Bienheureux Père,Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne, ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se feront eux aussi chrétiens (1607).
Bienheureux Père,
Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne, ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se feront eux aussi chrétiens (1607).
Quatre galériens étaient une maigre aubaine. Ces néophytes en bonnet jaune promettaient bien étourdimentla conversion de leurs frères. Je suppose qu'à leur retour dans la ville éternelle, ils ne se sont pas empressés de prêcher la bonne nouvelle au Ghetto. Évidemment, le martyre de saint Étienne ne les a point tentés.
Les juifs détenus pour dettes dans la prison du Saint-Siège n'étaient point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclésiastiques, dont la charge était de veiller au régime des prisonniers, les laissaient mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La communauté hébraïque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le soin d'entretenir les malheureux, réclama en 1620, au nom du droit naturel, afin que l'on donnât aux prisonniers les aliments «que les hébreux accordent aux chrétiens et accorderaient aux barbares et aux infidèles». Une congrégation fut tenue à propos de cette requête. Neuf voix repoussèrent la prière des juifs; trois seulement lui furent favorables. Dans un second mémoire du même temps, adressé au pape, la synagogue dévoile les fraudes de ses enfants perdus: «ils contractent des dettes avec plusieurs marchands, à l'insu l'un de l'autre, puis ils revendent les marchandises frauduleusement achetées, et en retirent des centaines d'écus; avec cet argent, les uns marient leurs filles, paient leurs dettes antérieures, acquièrent leurs droits de propriétésur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux dés; les autres, s'étant fait une bonne bourse, s'enfuient à Florence, à Venise, à Mantoue, à Salonique, à Constantinople; d'autres suspendent malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au bout d'un mois ou plus de détention, ils ont toute chance d'effacer leur dette, leurs créanciers juifs se lassant de subvenir à leur nourriture; remis dès lors en liberté, ils recommencent aussitôt à duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions frauduleuses.» Les créanciers chrétiens, qui goûtaient tout aussi peu de contentement à nourrir, dans le Clichy de Rome, ces israélites trop habiles, sollicitent la même réforme, «bien que la sainte commission ait déclaré maintes fois que les chrétiens ne doivent pas d'aliments aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ:Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus.» Mais le pape ordonna que l'on fît à l'avenir comme pour le passé, et la question demeura en suspens jusqu'auXVIIIesiècle. La communauté du Ghetto fut même condamnée, par Clément XI, à nourrir ses coreligionnaires enfermés pour crimes.
Il serait intéressant de faire le compte des vexations dont les juifs romains furent alors accablés. Les documents édités par M. Bertolotti nous en révèlentun certain nombre. Ainsi, il était défendu, d'une façon générale, à tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce fût aux personnes «inconnues et suspectes». La mesure n'était point mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets volés. Mais on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de bonne foi, avaient trafiqué avec des artisans de leur connaissance, nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net, avec force injures, de dénoncer leur petite opération au bureau de police. En 1622, le Ghetto demande un règlement protecteur, d'autant plus «que, en cette année présente, tous les étrangers sont inconnus et peuvent être considérés comme suspects».
Si quelque rixe éclatait dans le quartier hébraïque, les sbires, en quête de témoins, arrêtaient tout le voisinage, «même à l'occasion de toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journée et se font au front ou à la tête quelque blessure très légère, sans que personne en soit la cause»; on emprisonnait, dans cette occurrence, le père, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les relâchait «gratis», mais la tête bien lavée. La communauté observe «que c'est chose ordinaire aux petits garçons de tomber dans la rue, et qu'il serait juste de défendre aux espions et aux sbiresde capturer qui il leur plaît, mais seulement ceux qui résistent à l'invitation de témoigner.»
Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau était une occasion d'avanies fréquentes. Les plus timides mettaient volontiers le chapeau par dessus le signe. Précaution d'autruche candide qui croit se rendre invisible en cachant sa tête sous son aile. Le visage du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le délit. Écoutez ce placet:
A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le gouverneur de Rome.Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait payer unquattrino, et puis il est innocent. (Le signe qu'il prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à qui de droit sa libération.
A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le gouverneur de Rome.
Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait payer unquattrino, et puis il est innocent. (Le signe qu'il prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à qui de droit sa libération.
Le gouverneur fut touché des prières d'Israël. Il écrivit au bas de la requête:Rescritto; Publicetorsus, fiat gratia de pena.En bon français: l'amende est levée et commuée en torture sur la place publique (1647).
En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la tête: châtiment, trois tournées de corde et cent écus d'or d'amende; pour les femmes et les mineurs, outre les cent écus, le fouet ou l'exil. Songez que cet édit féroce est contemporain de Fénelon et de Racine. Ces prélats, fouetteurs de femmes, écrivaient agréablement en vers latins; mais ils ne lisaient plus l'Évangile.
Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours créance à Rome dès que les juifs en étaient les victimes expiatoires: enfants chrétiens assassinés, hosties saintes lapidées, images de la madone outragées. Voici un mauvais frère qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlevé les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir lapidé et brisé le tableau; on arrête d'abord toute une foule et le plus d'enfants possible: ceux-ci, mis à la torture, confessent la profanation. A les entendre, ils auraient à moitié démoli la niche sacrée; la vérité était que rien ne s'était passé; le pape, intercédé, fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait porté ses fruits, et les pierres dévotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les épaules d'Israël. Contre cesréprouvés, toutes les méchancetés semblaient bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargés de filles et de nièces, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une compagnie de marchands de fruits et de poissons prépare un char du haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659). Salomon de Tivoli a fait arrêter un chrétien masqué en hébreu, et portant des ornements sacrés décrits dans la Bible; le chrétien a été assez vite relâché; mais Salomon est en prison, trouve le temps long, et sollicite sa liberté. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, blessé par un chrétien, meurt sur le chemin de l'hôpital. Le père réclame le cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent écus de rachat, puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'éviter une émeute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif était assassiné, le cadavre était examiné par le tribunal du gouverneur. Si l'autopsie était jugée nécessaire, le prix en était fixé à l'écu et cinquante baïoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus vingt baïoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses compères exigent-ils tout à coup six écus. Les juifs, tondus de près, crient miséricorde. Le chirurgien répond que le cas était extraordinaire. Cependantle gouverneur donne, dans les deux circonstances, raison aux plaignants.
Certes, les mœurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des bêtes de pestilence. Ne croyez pas cependant que le préjugé populaire leur concède déjà le droit commun. Il y a quelques années, en pleine nuit, un enterrement parti du Ghetto cheminait, à la lueur de quelques torches, à travers les rues les plus farouches de la ville; on portait le mort hors de la porte Saint-Paul, à ce misérable champ où ceux qui furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rêvent de la vallée de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des buveurs chrétiens sifflèrent l'humble cortège qui hâta le pas, après quelques horions échangés entre les deux Lois, et disparut, comme un troupeau effarouché, dans cette nuit terrible du désert de Rome. Mais au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus rien à dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les «povres juifs» ne paient encore longtemps d'assez durs intérêts pour les trente deniers touchés par Judas: le traître a coûté cher à sa race.
Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient indistinctement de Turcs, leur condition était encore plus triste. L'esclavage leur était réservé, l'esclavage à la façon antique.
Il s'agit d'abord ici des malheureux capturés en mer, soit par les galères pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les captifs au Roi catholique ou à «la Religion de Malte»; il payait argent comptant, ou donnait en échange ceux de ses galériens que quelque infirmité rendait impropres à la pénible manœuvre de la chiourme. Cet usage n'était pas, d'ailleurs, particulier au Saint-Père: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montré que les choses se passaient de même pour la marine française. Mais Louis XIV n'était pas obligé de gouverner l'Évangile à la main.
En 1604, un galérien, d'origine calabraise, condamné, en 1595,pour le temps qu'il plairait(a beneplacito) à Son Excellence Francesco Aldobrandino, et livré à l'ordre de Malte, contre un Turc, réclame sa liberté. L'Excellence était morte, et sonbon plaisir avait disparu; mais on avait écrit, par mégarde, sur les registres des chevaliers: «Au bon plaisir du gouverneur de Rome», magistrat perpétuel, quel que fût son nom; notre homme, grâce à ce détail de comptabilité, pouvait attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de la sentence. Autre mésaventure: le Tibre l'avait emporté dans l'inondation de 1598. «La cause de la permutation, écrit ce magistrat, fut que la galère de Malte a consigné un Turc par chrétien.» Le plaignant ne fut rendu à la liberté qu'en 1608.
Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui constate le détail de cette barbare opération: «A MgrLorenzo Raggi, notre trésorier-général. Nous avons ordonné au prince Nicolo Ludovisio, général de nos galères, de les pourvoir de cent esclaves turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves, d'obéir à la volonté et aux ordres dudit prince, même purement verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront acceptés par notre Trésor et portés comme bons à son compte après paiement.»
Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de l'Église, de recouvrer la liberté: c'était le baptême, moyen garanti par desdécrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils pouvaient manœuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur conversion. Je laisse, à la supplique douloureuse qui suit, sa forme et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut, l'orthographe italienne:
Très bienheureux Père,Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera Dieu pour Sa Sainteté.Quam Deus, etc. (1608).Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galèreSainte-Catherinede Votre Béatitude.
Très bienheureux Père,
Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera Dieu pour Sa Sainteté.
Quam Deus, etc. (1608).
Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galèreSainte-Catherinede Votre Béatitude.
Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans résultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son banc,à bord de laSainte-Catherine, désespéré et païen.
Cependant, trois documents signés d'Alexandre VII, un demi-siècle plus tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galères abandonnaient leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles à la rame, trop faibles de santé: ils se rachèteront pour le prix qu'ils ont coûté; on vendra jusqu'à leurs haillons au profit du trésor pontifical; et, de cet argent, écrit le pape à son trésorier-général, «nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves, soit à Livourne, soit dans le Levant». Cet autre, enlevé dans les mers de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrétien, mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptême. Alexandre VII finit par céder à ses prières; il sera libre, dès qu'il aura livré, en échange de sa personne, «deuxesclaves turcs, jeunes et de bonne santé, très bons pour le service des galères». En 1638, le pape est moins âpre pour le remplacement de Romadad, de Jérusalem, et de Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande à tous les deux ensemble qu'un seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont à bout de forces. Plutôt que d'attendre leur mort, le Saint-Siège faisait réellement une bonne affaire. Le 1erfévrier 1687, Innocent XI, lepape humaniste à qui Bossuet écrivait des lettres en latin, pèse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la main qui bénit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront pour leur liberté: Ali Grosso, 350 écus; Ameth di Salé, 250; Aggi Braim, 250; Fascilino, 120; Ramadà, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime, 120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Père ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne brisera leurs chaînes qu'après avoir reçu le dernier baïoque de la rançon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et j'aime à croire que, ce jour-là, il ne relut point le Sermon sur la montagne.
D'où venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicité dans les ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de particuliers. Mais il est certain que les misérables amassaient sou à sou le prix de leur délivrance, comme le prouve un rapport officiel duXVIIesiècle:
Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien mauvais pour les galères.Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque plus manœuvrer.Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur; a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent cinquante écus. Le placement avait été bon.)Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane; soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la manœuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt à payer jusqu'à la fin de mai prochain.Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus.
Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien mauvais pour les galères.
Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque plus manœuvrer.
Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur; a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent cinquante écus. Le placement avait été bon.)
Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane; soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la manœuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt à payer jusqu'à la fin de mai prochain.
Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus.
La note est longue et j'abrège. Celui-ci, venu de la mer Noire, a trente ans de services et soixante-cinq ans d'âge; il présente timidement 80 écus; cet autre, 30 seulement. Les estropiés, les rachitiques, les décrépits n'ont pas un baïoque; ainsi, Iousouf, d'Alger, qui a soixante-dix ans d'âge et vingt-sept de services à la mer. Voici enfin lesnéophytesqui demandent le saint baptême, tous sexagénaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadissur une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnaître qu'il est chrétien de naissance, malgré les témoignages des aumôniers et des officiers de sa galère.
A la fin duXVIIIesiècle, après les papes spirituels qui ont lu Voltaire et plaisanté avec de Brosses, les documents sur l'esclavage pontifical sont, dans leur précision administrative, tout aussi tristes. Un capitaine de galère a reçu une provision fraîche d'esclaves. D'après le rapport de l'officier qui a surveillé la mise à la chaîne, et comme le mauvais temps bouleversait quelque peu le navire, il a d'abord dénoncé à Rome le chiffre de vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-même et n'en trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au cardinal-secrétaire de l'État et à Son Excellence Mgr le Trésorier «de cette équivoque involontaire». Le document est de 1788.
Le 17 décembre 1794, le commandant Clarelli réclame, à propos de l'esclave qui lui sert d'ordonnance, certaines pièces à la chambre apostolique. Il donne en même temps l'état civil et sanitaire de ses Turcs:
Un an plus tard, le même capitaine Clarelli écrit une note sur l'inconvénient qu'il y aurait à relâcher Papass et Ali, sans compter l'estropié Marzocco, en échange d'un renégat chrétien. Papass, qui a longtemps navigué sur les navires pontificaux, est un garçon sérieux; il connaît certainement les côtes de l'État ecclésiastique et pourrait «servir de lumière aux corsaires». Ali serait moins dangereux; c'est une brute, toujours «appesanti par le vin». Si l'on retient le pauvre Papass, que l'on rende à sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de plus,un fieffé voleur. Le mieux serait de relâcher Gizenn et Salem, deux Algériens, qui n'ont point navigué, et dont le premier est au service privé de Clarelli. L'estropié serait rendu par dessus le marché. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de l'île d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les cardinaux, les négociants riches et le pape de pourvoir à son rachat. Ceci se débattait à la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque très vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir donné, tout enfant, un baïoque à Papass ou à Mezza Luna. N'était-il pas bon que le grand coup de vent de la Révolution française passât par là?
Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service de leurs galères ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage privé; le droit des particuliers à posséder des êtres humains au même titre qu'un bœuf de labour leur paraissait sacré. Ils n'y mettaient obstacle que dans le cas où l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un lieu d'asile, le Capitole, et témoigner devant les conservateurs, par preuves sûres, de sa conversion et deson baptême. Une supplique duXVIesiècle, de Jean-Baptiste, originaire de Bône, esclave qui s'est enfui de Gênes à Rome, nous fait connaître un malheureux qui, dépourvu de certificat de baptême, n'a que le choix entre deux extrémités: être rendu à son maître ou mourir de faim. Il écrit au pape pour lui exposer sa détresse et lui demander l'aumône. Celui-ci fait passer le placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il le livre ainsi à la police criminelle qui le rendra à son tour à son maître gênois.
Le 24 mai 1608, l'archevêque d'Otrante, Marcello Acquaviva, réclame, par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un jeune esclave donné à Monseigneur par les Vénitiens et baptisé depuis deux ans. Il s'est échappé, dans un voyage où il accompagnait son maître et s'est sauvé jusqu'à Rome où il est en prison, par ordre de l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Siège interroge dans lesCarceri SalvelliTeodoro, que l'on qualifie denéophyte, c'est-à-dire de chrétien, et à qui l'on défère le serment. Voici sa déposition:
«Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'étais très petit, en Grèce, on m'a livré comme esclave aux Turcs, la Grèce étant forcée de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'étais dunombre: on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galères de mes maîtres, nous avons rencontré les galères des Vénitiens qui nous ont pris; ils ont taillé en pièces tous les Turcs, et parce que j'ai dit que j'étais Grec de naissance, ils m'ont laissé la vie; quand nous sommes passés près des Abruzzes avec les vaisseaux vénitiens, on m'a donné comme esclave à Mgr l'archevêque d'Otrante, avec qui je suis resté six ans; à la dernière Pâque, il y a deux ans que je me suis fait chrétien. Comme j'ai entendu dire à la maison que l'archevêque voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu à Romeoù l'on ne fait pas de ces choses; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrêter et enfermer ici dans la prison Savelli.» Le magistrat lui demande si vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: «Tous les serviteurs m'ont assuré que Monseigneur voulait me donner à un de ses neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui.» Au procès-verbal de l'interrogatoire sont jointes les pièces relatives à l'état civil du jeune Grec et l'acte de son baptême, signé par l'archevêque lui-même, contre-signé et scellé par le juge royal et les officiers de l'Université d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prélat, à qui il était permis d'en user à son gré, la violence exceptée, «parce qu'il était chrétien».
En 1609, Vincenzo David, Turc, pris à l'âge de six ans par les chrétiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats à Naples, au duc della Castelluccia, a reçu le baptême, en échange duquel son maître lui promettait la liberté. La liberté n'est pas venue, mais le duc a voulu revendre l'enfant, qui s'est sauvé jusqu'à Rome. On l'y emprisonna, sur la requête de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrétien, comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples court après son esclave Ali, toujours jusqu'à Rome. «Il supplie, écrit-il dans son mémoire, lasouveraine bontéde Votre Sainteté, d'ordonner qu'il soit emprisonnéad correctionem, et puis remis à son service.» En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a recours à la même bonté souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves qu'il avait achetés depuis sept ans et qui l'ont quitté «pour s'en retourner à leurs maisons en Turquie, mais l'état mauvais de la mer les ayant arrêtés, ils ont été forcés de se réfugier dans l'état ecclésiastique». Les pauvres gens eussent été plus avisés s'ils s'étaient confiés à une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez le pape, ils étaient perdus sans espérance. En effet,Sanctissimus annuit, leTrès-Saint a consenti, est-il écrit en marge du document. Ils furent donc rendus au docteur.
Je termine ce long martyrologe par les aventuresde trois esclaves, Jean Baptiste, Salvatore Giacinto et Antonio Maria, trois esclaves baptisés, d'après le témoignage même de leurs maîtres, des Gênois, qui semblent leur avoir servi de parrains, et leur ont donné leurs propres noms, Orero, Savignone et Grimaldi. Le trio «après de longues années d'une âpre et très sévère servitude», est parvenu jusqu'à Rome, mais avant d'avoir touché à l'asile du Capitole, il a été arrêté par le Gouverneur qui a décidé, avec l'approbation du pape, de le renvoyer à Gênes. Les suppliants font observer que leur châtiment sera effroyable «pour détourner par l'exemple les autres esclaves de la fuite»; peut-être même seront-ils mis à mort. Ils sont chrétiens, et offrent à leurs maîtres le prix de leur rançon, conformément aux lois pontificales. Ils furent néanmoins livrés par l'Église, à la condition «qu'on ne les maltraiterait pas et qu'on ne les vendrait pas aux galères, sous peine de deux cents écus d'amende». Quelque temps après, le pape reçut un mémoire signé de Grimaldi, maître d'Antonio Maria. Grimaldi se plaignait de l'insolence des esclaves qui, confiants dans la condition imposée par le Saint-Siège, ont d'abord refusé de travailler et n'ont cessé de préparer une nouvelle évasion. Il a fallu mettre Giacinto en prison, auxCarbonari«où l'on enferme un grand nombre de personnespauvres». Mais le frère du captif, Jean Baptiste, l'excitant du dehors à la fuite, sans que son maître Nicolo Orero consentît à punir le provocateur, deux patrons sur trois se querellèrent, se battirent, et Orero fut tué. Savignone, le meurtrier, est en prison, accusé d'homicide, quoique innocent, assure Grimaldi. Celui-ci qui, outre Antonio Maria, aseptesclaves dans sa maison, craignant que l'esprit de révolte ne soufflât sur ce bétail humain, a donc pris la résolution d'envoyer au marché de Cadix le turbulent Antonio. Mais le rusé compère, sachant que son maître ne pouvait, grâce à la défense du pape, le vendre aux galères, a si bien joué son rôle d'esclave indocile et paresseux, que personne n'a consenti à l'acheter. Notre Gênois s'est donc vu forcer de recevoir, de nouveau, à Gênes, l'incommode personnage, dont l'impertinence, encore excitée par celle de Jean Baptiste, n'a plus connu de bornes. On l'a donc jeté dans les prisons publiques. Mais il faut en finir et l'honnête Grimaldi ne voit, à cet insupportable désordre, qu'un seul remède: que le pape lève la défense et l'autorise à vendre, sur place, aux galères gênoises, Antonio Maria. La peur, dit-il, fera rentrer l'esclave dans l'obéissance. S'il persiste, eh bien! les galères le rendront sage, et avec lui tous ces misérables qui n'ont d'autre pensée que de retourner dans leur pays, derenier la foi catholique et de revenir à leur ancien paganisme. Que Sa Sainteté considère que «refuser cette grâce», serait d'un grand préjudice aujourd'hui et dans l'avenir «à un grand nombre d'esclaves»; beaucoup de familles gênoises, nobles ou bourgeoises, se servent communément des esclaves «et à Gênes, dans cette nation d'une si solide piété, l'esclavage est le bienfait qui conduit,par tous les moyens profitables, à la foi catholique». Le pape daignera considérer la difficulté que ces pieux Gênois éprouvent à retenir leurs esclaves, à qui la fuite par mer est si facile; que si le Saint-Siège, à l'ombre duquel ils parviennent trop souvent à se sauver, ne les rend qu'à cette dure condition de ne point les revendre aux galères, les Gênois auront tout avantage à les vendre—à bénéfice—le jour même où ils les auront achetés et sans attendre qu'ils acceptent le saint baptême «au grand préjudice de leurs âmes».
Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche!
Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche!
Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche!
Le pape ne répondit point au mémoire de Grimaldi, qui s'empressa de lui en adresser un second. Alexandre VII manda alors le Gouverneur de Rome pour conférer de cette affaire. Le 9 octobre 1663, le Saint-Père et son conseiller résolurent de charger d'une enquête l'archevêque de Gênes. Celui-cidonna son avis le 2 novembre. C'était un archevêque esclavagiste; selon lui, Grimaldi n'a jamais maltraité son esclave, mais,con maniere soavi, avec des procédés d'une douceur suave, l'a seulement sollicité de bien servir. Antonio, fort de la certitude où il était de n'être point châtié rudement, «a toujours vécu avec licence et insolence». Suit l'incident du voyage à Cadix, tout à l'honneur du patron. «Les choses étant ainsi, continue le bon évêque, et la douceur (dolcezza) du digne Giuseppe m'étant bien connue, je jugerais convenable que Sa Sainteté permîtbénignementau susdit maître de revendre son esclave aux galères ou à des particuliers, mais, quant à ceux-ci, sous la condition de ne le revendre point à leur tour aux galères»; le tout, après un délai raisonnable, qui permettra à Antonio Maria de réfléchir et de se résoudre «à servir en paix et avec amour son présent maître qui, en ce moment, le tient enfermé dans les prisons publiques de cette ville.» La cause était entendue. On ne sait ce que décida Alexandre VII. Mais trois pauvres esclaves, qui avaient cependant le droit d'invoquer leur baptême et le sang du Sauveur versé pour leur salut, durent lui paraître bien légers dans les balances de sa justice.
Mais les Romains de Rome, ceux qui n'étaient ni Juifs ni Turcs, goûtaient-ils, dès cette vie, les joies de la Jérusalem céleste? Un livre curieux nous fait pénétrer dans le détail de l'ancien régime ecclésiastique des deux derniers siècles. (La Corte e la Società Romana, par David Silvagni, Rome, 1883.) L'œuvre de M. Silvagni n'est point un pamphlet; c'est une histoire vraie, écrite en grande partie d'après les mémoires de l'abbé Benedetti—un abbé laïque et marié, dont l'espèce a disparu—qui a raconté les événements grands ou petits de la Ville Éternelle, dont il fut le témoin, parfois l'acteur, pendant trois quarts de siècle, entre Clément XIII et Grégoire XVI. Ajoutez tous les documents singuliers que, depuis douze ans, les archivistes italiens découvrent dans les archives publiques ou privées de Rome. Cette description de la cour et de la société romaine est réellement tracée d'après les sources les plus sûres. Bien des chapitres n'y peuvent intéresser que ceux qui connaissent bien Rome, et surtout ceux qui l'ont encore vue sous Pie IX. D'autres, tels que celui qui concerne Cagliostro, dont l'abbé Benedetti suivaitles séances de magie et de prophétie, sont pour les amateurs de raretés paradoxales; quelques-uns, renfermant la peinture de mœurs fastueuses, de cavalcades grandioses à travers Rome, de fêtes pontificales ou carnavalesques, divertiront les artistes. J'ai trouvé de quoi satisfaire ces diverses classes de lecteurs dans les pièces historiques relatives à la justice, ou plutôtaux justices, c'est-à-dire aux supplices des criminels (le Giustizie) auxquels le Saint-Père ouvrait d'une main, parfois un peu dure, les portes du ciel. On comprendra que le bon larron lui-même eût passé à Rome un assez mauvais quart d'heure.
Allons à la place Navone, dont M. Silvagni nous donne une peinture animée et piquante comme une gravure de Callot. Il y a vingt ans, c'était encore l'un des endroits les plus pittoresques de la ville, marché de légumes, de fruits, d'antiquailles, de vieux livres, qui grouillait et piaillait autour de la fontaine de l'éléphant porte-obélisque. Mais il y a cent ans! Chaque mercredi, on y vendait les denrées, le vin à un sou le demi-litre, la viande de choix à quatre sous la livre. Le peuple fourmillait autour des étalages, jurant que le pape le faisait mourir de faim. Çà et là, sur les têtes de la foule s'élevaient les tréteaux des charlatans, des chanteurs de complaintes, des arracheurs de dents, desmagiciens, des marchands de reliques et d'amulettes. Celui-ci glorifiait saint-Dominique de Cuculla, guérisseur de morsures de vipères ou de chiens enragés. Celui-là chantait pour saint Nicolas de Bari, médecin infaillible en toutes les maladies; un autre vendait lesAgnus Deide saint Jacques de Compostelle, préservatif sûr contre la peste; un autre, lemage de Sabine, distribuait des numéros excellents pour la loterie de Rome ou celle de Gênes. A un bout de la place, un jésuite, le crucifix à la main, se démenait comme un beau diable, invitant le peuple à la pénitence. A l'autre bout, sur une estrade, on voyait, ce jour-là, trois hommes assis, liés à leur banc, avec un écriteau pendu au cou, portant leurs noms, prénoms et la nature de leurs délits. C'était laBerlina, l'exposition publique, dont le cardinal Antonelli régalait encore, en 1856, les Romains sur la place du Peuple. L'un des misérables était coupe-bourse, l'autre falsificateur de balances. Quand la populace était rassasiée de ce prélude de spectacle judiciaire, la trompette sonnait: la foule courait alors à l'échafaud, le supplice du chevalet allait commencer. Les trois patients étaient garrottés par les sbires dans la posture convenable; puis le valet du bourreau levait son nerf de bœuf et cinglait vigoureusement les échines. Les patients hurlaient, se tordaienttout sanglants; le peuple applaudissait. L'un d'eux, le plus jeune, pâle et chétif, devait recevoir cinquante coups, le maximum qui était réservé aux voleurs, presque toujours mortel. Le fouet allait donc son train, à la grande joie des spectateurs, quand tout à coup le bourreau, maître Casella, l'homme le plus redouté de Rome, cria d'une voix de stentor: Arrête! Et la trompette sonna. Or, à l'extrémité de la place Navone, un grand cortège venait d'apparaître, chevauchant dans la direction de Saint-Pierre. C'était l'ambassadeur de la sérénissime République de Venise, Alvise Tiepolo, qui allait au conclave complimenter les cardinaux de la part du doge Mocenigo. Coureurs, estafiers, piquet de chevau-légers, garde-portières en magnifiques livrées, massiers portant le bâton revêtu de velours cramoisi et surmonté du lion d'or de Saint-Marc; c'était une belle escorte autour du noble carrosse doré que traînaient quatre chevaux, et où le secrétaire, ou plutôt l'espion de l'ambassadeur, toujours présent aux entrevues diplomatiques, se tenait aux côtés de l'Excellence. Par derrière venaient neuf carrosses ornés de tous les insignes officiels, en soie jaune brochée d'or ou en soie noire, et une longue file de voitures remplies de gentilshommes vénitiens ou romains et de prélats; enfin, pour fermer le cortège, une autre escouade de cavalerie. Cependantle voleur, levant la tête, avait aperçu le pompeux défilé, et, d'une voix mourante, il criait grâce! Le peuple, charmé de l'incident, criait grâce! à son tour. L'ambassadeur, se tournant vers l'échafaud, fit un signe au bourreau, qui s'inclina respectueusement. La grâce était faite en effet. Le patient fut détaché, et, sans demander son reste, s'échappa à travers la foule qui criait: Vive saint Marc! Ces grâces étaient, d'ailleurs, assez fréquentes. Les cardinaux rencontrant un condamné à mort pouvaient le délivrer. Un jour, Cencio Storto, mercier de la place Sciarra, se balançait déjà au bout de la corde; le bourreau allait lui sauter sur les épaules, quand un cardinal vint à passer, qui donna l'ordre de couper la corde. Cencio fut sauvé, mais il garda le cou légèrement tordu (Storto) et un nom de guerre en souvenir de cette dangereuse aventure.
Jusqu'en 1870, quand un criminel devait subir la peine capitale, on placardait dans Rome, au coin des places publiques ou à la porte des églises, l'avis suivant: «Indulgence plénière à tous les fidèles qui, confessés et communiés, visiteront le trèssaint-sacrement exposé dans l'église des Agonisants pour les condamnés à mort». La première fois que M. Silvagni vit le lugubre écriteau, en 1840, il s'agissait d'un certain Luigi Scapino, âgé de vingt-sept ans, coupable de vol sacrilège. Il avait dérobé un ciboire. Le nom et le crime du malheureux étaient indiqués généralement à la suite de l'avis d'indulgence. On invitait ainsi les fidèles à prier pour l'âme de celui qui allait mourir.
Qu'à Rome le sacrilège fût un crime capital, personne ne s'en étonnera. LesÉdits généraux(Bandi generali) qui formaient la législation criminelle au dix-huitième siècle, et qui, renouvelés en 1815, durèrent jusqu'en 1833, sous Grégoire XVI, sont bien plus extraordinaires. J'en traduis quelques extraits. Le secrétaire d'État de Benoit XIV punit ainsi le blasphème «du très saint nom de Dieu, ou de son Fils unique, notre Rédempteur, ou de sa très-sainte Mère toujours vierge, ou de quelque saint ou sainte»: pour le premier délit, trois tours de corde en public. (On attachait le patient à la corde par dessous les aisselles; on l'élevait à une certaine hauteur à l'aide d'une poulie, puis on laissait tout d'un coup se dérouler la corde, de façon que l'homme, tombant très vite, ne touchât pas le sol, mais fût horriblement détraqué par la secousse). Le second blasphème valait lefouet en public, et le troisième cinq ans de galères.
Violation de la clôture des couvents de femmes: peine de mort. Si le crime a été commis de nuit, peine de mort pour les complices de tous les degrés; peine de mort pour quiconque, entré de jour, s'est caché de façon à se trouver de nuit dans le monastère; peine de mort toujours, même, dit l'édit,si rien de fâcheux n'est arrivé aux religieuses.
Baiser donné en public à une dame honnête: Galères à perpétuité, ou même, s'il plaît à Son Eminence, peine de mort et confiscation des biens, quand même le coupable ne sera pas arrivé effectivement au baiser, mais seulement au geste ou à la tentative d'embrassement.
Libelles injurieux ou diffamatoires.C'est la loi pontificale sur la presse. Celle-ci n'existait à Rome que sous forme de pamphlets qui couraient de mains en mains, ou de petits libelles, imprimés ou manuscrits, que l'on affichait furtivement en certains endroits bien connus, par exemple à la statue de Pasquin. L'édit punit de mort, de confiscation, d'infamie perpétuelle, ou tout au moins des galères, au choix de Son Eminence, quiconque aura écrit, affiché, distribué quelqu'un de ces pamphlets ou pasquinades, quand bien même «il n'y fût dit que la vérité ».
Outrages et injures sur les portes ou les murailles des maisons.Quiconque mettra ou fera mettre des peintures outrageantes, des cornes ou autres choses offensantes aux portes ou aux murs d'une maison, même habitée par une courtisane publique, sera puni des galères à perpétuité, ou même de mort, au choix de Son Eminence.
En 1828, le cardinal Giustiniani remania par l'édit suivant les pénalités encourues par les blasphémateurs: Pour le premier blasphème, vingt-cinq écus d'or; pour le second, cinquante; pour le troisième, cent; en outre, le coupable sera flétri comme infâme. Si c'est un homme du peuple et pauvre, la première fois il sera lié à la porte d'une église; la seconde, fouetté; la troisième,il aura la langue percée et sera mis aux galères.
Eh bien, cette abominable loi n'est rien en comparaison de ce dernier article: «Les dénonciateurs gagneront,outre dix années d'indulgences, le tiers de l'amende.» Jusqu'en 1870, j'ai lu bien des fois, affichés aux portes de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran, les noms des blasphémateurs. Mais Pie IX était doux et ne leur perçait plus la langue.
Voici quelques cas particuliers assez intéressants pour l'étude des mœurs monacales. En 1693, une sœur de Saint-Dominique fut assassinée de nuit par une converse, qui blessa en outre deux autres nonnes accourues au secours de la première. La coupable fut étranglée par ordre du pape; mais, avant de mourir, elle déclara qu'elle avait commis le crime à l'instigation d'une très noble religieuse, une Aldobrandini, nièce de Clément VIII. Celle-ci fut mise à mort en secret.
Un jeune Ferrarais, amoureux d'une sœur, se fit porter au couvent enfermé dans un coffre. La nonne avait la clef. Elle ouvrit: l'amoureux était mort étouffé. Grand embarras! Il fallut avertir l'abbesse, qui en référa au cardinal vicaire. La nonne fut emmurée, c'est-à-dire scellée toute vive dans une muraille du couvent. Elle avait dix-huit ans.
En 1648, grande bataille, au monastère féminin de San-Silvestro, pour une raison futile. Les bonnes religieuses tirèrent le couteau. L'une d'elles, blessée à mort, fut jetée dans un puits. Une autre mourut quelques jours plus tard. Le pape envoya au couvent le bourreau, qui mit à mort les coupables.
En 1649, un lettré romain, Camillo Zaccagni, qui avait en vain prié le gouverneur de Rome de faire sortir de prison un sien neveu, eut l'imprudence de dire, dans une boutique de barbier, «que ces prélats étaient inhumains, plus durs que des Turcs, et qu'il saurait bien s'en venger quand le siège apostolique serait vacant». Zaccagni, dénoncé, se vit appliqué la loi Julia, une très vieille loi à laquelle il n'avait pas pensé: on lui coupa la tête au pont Saint-Ange, en plein hiver, le 4 janvier.
Le dix-septième siècle romain eut ses empoisonneuses, tout comme le nôtre. Des dames patriciennes formèrent une société secrète pour se débarrasser de leurs maris par l'acqua tofana. On n'osa pas couper la tête à la duchesse de Ceri; mais on pendit cinq femmes du peuple qui avaient distillé l'eau empoisonnée. La Girolama Spana avoua avoir tué trente-deux personnes. Quand ce fut le tour de la cinquième, le prince de Palestrine qui, en sa qualité de confrère de saint Jean le Décapité, remplissait près de l'infortunée la mission de consolateur, dit au bourreau de faire vite. Le bourreau répondit insolemment au prince d'officier à sa place, et s'en alla. Il fut, par ordre du gouverneur de Rome, mené à travers la ville, fouetté et enfermé aux galères. Mais la cinquième empoisonneuse n'en fut pas moins pendue.
Parmi les papiers de l'abbé Benedetti se trouvent des cahiers consacrés aux plus célèbres «justices» accomplies à Rome depuis l'horrible procès des Cenci sous Clément VIII. C'est une belle collection, très propre à émouvoir les âmes sensibles. En 1636, un neveu de cardinal, Giacinto Centini, avait, avec plusieurs complices, envoûté, à l'aide d'une figurine de cire, un compétiteur probable de son oncle au pontificat. Le 22 avril, ce neveu trop dévoué, dut confesser son crime, à Saint-Pierre, devant vingt mille spectateurs, en compagnie de Frà Cherubino et de Frà Bernardino, ses complices. Celui-ci, en pleine basilique, nia le fait, et se répandit en injures si violentes, qu'il fallut lui enfoncer un bâillon dans la bouche. Les autres complices étaient condamnés aux galères, et, parmi eux, un augustin. La cérémonie religieuse terminée, on mena les trois associés à travers la ville, longuement, jusqu'à la place de Campo di Fiore, où était dressé le couperet, véritable guillotine—car à Rome on connaissait l'horrible machine—et deux potences entourées de bois et de matières combustibles. Centini fut d'abord décapité. Les deux capucins étaient dans un état pitoyable, à demi-morts de terreur. On les attacha chacun à son gibet, et on mit le feu par dessous, comme on avait fait pour Savonarole. C'est ainsi qu'ils expièrentleur figure de cire percée d'une épingle.
Mais une «justice» extraordinaire fut celle du 9 juin 1666, sous Alexandre VII. Le bourreau, ce jour-là, faisait coup double. Il devait pendre Paolo Camillo Nicoli, convaincu d'assassinat sur son beau-père, et décapiter Tomasini, un médecin, professeur public, qui, cinq ans auparavant, avait poignardé méchamment un confrère, le docteur Egidio da Montefiore. Nicoli «mit à se confesser une heure et demie d'horloge», donna les signes du plus touchant repentir, essaya de toucher le cœur de son compagnon de misère, et mourut avec douceur. Mais Tomasini n'entendait pas se laisser égorger comme un mouton. Quand ses consolateurs de la confrérie des pénitents, le marquis Corsini et le prince de Palestrine lui annoncèrent que l'heure fatale était venue, il poussa de grands cris et déclara qu'il voulait être damné. Prières, exhortations, litanies, chapelet, rien n'y fit. On lui offrit d'appeler un religieux en qui il eût confiance, il refusa. On crut qu'il était hérétique; il affirma qu'il croyait à tous les articles de foi. Mais il ne voulait point se confesser. Le soir était venu. Les consolateurs, pour l'attendrir, se mirent la corde au cou et lui baisèrent les pieds. Tomasini se mit la tête au mur, leur tournant le dos, très indécemment. On essaya des menaces et de la violence. On lui appliquaà la main la flamme d'une chandelle, pour qu'il eût le sentiment du feu de l'enfer. Il assura qu'il irait volontiers en enfer, où il trouverait grande compagnie. On fit venir le père Orazio, homme plein d'onction, qui prêcha, supplia, tempêta, et perdit son latin. On changea les consolateurs; les nouveaux venus, «tout frais», renforcés de capucins, n'obtinrent rien. On avertit le gouverneur de Rome, qui avertit le pape, afin que le supplice fût ajourné. Après les capucins, ce fut le tour des carmes déchaussés. Même succès. Il faisait jour. On emmena de force Tomasini à la messe. Il refusa de s'agenouiller et s'assit sur un banc. Le prêtre se tourna vers lui, tenant l'hostie dans ses mains, avec un discours qui fit pleurer à verse (dirottamente) toute l'assistance; il mit sa main sur ses yeux pour ne point voir. On revint aux menaces; il dit que si on le conduisait à l'échafaud, il en conterait de belles sur les cardinaux et les prélats. «C'est bon, ma mort ne les fera pas rire.» Un notaire, qui était présent, courut au gouverneur, afin de le prévenir de cette inquiétante éventualité. Cependant, Monsieur de Rome et tout son monde apportaient des nouvelles au procureur pontifical. Il s'agissait, par ordre supérieur, de pendre Tomasini, qui ferait évidemment quelque difficulté pour s'ajuster sous le couteau de lamanaia, de levoiturer jusqu'au lieu du supplice, car, sans doute, il refuserait d'aller à pied, enfin, de le bâillonner proprement, pour qu'il ne bavardât pas, chemin faisant, sur les Eminences. Le bourreau devait, en cas de suprême résistance, au pied du gibet, étrangler Tomasini, puis le pendre.
Tomasini, informé du nouveau programme, répond encore qu'il veut être damné, à la grande horreur de toutes les personnes présentes. Entrée du bourreau qui, pour l'effrayer, lui met la corde au cou, le bâillon dans la bouche et lui coupe les cheveux. Nouvelle messe. Exorcismes. Il avait assurément le diable dans le corps: on cherche avec soin si quelque sortilège ou maléfice n'était pas dans une couture de ses vêtements. Dernière tentative du prince de Palestrine, toujours inutile. On se met en route vers la potence. La foule frémissait d'une religieuse indignation. Déjà le bourreau posait la main sur Tomasini; celui-ci poussa un grand soupir, ôta son bâillon, disant qu'il ne convenait pas à un homme tel que lui d'être bâillonné. Les confrères de la pénitence, persuadés que Dieu avait enfin touché son cœur, s'empressèrent autour de lui, pleurant d'allégresse, et l'emmenèrent à l'église. Là, Tomasini abjura ses erreurs et demanda: 1oqu'on le reconduisît en prison afin qu'il pût se confesser et communier; 2oqu'on fitde ses cheveux coupés une perruque ou qu'on en trouvât une de la même teinte, pour qu'il mourût avec cette coiffure; 3oqu'on rétablît l'échafaud afin que la sentence première fût exécutée par le couperet. A ces conditions, il consentait à finir en bon chrétien.
Un bon moment fut encore perdu à discuter entre sbires et pénitents sur l'ultimatum du condamné. On le prêcha pour qu'il renonçât à la perruque et se résignât à la potence. Mais Tomasini revint sur ses concessions: rien n'était fait; il voulait décidément aller en enfer. Les pénitents expédièrent donc une ambassade au gouverneur, pour qu'il accordât tout au spirituel professeur. Il s'agissait, disaient-ils, du salut d'une âme que Jésus-Christ a rachetée de son sang. Le gouverneur consentit au couperet et à la perruque. Tomasini, ayant épuisé toutes ses ressources d'imagination, se décida à mourir canoniquement. Il se confessa et demanda à tous pardon du scandale qu'il avait causé. On lui mit une perruque de la couleur convenable, un col et des manchettes blanches, et un bel habit. Il se fit raser; il sortit alors de la prison, récitant les psaumes de la Pénitence, suivi d'une foule immense. Sur l'échafaud, il ôta tranquillement son manteau, remonta sa robe dans la ceinture, embrassa le P. Orazio, mit de bonne grâcesa tête sur le billot. Le bourreau fit son office. On porta en procession le corps du supplicié à Sainte-Ursule.
J'en demande bien pardon aux lecteurs. Mais il faut finir ces récits par quelques scènes abominables. L'histoire a parfois l'aspect repoussant d'un amphithéâtre d'anatomie. On est libre de n'y point entrer, comme de ne point lire ce chapitre jusqu'au bout:
3 juillet 1703.—Mattia Troiano, valet de chambre d'un prélat du palais apostolique, coupable d'assassinat sur son maître, monte sur l'échafaud. Il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Le bourreau lui ôta le chapeau et la perruque et lui banda les yeux. Il s'agenouilla. Lemaître de justicelui donna sur la tête un coup terrible de massue, qui le jeta à gauche du billot, puis lui enfonça le couteau dans la gorge et ouvrit, en descendant, jusqu'à la poitrine, puis lui enleva la tête et le cœur, puis les entrailles et les graisses qu'il entassa à côté de l'échafaud; les autres morceaux furent accrochés à des perches tout autour. Le soir, on porta cette boucherie à Saint-Jean le Décapité au milieu de la foule qui gagnait, en l'accompagnant, les indulgences. On remarqua que Troiano, en sortant de prison, était blanc comme cire, en route, rouge comme du feu, puis violacé, puis noir, «effets dela mort qu'il redoutait», écrit le bon chroniqueur. Les prélats avaient loué les fenêtres propices à des prix fous, et y avaient placé leurs valets de chambre. La tête demeura dans une cage de fer, attachée à la porteAngelica, et les sœurs du criminel furent bannies de Rome jusqu'à la troisième génération.
En 1688, sous Innocent XI, exécution, au Pont-Saint-Ange, de l'abbé Rivarola,coupable de satires et libelles. En dépit de tous les vinaigres et de tous les réconfortants, le pauvre journaliste, à demi évanoui, n'était plus présentable debout. Il fallut l'emporter sur la civière au milieu de la populace à laquelle les sbires distribuaient des coups de bâton pour s'ouvrir un passage. L'abbé fondait entre les mains de ses consolateurs; il fut ajusté de travers, et le couperet lui entama profondément l'épaule. Le bourreau dut scier le cou avec un grand couteau. Le peuple prit des pierres pour lapider le bourreau et se rua sur l'échafaud. Les sbires essayèrent de protéger l'exécuteur; mais l'un deux, par hasard, frappa de son bâton un soldat de la milice pontificale, qui mit la main à son épée. Le sbire leva sa carabine. Le peuple se rejeta brusquement en arrière. Ce fut une confusion inouïe: tandis que le bargello (préfet de police) se voyait arracher des épaules son manteau de soieet s'enfuyait, le soldat outragé par le bâton de la police courait vers Saint-Pierre chercher ses camarades afin de venger l'insulte; la garnison du Château-Saint-Ange sortait en armes pour protéger la garde d'honneur du bourreau; la foule, saisie de panique, foulait aux pieds les malheureux qu'elle avait renversés. Le tronc décapité de l'abbé saignait toujours sur l'échafaud. Quand l'ordre fut rétabli, le bargello revint prendre son manteau de soie en lambeaux, les pénitents prirent les restes de Rivarola, et les sbires prirent le bourreau; le lendemain on le fouetta publiquement, puis on l'exila.
3 février 1720, premier samedi du carnaval, exécution d'un autre abbé, un élégant criminel, Gaetano Volpini; il marcha à l'échafaud avec le rabat et les manchettes de dentelles, souriant, saluant de la tête et de la voix les belles dames, les abbés aimables et les cavaliers qui se pressaient aux fenêtres. Il avait vingt-deux ans. Son crime était d'avoir écrit à un journal de Vienne quelques indiscrétions sur les mœurs intimes de S. S. Clément XI. Plaignez-vous donc de notre présente loi sur la presse! J'ajoute que le pamphlet de Volpini ne fut jamais publié, mais circula manuscrit dans les salons autrichiens, où le nonce en avait pris connaissance.
Le bourreau de Léon XII, Bugatti, mit à mort,par la massue ou la guillotine, trois cent trente-neuf personnes. Le 27 janvier 1800, un sacrilège, Gennari, fut pendu, écartelé, puis brûlé, sous Pie VII, Chiaramonti, amateur éclairé de l'art antique. Par contre, quelques confréries avaient alors le privilège souverain de requérir, le jour de certaines fêtes, la grâce entière des pires malfaiteurs. Ainsi, en 1824, la confrérie de Saint-Jérôme allait chercher solennellement un assassin, Checco le vacher, aux Carceri-Nuove, le conduisait à la messe, le revêtait du costume des confrères et le menait dans Rome en procession, couronné de lauriers, tout comme Pétrarque et le Tasse! Il n'a manqué à l'heureux vacher que de cheminer, la lyre à la main et le front relevé vers les nuages, le long de la voie sacrée!
On m'objectera peut-être cette vérité triste que, partout ailleurs en Europe, partout en Italie, la justice avait des façons d'agir aussi atroces, aussi lugubres qu'à Rome. Je l'avoue, et en voici la preuve: Le 14 mai 1794, le ministre du roi de Naples invite l'archevêque à célébrer untriduumd'expiation pour le crime commis par Tommaso Amato de Messine. Ce scélérat devait subir tour à tour les supplices qui suivent: être traîné, attaché à la queue d'un cheval, avoir la langue coupée, puis la main, puis la tête; le cadavre sera brûlé,les biens confisqués, le nom déclaré infâme à perpétuité. Or, voici le crime d'Amato: trois jours auparavant, il était entré dans l'église des Carmes, sur la place du Marché—le marché de Masaniello;—pendant la messe il avait jeté en l'air son chapeau, en criant, à plusieurs reprises:Vive Paris! vive la Liberté!Le peuple voulait le mettre en lambeaux: arrestation, instruction, procès, défense, sentence, tout cela s'expédia ensix heures. Le roi lui fit grâce de la queue de cheval. M. Silvagni n'ose pas décrire, d'après les récits du temps, la hideuse et obscène boucherie qu'on lui fit endurer. Cela est vrai, l'ancien régime ne valait pas mieux à Naples, à Parme, à Modène, qu'à Rome. Mêmes mœurs publiques, même régime judiciaire, même civilisation, même barbarie. L'Église, engagée, par des nécessités séculaires, dans la mêlée des intérêts temporels, avait dû se conformer aux conditions sociales de la vieille Europe. L'histoire orageuse de la papauté avait voulu que le royaume de Dieu fût de ce monde. Le Saint-Siège demeurait encore, en ce siècle, par ses institutions et son esprit, comme une image immobile du passé. Qui sait si la déchéance politique dont il se plaint si amèrement ne semblera pas un jour aux chrétiens que charment les miséricordes de l'Évangile, un réel bienfait?
On peut, sans fantaisie paradoxale, imaginer l'Église très grande et planant au-dessus des misères inévitables d'une souveraineté effective. Et qui sait même si, dans l'histoire troublée de notre occident, elle n'est pas appelée à demeurer longtemps encore une force politique de premier ordre?
Rocca-Petrella est un nid de vautours féodaux, aujourd'hui une ruine accrochée aux montagnes désolées de l'ancien État pontifical, vers les frontières du royaume de Naples. Ruine vulgaire, d'ailleurs, si un souvenir terrible n'y demeurait attaché. Un matin de septembre 1598, Francesco Cenci, baron de ce manoir, fut trouvé, dans les branches d'un sureau, au fond d'un précipice que dominait la terrasse de sa maison, la tête brisée à coups de marteau. C'était un méchant homme, immensément riche; ses domaines lui rapportaient plus de500,000 francs de rentes. Le fisc criminel du Saint-Siège l'avait, en une fois, soulagé paternellement, afin de lui éviter l'ennui du bûcher, d'une somme égale à son revenu d'une année, non qu'il fût hérétique, mais ses mœurs déplorables lui avaient valu un très honteux procès et une amende d'un demi-million. Ce grand seigneur logeait de temps en temps dans les cachots du Saint-Père, mais, comme il était très dévoué à saint François, son patron, il couchait aussi volontiers chez les capucins.
Cette mort fit donc grand bruit à la Cour et à la ville: la victime était malfamée et illustre, et le vieux Clément VIII n'était point tendre dans sa justice. Cependant, à Rome même, la rumeur publique fut lente à soupçonner les véritables assassins: tandis qu'aux environs de Rocca-Petrella, on murmurait le mot de parricide, et que la police de Naples mettait déjà à prix la tête des deux sicaires, Olimpio et Marzio, instruments de la famille Cenci, à Rome, la veuve, les fils et la fille de Francesco portaient un deuil apparent, et commandaient, pour la Madone del Pianto, une parure d'étoffes précieuses.
Tout à coup, vers le milieu de janvier 1599, à la suite d'une dénonciation secrète d'un espion, on arrêta Giacomo, l'aîné des enfants, et, quelquessemaines plus tard, Béatrice, Bernardo Cenci et Lucrezia, seconde femme du baron. Du château Saint-Ange on les transféra à la prison de Torre-di-Nona, puis à celle de la Corte-Savelli.
Le parricide parut démontré, et la torture ne manqua pas à la démonstration.
On sait quelle fut l'issue du procès: Béatrice et sa belle-mère eurent la tête coupée; Giacomo fut tenaillé, broyé à coups de massue et écartelé; Bernardo fut condamné aux galères. Le sentiment populaire, révolté par l'atrocité du supplice, jugea l'expiation excessive. L'indignité du père assassiné n'était-elle point une cause de pitié en faveur de la famille scélérate? Tous ces beaux domaines, héritage des Cenci, n'avaient-ils point tenté l'avarice du pape? Prospero Farinaccio, l'un des avocats, avait plaidé la légitime défense de Béatrice, écartant ainsi tous les autres meurtriers de l'accusation.
La jeune fille aurait sauvé par un crime son honneur de l'amour infâme de Francesco. Rome s'enorgueillit dès lors d'avoir possédé, en un siècle corrompu, une Virginie ou une Lucrèce digne des anciens jours. On voulut reconnaître son portrait dans la peinture du palais Barberini, faussement attribué au Guide, dont les touristes à l'âme sensible emportent toujours pieusement les médiocrescopies. Les relations manuscrites se multiplièrent auxXVIIeetXVIIIesiècles. Elles ont toutes un fond commun, qui a servi de matière aux narrateurs modernes, et où le portrait de Francesco est poussé terriblement au noir. Certains détails singuliers ou dramatiques, certaines paroles passent fidèlement de l'une à l'autre de ces chroniques.
J'ai sous les yeux le récit inédit du frère Antoine, de Pérouse, daté de 1770. Il est enfoui dans la bibliothèque communale de Todi, en Ombrie. M. le comte Leoni a eu la bonne grâce de la transcrire de sa main, à mon intention. Ici, les vices et les brutalités de Cenci sont éclairés d'une lumière crue. Par excès d'avarice, afin de ne point marier et doter Béatrice, il la séquestre au fond d'un appartement, où elle languit longtemps, «avec une bonne provision de bastonades». Frà Antonio l'accuse sans détour de l'assassinat de ses fils Rocco et Cristoforo, aux funérailles desquels il ne voulut pas payer «pour un baïoque de cierges». Il dit alors qu'il ne serait content que si les siens étaient «per crepar tutti». Plusieurs écrivains du siècle présent ont probablement connu la chronique du moine ombrien. Quand, en effet, la légende eût grandi plus de deux cents ans dans l'imagination de la foule, les poètes et les romanciers la recueillirent: Shelley, Niccolini, Stendhal,Guerrazzi contèrent ou mirent sur le théâtre cette histoire sanglante, altérant les dates, inventant ou supprimant des personnages, éclairant sans hésitation, au gré de leur fantaisie, les points obscurs, dissimulant les parties authentiques du drame véritable. Stendhal imagina l'absolutionin articulo mortisque le pontife, entendant le canon du Saint-Ange, aurait envoyée à la malheureuse fille innocente. Le roman de Guerrazzi qui est, en Italie, pour bien des personnes, l'évangile de la vie et de la passion de Béatrice, repose sur une idée presque symbolique: le père et la fille sont comme l'incarnation du bien et du mal; le vieux Cenci une fois tué, le rôle infernal est repris avec aisance par le Saint-Père. L'angélique Béatrice succombe dans cette lutte inégale contre les deux satans. Francesco étale une méchanceté grandiose dont les Césars romains semblaient avoir emporté le secret. Il invite des cardinaux à souper et leur montre les sept caveaux où il se promet d'ensevelir bientôt, joyeusement, l'un après l'autre, ses sept enfants. Il nie Dieu et sa sainte Mère à la face de ces princes de l'Église, oubliant le Saint-Office et les merveilles de ses bourreaux. Il dit à son spadassin: «Si le soleil était une chandelle, je la soufflerais.» De telles paroles, tombant de la bouche d'un baron, même très haut, sont ridicules. Ajoutez que dansce Méphistophélès, il y a un Faust. La nuit, penché sous sa lampe, il médite sur l'Histoire des Animaux, d'Aristote, il annote le livre antique, et soupire, ainsi qu'eût fait Claude Frollo: «Je veille, mais en vain. Les mystères de la nature ne se laissent point pénétrer. Tourne et tourne mille fois sur toi-même: tu ne retrouveras jamais la porte qui t'a fait entrer dans la vie!»
Il vient toujours une heure où l'esprit de critique, à l'aide de vieux parchemins, met à la raison les légendes séculaires. Au moment même où l'on parlait dans Rome de placer au Capitole le buste de Béatrice Cenci, vierge et martyre, M. Bertolotti publiait un livre fort édifiant (Francesco Cenci e la sua famiglia, Studi Storici. Firenze 1879), composé tout entier d'extraits des archives criminelles, des dépositions des témoins, des correspondances diplomatiques, des actes notariés, en un mot de tous les documents que l'on avait ignorés jusqu'alors. La légende n'était qu'un rêve de poètes. Voici l'histoire vraie: elle n'est point belle, et n'a point la grandeur fatale d'un drame d'Eschyle: mais elle éclaire d'une façon curieuse la vie domestique de la société romaine vers la fin duXVIesiècle, et permet de passer en revue l'équipage qui montait alors la barque de saint Pierre.