APPENDICE.

La gaîté manque à toutes les cours; mais à celle de Pétersbourg on n'a même pas la permission de s'ennuyer. L'Empereur qui voit tout, prend l'affectation du plaisir pour un hommage, ce qui rappelle le mot de M. de Talleyrand sur Napoléon: «L'Empereur ne plaisante pas; il veut qu'on s'amuse.»

Je blesserai des amours-propres, mon incorruptible bonne foi m'attirera des reproches: mais est-ce ma faute, à moi, si en allant demander à un gouvernement absolu des arguments nouveaux contre le despote de chez nous, contre le désordre baptisé du nom de liberté, je n'ai été frappé que des abus de l'autocratie, c'est-à-dire de la tyrannie qualifiée de bon ordre? Le despotisme russe est un faux ordre comme notre républicanisme est une fausse liberté. Je fais la guerre au mensonge partout où je le reconnais; mais il y a plus d'un genre de mensonges: j'avais oublié ceux du pouvoir absolu; je les raconte en détail aujourd'hui, parce qu'en décrivant mes voyages, je dis toujours ingénument ce que je vois.

Je hais les prétextes: j'ai vu qu'en Russie l'ordre sert de prétexte à l'oppression, comme en France la liberté à l'envie. En un mot, j'aime la vraie liberté, la liberté possible dans une société d'où toute élégance n'est pas exclue; je ne suis donc ni démagogue ni despote; je suis aristocrate dans l'acception la plus large du mot. L'élégance que je désire conserver aux sociétés n'est point frivole; elle n'est point cruelle, elle est réglée par le goût; le goût exclut les abus; il en est le plus sûr préservatif, car il craint toute exagération. Une certaine élégance est nécessaire aux arts, et les arts sauvent le monde, puisque c'est par eux surtout que les peuples s'attachent à la civilisation dont ils sont la dernière et la plus précieuse récompense. Par un privilége unique entre tout ce qui peut répandre de l'éclat sur une nation, leur gloire plaît et profite à la fois à toutes les classes de la société.

L'aristocratie telle que je l'entends, loin de s'allier avec la tyrannie en faveur de l'ordre, ainsi que le lui reprochent les démagogues qui la méconnaissent, ne peut subsister avec l'arbitraire. Elle a pour mission de défendre, d'un côté, le peuple contre le despote, et de l'autre, la civilisation contre la révolution, le plus redoutable des tyrans. La barbarie prend plus d'une forme: vous la frappez dans le despotisme, elle renaît dans l'anarchie; mais la vraie liberté, sous la garde de la vraie aristocratie, n'est ni violente ni désordonnée.

Malheureusement aujourd'hui les partisans de l'aristocratie modératrice en Europe s'aveuglent et prêtent des armes à leurs adversaires; dans leur fausse prudence, ils s'en vont chercher du secours chez les ennemis de toute liberté politique et religieuse, comme si le danger ne pouvait venir que du côté des nouveaux révolutionnaires; pourtant les souverains arbitraires étaient d'anciens usurpateurs tout aussi redoutables que le sont les Jacobins modernes.

L'aristocratie féodale est finie, moins l'éclat indélébile dont brilleront toujours les grands noms historiques; mais dans les sociétés qui veulent vivre, la noblesse du moyen âge sera remplacée comme elle l'est depuis longtemps chez les Anglais par une magistrature héréditaire; et cette nouvelle aristocratie, héritière de toutes les anciennes aristocraties, combinée de plusieurs éléments divers, puisque la charge, la naissance et la richesse en sont les bases, ne retrouvera son crédit que lorsqu'elle s'appuiera sur une religion libre; or, je l'ai dit et je le répète aussi souvent que je le crois nécessaire, la seule religion libre est celle qui est enseignée par l'Église catholique, la plus libre de toutes les Églises, puisqu'elle est la seule qui ne dépende d'aucune souveraineté temporelle; celle du pape n'étant plus aujourd'hui destinée qu'à défendre l'indépendance sacerdotale. L'aristocratie est le gouvernement des esprits indépendants, et l'on ne peut trop le redire: le catholicisme est la religion des prêtres libres.

Vous le savez: dès qu'une vérité m'apparaît, je la dis sans en calculer les conséquences, persuadé que le mal ne vient pas des vérités qu'on publie, mais des vérités qu'on déguise; aussi ai-je toujours regardé comme pernicieux le proverbe de nos pères: Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.

C'est parce que chacun trie dans la vérité ce qui sert à ses passions, à sa peur, à sa servilité, à son intérêt, qu'on la rend plus nuisible que l'erreur; aussi, quand je voyage, je ne choisis pas dans les faits que je recueille, je ne repousse pas ceux qui combattent mes croyances les plus chères. Tant que je raconte, je n'ai d'autre religion que le culte du vrai; je m'efforce de n'être pas juge, je ne suis pas même peintre, car les peintres composent; je tâche de devenir miroir; enfin je veux être impartial avant tout, et en ceci l'intention suffit, du moins aux yeux des lecteurs spirituels; je ne puis ni ne veux m'avouer qu'il en existe d'autres, cette découverte rendrait la tâche de l'écrivain trop fastidieuse.

Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de communiquer avec les hommes; la première pensée que m'aient inspirée leurs procédés envers moi, c'est qu'ils avaient plus d'esprit que moi, qu'ils savaient mieux se défendre, mieux dire et mieux faire. Tel a été jusqu'à ce jour le résultat de mes expériences; je ne méprise donc personne, à plus forte raison suis-je loin de mépriser mes lecteurs. Voilà pourquoi je ne les flatte jamais.

S'il est des hommes pour lesquels il m'est difficile d'être équitable, c'est pour ceux qui m'ennuient; mais je n'en connais guère, car je fuis les oisifs.

Je vous ai dit qu'il n'y avait qu'une ville en Russie, à Pétersbourg il n'y a qu'un salon; c'est toujours et partout la cour ou des fractions de la cour. Vous changez de maison, vous ne changez pas de cercle, et dans ce cercle unique on s'interdit tout sujet de conversation intéressante; mais ici je trouve qu'il y a compensation, grâce à l'esprit aiguisé des femmes qui s'entendent merveilleusement à nous faire penser ce qu'elles ne disent pas.

Les femmes sont en tous lieux les moins serviles des esclaves, parce que, usant habilement de leur faiblesse, dont elles se font une puissance, elles savent mieux que nous échapper aux mauvaises lois; aussi sont-elles destinées à sauver la liberté individuelle partout où manque la liberté publique.

Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la garantie du droit du plus faible, que les femmes sont chargées par la nature de représenter dans la société? En France, aujourd'hui, on s'enorgueillit de tout décider à la majorité;… belle merveille!!!… quand je verrai qu'on a quelque égard aux réclamations de la minorité, je crierai à mon tour: Vive la liberté!

Il faut tout dire, les plus faibles de maintenant étaient les plus forts d'autrefois, et alors ils n'ont que trop donné l'exemple de l'abus de la force dont je me plains aujourd'hui! Mais une erreur n'en excuse pas une autre.

Malgré la secrète influence des femmes, la Russie est encore plus loin de la liberté que ne le sont la plupart des pays de la terre; non du mot, mais de la chose. Demain dans une émeute, dans un massacre, à la lueur d'un incendie, on peut crier vive la liberté jusque sur les frontières de la Sibérie; un peuple aveugle et cruel peut éventrer ses maîtres, il peut se révolter contre des tyrans obscurs, et faire rougir de sang les eaux du Volga, il n'en sera pas plus libre: la barbarie est un joug.

Aussi, le meilleur moyen d'émanciper les hommes n'est-il pas de proclamer leur affranchissement avec pompe, c'est de rendre la servitude impossible en développant dans le cœur des nations le sentiment de l'humanité; il manque en Russie. Parler libéralité aujourd'hui à des Russes, de quelque condition qu'ils soient, ce serait un crime; leur prêcher l'humanité à tous, sans exception, c'est un devoir.

La nation russe, il faut bien le dire, n'a pas encore de justice[28]; aussi m'a-t-on cité un jour, à la louange de l'Empereur Nicolas, le gain d'un procès, par un particulier obscur, contre des grands seigneurs. Dans ce cas, l'admiration pour le caractère du souverain me paraissait une satire contre la société. Ce fait trop vanté m'a prouvé positivement que l'équité n'est qu'une exception en Russie.

Tout bien considéré, je ne conseillerais pas à tous les hommes de peu, comme on disait jadis en France, de se fier au succès de ce personnage favorisé peut-être par exception pour assurer l'impunité aux injustices courantes: espèce de moulin de Sans-Souci, échantillon d'équité dont les régulateurs de la loi se plaisent à faire montre pour répondre aux reproches de corruption et de servilité.

Un autre fait dont nous devons tirer une induction peu favorable à la magistrature russe, c'est qu'on ne plaide guère en Russie: chacun sait où cela mène; on recourrait plus souvent à la justice, si les juges étaient plus équitables. C'est ainsi qu'on ne se querelle pas, qu'on ne se bat pas dans les rues, de peur du cachot et des fers, indistinctement réservés, la plupart du temps, aux deux parties.

Malgré les tristes tableaux que je vous trace, deux choses et une personne valent la peine du voyage. La Néva de Pétersbourg, pendant les jours sans nuits, le Kremlin de Moscou, au clair de lune, et l'Empereur de Russie: c'est la Russie pittoresque, historique et politique; hors de là tout n'est que fatigue et qu'ennui sans dédommagement: vous en jugerez en lisant mes lettres.

Plusieurs de mes amis m'ont écrit déjà qu'ils sont d'avis de ne pas les faire paraître.

Lorsque je m'apprêtais à quitter Pétersbourg, un Russe me demanda, comme tous les Russes, ce que je dirais de son pays. «J'y ai été trop bien reçu pour en parler,» lui ai-je répondu.

On se fait contre moi des armes de cet aveu où j'avais cru cacher à peine poliment une épigramme. «Traité comme vous l'avez été, m'écrit-on, il est certain que vous ne pouvez dire la vérité; or, comme vous ne savez écrire que pour elle, vous ferez mieux de vous taire.» Telle est l'opinion d'une partie des personnes que j'ai l'habitude d'écouter. En tout cas, elle n'est pas flatteuse pour les Russes.

La mienne est que sans blesser la délicatesse, sans manquer à la reconnaissance qu'on doit aux personnes, quand on leur en doit, ni au respect qu'on se doit toujours à soi-même, il y a une manière convenable de parler sincèrement des choses et des hommes publics; j'espère avoir trouvé cette manière-là. Il n'y a que la vérité qui choque, à ce qu'on prétend; c'est possible, mais en France du moins, nul n'a le droit ni la force de fermer la bouche à qui la dit. Mes cris d'indignation ne pourront passer pour l'expression déguisée de la vanité blessée. Si je n'avais écouté que mon amour-propre, il m'aurait dit d'être enchanté de tout: mon cœur n'a été satisfait de rien.

Tant pis pour les Russes si tout ce qu'on raconte de leur pays et de ses habitants tourne en personnalités: c'est un malheur inévitable; car à vrai dire, les choses n'existent pas en Russie, puisque c'est le bon plaisir d'un homme qui les fait et qui les défait; mais ceci n'est pas la faute des voyageurs.

L'Empereur me paraît peu disposé à se démettre d'une partie de son autorité: qu'il subisse donc la responsabilité de l'omnipotence; c'est une première expiation du mensonge politique par lequel un seul homme est déclaré maître absolu d'un pays, souverain tout-puissant de la pensée d'un peuple.

Les adoucissements dans la pratique n'excusent pas l'impiété d'une telle doctrine. J'ai trouvé chez les Russes que le principe de la monarchie absolue, appliqué avec une conséquence inflexible, mène à des résultats monstrueux. Et cette fois, mon quiétisme politique ne m'empêche pas de reconnaître et de proclamer qu'il est des gouvernements que les peuples ne devraient jamais subir.

L'Empereur Alexandre causant confidentiellement avec madame de Staël sur les améliorations qu'il projetait, lui dit: «Vous louez mes intentions philanthropiques, je vous remercie; néanmoins dans l'histoire de Russie, je ne suis qu'un accident heureux.» Ce prince disait vrai; les Russes vantent en vain la prudence et les ménagements des hommes qui dirigent leurs affaires, le pouvoir arbitraire n'en est pas moins chez eux la base fondamentale de l'État, et ce principe fonctionne de telle sorte que l'Empereur fait ou fait faire, ou laisse faire, ou laisse subsister des lois—pardonnez-moi si je donne ce nom sacré à des arrêts impies, mais je me sers du mot usité en Russie—l'Empereur laisse subsister des lois qui, par exemple, permettent à l'Empereur de déclarer que les enfants légitimes d'un homme légitimement marié n'ont point de père, point de nom, enfin, qu'ils sont des chiffres, et ne sont point des hommes[29]. Et vous voulez m'empêcher de traduire à la barre du tribunal de l'Europe un prince qui, tout distingué, tout supérieur qu'il est, consent à régner sans abolir une telle loi!!

Son ressentiment est implacable: avec des haines si vives, on peut encore être un grand souverain, on ne saurait plus être un grand homme: le grand homme est clément, l'homme politique est vindicatif; on règne par la vengeance, on convertit par le pardon.

Je viens de vous dire mon dernier mot sur un prince qu'on hésite à juger lorsqu'on connaît le pays où il est condamné à régner: car les hommes y sont tellement dépendants des choses, qu'on ne sait à qui remonter, ni jusqu'où descendre pour demander compte des faits. Et ce sont les grands seigneurs d'un tel pays qui prétendent ressembler aux Français!!…

Les rois de France, dans les temps de barbarie, ont fait souvent couper la tête à leurs grands vassaux; l'un d'eux, de tyrannique mémoire, a voulu, par un raffinement de cruauté, que le sang du père fût versé sur les enfants placés au-dessous de l'échafaud: néanmoins, quelle que fût la rigueur de ces princes absolus, lorsqu'ils tuaient leur ennemi, lorsqu'ils le dépouillaient de ses biens, lorsqu'ils le massacraient, ils se gardaient d'avilir en lui, par un arrêt dérisoire, sa caste, sa famille, son pays: un tel oubli de toute dignité aurait révolté les peuples de France, même ceux du moyen âge. Mais le peuple russe souffre bien autre chose. Disons mieux, il n'y a pas encore de peuple russe… il y a des Empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne fait pas un peuple.

La classe moyenne, jusqu'à ce jour peu nombreuse en proportion des autres, se compose presque uniquement des étrangers; quelques paysans affranchis par leur richesse, et les plus petits employés, montés de quelques degrés, commencent à la grossir: l'avenir de la Russie dépend de ces nouveaux bourgeois, d'origines tellement diverses qu'ils ne peuvent guère s'accorder dans leurs vues.

On s'efforce aujourd'hui de créer une nation russe; mais la tâche est rude pour un homme. Le mal se fait vite, il se répare lentement; les dégoûts du despotisme doivent souvent éclairer le despote sur les abus du pouvoir absolu: je le crois. Mais les embarras de l'oppresseur n'excusent pas l'oppression; et si ses crimes m'inspirent quelque pitié, le mal est toujours à plaindre, ils m'en inspirent beaucoup moins que les souffrances de l'opprimé. En Russie, quelle que soit l'apparence des choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu la tyrannie calme à force de terreur: voilà, jusqu'à ce jour, la seule espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.

Et lorsque le hasard me rend témoin des maux inouïs qu'on souffre sous une constitution à principe exagéré, la crainte de blesser je ne sais quelle délicatesse, m'empêcherait de dire ce que j'ai vu? Mais je serais indigne d'avoir eu des yeux si je cédais à cette partialité pusillanime, qu'on me déguise cette fois sous le nom de respect pour les convenances sociales; comme si ma conscience n'avait pas le premier droit à mon respect… Quoi! on m'aura laissé pénétrer dans une prison; j'aurai compris le silence des victimes terrifiées, et je n'oserai raconter leur martyre, de peur d'être accusé d'ingratitude, à cause de la complaisance des geôliers à me faire les honneurs du cachot? Une telle prudence serait loin d'être une vertu; je vous déclare donc, qu'après avoir bien regardé autour de moi pour voir ce qu'on me cachait, bien écouté pour entendre ce qu'on ne voulait pas me dire, bien tâché d'apprécier le faux dans ce qu'on me disait, je ne crois pas exagérer en vous assurant que l'Empire de Russie est le pays de la terre où les hommes sont le plus malheureux, parce qu'ils y souffrent à la fois des inconvénients de la barbarie et de ceux de la civilisation. Quant à moi, je me croirais un traître et un lâche, si après avoir tracé déjà en toute liberté d'esprit le tableau d'une grande partie de l'Europe, je me refusais à le compléter de peur de modifier certaines opinions qui étaient les miennes, et de choquer certaines personnes par le tableau véridique d'un pays qui n'a jamais été peint tel qu'il est. Sur quoi se fonderait, je vous prie, mon respect pour de mauvaises choses? Suis-je lié par quelque autre chaîne que par l'amour de la vérité?

En général, les Russes m'ont paru des hommes doués de beaucoup de tact; des hommes très-fins, mais peu sensibles: je l'ai dit, une extrême susceptibilité unie à beaucoup de dureté, voilà, je crois, le fond de leur caractère: Je l'ai dit; une vanité clairvoyante, une perspicacité d'esclave, une finesse sarcastique: tels sont les traits dominants de leur esprit; je l'ai dit et répété, car ce serait pure duperie que d'épargner l'amour-propre des gens quand ils sont eux-mêmes si peu miséricordieux; la susceptibilité n'est pas de la délicatesse. Il est temps que ces hommes qui démêlent avec tant de sagacité les vices et les ridicules de nos sociétés, s'habituent à supporter la sincérité des autres: le silence officiel qu'on fait régner autour d'eux les abuse, il énerve leur intelligence; s'ils veulent se faire reconnaître des nations de l'Europe et traiter avec nous d'égaux à égaux, il faut qu'ils commencent par se résigner à s'entendre juger. Cette sorte de procès, toutes les nations le soutiennent sans en faire beaucoup d'état. Depuis quand les Allemands ne reçoivent-ils les Anglais qu'à condition que ceux-ci diront du bien de l'Allemagne? Les nations ont toujours de bonnes raisons pour être comme elles sont: et la meilleure de toutes, c'est qu'elles ne peuvent pas être autrement.

À la vérité cette excuse ne va pas aux Russes, du moins pas à ceux qui lisent. Comme ils singent tout, ils pourraient être autrement, et c'est justement cette possibilité qui rend leur gouvernement ombrageux jusqu'à la férocité!… ce gouvernement sait trop qu'on n'est sûr de rien avec des caractères tout en reflets.

Un motif plus puissant aurait pu m'arrêter; c'est la peur d'être accusé d'apostasie. «Il a longtemps protesté, dira-t-on, contre les déclamations libérales; maintenant le voilà qui cède au torrent et qui cherche la fausse popularité après l'avoir dédaignée.»

Je ne sais si je m'abuse, mais plus je réfléchis et moins je crois que ce reproche puisse m'atteindre, ni même que personne pense à me l'adresser.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte d'être blâmé par les étrangers préoccupe l'esprit des Russes. Ce peuple bizarre unit une extrême jactance à une excessive défiance de lui-même; en dehors suffisance, au fond humilité inquiète: voilà ce que j'ai vu dans la plupart des Russes. Leur vanité, qui ne se repose jamais, est toujours en souffrance comme l'est l'orgueil anglais; aussi les Russes manquent-t-ils de simplicité. La naïveté, ce mot français dont aucune autre langue que la nôtre ne peut rendre le sens exact parce que la chose nous est propre, la naïveté, cette simplicité qui pourrait devenir malicieuse, ce don de l'esprit qui fait rire sans jamais blesser le cœur, cet oubli des précautions oratoires qui va jusqu'à prêter des armes contre soi à ceux auxquels on parle, cette équité de jugement, cette vérité d'expression tout involontaire, cet abandon de la personnalité dans l'intérêt de la vérité; la simplesse gauloise, en un mot, ils ne la connaissent pas. Un peuple d'imitateurs ne sera jamais naïf; le calcul chez lui tuera toujours la sincérité.

J'ai trouvé dans le testament de Monomaque des conseils sages et curieux adressés à ses enfants: voici un passage qui m'a particulièrement frappé; aussi l'ai-je mis pour épigraphe à la tête de mon livre, car c'est un aveu précieux à recueillir: «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.» (Tiré des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.) Ce prince avait été baptisé sous le nom de Basile. (Histoire de l'Empire de Russie par Karamsin, traduite par MM. Saint-Thomas et Jauffret; tome II, page 205. Paris, 1820.)

Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier mobile à la vertu.

Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront d'appui à mes propres observations.

Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et plutôt disposé à l'indulgence.

«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés à une obéissance servile:habiles à tromper les Tatars, ils devinrent aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à l'insolence de tyrans étrangers!» (Extrait du même ouvrage, tome V, chapitre 4, page 447 et suivante.)

Plus loin:

«Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols[…]»

«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevéson vit s'affaiblir en nous le courage, alimenté surtout par l'orgueil national […]»

«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu, il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou comme rebelle;et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie.»

Je terminerai ces extraits en copiant deux passages du règne d'Ivan III; ils se trouvent également dans Karamsin, tome VI, page 351.

Après avoir raconté comment le Czar Ivan III hésite entre son fils et son petit-fils pour désigner l'héritier du trône, l'historien continue en ces termes:

«Il est à regretter qu'au lieu de nous développer toutes les circonstances de ce curieux événement (il parle ici du repentir du souverain qui rend sa tendresse à sa femme et à son fils, et qui abandonne son petit-fils après l'avoir couronné,) les annalistes se contentent de dire qu'après un plus mûr examen des accusations intentées contre son épouse, Jean lui rendit toute sa tendresse ainsi qu'à son fils: ils ajoutent qu'instruit enfin des trames ourdies par leurs ennemis et persuadé qu'il avait été trompé, il résolut de sévir et de faire un exemple sur les seigneurs les plus distingués. Le prince Ivan Patrikeieff, ses deux fils et son gendre le prince Siméon Riapolwski, furent condamnés à mort COMME INTRIGANTS!!..»

Cet Ivan III qui faisait supplicier les intrigants, est compté chez lesRusses parmi les plus grands hommes.

Des choses semblables ou analogues se passent encore aujourd'hui en Russie. Grâce à l'omnipotence autocratique, le respect pour la chose jugée n'y existe pas; et l'Empereur, bien informé, peut toujours défaire ce qu'a fait l'Empereur mal informé[30].

Enfin, page 433, Karamsin fait en ces termes le résumé du glorieux règne de ce grand et bon prince (Ivan III). Je ne suis responsable du style du traducteur ni dans ce passage ni dans les précédents.

«Tout devint, dès lors, rang ou faveur du prince: parmi les enfants boyards de la cour, espèce de pages, on voyait des fils de princes et de grands seigneurs. En présidant les conciles ecclésiastiques, Jean paraissait solennellement comme chef du clergé. Fier de ses relations avec les autres souverains, il aimait à déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque en signe de faveur distinguée: il voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement l'imagination;ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint comme un Dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrentDÈS LORSà étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la volonté de leur souverain!»

Ces aveux m'ont paru doublement significatifs dans la bouche d'un historien aussi courtisan, aussi timide que l'était Karamsin. Je pourrais multiplier les citations, mais je crois en avoir fait assez pour établir le droit que je crois avoir de dire ingénument ma façon de pensée qui se trouve justifiée par l'opinion d'un écrivain accusé de partialité.

Dans un pays où dès le berceau les esprits sont façonnés à la dissimulation et aux finesses de la politique orientale, le naturel doit être plus rare qu'ailleurs: aussi quand on l'y rencontre a-t-il un charme particulier. J'ai vu en Russie quelques hommes qui rougissent de se sentir opprimés par le dur régime sous lequel ils sont forcés de vivre sans oser s'en plaindre; ces hommes ne sont libres qu'en face de l'ennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du joug qu'on leur impose chez eux; la tristesse de cette vie imprime prématurément sur leur front un cachet de mélancolie qui contraste avec leurs habitudes militaires et avec l'insouciance de leur âge; les rides de la jeunesse révèlent de profonds chagrins et elles inspirent une grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité, aux imaginations du Nord le vague et la rêverie: ils sont très-malheureux et très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble.

Puisque les Russes ont de la grâce, il faut bien qu'ils aient un genre de naturel que je n'ai pu discerner; le naturel de ce peuple est peut-être insaisissable pour un étranger qui passe par le pays aussi rapidement que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est aussi difficile à définir que celui de ce peuple.

Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux, cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé, mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse; aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances, cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance, c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art, jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper, est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse.

Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusque-là; ce sont les plus avancés du pays, tant par le poste qu'ils occupent que par la supériorité d'esprit avec laquelle ils remplissent leur charge. Ceux-là, je n'ai pu les juger que de souvenir; leur présence a un prestige qui me fascinait.

Mais, bon Dieu! à quoi peut servir tout ce manége? Quel motif suffisant assignerons-nous à tant de feinte? Quel devoir, quelle récompense peut faire si longtemps supporter à des visages d'hommes la fatigue du masque?

Le jeu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à défendre un pouvoir réel et légitime?… Un tel pouvoir n'en a pas besoin, la vérité se défend d'elle-même. Veut-on protéger de misérables intérêts de vanité? peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un résultat si misérable, ce serait un travail indigne des hommes graves qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but plus grand m'apparaît et m'explique leurs prodiges de dissimulation et de longanimité.

Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent germer que dans l'âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d'une nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation, essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la tyrannie chez les autres; la gloire, la richesse qu'elle attend la distraient de la honte qu'elle subit, et, pour se laver du sacrifice impie de toute liberté publique et personnelle, l'esclave, à genoux, rêve la domination du monde.

Ce n'est pas l'homme qu'on adore dans l'Empereur Nicolas, c'est le maître ambitieux d'une nation plus ambitieuse que lui. Les passions des Russes sont taillées sur le patron de celles des peuples antiques; chez eux tout rappelle l'Ancien Testament; leurs espérances, leurs tortures sont grandes comme leur Empire.

Là, rien n'a de bornes, ni douleurs, ni récompenses; ni sacrifices, ni espérances: leur pouvoir peut devenir énorme, mais ils l'auront acheté au prix que les nations de l'Asie paient la fixité de leurs gouvernements: au prix du bonheur.

La Russie voit dans l'Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard par nos dissensions; elle fomente chez nous l'anarchie dans l'espoir de profiter d'une corruption favorisée par elle parce qu'elle est favorable à ses vues: c'est l'histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis longues années Paris lit des journaux révolutionnaires payés par la Russie. «L'Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu'a suivi la Pologne; elle s'énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres: patientons sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte.»

Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux distraits; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche des affaires de l'Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt dernières années. Il donne la clef de bien des mystères, il explique en un mot l'extrême importance que des personnes sérieuses par caractère et par position attachent à n'être vues des étrangers que du beau côté. Si les Russes étaient, comme ils le disent, les appuis de l'ordre et de la légitimité, se serviraient-ils d'hommes et, qui pis est, de moyens révolutionnaires?

Le monstrueux crédit de la Russie à Rome, est un des effets du prestige contre lequel je voudrais nous prémunir[32]. Rome et toute la catholicité n'a pas de plus grand, de plus dangereux ennemi que l'Empereur de Russie. Tôt ou tard, sous les auspices de l'autocratie grecque, le schisme régnera seul à Constantinople; alors le monde chrétien, partagé en deux camps, reconnaîtra le tort fait à l'Église romaine par l'aveuglement politique de son chef.

Ce prince, effrayé du désordre où tombaient les sociétés lors de son avènement au trône pontifical, épouvanté du mal moral causé à l'Europe par nos révolutions, sans soutien, éperdu au milieu d'un monde indifférent ou railleur, ne craignait rien tant que les soulèvements populaires dont il avait souffert et vu souffrir ses contemporains; alors, cédant à la funeste influence de certains esprits étroits, il a pris conseil de la prudence humaine, il s'est montré sage, selon le monde, habile à la manière des hommes: c'est-à-dire aveugle et faible selon Dieu; et voilà comment la cause du catholicisme, en Pologne, fut désertée par son avocat naturel, par le chef visible de l'Église orthodoxe. Est-il aujourd'hui beaucoup de nations qui sacrifieraient leurs soldats pour Rome? Et lorsque dans son dénûment le pape trouve encore un peuple prêt à se faire égorger pour lui… il l'excommunie!!… lui, le seul prince de la terre qui devait l'assister jusqu'à la mort, il l'excommunie pour complaire au souverain d'une nation schismatique! Les fidèles se demandent avec effroi ce qu'est devenue l'infatigable prévoyance du saint-siége; les martyrs, frappés d'interdiction, voient la foi catholique sacrifiée par Rome à la politique grecque: et la Pologne découragée dans sa sainte résistance, subit son sort sans le comprendre[33].

Comment le représentant de Dieu sur la terre n'a-t-il pas encore reconnu que depuis le traité de Westphalie, toutes les guerres de l'Europe sont des guerres de religion? Quelle prudence charnelle a pu troubler son regard au point de lui faire appliquer à la direction des choses du ciel des moyens, assez bons pour les rois, mais indignes du Roi des rois? Leur trône n'a qu'une durée passagère, le sien est éternel; oui, éternel, parce que le prêtre assis sur ce trône serait plus grand et plus clairvoyant dans les catacombes qu'il ne l'est au Vatican. Trompé par la subtilité des enfants du siècle, il n'a point aperçu le fond des choses, et dans les aberrations où l'a jeté sa politique de peur, il a oublié de puiser sa force où elle est: dans la politique de foi[34].

Mais patience, les temps mûrissent, bientôt toute question sera posée nettement, et la vérité défendue par ses champions légitimes, reprendra son empire sur l'esprit des nations. Peut-être la lutte qui se prépare servira-t-elle à faire comprendre aux protestants une vérité essentielle, que j'ai déjà exprimée plus d'une fois, mais sur laquelle j'insiste parce qu'elle me paraît l'unique vérité nécessaire pour hâter la réunion de toutes les communions chrétiennes: c'est que le seul prêtre réellement libre qui existe au monde, c'est le prêtre catholique. Partout ailleurs que dans l'Église catholique, le prêtre est assujetti à d'autres lois, à d'autres lumières qu'à celles de sa conscience et de sa doctrine. On frémit en voyant les inconséquences de l'Église anglicane, et l'on tremble en voyant l'avilissement de l'Église grecque à Pétersbourg; que l'hypocrisie cesse de triompher en Angleterre, la plus grande partie du royaume redevient catholique. L'Église romaine seule a sauvé la pureté de la foi, en défendant par toute la terre avec une générosité sublime, avec une patience héroïque, avec une inflexible conviction, l'indépendance du sacerdoce contre l'usurpation des souverainetés temporelles quelles qu'elles fussent. Où est l'Église qui ne se soit pas laissé rabaisser par les divers gouvernements de la terre au rang d'une police pieuse? il n'y en a qu'une, une seule, c'est l'Église catholique; et cette liberté qu'elle a conservée au prix du sang de ses martyrs, est un principe éternel de vie et de puissance. L'avenir du monde est à elle, parce qu'elle a su rester pure d'alliage. Que le protestantisme s'agite, c'est dans sa nature; que les sectes s'inquiètent et discutent, c'est leur jeu: l'Église catholique attend!!…

Le clergé grec russe n'a jamais été, il ne sera jamais qu'une milice revêtue d'un uniforme un peu différent de l'habit des troupes séculières de l'Empire. Sous la direction de l'Empereur, les popes et leurs évêques sont un régiment de clercs: voilà tout.

La distance qui sépare la Russie de l'Occident a merveilleusement servi jusqu'à ce jour à nous voiler toutes ces choses. Si l'astucieuse politique grecque craint tant la vérité, c'est parce qu'elle sait merveilleusement profiter du mensonge; mais ce qui me surprend, c'est qu'elle parvienne à en perpétuer le règne.

Comprenez-vous maintenant l'importance d'une opinion, d'un mot sarcastique, d'une lettre, d'une moquerie, d'un sourire, à plus forte raison d'un livre aux yeux de ce gouvernement favorisé par la crédulité de ses peuples, et par la complaisance de tous les étrangers?… Un mot de vérité lancé en Russie, c'est l'étincelle qui tombe sur un baril de poudre.

Qu'importe aux hommes qui mènent la Russie le dénûment, la pâleur des soldats de l'Empereur? Ces spectres vivants ont les plus beaux uniformes de l'Europe: qu'importent les sarraux de bure sous lesquels se cachent dans l'intérieur de leurs cantonnements ces fantômes dorés?… Pourvu qu'ils ne soient pauvres et sales qu'en secret, et qu'ils brillent lorsqu'ils se montrent, on ne leur demande ni ne leur donne rien. Une misère drapée: telle est la richesse des Russes: pour eux l'apparence est tout, et l'apparence chez eux ment plus que chez d'autres. Aussi quiconque lève un coin du voile est-il pour jamais perdu de réputation à Pétersbourg.

La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la vérité.

Là, quiconque n'est pas dupe passe pour traître: là, rire d'une gasconnade, réfuter un mensonge, contredire une vanterie politique,motiver l'obéissanceest un attentat contre la sûreté de l'État et du prince; c'est encourir le sort d'un révolutionnaire, d'un conspirateur, d'un ennemi de l'ordre, d'un criminel de lèse-majesté… d'un Polonais, et vous savez si ce sort est cruel! Il faut avouer qu'une SUSCEPTIBILITÉ qui se manifeste de la sorte est plus redoutable que moquable: la surveillance minutieuse d'un tel gouvernement d'accord avec la vanité éclairée d'un tel peuple, devient épouvantable; elle n'est plus ridicule.

On peut et l'on doit s'astreindre à tous les genres de précautions sous un maître qui ne fait grâce à aucun ennemi, et qui ne méprise aucune résistance, et qui dès lors s'impose la vengeance comme un devoir. Cet homme ou plutôt ce gouvernement personnifié prendrait le pardon pour une apostasie, la clémence pour l'oubli de lui-même, l'humanité pour un manque de respect envers sa propre majesté… que dis-je? envers sa divinité!… Il n'est pas le maître de renoncer à se faire adorer.

La civilisation russe est encore si près de sa source qu'elle ressemble à de la barbarie. La Russie n'est qu'une société conquérante, sa force n'est pas dans la pensée, elle est dans la guerre, c'est-à-dire dans la ruse et la férocité.

La Pologne, par sa dernière insurrection, a retardé l'explosion de la mine: elle a forcé les batteries de rester masquées; on ne pardonnera jamais à la Pologne la dissimulation dont on est forcé d'user, non pas avec elle, puisqu'on l'immole impunément, mais avec des amis dont il faut continuer de faire des dupes, en ménageant leur ombrageuse philanthropie. On intéresse à ce ressentiment magnanime et passionné, notez ces deux points-ci, la sentinelle avancée du nouvel Empire romain qui s'appellera l'Empire grec, et le plus circonspect, mais le plus aveugle des rois de l'Europe[35], pour plaire à son voisin, qui est son maître, commence une guerre de religion… il n'est pas près de s'arrêter dans la route où on le pousse; si l'on a pu égarer celui-là, on en séduira bien d'autres…

Considérez, je vous prie, que si jamais les Russes parvenaient à dominer l'Occident, ils ne le gouverneraient pas de chez eux, à la manière des anciens Mongols; tout au contraire, ils n'auraient rien de si pressé que de sortir de leurs plaines glacées, et sans imiter leurs anciens maîtres, les Tatares, qui pressuraient de loin les Slaves, leurs tributaires,—car le climat de la Moscovie effrayait même les Mongols,—les Moscovites sortiraient de leur pays dès que les chemins des autres contrées leur seraient ouverts.

En ce moment, ils parlent modération, ils protestent contre la conquête de Constantinople, ils craignent, disent-ils, tout ce qui peut agrandir un Empire où les distances sont déjà une calamité; ils redoutent même… jugez jusqu'où va leur prudence!… ils redoutent les climats chauds!… Attendez un peu, vous verrez à quoi aboutiront toutes ces craintes.

Et je ne signalerais pas tant de mensonges, tant de périls, tant de fléaux?… Non, non; j'aime mieux me tromper et parler que d'avoir vu juste et de me taire. S'il y a témérité à dire ce que j'ai observé, il y aurait crime à le cacher.

Les Russes ne me répondront pas; ils diront: «Quatre mois de voyage, il a mal vu.»

Il est vrai, j'ai mal vu, mais j'ai bien deviné.

Ou s'ils me font l'honneur de me réfuter, ils nieront les faits; les faits, matière brute de tout récit et qu'on est accoutumé de compter pour rien à Pétersbourg, où le passé comme l'avenir, comme le présent, est à la disposition du maître; car, encore une fois, les Russes n'ont rien à eux que l'obéissance et l'imitation; la direction de leur esprit, leur jugement, leur libre arbitre appartiennent au souverain. En Russie, l'histoire fait partie du domaine de la couronne; c'est la propriété morale du prince comme les hommes et la terre y sont sa propriété matérielle; on la range dans les garde-meubles avec les trésors impériaux, et l'on n'en montre que ce qu'on en veut bien faire connaître. Le souvenir de ce qui s'est fait la veille est le bien de l'Empereur; il modifie selon son bon plaisir les annales du pays, et dispense chaque jour à son peuple les vérités historiques qui s'accordent avec la fiction du moment. Voilà comment Minine et Pojarski, héros oubliés depuis deux siècles, furent exhumés tout d'un coup et devinrent à la mode au moment de l'invasion de Napoléon. Dans ce moment-là le gouvernement permettait l'enthousiasme patriotique.

Toutefois ce pouvoir exorbitant se nuit à lui-même; la Russie ne le subira pas éternellement: un esprit de révolte couve dans l'armée. Je dis comme l'Empereur, les Russes ont trop voyagé; la nation est devenue avide d'enseignements: la douane n'a pas de prise sur la pensée, les armées ne l'exterminent pas, les remparts ne l'arrêtent pas, elle passe sous terre: les idées sont dans l'air, elles sont partout, et les idées changent le monde[36].

De tout ce qui précède, il résulte que l'avenir, cet avenir si brillant, rêvé par les Russes, ne dépend pas d'eux; qu'ils n'ont point d'idées à eux; et que le sort de ce peuple d'imitateurs se décidera chez les peuples à idées qui leur sont propres: si les passions se calment dans l'Occident, si l'union s'établit entre les gouvernements et les sujets, l'avide espoir des Slaves conquérants devient une chimère.

Est-il à propos de vous répéter que je parle sans animosité, que j'ai décrit les choses sans accuser les personnes, et que dans les déductions que j'ai tirées de certains faits qui m'épouvantent, j'ai tâché de faire la part de la nécessité? j'accuse moins que je ne raconte.

J'étais parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais depuis que j'ai vu de près la nation russe et que j'ai reconnu le véritable esprit de son gouvernement, j'ai senti qu'elle est isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le fanatisme religieux, et je suis de l'avis que la France doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les siens. On ne fonde pas des alliances sur des opinions contre des besoins. Où sont en Europe les besoins qui s'accordent? ils sont chez les Français et les Allemands et chez les peuples naturellement destinés à servir de satellites à ces deux grandes nations. Les destinées d'une civilisation progressive, sincère et raisonnable, se décideront au cœur de l'Europe: tout ce qui concourt à hâter le parfait accord de la politique allemande avec la politique française est bienfaisant; tout ce qui retarde cette union, quelque spécieux que soit le motif du délai, est pernicieux.

La guerre éclatera entre la philosophie et la foi, la politique et la religion: entre le protestantisme et l'Église catholique: et de la bannière qu'arborera la France dans cette lutte colossale, dépendra le sort du monde, de l'Église, et avant tout de la France.

La preuve que le système d'alliance auquel j'aspire est bon, c'est qu'un temps viendra où nous n'aurons pas la liberté d'en choisir un autre.

Comme étranger, surtout comme étranger qui écrit, j'ai été accablé de protestations de politesse par les Russes; mais leur obligeance s'est bornée à des promesses; personne ne m'a donné la facilité de regarder au fond des choses. Une foule de mystères sont restés impénétrables à mon intelligence. Un an passé dans le pays m'aurait peu avancé; les inconvénients de l'hiver m'ont semblé d'autant plus à craindre, que les habitants m'assuraient qu'on en souffre moins. Ils comptent pour rien les membres paralysés, les traits du visage gelés; je pourrais pourtant vous citer plus d'un exemple de ce genre d'accidents arrivés même à des femmes de la société, soit étrangères, soit russes; et une fois atteint, on se ressent toute sa vie du coup qu'on a reçu; quand on ne risquerait que d'incurables névralgies, le danger serait grand: je n'ai pas voulu braver inutilement ces maux et l'ennui des précautions qu'il faut s'imposer pour les éviter. D'ailleurs dans cet Empire du profond silence, des grands espaces vides, des campagnes nues, des villes solitaires, des physionomies prudentes et dont l'expression peu franche fait trouver vide la société elle-même, la tristesse me gagnait: j'ai fui devant le spleen aussi bien que devant le froid. On a beau dire, quiconque veut passer l'hiver à Pétersbourg, doit se résigner pendant six mois à oublier la nature pour vivre emprisonné parmi des hommes qui n'ont point de naturel[37].

Je l'avoue ingénument, j'ai passé en Russie un été terrible parce que je n'ai pu parvenir à bien comprendre qu'une très-petite partie de ce que j'y ai vu. J'espérais arriver à des solutions, je vous rapporte des problèmes.

Il est un mystère surtout que je regrette de n'avoir pu pénétrer, c'est le peu d'influence de la religion. Malgré l'asservissement politique de l'Église grecque, ne pourrait-elle pas conserver du moins quelque autorité morale sur les peuples? elle n'en a aucune. À quoi tient la nullité d'une Église que tout semble favoriser dans son œuvre? Voilà le problème. Est-ce le propre de la religion grecque de rester ainsi stationnaire en se contentant des marques extérieures du respect? Un tel résultat est-il inévitable partout où le pouvoir spirituel tombe dans la dépendance absolue du temporel? je le crois, mais c'est ce que j'aurais voulu pouvoir vous prouver à force de documents et de faits. Pourtant, je dirai en peu de mots le résultat des observations que j'ai faites sur les rapports du clergé russe avec les fidèles.

J'ai vu en Russie une Église chrétienne, que personne n'attaque, que tout le monde respecte, du moins en apparence: une Église que tout favorise dans l'exercice de son autorité morale, et pourtant cette Église n'a nul pouvoir sur les cœurs; elle ne sait faire que des hypocrites ou des superstitieux.

Dans les pays où la religion n'est point respectée, elle n'est point responsable; mais ici, où tout le prestige d'un pouvoir absolu aide le prêtre dans l'accomplissement de son œuvre, où la doctrine n'est attaquée ni par des écrits, ni par des discours; où les pratiques religieuses sont, pour ainsi dire, passées en lois de l'État; où les coutumes servent la foi, comme elles la contrarient chez nous; on a le droit de reprocher à l'Église sa stérilité. Cette Église est morte, et pourtant, à en juger d'après ce qui se passe en Pologne, elle peut devenir persécutrice; tandis qu'elle n'a ni d'assez hautes vertus, ni d'assez grands talents pour être conquérante par la pensée; en un mot, il manque à l'Église russe ce qui manque à tout dans ce pays: la liberté, sans laquelle l'esprit de vie se retire et la lumière s'éteint.

L'Europe occidentale ignore tout ce qu'il entre d'intolérance religieuse dans la politique russe. Le culte des Grecs réunis vient d'être aboli à la suite de longues et sourdes persécutions: l'Europe catholique sait-elle qu'il n'y a plus d'uniates chez les Russes; sait-elle seulement, éblouie qu'elle est des lumières de sa philosophie, ce que c'est que les uniates[38]?

Voici un fait qui vous prouvera le danger qu'on court en Russie à dire ce qu'on pense de la religion grecque et de son peu d'influence morale.

Il y a quelques années qu'un homme d'esprit, bien vu de tout le monde à Moscou, noble de naissance et de caractère, mais malheureusement pour lui, dévoré de l'amour de la vérité; passion dangereuse partout, et mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique est plus favorable au développement des esprits, au progrès des arts, que ne l'est la religion byzantine russe; il pensait là-dessus ce que je pense, et il a osé le dire, crime irrémissible pour un Russe. La vie du prêtre catholique, est-il dit dans son livre, vie toute surnaturelle ou qui du moins doit l'être, est un sacrifice volontaire et journalier des penchants grossiers de la nature; sacrifice incessamment renouvelé sur l'autel de la foi, pour prouver aux plus incrédules que l'homme n'est pas soumis en tout à la force matérielle, et qu'il peut recevoir d'une puissance supérieure le moyen d'échapper aux lois du monde physique; puis il ajoute: «Grâce aux réformes opérées par le temps, la religion catholique ne peut plus employer sa virtualité qu'à faire le bien;» en un mot, il prétendait que le catholicisme avait manqué aux grandes destinées de la race slave, parce que là seulement se trouve à la fois, enthousiasme soutenu, charité parfaite et discernement pur; il appuyait son opinion d'un grand nombre de preuves, et s'efforçait de montrer les avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur les religions locales, c'est-à-dire bornées par la politique; bref, il professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes forces.

Il n'est pas jusqu'aux défauts du caractère des femmes russes dont cet écrivain n'accuse la religion grecque. Il prétend que si elles sont légères, si elles n'ont pas su conserver sur leur famille l'autorité qu'il est du devoir d'une épouse chrétienne et d'une mère d'exercer chez elle, c'est qu'elles n'ont jamais reçu un véritable enseignement religieux.

Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg, et Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes, enfin la conscience des fidèles se troubla tellement, que d'un bout de l'Empire à l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des Églises chrétiennes, ce qui n'empêchait pas l'écrivain téméraire d'être conspué comme novateur; car… et ceci n'est pas une des moindres inconséquences de l'esprit humain presque toujours en contradiction avec lui-même dans les comédies qui se jouent en ce monde, le mot d'ordre de tous les sectaires et schismatiques, c'est qu'il faut respecter la religion sous laquelle on est né, vérité trop oubliée de Luther et de Calvin qui ont fait en religion ce que bien des héros républicains voudraient faire en politique: ils ont fait de l'autorité à leur profit; enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine contre l'ambition de Rome, servie par la doctrine impie d'un homme traître à Dieu et à son pays!

On attend avec anxiété l'arrêt qui va décider du sort d'un si grand criminel; cette sentence, tardant à paraître, on désespérait déjà de la justice suprême, lorsque l'Empereur, dans son impassibilité miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute quele malade sera livré aux soins des médecins.

Ce jugement fut mis à exécution sans délai, mais d'une façon si sévère que le fou supposé pensa justifier l'arrêt dérisoire du chef absolu de l'Église et de l'État. Le martyr de la vérité fut près de perdre la raison à lui déniée par une décision d'en haut. Aujourd'hui,au bout de trois annéesd'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien commence seulement à jouir d'un peu de liberté; mais n'est-ce pas un miracle!… maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole Impériale il s'avoue insensé!… Ô profondeurs des misères humaines!… En Russie la parole souveraine, lorsqu'elle réprouve un homme, équivaut à l'excommunication papale du moyen âge!!…

Le fou supposé peut, dit-on, maintenant communiquer avec quelques amis: on m'a proposé pendant mon séjour à Moscou de me mener le voir dans sa retraite; la peur m'a retenu et même la pitié, car ma curiosité lui aurait paru insultante. On ne m'a pas dit quelle peine ont subie les censeurs du livre qu'il a publié.

C'est un exemple tout récent de la manière dont les affaires de conscience se traitent aujourd'hui en Russie. Je vous le demande une dernière fois, le voyageur assez malheureux ou assez heureux pour avoir recueilli de tels faits, a-t-il le droit de les laisser ignorer? En ce genre, ce que vous savez positivement vous éclaire sur ce que vous supposez, et de toutes ces choses, il résulte une conviction que vous avez l'obligation de faire partager au monde si vous le pouvez.

Je parle sans haine personnelle, mais aussi sans crainte ni restriction; car je brave même le danger d'ennuyer.

Le pays que je viens de parcourir est sombre et monotone, autant que celui que j'ai peint autrefois était brillant et varié. En faire le tableau exact c'est renoncer à plaire. En Russie, la vie est aussi terne qu'elle est gaie en Andalousie; le peuple russe est morne, le peuple espagnol plein de verve. En Espagne l'absence de la liberté politique était compensée par une indépendance personnelle, qui n'existe peut-être nulle part au même degré et dont les effets sont surprenants, tandis qu'en Russie l'une est aussi inconnue que l'autre. Un Espagnol vit d'amour, un Russe vit de calcul; un Espagnol raconte tout, et s'il n'a rien à raconter, il invente; un Russe cache tout, et s'il n'a rien à cacher, il se tait pour avoir l'air discret, même il se tait sans calcul, par habitude; l'Espagne est infestée de brigands, mais on n'y vole que sur les grands chemins; les routes de la Russie sont sûres, mais on est volé immanquablement dans les maisons; l'Espagne est remplie de souvenirs et de ruines qui datent de tous les siècles; la Russie date d'hier, son histoire n'est riche qu'en promesses; l'Espagne est hérissée de montagnes qui varient les sites à chaque pas du voyageur, la Russie n'a qu'un paysage d'un bout de la plaine à l'autre; le soleil illumine Séville, il vivifie tout dans la Péninsule; la brume voile les lointains des paysages de Pétersbourg qui restent ternes, même pendant les plus belles soirées de l'été: enfin les deux pays sont en tous points l'opposé l'un de l'autre, c'est la différence du jour à la nuit, du feu à la glace, du midi au nord.

Il faut avoir vécu dans cette solitude sans repos, dans cette prison sans loisir, qu'on appelle la Russie, pour sentir toute la liberté dont on jouit dans les autres pays de l'Europe, quelque forme de gouvernement qu'ils aient adoptée. On ne saurait trop le répéter; en Russie la liberté manque à tout, si ce n'est, m'a-t-on dit, au commerce d'Odessa. Aussi l'Empereur, grâce au tact prophétique dont il est doué, n'aime-t-il guère l'esprit d'indépendance qui règne dans cette ville dont la prospérité est due à l'intelligence et à l'intégrité d'un Français[39]; c'est pourtant la seule de tout son vaste Empire où l'on puisse de bonne foi bénir son règne.

Quand votre fils sera mécontent en France, usez de ma recette, dites-lui: «Allez en Russie.» C'est un voyage utile à tout étranger; quiconque a bien vu ce pays, se trouvera content de vivre partout ailleurs. Il est toujours bon de savoir qu'il existe une société où nul bonheur n'est possible parce que par une loi de sa nature, l'homme ne peut être heureux sans liberté.

Un tel souvenir rend indulgent, et le voyageur rentré dans ses foyers peut dire de son pays ce qu'un homme d'esprit disait de lui-même: «Quand je m'apprécie je suis modeste; mais je suis fier quand je me compare.»

Histoire de la captivité de MM. Girard et Grassini, prisonniers enRussie.—Récit de M. Girard.—Conversation du Voyageur avec M.Grassini.—Récit officiel de la captivité en Russie et du renvoi enDanemark des princes et princesses de Brunswick sous l'ImpératriceCatherine II (extrait de la première partie des actes de l'AcadémieImpériale russe.)—Extrait de la Description de Moscou, par Le Cointe deLaveau. Prisons de Moscou.

Novembre 1842.

Pendant le cours de cette année, le hasard m'a fait rencontrer deux hommes qui servaient dans notre armée à l'époque de la campagne de 1812, et qui vécurent l'un et l'autre pendant plusieurs années en Russie, après y avoir été faits prisonniers. L'un est un Français actuellement professeur de langue russe à Paris; il se nomme M. Girard; l'autre est un Italien, M. Grassini, le frère de la célèbre cantatrice, laquelle fit sensation en Europe par sa beauté. Elle a contribué par son talent dramatique à la gloire de l'école moderne en Italie[40].

Ces deux personnes m'ont raconté des faits qui se confirment les uns par les autres, et qui me paraissent assez intéressants pour mériter d'être publiés.

Ayant noté, sans y retrancher un seul mot, ma conversation avec M. Grassini, je la rapporterai textuellement; mais comme je n'avais pas eu le même soin relativement aux détails qui m'avaient été communiqués par M. Girard, je ne puis donner de ceux-ci qu'un résumé. Les deux récits se ressemblent tellement qu'on les dirait calqués l'un sur l'autre; et cette similitude n'a pas laissé que d'ajouter à la confiance que m'inspiraient les deux personnes de qui je tiens les faits qu'on va lire. Remarquez que ces deux hommes sont complètement étrangers l'un à l'autre, qu'ils ne se sont jamais vus, et qu'ils ne se connaissent pas même de nom.

Voici d'abord ce que m'a conté M. Girard:

Il fut fait prisonnier pendant la retraite, et envoyé immédiatement dans l'intérieur de la Russie, sous la conduite d'un corps de Cosaques. Le malheureux faisait partie d'un convoi de trois mille Français. Le froid devenait de jour en jour plus intense, et les prisonniers furent dirigés au delà de Moscou, pour être dispersés ensuite dans divers gouvernements de l'intérieur.

Mourant de faim, exténués, la fatigue les forçait souvent de s'arrêter en chemin; aussitôt de nombreux et violents coups de bâton leur tenaient lieu de nourriture, et leur donnaient la force de marcher jusqu'à la mort. À chaque étape, quelques-uns de ces infortunés, peu vêtus, mal nourris, dénués de tout secours et cruellement traités, restaient sur la neige; une fois tombés, la gelée les collait à terre, et ils ne se relevaient plus. Leurs bourreaux eux-mêmes étaient épouvantés de l'excès de leur misère…

Dévorés de vermine, consumés par la fièvre, par la misère, portant partout avec eux la contagion, ils étaient des objets d'horreur pour les villageois chez lesquels on les faisait séjourner. Ils avançaient à coups de bâton vers les lieux qui leur étaient assignés comme points de repos, et c'était encore à coups de bâton qu'on les y recevait, sans leur permettre d'approcher des personnes, ni même d'entrer dans les maisons. On en a vu qui furent réduits à un tel dénûment, que dans leur désespoir furieux ils tombaient à coups de poing, de bûches, de pierres, les uns sur les autres pour s'entre-tuer comme dernière ressource, parce que ceux qui sortaient vivants de la mêlée mangeaient les jambes des morts!!!… C'est à ces horribles excès que l'inhumanité des Russes poussait nos compatriotes.

On n'a pas oublié que, dans le même temps, l'Allemagne donnait d'autres exemples au monde chrétien. Les protestants de Francfort se souviennent encore du dévouement de l'évêque de Mayence, et les catholiques italiens se rappellent avec gratitude les secours qu'ils ont reçus chez les protestants de la Saxe.

La nuit, dans les bivouacs, les hommes qui se sentaient près de mourir se relevaient avec horreur pour lutter debout contre l'agonie; surpris par le froid dans les contorsions de la mort, ils restaient appuyés contre des murs, roides et gelés. Leur dernière sueur se glaçait sur leurs membres décharnés; on les voyait les yeux ouverts pour toujours, le corps fixé dans l'attitude convulsive où la mort les avait surpris et congelés. Les cadavres restaient là jusqu'à ce qu'on les arrachât de leur place pour les brûler: et la cheville se détachait du pied plus aisément que la semelle ne se séparait du sol. Quand le jour paraissait, leurs camarades, en levant la tête, se voyaient sous la garde d'un cercle de statues à peine refroidies, et qui paraissaient postées autour du camp comme les sentinelles avancées de l'autre monde. L'horreur de ces réveils ne peut s'exprimer.

Tous les matins, avant le départ de la colonne, les Russes brûlaient les morts, et, le dirai-je, quelquefois ils brûlaient les mourants!…

Voilà ce que M. Girard a vu, voilà les souffrances qu'il a partagées, et auxquelles il a survécu grâce à sa jeunesse et à son étoile.

Ces faits, tout affreux qu'ils sont, ne me paraissent pas plus extraordinaires qu'une foule de récits constatés par les historiens; mais ce qu'il m'est impossible d'expliquer ni presque de croire, c'est le silence d'un Français sorti de ce pays inhumain, et rentré pour toujours dans sa patrie.

M. Girard n'a jamais voulu publier la relation de ce qu'il a souffert, par respect, disait-il, pour la mémoire de l'Empereur Alexandre, qui l'a retenu près de dix années en Russie, où, après avoir appris la langue du pays, il fut employé comme maître de français dans les écoles Impériales. De combien d'actes arbitraires, de combien de fraudes n'a-t-il pas été témoin dans ces vastes établissements? Rien n'a pu l'engager à rompre le silence et à faire connaître à l'Europe tant d'abus criants!

Avant de lui permettre de retourner en France, l'Empereur Alexandre le rencontra un jour pendant une visite que faisait ce prince dans je ne sais quel collége de province. Alors, lui adressant quelques paroles gracieuses sur son désir de quitter la Russie, désir depuis longtemps manifesté par lui à ses supérieurs, il lui accorda enfin la permission tant de fois demandée de revenir en France: il lui fit même donner quelque argent pour son voyage. M. Girard a une physionomie douce qui sans doute aura plu à l'Empereur.

Voilà comment, après dix ans, le malheureux prisonnier échappé à la mort par miracle vit finir sa captivité. Il quitta le pays de ses bourreaux et de ses geôliers en chantant hautement les louanges des Russes, et en protestant de sa reconnaissance pour l'hospitalitéqu'il avait reçue chez eux.

«Vous n'avez rien écrit? lui dis-je après avoir écouté attentivement sa narration.

—J'avais l'intention de dire tout ce que je sais, me répondit-il; mais, n'étant pas connu, je n'aurais pu trouver ni libraire, ni lecteur.

—La vérité finit par se faire jour toute seule, repris-je.

—Je n'aime pas à la dire contre ce pays-là, me répliqua M. Girard; l'Empereur a été si bon pour moi!

—Oui, repartis-je… mais considérez qu'il est bien aisé de paraître bon en Russie.

—En me donnant mon passe-port, on m'a recommandé la discrétion.»

Voilà ce que dix ans de séjour dans ce pays-là peuvent produire sur l'esprit d'un homme né en France, d'un homme brave et loyal. Calculez, d'après cela, quel doit être le sentiment moral qui se transmet de génération en génération parmi les Russes…

Au mois de février 1842, j'étais à Milan, où je rencontrai M. Grassini, qui me raconta qu'en 1812, servant dans l'armée du vice-roi d'Italie, il avait été fait prisonnier aux environs de Smolensk pendant la retraite. Depuis lors il a passé deux années dans l'intérieur de la Russie. Voici notre dialogue: je le copie avec une exactitude scrupuleuse, car je l'avais noté le jour même.

«Vous avez dû bien souffrir dans ce pays-là, lui dis-je, de l'inhumanité des habitants et des rigueurs du climat?

—Du froid, oui, me répondit-il; mais il ne faut pas dire que les Russes manquent d'humanité.

—Si cela était vrai, pourtant, quel mal y aurait-il à le dire? Pourquoi faudrait-il laisser les Russes se vanter partout des vertus qu'ils n'auraient pas?

—Nous avons reçu, dans l'intérieur du pays, des secours inespérés. Des paysannes, des grandes dames nous envoyaient des vêtements pour nous garantir du froid, des remèdes pour nous guérir, des aliments et jusqu'à du linge; plusieurs d'entre elles bravaient, pour venir nous soigner jusque dans nos bivouacs, la contagion que nous portions avec nous, car la misère nous avait donné d'affreuses maladies qui se répandaient à notre suite dans les pays qu'on nous faisait traverser. Il fallait, pour arriver jusqu'à nos haltes, non pas une compassion légère, mais un grand courage, une véritable vertu; j'appelle cela de l'humanité.

—Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait nulle exception à la dureté de cœur qu'en général j'ai reconnue chez les Russes. Partout où il y a des femmes, il y a de la pitié; les femmes de tous les pays sont quelquefois héroïques dans la compassion; mais il n'en est pas moins vrai qu'en Russie les lois, les habitudes, les mœurs, les caractères sont empreints d'une cruauté dont nos malheureux prisonniers ont eu trop à souffrir pour que nous puissions beaucoup célébrer l'humanité des habitants de ce pays.

—J'ai souffert chez eux comme les autres et plus que bien d'autres, car, revenu dans ma patrie, je suis resté presque aveugle; depuis trente ans j'ai eu recours, sans succès, à tous les moyens de l'art pour guérir mes yeux; ma vue est à moitié perdue; l'influence des rosées de la nuit en Russie, même dans la belle saison, est pernicieuse pour quiconque dort en plein air.

—On vous faisait camper?

—Il le fallait bien pendant les marches militaires qu'on nous imposait.

—Ainsi, par des froids de vingt à trente degrés, vous manquiez d'abris?

—Oui, mais c'est l'inhumanité du climat, ce n'est pas celle des hommes qu'il faut accuser de nos souffrances dans ces haltes obligées.

—Les hommes n'ajoutaient-ils pas quelquefois leurs inutiles rigueurs à celles de la nature?

—Il est vrai que j'ai été témoin de traits d'une férocité digne des peuples sauvages. Mais je me distrayais de ces horreurs par mon grand amour de la vie; je me disais; Si je me laisse emporter à l'indignation, je serai doublement exposé; ou la colère m'étouffera, ou nos gardiens m'assommeront pour venger l'honneur de leur pays. L'amour-propre humain est si bizarre que des hommes sont capables d'assassiner un homme pour prouver à d'autres qu'ils ne sont pas inhumains.

—Vous avez bien raison… Mais tout ce que vous me dites là ne me fait pas changer d'avis sur le caractère des Russes.

—On nous faisait voyager par bandes: nous couchions hors des villages dont l'entrée nous était interdite à cause de la fièvre d'hôpital que nous traînions après nous. Le soir nous nous étendions à terre, enveloppés dans nos manteaux, entre deux grands feux. Le matin, avant de recommencer la marche, nos gardiens comptaient les morts, et, au lieu de les enterrer, ce qui eût exigé trop de temps et de peine à cause de l'épaisseur et de la dureté de la neige et de la glace, ils les brûlaient; par ce moyen on pensait arrêter les progrès de la contagion; on brûlait vêtements et corps tout ensemble; mais, le croirez-vous? il est arrivé plus d'une fois que des hommes encore en vie ont été jetés au milieu des flammes! Un instant ranimés par la douleur, ces malheureux achevaient leur agonie dans les cris et dans les tourments du bûcher!

—Quelle horreur!

—Il s'est commis bien d'autres atrocités. Chaque nuit la rigueur du froid nous décimait. Quand on trouvait quelque édifice abandonné à l'entrée des villes, on s'emparait de ces mauvais bâtiments pour y établir notre gîte. On nous entassait à tous les étages de ces maisons vides. Mais les nuits que nous passions ainsi abrités n'étaient guère moins rudes que les nuits du bivouac, parce que, dans l'intérieur du bâtiment, on ne pouvait faire du feu qu'à certaines places, tandis qu'en plein air au moins nous en allumions tout autour de notre campement Ainsi, beaucoup de nos gens mouraient de froid dans leurs chambres faute de moyens de se réchauffer.

—Mais pourquoi vous faire voyager pendant l'hiver?

—Nous aurions donné la peste aux environs de Moscou; souvent j'ai vu emporter des morts que les soldats russes avaient été prendre au second étage des édifices où nous étions parqués; ils traînaient ces corps par les pieds avec des cordes liées autour des chevilles; et la tête suivait, frappant et rebondissant de marche en marche tout le long de l'escalier depuis le haut de la maison jusqu'au rez-de-chaussée. Ils ne souffrent plus, disait-on, ils sont morts!

—Et vous trouvez cela très-humain?

—Je vous raconte ce que j'ai vu, monsieur; il est même arrivé quelque chose de pis, car j'ai vu des vivants achevés de cette sorte, et laissant sur les degrés ensanglantés par leur tête brisée, les preuves hideuses de la férocité des soldats russes; je dois le dire, quelquefois un officier assistait à ces brutales exécutions: si l'on permettait ces horreurs, c'était dans l'espoir d'arrêter la contagion en hâtant la mort des hommes atteints du mal. Voilà ce que j'ai vu, ce que mes compagnons voyaient journellement sans réclamer; tant la misère abrutit les hommes!… La même chose m'arrivera demain, pensais-je; cette communauté de péril mettait ma conscience en repos, et favorisait mon inertie.


Back to IndexNext