu'à jouir.» Il offrait donc timidement ses services aux Médicis. Or la cour de Rome eut tout aussitôt besoin de ses conseils. Il s'agissait pour le nouveau pape d'adopter une politique personnelle, favorable au Saint-Siège et à sa propre famille. Le duché de Milan, gouverné par le faible héritier de Ludovic le More, était toujours le point de mire de Louis XII et de Ferdinand le Catholique. Il fallait d'abord prendre parti pour l'un de ces deux princes. A ce moment, ils conclurent une trève d'une année, pour la frontière seule des Pyrénées, réservant les champs de bataille de l'Italie. Grand embarras au Vatican. Le roi d'Espagne était-il donc un politique médiocre? Quelle intrigue se tramait? Le 9 avril, Vettori écrit à Machiavel. L'Espagne, dit-il, l'Empire et la France s'entendent-ils pour partager notre malheureuse Italie? Ce n'est pas encore au diplomate, c'est à l'ami qu'il s'adresse. Il passe rapidement sur cette affaire, et finit par une page de condoléance sur la situation de l'ancien secrétaire d'État. Celui-ci répond le 16 avril. De politique, pas un mot: il tend doucement l'hameçon, attendant qu'on y morde franchement. Il se peint fort ennuyé, très misérable. Peut-être serait-il opportun pour lui depasser au papeplutôt qu'à Julien: «J'ail'intime conviction que, que si Sa Sainteté commence une fois à se servir de moi, outre le bien que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile à tous ceux qui ont de l'amitié pour moi.» Aussi, le 21 avril, Vettori est-il plus explicite. A la trève des deux rois, il ajoute une donnée nouvelle du problème, le traité conclu entre Venise et la France, Venise devant recevoir Brescia, Crême, Bergame et Mantoue. Ceci dit, commence une consultation en forme qui durera plusieurs mois. Vettori retourne la question sur toutes ses faces. Venise a tout à gagner. Si Louis XII lui tient parole, il est possible «qu'elle parvienne à recouvrer, outre les États qu'elle a perdus, son honneur et sa réputation.» Le roi d'Espagne joue un jeu périlleux. Par la trève sur les Pyrénées, il rend au roi de France sa liberté d'action en Italie. Le Milanais reconquis, Louis XII ne convoitera-t-il pas le royaume de Naples et même la Castille? Ferdinand, d'autre part, peut, lui aussi, reporter en Lombardie toutes ses forces: le duc de Milan, les Suisses et le pape se joindront à lui, «de sorte que les Français ne recueilleront que la honte de cette entreprise.» Faux calcul, se réplique à lui-même Vettori. L'armée espagnole ne peut tenir tête aux Français renforcés d'un corps d'Allemands. Les populations du Milanais, qui ont en haine les Espagnols et lesSuisses, se jetteront dans les bras des Français. «Il y a, conclut l'ambassadeur, quelque chose sous jeu que nous ne savons pas...» Qu'en pense donc Machiavel?

Jusqu'ici Vettori n'a parlé qu'en son propre nom. Mais son correspondant a compris que c'est Léon X lui-même qui l'interroge. Florence, en effet, n'avait aucun intérêt direct en cette affaire. Un pape Médicis pouvait même instituer une politique fausse sans que la Toscane fût réellement compromise. La suite de la correspondance nous montrera encore plus clairement le Souverain Pontife derrière l'envoyé Florentin.

La réponse à la lettre du 21 avril n'est point datée. Machiavel devine que le Vatican, qui s'inquiète si fort d'une faute apparente de l'Espagne, penche pour le roi catholique. Il va donc pénétrer la politique de Ferdinand, et en découvrir les rapports avec la politique générale de l'Europe. Il sait qu'il contrariera les vues de Léon X, il s'excuse donc d'abord de sonradotage. Depuis qu'il n'est plus aux affaires, il s'est, dit-il, terriblement rouillé. Non, poursuit-il, le roi d'Espagne n'est pas un prince habile: il est plutôt rusé et heureux. Cette trève, si elle a été conclue sous Jules II, lui a été imposée par la force des choses. Abandonné par le pape, mal secondé par Henri VIII, avec une arméeet des finances en ruines, il se trouvait en face d'une France grandissante, fortifiée par l'alliance de Venise. Mais s'il avait étendu la trève au Milanais même, et conclu une paix complète, ses confédérés, l'empereur et le pape n'y eussent point consenti. L'Europe et les princes italiens se seraient émus. Par la trève partielle, il inquiète ses alliés. Il brouille de nouveau les affaires de l'Italie, et jette la Péninsule à ses ennemis,comme un os à ronger. Il pense enfin que le Saint-Siège, l'Empire et les Suisses sont jaloux de la grandeur de la France et de la renaissance de Venise. Il oblige le pape, effrayé des prétentions françaises, à s'attacher aveuglément à l'Espagne. Il a donné l'éveil à toute la chrétienté contre la France et contre Venise. Même politique d'ailleurs, si l'on suppose la trève conclue sous Léon X qui, plus résolu que Jules II vieillissant,joue pour son propre compte, et qu'il importe de ramener au respect de l'Espagne. Ici Machiavel s'arrête, il a prouvé à Vettori qu'il s'agit non seulement de prendre une attitude en face d'un acte diplomatique isolé et équivoque, mais d'organiser un plan de conduite, et de commencer une tradition politique capable de soutenir tout un pontificat.

Cette fois Vettori ne répondit pas. Machiavel n'était pas entré dans les vues du pape, et celui-cirecherchait moins ses conseils. Le 20 juin, l'historien renoue lui-même la consultation: «Je me suis mis à la place du Saint-Père, et j'ai examiné tout ce que j'aurais à craindre, et les expédients que je pourrais employer.» Il se méfierait donc de l'Espagne, des Suisses et de toute autre puissance prépondérante en Italie, la France exceptée, si le Saint-Siège consentait au retour de Louis XII en Lombardie. Il juge que l'Espagne redoute le pape soutenu par les Suisses, et prévoit que les nécessités du népotisme pourront compromettre la possession du royaume de Naples. C'est pourquoi elle s'accommode avec les Français et leur abandonnera le Milanais, afin de placer l'étranger, comme une barrière, entre Léon X et les Suisses ses alliés. Il faut donc traverser cet arrangement, le retourner en faveur du Saint-Siège et le diriger. Le secrétaire d'État propose alorsune alliance latineentre Rome, la France, l'Espagne et Venise, laissant en dehors les Suisses, l'Empereur et l'Angleterre. Pour prix de leur concours, il attribue aux Vénitiens Vérone, Vicence, Padoue et Trévise, la Lombardie aux Français, à l'Espagne, il garantit le Napolitain: «Il n'y aurait, dit-il, de blessé par cet arrangement qu'un duc postiche, les Suisses et l'Empereur, qui seraient tous laissés sur les bras de la France, de sorte que, pour se défendre de leurs attaques,elle serait obligée d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos»; mais cette cuirasse protégerait en même temps le Souverain-Pontife. De plus, la crainte commune de l'Allemagne semble à Machiavel le lien durable de cette quadruple alliance. Sa conclusion est qu'aucune autre politique n'offre de sécurité.

27 juin. Vettori répond nettement qu'une pareille union est impossible. Le 12 juillet, il renouvelle ses objections, et fait un pas de plus, et très considérable, en avant. Il dévoile à Machiavel les projets de Léon en faveur de sa famille. Il faudra pourvoir largement Julien et Laurent, puis reprendre les terres et les villes usurpées par Jules II, telles que Parme et Plaisance. C'était toujours la politique guerroyante qui avait coûté si cher au Saint-Siège depuis Alexandre VI. Vettori en apercevait les dangers. «Je lui ai dit plusieurs fois qu'il s'exposait à perdre.» Il a montré au pape que le maître définitif du Milanais, Louis XII ou Ferdinand, cherchera dans cette reprise de Parme et de Plaisance un prétexte pour se brouiller avec le Saint-Siège. «Le pape écoutait mes raisons, mais n'en suivait pas moins son idée.» D'ailleurs l'envoyé florentin ignore, ou feint d'ignorer quelles provinces seront octroyées aux neveux. Peut-être est-ce cette Lombardie où Léon X neveut pas que rentre la France. Vettori prie son ami de lui tracer le dessein d'une paix solide, en grand détail, en plusieurs lettres s'il le faut. Les loisirs ne manquent pas maintenant aux ambassadeurs auprès du Saint-Siège, car les affaires se traitent directement avec le pape, et non plus par l'intermédiaire de plusieurs cardinaux.

Ainsi, Machiavel était averti une fois de plus que ses avis allaient droit au Souverain-Pontife. Nous ne possédons pas sa réponse: mais la réplique de Vettori, datée du 5 août, nous apprend qu'il avait encore recommandé la quadruple alliance, que l'on persiste à rejeter. Vettori ne croit pas que l'Angleterre, qui a besoin de l'Espagne pour contre-balancer la France, permette à Ferdinand de s'unir à Louis XII. Il ne consent à abandonner à Venise que Brescia et Bergame. Mais surtout il refuse absolument le Milanais à la France. Sur ce point la cour de Rome était inflexible.

10 août. Machiavel affirme avec une obstination égale à celle de Léon X, qu'il faut céder sur le duché de Milan. La France, avec un vieux roi, surveillée de près par l'Angleterre et l'Allemagne, gênée par le voisinage des Suisses, deviendra pour l'Italie conciliante et pacifique. Si on la mécontente,au lieu de former le rempart de la Péninsule contre le reste de l'Europe, elle sera le centre de toutes les intrigues contre l'Italie. Quant à l'entente des princes italiens, le diplomate de Florence la traite avec un suprême dédain. «Leurs troupes, dit-il, ne valent pas un liard,» et les Suisses les battront toujours quand il leur plaira.

20 août. Le secrétaire de Léon X déclare à son correspondant que décidément il a la vue trouble. La France, dont il vantait l'alliance, est en fort mauvais point. 40,000 Anglais assiègent Térouenne, les Suisses vont marcher sur la Bourgogne, les Espagnols sont rentrés en Lombardie. Le Vatican serait bien mal avisé s'il se souciait davantage de Louis XII. Sa résolution est désormais fixée: il se donnera aux plus forts, aux Anglais, aux Espagnols et aux Suisses coalisés.

26 août. Machiavel est tout déconcerté. Il mesure le péril où le Saint-Siège précipite l'Italie pauvre et avilie, objet de la convoitise des princes ultramontains. Il s'écrie, comme le moine des vieux temps:Pax! Pax! et non erit Pax!«Non, répond-il, la France n'est pas si faible en face de l'Angleterre qui ne parvient pas à prendre Térouenne, et qui, fatiguée des longueurs d'un sièged'hiver, lâchera prise. Vous vous livrez aux Suisses dont la rapacité nous épuisera jusqu'au dernier écu. Vos mercenaires aujourd'hui, ils seront vos maîtres demain, et s'établiront les arbitres de l'Italie déchirée et corrompue. La France seule peut les mettre à l'ordre. Si la France n'y suffit pas, je n'y vois point de ressource, et je commencerai dès à présent à pleurer avec vous la servitude de notre patrie et les ruines que nous devrons soit au pape Jules II, soit à ceux qui n'aident point à nous sauver, si toutefois il en est temps encore.»

La correspondance des deux amis, interrompue, paraît-il, pendant six mois, est reprise par Machiavel le 25 février 1514. Cette lettre et la réponse de Vettori développent seulement certains points des discussions précédentes. L'ancien secrétaire d'État apparaît de plus en plus hostile à l'Espagne qu'il considère comme la cause première des troubles de la chrétienté. Sa rentrée dans le Milanais provoquerait de nouveaux déchirements. Ferdinand ne cédera le duché ni au pape ni aux Vénitiens; il ne peut le garder pour lui-même, car sa part en Italie est déjà trop forte; s'il le donne à son petit-fils, il le livre en même temps à l'empereur. Le roi de France seul peut reprendre et garder la Lombardie.

Le 3 décembre 1514, Vettori fit un dernier appel à la sagesse diplomatique de Machiavel: «Je désirerais que vous traitassiez celade manière que je pusse mettre votre lettre sous les yeux du pape. Je vous promets de la lui montrer comme étant de vous.» L'ambassadeur florentin suppose que le roi de France, aidé des Vénitiens, veut reprendre le Milanais contre le gré de l'empereur, de l'Espagne et des Suisses. Que devra faire le pape? Que doit-il craindre et espérer de l'un et de l'autre côté? Et si les Vénitiens abandonnent le parti français pour passer aux autres princes, le Saint-Siège doit-il entrer dans cette coalition? La question est des plus nettes. La politique de Léon X sera-t-elle espagnole ou franco-vénitienne? Machiavel sait à quel auguste personnage son avis sera présenté. Il sait de plus, par les informations précédentes, de quel côté penche depuis trop longtemps le pape, et quel conseil lui serait le plus agréable. «Je ne crois pas, écrit-il d'abord, que depuis vingt ans on ait agité une affaire plus grave.» Il passe alors en revue les forces et les relations des grandes puissances de l'Europe. L'Angleterre fait sa paix avec la France, et ses rancunes la tourneront contre l'Espagne. L'Angleterre et la France sont riches, et tiendront longtemps campagne. Tous les autres, l'Espagne, l'Empire,le duc de Milan, les Suisses, sont pauvres. Une guerre prolongée donnera la victoire aux Français. Les Suisses, race de mercenaires, sont peu sûrs: le roi de France pourrait les acheter. Le parti de l'Espagne est donc dangereux. Le pape aurait à garder, contre les flottes de Venise et de la France, des côtes étendues. Si les Suisses sont vainqueurs, ils feront sentir au Saint-Siège toute leur insolence. Ils le ruineront en contributions. Ferrare, Lucques, les petits États se mettront sous leur protectorat, et alorsactum erit de libertate Italiæ. Toute l'Italie deviendra leur vassale. Aucune ligue ne pourra plus se former contre eux: ils l'empêcheront toujours en se donnant à quelqu'un des souverains de l'Europe. L'Italie tombée paraîtra désormaissine spe redemptionis. Mais si Léon s'allie à la France, et que celle-ci l'emporte, il a toutes chances que le traité soit observé en sa faveur. La mauvaise fortune serait encore meilleure avec la France qu'avec toute autre nation. Le pape aurait du moins ses terres d'Avignon pour s'y réfugier. La France, qui ne tarderait pas à se relever d'un échec, le soutiendrait fidèlement. «S'il s'attache au parti espagnol, et qu'il succombe, il faut qu'il aille en Suisse pour y mourir de faim, ou en Allemagne pour y être un objet de dérision, ou en Espagne pour être écorché.»

Resterait un troisième parti à prendre, la neutralité. Mais la neutralité est funeste pour un prince dont les États sont placés entre deux belligérants plus puissants que lui. Le vaincu le hait, le vainqueur le méprise. Il faut traiter sans cesse avec l'un ou l'autre adversaire, accorder le passage, des logements et des vivres: on est également soupçonné par les deux partis: mille incidents périlleux peuvent éclater chaque jour, qui sont pour l'État neutre une cause d'angoisses incessantes.

Quant au rapprochement de la France et de l'Espagne, que le pape n'y compte point, à moins que, contre toute probabilité, l'Angleterre elle-même ne l'ait préparé. Qu'il ne se tourne pas non plus vers l'empereur toujours indécis etqui ne s'est jamais nourri que de changements. En somme, le Saint-Siège ne doit hésiter sur l'alliance française que si Venise passait à l'Espagne et à l'Empire. Il faudrait alors réfléchir, à cause des difficultés que la République opposerait à la descente d'une armée française en Italie. «Mais je ne puis croire que les Vénitiens se conduisent ainsi. Je suis convaincu qu'ils ont obtenu des Français des conditions bien plus avantageuses que celles qu'ils pourraient espérer des ennemis du roi très chrétien; et puisqu'ils sont restés fidèles à la fortune de la France, lorsqu'elle était expirante, il n'est pas raisonnable desupposer qu'ils l'abandonnent maintenant qu'elle reprend son antique vigueur.» La conclusion de Machiavel est que le Saint-Siège doit s'allier à la France, et n'embrasser le parti contraire que si Venise elle-même s'y attache. Nous sommes loin des conversations de 1503 avec Jules II. L'alliance vénitienne semble à Machiavel la dernière ancre de salut de la papauté.

Le 20 décembre 1514, l'écrivain florentin fit un appel suprême à la prudence de la cour de Rome. «Je ne suis pas, dit-il, l'ami des Français. Un pareil soupçon m'affligerait beaucoup; car, dans les choses de cette importance, je me suis toujours efforcé de tenir mon jugement sain, et de ne point me laisser entraîner par de vaines affections. Si j'ai penché du côté de la France, je crois avoir eu raison.» Dans cette lettre, il touche pour la dernière fois de sa vie aux grandes affaires; et, de même que dans les dépêches antérieures il a entrevu les effets déplorables de la politique qui fut vaincue à Marignan, il pressent et annonce la catastrophe d'un pontificat à venir, la chute inouïe d'un autre pape Médicis, de Clément VII. «N'en a-t-on pas vus mis en fuite, exilés, persécutés,extrema pati, tout comme les princes temporels, et dans un temps encore où l'Église exerçait sur le spirituel une autorité bien plus révérée que de nos jours?» Mais lesprinces n'écoutent point volontiers les prophètes de malheur, et le pontife d'esprit si léger, qui plaisanta sur la révolution religieuse de l'Allemagne, ne s'inquiétait guère, ni pour lui-même ni pour ses successeurs, des souvenirs tragiques de Grégoire VII et de Boniface VIII.


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