«D'où te vient ce sabre? dit Fedor.
—Je l'ai arraché des mains d'un officier que je viens de tuer avec son arme même. Nous sommes vainqueurs, la ville de *** est à nous… Ah! nous avons fait là bombance… et maison nette!… Tout ce qui n'a pas voulu se joindre à notre troupe et piller avec nous y a passé: femmes, enfants, vieillards, enfin tout!… Il y en a qu'on a fait bouillir dans la chaudière des vétérans sur la grande place…[42] Nous nous chauffions au même feu où cuisaient nos ennemis; c'était beau!»
Fedor ne répondit pas.
«Tu ne dis rien?
—Je pense.
—Et qu'est-ce que tu penses?
—Je pense que nous jouons gros jeu… La ville était sans défense: quinze cents habitants et cinquante vétérans sont bientôt mis hors de combat par deux mille paysans tombant sur eux à l'improviste; mais un peu plus loin il y a des forces considérables; on s'est trop pressé, nous serons écrasés.
—Oui-da!… et la justice de Dieu, donc; et la volonté de l'Empereur!! Blanc-bec, ne sais-tu pas d'ailleurs qu'il n'est plus temps de reculer? Après ce qui vient de se passer, il faut vaincre ou mourir… Écoute-moi donc, au lieu de détourner ainsi la tête… Nous avons mis tout à feu et à sang, m'entends-tu bien? Après un tel carnage, plus de pardon possible. La ville est morte; on dirait qu'on s'y est battu huit jours. Quand nous nous y mettons, nous autres, nous allons vite en besogne… Tu n'as pas l'air content de notre triomphe.
—Je n'aime pas qu'on tue des femmes.
—Il faut savoir se débarrasser du mauvais sang une fois pour toutes.»
Fedor garde le silence. Basile poursuit tranquillement son discours qu'il n'a interrompu que pour avaler des gorgées de thé.
«Tu as l'air bien triste, mon fils?»
Fedor continue de se taire.
«C'est pourtant ton fol amour pour la fille de Thelenef, de notre mortel ennemi, qui t'a perdu.
—Moi, de l'amour pour ma sœur de lait; y pensez-vous? j'ai de l'amitié pour elle, sans doute, mais…
—Ta… ta… ta…, drôle d'amitié que la tienne!… à d'autres!»
Fedor se lève et veut lui mettre la main sur la bouche.
«Que me veux-tu donc enfant? ne dirait-on pas qu'on nous écoute?» poursuit Basile sans changer de contenance.
Fedor interdit reste immobile; le paysan poursuit:
«Ce n'est pas moi qui serai ta dupe, son père Thelenef ne l'était pas plus que moi quand il t'a maltraité…, tu sais bien…; il te souvient de ce qu'il t'a fait avant ton mariage.»
Fedor veut encore l'interrompre.
«Ah ça, me laisseras-tu parler? oui ou non!… Tu n'as pas oublié, ni moi non plus, qu'il t'a fait fouetter un jour. C'était pour te punir non pas de je ne sais quelle faute inventée par lui, mais de ton secret amour pour sa fille; il prit le premier prétexte venu pour cacher le fond de sa pensée. Il voulait te faire partir du pays avant que le mal fût sans remède.»
Fedor, dans la plus violente agitation, arpentait la chambre sans proférer un seul mot. Il se mordait les mains dans une rage impuissante.
«Vous me rappelez un triste jour, compère; parlons d'autre chose.
—Je parle de ce qui me plaît, moi; si tu ne veux pas me répondre, permis à toi; je veux bien parler tout seul; mais, encore une fois, je ne permets pas qu'on m'interrompe. Je suis ton ancien, le parrain de ton enfant nouveau-né, ton chef… Vois-tu ce signe sur ma poitrine? c'est celui de mon grade dans notre armée: j'ai donc le droit de parler devant toi…, et si tu dis un mot, j'ai mes hommes qui bivouaquent là-bas! d'un coup de sifflet, je les fais venir autour de la maison qui ne sera pas longtemps à brûler comme un flambeau de résine… tu n'as qu'à dire… aussi bien… patience… nous reculons pour mieux… mais patience!»
Fedor s'assied en affectant l'air le plus insouciant.
«A la bonne heure!! continue Basile en grommelant dans ses dents… Ah! je te rappelle un souvenir désagréable, pas vrai? c'est que tu l'as trop oublié ce souvenir-là, vois-tu, mon fils; puis élevant la voix: je veux te raconter ta propre histoire; ça sera drôle; tu verras au moins que je sais lire dans les pensées, et s'il y avait jamais en toi l'étoffe d'un traître…»
Ici Basile s'interrompt encore, ouvre un vasistas et parle à l'oreille d'un homme qui se présente à la lucarne accompagné de cinq autres paysans tous armés comme lui, et qu'on entrevoit dans l'ombre.
Fedor avait saisi son poignard; il le replace dans sa ceinture: la vie de Xenie est en jeu, la moindre imprudence ferait brûler la maison et périr tout ce qu'elle renferme!… il se contient…; il voulait revoir sa sœur… Qui peut analyser tous les mystères de l'amour? Le secret de sa vie venait d'être révélé à Xenie sans qu'il y eût de sa faute; et dans cet instant si terrible il n'éprouvait qu'une joie immense!… Qu'importe la courte durée de la félicité suprême, n'est-elle pas éternelle tant qu'on la sent?… Mais ces puissantes illusions du cœur seront toujours inconnues aux hommes qui ne sont pas capables d'aimer. L'amour vrai n'est point soumis au temps, sa mesure est toute surnaturelle… ses allures ne sauraient être calculées par la froide raison humaine.
Après un silence, la voix criarde de Basile fit enfin cesser la douce et douloureuse extase de Fedor.
«Mais puisque tu n'aimais pas ta femme, pourquoi l'avoir épousée? tu as fait là un mauvais calcul!»
Cette question bouleversait de nouveau l'âme du jeune homme.
Dire qu'il aimait sa femme, c'était perdre tout ce qu'il venait de gagner… «Je croyais l'aimer, répliqua-t-il; on me disait qu'il fallait me marier, savais-je ce que j'avais dans le cœur? Je voulais complaire à la fille de Thelenef; j'obéis sans réflexion; n'est-ce pas notre habitude, à nous autres?
—C'est cela! tu prétends que tu ne savais pas ce que tu voulais! Eh bien, je vais te le dire, moi, tu voulais tout simplement te réconcilier avec Thelenef…
—Ah! vous me connaissez mal!
—Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même peut-être; tu as pensé: on a toujours besoin de ses tyrans, alors tu as cédé pour obtenir le pardon de Thelenef; en vérité, nous en aurions tous fait autant à ta place; mais ce que je te reproche, c'est de vouloir me tromper, moi qui devine tout. Il n'y avait pas d'autre moyen pour regagner la faveur du père que de le rassurer sur les suites de ton amour pour la fille; et voilà comment tu t'es marié, sans égard aux chagrins de ta pauvre femme que tu condamnais à un malheur éternel, et que tu n'as pas craint d'abandonner au moment où elle espérait te donner un fils.
—Je l'ignorais quand je l'ai quittée; elle m'avait caché son état; encore une fois, j'ai agi sans projet; j'étais habitué à me laisser guider par ma sœur de lait; elle a tant d'esprit!
—Oui, c'est dommage…
—Comment?
—Je dis que c'est dommage; ce sera une perte pour le pays.
—Vous pourriez!…
—Nous pourrons l'exterminer tout comme les autres… Crois-tu que nous serons assez simples pour ne pas verser jusqu'à la dernière goutte du sang de Thelenef, de notre plus mortel ennemi?
—Mais elle ne vous a jamais fait que du bien.
—Elle est sa fille, c'est assez!… Nous enverrons le père en enfer, et la fille en paradis. Voilà toute la différence[43].
—Vous ne commettrez pas une telle horreur!
—Qui nous en empêchera?
—Moi.
—Toi, Fedor! toi, traître! toi qui es mon prisonnier: toi qui as déserté l'armée de tes frères, au moment du combat pour…» Il ne put achever.
Depuis quelques instants, Fedor, pour dernier moyen de salut, se préparait à le frapper; il s'élance sur lui comme un tigre et, visant juste entre les côtes, il lui enfonce son poignard jusqu'au cœur. En même temps il étouffe un commencement de cri, le seul, avec une pelisse qu'il trouve sous sa main; les derniers râlements du mourant n'épouvantent pas Fedor; ils sont trop faibles pour être entendus au dehors. Rassurant sa mère d'un mot, il se met en devoir de lui rendre la lampe, afin de préparer de nouveau la fuite de Xenie; mais au moment où il passe devant le vieillard endormi, celui-ci se réveille en sursaut. «Qui es-tu, jeune homme? dit-il à son neveu qu'il ne reconnaît pas, et dont il saisit le bras avec force. Quelle vapeur! du sang!… Puis jetant avec horreur ses regards autour de la chambre: un mort!…»
Fedor avait éteint sa lampe, mais celle de la madone brûlait toujours; «à l'assassin! à l'assassin!… au secours! à moi, à moi,» crie le vieillard d'une voix de tonnerre. Fedor ne put arrêter ces cris qui furent poussés plus vite qu'on ne saurait les répéter, car l'épouvante du vieillard était au comble, et sa force très-grande encore; le malheureux jeune homme cherchait en vain ce qu'il pouvait faire;… Dieu ne le protégeait pas!… La troupe de Basile aux aguets entend les cris du vieillard; avant que Fedor pût se dégager des puissantes étreintes du pauvre insensé dont un reste de respect lui faisait épargner la vie, six hommes munis de cordes, armés de fourches, de pieux et de faux, se précipitent dans la cabane; saisir Fedor, le désarmer, le garrotter, c'est l'affaire d'un instant; on l'entraîne. «Où me conduisez-vous?…
—Au château de Vologda pour t'y brûler avec Thelenef;… tu vois que ta trahison ne l'a pas sauvé.»
Ces mots furent prononcés par le plus ancien de la troupe. Fedor ne répondant point, cet homme continua tranquillement: «Tu n'avais pas prévu que notre victoire serait si complète et si prompte: notre armée se répand partout à la fois, c'est une inondation de la justice divine: nul ne nous échappera, nos ennemis se sont pris à leurs propres pièges; Dieu est avec nous; on se défiait de toi, nous t'observions de près; Thelenef a été suivi et saisi dans la cachette où tu l'avais conduit: vous mourrez ensemble, le château brûle déjà.»
Fedor, sans proférer une parole, baisse la tête et suit ses bourreaux; il lui semble qu'en s'éloignant avec rapidité de la fatale cabane, il sauve encore Xenie.
Six hommes portent devant lui le corps de Basile: six autres les escortent avec des torches: le reste suit sans proférer une parole. Le lugubre cortége traverse en silence les campagnes incendiées. De moment en moment, l'horizon semble se rétrécir: un cercle de feu borne la plaine. Vologda brûle, la ville de *** brûle, tous les châteaux, toutes les métairies du prince *** brûlent avec plusieurs villages des environs; les forêts elles-mêmes brûlent; le carnage est partout. L'incendie éclaire les plus secrètes profondeurs des futaies; l'ombre est bannie de la solitude, il n'y a plus de solitude; qui peut se cacher dans une plaine quand les forêts sont de feu? point d'asile assuré contre ce torrent de lumière qui s'étend de tous côtés, l'épouvante est au comble; l'obscurité chassée des halliers enflammés a disparu, la nuit a fui et pourtant le soleil n'est pas levé!…
Le cortége de Fedor se grossit de tous les maraudeurs qui parcourent la campagne. La foule est grande; on arrive enfin sur la place du château.
Là, quel spectacle attendait le prisonnier!
Le château de Vologda, bâti tout en bois, est devenu un immense bûcher dont la flamme s'élève jusqu'au ciel!!! Les paysans, qui avaient cerné cet antique manoir avant d'y mettre le feu, pensent avoir brûlé Xenie dans l'habitation même de son père.
Une ligne de barques serrées l'une contre l'autre complète sur l'eau le cercle du blocus de terre. Au milieu de la demi-lune formée devant le château par l'armée des insurgés, le malheureux Thelenef, arraché à sa retraite et apporté de force sur cette place désignée pour son supplice, est garrotté contre un poteau. De toutes parts la foule des vainqueurs, curieuse d'un tel spectacle, afflue au lieu du rendez-vous.
La troupe, qui venait d'escorter les victimes vivantes, formait cercle autour de sa proie, et elle étalait à la lueur de l'incendie ses dégoûtantes bannières: quels drapeaux, bon Dieu! c'étaient les dépouilles sanglantes des premières victimes; elles étaient portées sur des sabres et sur des piques. On voyait des têtes de femmes aux chevelures flottantes, des lambeaux de corps sur des fourches, des enfants mutilés, des ossements tout dégouttants:… hideux fantômes qu'on eût dit échappés de l'enfer pour venir assister aux bacchanales des derniers habitants de la terre.
Ce soi-disant triomphe de la liberté était une scène de la fin du monde. Les flammes et les bruits qui sortaient du château, foyer de l'incendie, ressemblaient à l'éruption d'un volcan. La vengeance des peuples est comme la lave qui bouillonne longtemps dans les profondeurs de la terre avant de se faire jour au sommet du mont. Des murmures confus parcourent la foule, mais on ne distingue nulle voix, si ce n'est celle de la victime, dont les imprécations réjouissent les bourreaux. Ces inhumains sont pour la plupart des hommes d'une beauté remarquable; tous ont l'air naturellement noble et doux: ce sont des anges féroces, des démons au visage céleste. Fedor lui-même ressemble en beau à ses persécuteurs. Tous les Russes de pure race slave ont un air de famille; et même lorsqu'ils s'exterminent, on voit que ce sont des frères: circonstances qui rend le carnage plus horrible. Voilà ce que peut devenir l'homme de la nature quand il s'abandonne à des passions excitées par une civilisation trompeuse.
Mais alors ce n'est plus l'homme de la nature; c'est l'homme perverti par une société marâtre. L'homme de la nature n'existe que dans les livres; c'est un thème à déclamation philosophique, un type idéal d'après lequel raisonnent les moralistes comme les mathématiciens opèrent, dans certains calculs, sur des quantités supposées, qu'ils éliminent ensuite pour arriver à un résultat positif. La nature, pour l'homme primitif comme pour l'homme dégénéré, c'est une société quelconque, et quoi qu'on en puisse dire, la plus civilisée est encore la meilleure.
Le cercle fatal s'ouvre un moment pour laisser entrer Fedor et son exécrable cortége; Thelenef était tourné de manière à n'apercevoir pas d'abord son jeune libérateur. Son supplice allait commencer quand un murmure d'épouvante parcourt la foule.
Un spectre!… un spectre!… c'est elle!… s'écrie-t-on de toutes parts. Le cercle se rompt de nouveau et se disperse; les bourreaux fuient devant un fantôme!… La cruauté s'allie volontiers à la superstition.
Pourtant quelques forcenés arrêtent les fuyards… «Revenez, revenez; c'est elle-même, c'est Xenie; elle n'est pas morte!!
—Arrêtez! arrêtez! s'écrie une voix de femme dont l'accent déchirant retentit dans tous les cœurs, mais surtout dans celui de Fedor… Laissez-moi passer, je veux les voir!! c'est mon père! c'est mon frère!… Vous ne m'empêcherez pas de mourir avec eux.»
En achevant ces mots Xenie, échevelée, vient tomber expirante aux pieds de Fedor. Le malheureux jeune homme, immobile à force de saisissement, était devenu insensible à ses liens.
On sent le besoin d'abréger les détails de cette horrible scène. Elle fut longue, mais nous la décrirons en peu de mots; nous la décrirons pourtant, car nous sommes en Russie. Nous demandons grâce d'avance pour ce qu'il nous reste à peindre.
Xenie, dans la cabane où nous l'avions abandonnée, s'était d'abord laissé persuader de se taire, de peur d'aggraver le danger que courait Fedor, qui perdrait toute mesure et toute retenue s'il la voyait dans les mains des assassins; elle craignait aussi d'exposer sa nourrice. Mais une fois les deux femmes seules, la jeune fille s'était échappée pour venir partager le sort de son père.
Le supplice de Thelenef commença. Quel supplice, bon Dieu! Pour rendre la mort plus affreuse à ce malheureux, on plaça d'abord devant ses yeux Fedor et Xenie, assis et liés à peu de distance de lui sur une grossière estrade que l'on venait de construire à la hâte… puis… puis on lui coupa, à plusieurs reprises, les pieds et les mains, l'un après l'autre, et quand ce tronc mutilé fut presque épuisé de sang, on le laissa mourir en souffletant la tête de ses propres mains, et en étouffant les hurlements de la bouche avec un de ses pieds.
Les femmes du faubourg de Caen mangeant le cœur de M. de Belzunce sur le pont de Vauxelles étaient des modèles d'humanité auprès des spectateurs tranquilles de la mort de Thelenef[44].
Et voilà ce qui se passait il y a peu de mois à quelques journées d'une ville pompeuse où l'Europe entière afflue aujourd'hui pour assister gaiement aux plus belles fêtes du monde; à des fêtes si magnifiques que le pays qui les donne pourrait être réputé le plus civilisé de la terre si l'on n'y voulait voir que les palais.
Achevons notre tâche:
Quand le père eut cessé de souffrir, on voulut, selon le programme de la bacchanale, égorger aussi la fille: un des exécuteurs s'approche pour saisir Xenie par ses cheveux qui flottaient épars et descendaient jusque sur les épaules; mais elle est raide et froide: pendant et depuis le supplice de son père elle n'a pas fait un mouvement, elle n'a pas proféré une parole.
Fedor, par une révolution surnaturelle qui s'opère en lui, retrouve toute sa force et sa présence d'esprit; il brise miraculeusement ses liens, s'arrache des mains de ses gardiens, se précipite vers sa bien-aimée sœur, la presse dans ses bras, l'enlève de la terre et la serre longtemps contre son cœur; puis, la reposant sur l'herbe avec respect, il s'adresse aux bourreaux d'un air calme, de ce calme apparent naturel aux Orientaux, même dans les moments les plus tragiques, de la vie.
«Vous ne la toucherez pas, Dieu a étendu sa main sur elle, elle est folle.
—Folle!! répond la foule superstitieuse: Dieu est avec elle!!
—C'est lui, le traître, c'est son amant qui lui a conseillé de contrefaire la folle!! non, non, il faut en finir avec tous les ennemis de Dieu et des hommes, s'écrient les plus acharnés; d'ailleurs notre serment nous lie: faisons notre devoir;le Père(l'Empereur) le veut, il nous récompensera.
—Approchez donc si vous l'osez, s'écrie encore Fedor dans le délire du désespoir; elle s'est laissé presser dans mes bras sans se défendre. Vous voyez bien qu'elle est folle!! Mais elle parle: écoutez.»
On approche, et l'on n'entend que ces mots:
«C'est donc moi qu'il aimait!»
Fedor, qui seul comprend le sens de cette phrase, tombe à genoux en remerciant Dieu et en fondant en larmes.
Les bourreaux s'éloignent de Xenie avec un respect involontaire. Elle est folle! répètent-ils tout bas…
Depuis ce jour elle n'a jamais passé une minute sans redire les mêmes paroles: «C'est donc moi qu'il aimait!…»
Plusieurs, en la voyant si calme, doutent de sa folie: on croit que l'amour de Fedor, révélé malgré lui, a réveillé dans le cœur de sa sœur la tendresse innocente et passionnée que cette malheureuse jeune fille ressentait depuis longtemps pour lui à leur insu à tous deux, et que cet éclair d'une lumière tardive lui a brisé le cœur.
Nulle exhortation n'a pu jusqu'ici l'empêcher de répéter ces paroles qui sortent mécaniquement de sa bouche avec une volubilité effrayante et sans un instant de relâche: «C'est donc moi qu'il aimait!»
Sa pensée, sa vie se sont arrêtées et concentrées sur l'aveu involontaire de l'amour de Fedor, et les organes de l'intelligence continuant leurs fonctions, pour ainsi dire, par l'effet d'un ressort, obéissent comme en rêve à ce reste de volonté qui leur commande de dire et de redire la parole mystérieuse et sacrée qui suffit à sa vie.
Si Fedor n'a pas péri après Thelenef, ce n'est pas à la fatigue des bourreaux qu'il a dû son salut, c'est à celle des spectateurs; car l'homme inactif se lasse du crime plus vite que l'homme qui l'exécute: la foule, saturée de sang, demanda qu'on remît le supplice du jeune homme à la nuit suivante. Dans l'intervalle, des forces considérables arrivèrent de plusieurs côtés. Dès le matin, tout le canton où la révolte avait pris naissance fut cerné; on décima les villages: les plus coupables, condamnés non à mort, mais à cent vingt coups de knout, périrent; puis on déporta le reste en Sibérie. Cependant les populations voisines de Vologda ne sont point rentrées dans l'ordre; on voit chaque jour des paysans de divers cantons, exilés en masse, partir par centaines pour la Sibérie. Les seigneurs de ces villages désolés se trouvent ruinés; puisque dans ces sortes de propriétés, les hommes font la richesse du maître. Les riches domaines du prince *** sont devenus solitaires.
Fedor, avec sa mère et sa femme, a été forcé de suivre les habitants de son village déserté.
Au moment du départ des exilés, Xenie assistait à la scène, mais sans dire adieu, car ce nouveau malheur ne lui a pas rendu un éclair de raison.
A ce moment fatal, un événement inattendu aggrava cruellement la douleur de Fedor et de sa famille. Déjà sa femme et sa mère étaient sur la charrette; il allait y monter pour les suivre et quitter à jamais Vologda; mais il ne voyait que Xenie, il ne souffrait que pour sa sœur, orpheline, privée de sentiment ou du moins de mémoire, et qu'il abandonnait sur les cendres encore tièdes de leur hameau natal. À présent qu'elle a besoin de tout le monde, pensait-il, des étrangers vont être ses seuls protecteurs; et le désespoir tarissait ses larmes. Un cri déchirant parti de la charrette le rappelle auprès de sa femme qu'il trouve évanouie; un des soldats de l'escorte venait d'emporter l'enfant de Fedor.
«Que vas-tu faire? s'écrie le père ivre de douleur.
—Le poser là, le long du chemin, pour qu'on l'enterre, ne vois-tu pas qu'il est mort? reprend le Cosaque.
—Je veux l'emporter, moi!
—Tu ne l'emporteras pas.»
En ce moment d'autres soldats attirés par le bruit s'emparent de Fedor, qui cédant à la force tombe dans la stupeur, puis il pleure, il supplie: il n'est pas mort, il n'est qu'évanoui; laissez-moi l'embrasser. Je vous promets, dit-il en sanglotant, de renoncer à l'emporter si son cœur ne bat plus. Vous avez peut-être un fils, vous avez un père; ayez pitié de moi, disait le malheureux, vaincu par tant de douleurs! Le Cosaque attendri, lui rend son enfant: à peine le père a-t-il touché ce corps glacé que ces cheveux se hérissent sur son front: il jette les yeux autour de lui, ses regards rencontrent le regard inspiré de Xenie: ni le malheur, ni l'injustice, ni la mort, ni la folie, rien sur la terre n'empêche ces deux cœurs nés pour s'entendre de se deviner: Dieu le veut.
Le jeune homme fait un signe à Xenie, les soldats respectent la pauvre insensée qui s'avance et reçoit le corps de l'enfant des mains du père; mais toujours en silence. Alors la fille de Thelenef, sans proférer une parole, ôte son voile pour le donner à Fedor, puis elle presse le petit corps dans ses bras. Chargé de son pieux fardeau elle reste là debout, immobile jusqu'à ce qu'elle ait vu son bien-aimé frère assis entre une mère qui pleure et une épouse mourante s'éloigner pour toujours du village qui les a vus naître. Elle suit longtemps de l'œil le convoi des mugics déportés; enfin quand le dernier chariot a disparu sur la route de Sibérie, quand elle est seule, elle emporte l'enfant et se met à jouer avec cette froide dépouille en lui donnant les soins les plus ingénieux et les plus tendres.
Il n'est donc pas mort, disaient les assistants! il va renaître, elle le ressuscitera!…
Puissance de l'amour!… qui peut vous assigner des bornes?
La mère de Fedor se reprochait sans cesse de n'avoir pas retenu Xenie dans la chaumière du vieil insensé; «elle n'aurait pas du moins été forcée d'assister au supplice de son père, disait la bonne Élisabeth.
—Vous lui auriez conservé la raison pour souffrir davantage», répondaitFedor à sa mère, et leur morne silence recommençait.
La pauvre vieille femme avait paru longtemps résignée; ni les massacres, ni l'incendie ne lui avaient arraché une plainte; mais lorsqu'il fallut subir avec les autres Vologdiens la peine de l'exil, quitter la cabane où son fils était né, où le père de son fils était mort, lorsqu'on l'obligea d'abandonner son frère en démence, elle perdit courage: la force lui manqua tout à fait; elle se cramponnait aux madriers de leur chaumière, baisant, arrachant dans son désespoir la mousse goudronnée qui calfeutrait les fentes du bois. On finit par l'emporter et par l'attacher sur la téléga où nous venons de la voir pleurer le nouveau-né de son fils chéri.
Ce qu'on aura peine à croire, c'est que les soins, le souffle vivifiant de Xenie, peut-être sa prière, ont rendu la vie à l'enfant que Fedor avait cru perdu. Ce miracle de tendresse ou de piété la fait vénérer aujourd'hui comme une sainte, par les étrangers envoyés du Nord pour repeupler les ruines abandonnées de Vologda.
Ceux mêmes qui la croient folle n'oseraient lui enlever l'enfant de son frère; nul ne pense à lui disputer cette proie si précieusement ravie à la mort. Ce miracle de l'amour consolera le père exilé, dont le cœur s'ouvrira encore au bonheur, quand il saura que son fils a été sauvé et sauvé par elle!!…
Une chèvre la suit pour nourrir l'enfant. Quelquefois on voit la vierge mère, vivant tableau, assise au soleil sur les noirs débris du château où elle est née et souriant fraternellement au fils de son âme, à l'enfant de l'exilé.
Elle berce le petit sur ses genoux avec une grâce toute virginale et le ressuscité lui rend son ineffable sourire avec une joie angélique. Sans se douter de la vie, elle a passé de la charité à l'amour, de l'amour à la folie et de la folié à la maternité: Dieu la protège; l'ange et la folle s'embrassent au-dessus de la région des pleurs, comme les oiseaux voyageurs se rencontrent au delà des nuages.
Quelquefois elle paraît frappée d'un souvenir doux et triste: alors sa bouche, insensible écho du passé, murmure machinalement ces mystérieuses paroles, unique et dernière expression de sa vie et dont aucun des nouveaux habitants de Vologda ne peut deviner le sens: «C'est donc moi qu'il aimait!»
Ni le poëte russe, ni moi, nous n'avons reculé devant l'expression devierge mèrepour désigner Xenie et nous ne croyons ni l'un ni l'autre avoir manqué de respect au sublime vers du poëte catholique:
O vergine Madre, figlio del tuo figlio.[45]
ni profané le profond mystère qu'il indique en si peu de mots.
[1: Longue robe.]
[2: La crainte de l'Empereur est en quelque sorte expliquée par le récit qu'on va lire, et qui m'a été envoyé de Rome au mois de janvier 1843 par une des personnes les plus véridiques que je connaisse. «Le dernier jour de décembre, je fus à l'église del Gesu, qui avait été décorée de superbes tapisseries. Une enceinte avait été formée devant le magnifique autel de saint Ignace, qui était resplendissant de lumières. Les orgues jouaient des symphonies très-harmonieuses; l'église était remplie de ce que Rome possède de plus distingué; deux fauteuils avaient été placés à gauche de l'autel. On vit bientôt arriver la grande-duchesse Marie, fille de l'Empereur de Russie, et son mari le duc de Leuchtenberg, accompagnés des principaux personnages de leur suite et des gardes suisses qui les escortent; ils prirent place sur les fauteuils réservés pour eux, sans se mettre à genoux sur les prie-Dieu qui étaient devant eux, et sans faire attention au saint sacrement qui était exposé. Les dames d'honneur s'assirent derrière le prince et la princesse, ce qui obligeait ceux-ci à reverser la tête de côté pour faire la conversation comme s'ils eussent été dans un salon. Deux chambellans étaient restés debout, comme c'est l'usage, auprès des grands. Un sacristain crut que c'était parce qu'ils n'avaient pas de siéges; il s'empressa de leur en porter, ce qui excita le rire du prince, de la princesse et de leur entourage d'une manière tout à fait inconvenante. À mesure que les cardinaux arrivaient, ils prenaient leur place; le pape est arrivé ensuite, et est allé s'agenouiller sur un prie-Dieu où il est resté tout le temps de la cérémonie. LeTe Deumfut chanté en action de grâces pour les faveurs obtenues dans le courant de l'année qui vient de s'écouler; un cardinal donna la bénédiction. Sa Sainteté était toujours prosternée; le prince de Leuchtenberg s'était mis à genoux, mais la princesse était restée assise.»]
[3: Ce reproche ne s'adresse qu'aux monuments construits depuis Pierre Ier; les Russes du moyen âge, quand ils bâtissaient le Kremlin, avaient bien su trouver l'architecture qui convenait à leur pays et à leur génie.]
[4: L'autre jour un Russe revenait de Pétersbourg à Paris; une femme de son pays lui dit: «Comment avez-vous trouvé le maître?—Très-bien.—Et l'homme?—L'homme, je ne l'ai pas vu.» Je ne cesse de le répéter: les Russes sont de mon avis, mais c'est ce qu'ils ne diront pas.]
[5: Les quais de la Néva sont de granit, la coupole de Saint-Isaac est de cuivre, le palais d'hiver, la colonne d'Alexandre sont de belle pierre, de marbre et de granit, la statue de Pierre Ier est d'airain.]
[6: Cette conversation est reproduite mot à mot.]
[7: Quelques jours après que cette lettre fut écrite, il se passa dans l'intérieur de la cour une petite scène qui fera connaître les manières des jeunes gens les plus à la mode aujourd'hui en Angleterre, ceux-ci n'ont rien à reprocher ni à envier aux agréables les plus impolis de Paris: il y a loin de ce genre d'élégance brutale à la politesse des Buckingham, des Lauzun et des Richelieu.—L'Impératrice voulait donner un bal intime à cette famille près de quitter Pétersbourg. Elle commence par inviter elle-même le père qui danse si bien avec une jambe de bois. «Madame, répond le vieux marquis ***, on m'a comblé à Pétersbourg, mais tant de plaisirs surpassent mes forces: j'espère que Votre Majesté me permettra de prendre congé d'elle ce soir et de me retirer demain matin sur mon yacht pour retourner en Angleterre; sans cela je mourrais de joie en Russie.—Eh bien, je renonce à vous,» reprend l'Impératrice, satisfaite de cette réponse polie, et digne de l'époque où le vieux lord dut entrer dans le monde; puis se retournant vers les fils du marquis qui devaient prolonger leur séjour à Pétersbourg: «Je compte au moins sur vous,» dit-elle à l'aîné.—«Madame, répond celui-ci, nous avons pour ce jour-là une partie de chasse aux rennes.» L'Impératrice qu'on dit fière, ne se décourage pas, et s'adressant au cadet: «Vous, du moins, vous me resterez,» lui dit-elle. Le jeune homme, à bout d'excuses, ne sait que répondre, mais dans son dépit il appelle son frère et lui dit tout haut: «C'est donc moi qui suis la victime?» Cette anecdote a fait la joie de la cour.]
[8: CÉRÉMONIAL DE LA CÉLÉBRATION DU MARIAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALEMADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA AVEC SON ALTESSE SÉRÉNISSIMEMONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN de LEUCHTENBERG, APPROUVÉ PAR SA MAJESTÉL'EMPEREUR.
Le jour qui aura été choisi pour la cérémonie, une salve de cinq coups de canon, tirés des remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg, annoncera que dans cette journée devra avoir lieu la célébration du Mariage de SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA AVEC SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN DE LEUCHTENBERG.
D'après les annonces qui auront été envoyées, les membres du Saint-Synode et du haut Clergé, la Cour et les autres personnes de distinction des deux sexes, les Ambassadeurs et Ministres étrangers, les Généraux, les Officiers de tout grade de la Garde et les Officiers supérieurs des autres troupes, se réuniront au Palais d'Hiver, à heures du matin, les Dames en costume russe et les Cavaliers en grand uniforme.
Lorsque les Dames d'honneur, qui auront été appelées pour habiller l'Auguste Fiancée, sortiront des appartements intérieurs après avoir accompli cette fonction, un Maître des Cérémonies en avertira l'Auguste Fiancée, et l'accompagnera jusqu'aux appartements intérieurs.
Dans cette journée, l'Auguste Fiancée portera une couronne sur la tête, et par-dessus la robe, un manteau de velours ponceau, doublé d'hermine, dont la longue traîne sera portée aux côtés par quatre Chambellans, et à l'extrémité par le dignitaire en fonctions d'Écuyer de SON ALTESSE IMPÉRIALE.
LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE se rendront des appartements intérieurs, à la chapelle du Palais, dans l'ordre suivant:
I. Les Fourriers de la Cour et les Fourriers de la Chambre IMPÉRIALE;
II. Les Maîtres des Cérémonies et le Grand-Maître des Cérémonies;
III. Les Gentilshommes de la Chambre, les Chambellans et les Cavaliers de la Cour IMPÉRIALE, marchant deux à deux, les moins anciens en avant;
IV. Les Premières Charges de la Cour, deux à deux, les moins anciens en avant;
V. Un Maréchal de la Cour avec son Bâton;
VI. Le Grand-Chambellan et le Grand-Maréchal de la Cour avec son Bâton;
VII. LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE, suivis du Ministre de la Maison de l'EMPEREUR, ainsi que des Aides-de-Camp-Généraux et Aides-de-Camp de SA MAJESTÉ IMPÉRIALE, de service;
XI. SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA, avec son Auguste Fiancé, SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN de LEUCHTENBERG;
XIII. Leurs Altesses Sérénissimes MONSEIGNEUR le Prince PIERRED'OLDENBOURG et Madame la Princesse son Épouse.
Les Dames d'honneur, les Demoiselles d'honneur à portrait, les Demoiselles d'honneur de SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE et de LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES, ainsi que les autres personnes de distinction des deux sexes, suivront par ordre d'ancienneté.
A l'entrée de la Chapelle, LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES seront reçues par les Membres du Saint-Synode et du haut Clergé, portant la Croix et l'eau bénite.
Au commencement du service divin, lorsque l'on chantera le verset: Госноди силою твоею возвеселится Царь, SA MAJESTÉ L'EMPEREUR conduira les Augustes Fiancés à la place préparée pour la célébration du mariage, et en même temps les personnes désignées pour porter les couronnes s'approcheront des Augustes Fiancés.
Alors commencera, d'après le rit de l'Église Grecque, la Cérémonie duMariage, pendant laquelle, après l'Évangile, on fera mention, dans laprière pour la FAMILLE IMPÉRIALE, de MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MarieNICOLAIEVNA et de son Époux.
Après la Cérémonie du Mariage, les Augustes Époux présenteront leurs remerciements à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES, et reviendront occuper leurs places. Le Métropolitain, assisté des Membres du Saint-Synode, commencera ensuite les prières d'actions de grâces, et lorsqu'on entonnera leTe Deum, il sera tiré des remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg, une salve de cent un coups de canon.
À l'issue de la cérémonie religieuse, les Membres du Saint-Synode et du haut Clergé offriront leurs félicitations à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES.
En sortant de la Chapelle LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et la FAMILLE IMPÉRIALE retourneront dans les appartements intérieurs avec le même cortège et dans l'ordre énoncé ci-dessus. À leur arrivée dans la pièce où un Autel Catholique aura été dressé, SA MAJESTÉ L'EMPEREUR conduira les Augustes Époux à cet Autel, où la Cérémonie du Mariage sera alors célébrée d'après le rit Catholique-Romain; à l'issue de cette cérémonie, la FAMILLE IMPÉRIALE rentrera dans l'intérieur des appartements, après avoir reçu les félicitations du Clergé Catholique-Romain.
Lorsque l'heure du banquet sera venue, et que les dignitaires des trois premières classes auront occupé les places qui leur auront été désignées, on viendra l'annoncer à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES qui se rendront à table accompagnées de la FAMILLE IMPÉRIALE, et précédées de la Cour.
LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et tous les Membres de la FAMILLE IMPÉRIALE seront servis à table par des Chambellans; les coupes seront présentées à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES par les Grands Échansons; aux Augustes nouveaux Époux par le dignitaire en fonctions d'Écuyer de la Cour de SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE; à LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MONSEIGNEUR LE CÉSARÉVITCH GRAND-DUC HÉRITIER par le dignitaire faisant fonctions d'Écuyer de SON ALTESSE IMPÉRIALE; à MESSEIGNEURS LES GRANDS-DUCS et MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES par des Chambellans.
Pendant le repas il y aura concert vocal et instrumental.
Les toasts seront portés au bruit des salves d'artillerie tirées des remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg.
1°. À la santé de LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES.—51 coups de canon.
2°. Des Augustes nouveaux Époux.—31 coups de canon.
3°. De toute la FAMILLE IMPÉRIALE.—31 coups de canon.
4°. DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE DE LEUCHTENBERG.—31 coups de canon.
5°. Du Clergé et de tous les fidèles sujets de SA MAJESTÉ L'EMPEREUR.—31 coups de canon.
Après le banquet LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et la FAMILLE IMPÉRIALE retourneront avec le même cortège dans les appartements intérieurs.
Dans la soirée du même jour, il y aura un bal paré, auquel assisteront toutes les personnes de distinction des deux sexes, les Ambassadeurs et Ministres étrangers, et les personnes présentées à la Cour.
Avant la fin du bal, les personnes désignées par L'EMPEREUR pourrecevoir les nouveaux Époux, se rendront dans les appartements de LEURSALTESSES, où LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR et L'IMPÉRATRICE, précédés de laCour, les accompagneront.
A l'entrée de ces appartements, LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et les nouveaux Époux seront reçus par les personnes désignées à cet effet, et se rendront ensuite dans l'intérieur des appartements, où se trouvera une Dame d'Honneur pour le déshabillé de MADAME LA GRANDE-DUCHESSE.
Dans cette journée il sera récité des prières d'actions de grâces dans toutes les églises et les cloches sonneront, ainsi que les deux jours suivants; la Capitale sera illuminée le soir, pendant trois jours.
Le 3 juillet[9] spectacle au Grand Théâtre en gala.
Le 4 juillet, les Augustes Époux recevront, à onze heures du matin, les félicitations des personnes de distinction des deux sexes admises à la Cour, et à une heure de l'après-midi, celle du Corps diplomatique.
Le soir, grand Bal dans la salle Blanche du Palais d'Hiver et Souper.
Le 6 juillet, Bal chez LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MONSEIGNEUR LEGRAND-DUC MICHEL PAVLOVITCH ET MADAME LA GRANDE-DUCHESSE HELÈNEPAVLOVNA.
Le 8 juillet, Bal chez le Prince d'OLDENBOURG.
Le 9 juillet, départ de la Cour IMPÉRIALE pour Péterhoff.
Le 11 juillet, Bal masqué public et illumination à Péterhoff.]
[9: D'après le calendrier Julien.]
[10: Ce titre lui avait été conservé en la mariant.]
[11: Ne vous l'ai-je pas dit? à cette cour on passe sa vie en répétitions générales. Depuis Pierre Ier, un Empereur de Russie n'oublie jamais qu'il est chargé de tout enseigner lui-même à son peuple.]
[12: C'est ce qu'on veut.]
[13: En Pologne.]
[14: Le rit grec défend la sculpture dans les églises.]
[15: Ce reproche qui tombe sur Pierre Ier et sur ses successeurs immédiate complète l'éloge de l'Empereur Nicolas, qui a commencé d'arrêter ce torrent.]
[16: Au 1er janvier à Pétersbourg et à Péterhoff pour la fête de l'Impératrice.]
[17:Voyezl'Espagne sous Ferdinand VII.]
[18: L'auteur, en laissant cette boutade, la donne pour ce qu'elle vaut. Son humour aigri par l'affectation d'une popularité impossible le pousse à la révolte contre une déception d'autant plus dangereuse qu'elle a trompé de bons esprits.]
[19:Voirplus loin la lettre datée de Yarowslaw.]
[20:Voyezla brochure de M. Tolstoï intitulée:Coup d'œil sur la législation russe, etc., etc.]
[21:Voyezla conclusion au quatrième volume.]
[22: Un moyen de flatterie connu et dont le succès est assuré, c'est de se montrer l'hiver aux yeux de l'Empereur dans les rues de Pétersbourg sans redingote ou sans pelisse, flatterie héroïque et qui peut coûter la vie à celui qui la met en pratique. On conçoit qu'il est facile de déplaire dans un pays où de telles manières de plaire sont en usage.]
[23: Treilles.]
[24: L'année suivante les eaux d'Ems ont rendu la santé à l'Impératrice.]
[25: Chaumière anglaise.]
[26:Voyezla note suivante.]
[27: Je crois devoir insérer ici l'extrait d'une lettre qui m'a été écrite cette année par une femme de mes amies; ce récit n'ajoute rien aux détails que vous venez de lire, si ce n'est que la singulière prudence d'un étranger, d'un artiste en causant dans un salon de Paris et en parlant d'un événement arrivé trois ans auparavant à Pétersbourg, vous donne mieux l'idée de l'oppression des esprits en Russie, que tout ce que je puis vous en dire moi-même. «Un peintre italien qui se trouvait en même temps que vous à Saint-Pétersbourg, est maintenant à Paris. Il racontait comme vous me l'avez racontée cette catastrophe où périrent à peu près quatre cents individus. Le peintre faisait son récit tout bas. Eh bien! je sais cela, lui dis-je, mais pourquoi dites-vous cela tout bas: Oh! c'est que l'Empereur a défendu qu'on en parlât. J'ai admiré cette obéissance malgré le temps et les distances. Mais vous, qui ne pouvez tenir une vérité captive, quand publierez-vous votre voyage?»
Je joins encore ici un extrait des beaux articles imprimés dans leJournal des Débats, le 13 octobre 1842, au sujet du livre intitulé:Persécutions et souffrances de l'Église catholique en Russie.
«Au mois d'octobre 1840, deux convois courant en sens inverse sur le chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Krasnacselo, se rencontrèrent faute d'avoir pu s'apercevoir, à cause d'un épais brouillard. Tout fut brisé du choc. Cinq cents personnes, dit-on, restèrent sur le carreau tuées, mutilées ou plus ou moins grièvement blessées. C'est à peine si on en eut connaissance à Saint-Pétersbourg. Le lendemain, de très-grand matin, quelques curieux seulement osèrent aller visiter le lieu de la catastrophe: ils trouvèrent tous les débris déblayés, les morts et les blessés enlevés, et comme seuls signes de l'accident quelques agents de police qui, après avoir interrogé les curieux sur les motifs de leur visite matinale, les gourmandèrent de leur curiosité et leur ordonnèrent rudement de retourner chacun chez soi.»]
[29: Je me crois obligé de changer quelques circonstances et de taire les noms qui pourraient faire remonter aux personnes; mais l'essentiel de l'histoire est conservé dans ce récit.]
[30: Il n'est pas inutile de répéter que cette lettre, comme presque toutes les autres, ont été conservées et cachées avec soin pendant tout le temps de mon séjour en Russie.]
[31: Ce mot est de l'archevêque de Tarente, dont M. Valery vient de faire un portrait bien intéressant et bien complet dans son livre desAnecdotes et Curiosités italiennes. Je crois que la même pensée a été exprimée encore plus énergiquement par l'Empereur Napoléon. D'ailleurs elle vient à quiconque voit les Russes de près.]
[32: N'oubliez pas, je vous prie, que ce n'est pas moi qui parle ainsi.]
[33: J'ai choisi au hasard les noms de lieux et de personnes, car mon but était uniquement de déguiser les véritables, j'ai même retranché ceux-ci tout à fait quand je n'ai pas craint de nuire à la clarté du récit, enfin je me suis permis de corriger dans le style quelques expressions étrangères au génie de notre langue].
[34: Nom substitué au véritable].
[35: Ce joli nom est celui d'une sainte russe.]
[36: Tout le monde sait qu'avant le XVIIIe siècle, les femmes russes vivaient pour ainsi dire cloîtrées.]
[37: Historique.]
[38: Le culte des images est toujours défendu jusqu'à un certain point dans l'Église grecque où les vrais croyants n'admettent que des peintures d'un style de convention, couvertes de certains ornements d'or et d'argent en relief; le mérite du tableau disparaît totalement sous ces applications. Telles sont les seules peintures tolérées dans la maison de Dieu par les Russes orthodoxes.
(Note du Voyageur.)]
[39: Les plus pauvres des Russes ont une théière, une bouilloire de cuivre, et prennent du thé, matin et soir, en famille, dans des chaumières dont les murs et les plafonds sont des madriers de bois de sapin brut entaillés aux extrémités pour entrer l'un dans l'autre en formant les angles de l'édifice. Ces solives assez mal jointes sont calfeutrées de mousse et de goudron; vous voyez que la rusticité de l'habitation contraste d'une manière frappante avec l'élégance et la délicatesse du breuvage qu'on y prend.
(Note du Voyageur.)]
[40: Historique.]
[41: La verste équivaut à peu près à un quart de lieue de France.
(Note du Voyageur.)]
[42: Historique.]
[43: Il y a peu d'années, lors de la fameuse révolte de la colonie militaire, près de Novgorod la Grande, à cinquante lieues de Pétersbourg, les soldats, exaspérés par les minuties d'un de leurs chefs, résolurent de massacrer les officiers et leurs familles; ils avaient juré la mort de tous, sans exception, et ils tinrent parole en tuant ceux qu'ils aimaient aussi bien que ceux qu'ils haïssaient. Ayant cerné l'habitation d'un de ces malheureux, ils firent passer devant lui sa femme et ses filles qu'ils égorgèrent d'abord tout doucement à ses yeux, puis ils se saisirent de lui. «Vous m'avez privé de tout, leur dit-il, laissez-moi la vie; pourquoi me l'ôter? vous n'avez jamais eu à vous plaindre de moi.—C'est vrai, répliquèrent les bourreaux avec beaucoup de douceur; tu es un brave homme, nous t'avons toujours aimé, nous t'aimons encore; mais les autres y ont passé, nous ne pouvons faire une injustice en ta faveur. Adieu donc, notre bon père!…» Et ils l'ont éventré comme ses camarades, par esprit d'équité.
(Note du Voyageur.)]
[44: Cette citation n'étonnera pas les personnes qui savent à quel point les Russes sont au fait des détails de notre histoire.
(Note du Voyageur.)]
[46:Paradis du Dante. Chant, XXXIII, 1er vers.]