Si la nouvelle donnée par Velasco était vraie, il n'y avait pas un instant à perdre; car, au point de vue de Championnet, ce départ, qui était une déclaration de guerre, pouvait entraîner de grands malheurs, et ce départ, l'arrivée de Salvato l'empêcherait peut-être en déterminant le citoyen Garat à temporiser.
Chacun voulait accompagner Salvato jusqu'à l'ambassade; mais Salvato, autant par ses souvenirs que par un plan, s'était fait une topographie de Naples; il refusa obstinément. Celui des conjurés qui eût été vu avec lui, le jour où l'objet de sa mission transpirait, était perdu: il devenait la proie de la police de Naples ou le but du poignard des sbires du gouvernement.
Au reste, Salvato n'avait à suivre que le bord de la mer en la gardant constamment à sa droite, pour arriver à l'ambassade de France, située au premier étage du palais Caramanico; il ne risquait donc point de s'égarer; le drapeau tricolore et le faisceau soutenant le bonnet de la liberté lui indiqueraient la maison.
Seulement, autant à titre d'amitié qu'à titre de précaution, il échangea ses pistolets, mouillés par l'eau de mer, contre ceux de Nicolino Carracciolo; puis, sous son manteau, il boucla son sabre, qu'il avait sauvé du naufrage et qu'il suspendit au porte-mousqueton, pour que son rebondissement sur les dalles ne le trahît point.
Il fut convenu qu'on le laisserait partir le premier, et que, dix minutes après son départ, les six conjurés, sortant à leur tour, les uns après les autres, se rendraient séparément chacun chez soi, en déroutant ceux qui voudraient les suivre par ces détours si faciles à multiplier dans ce labyrinthe plus inextricable que celui de la Crète et que l'on appelle la ville de Naples.
Nicolino conduisit le jeune aide de camp jusqu'à la porte de la rue, et, lui montrant la descente du Pausilippe et les rares lumières brillant encore dans Mergellina:
—Voilà votre chemin, lui dit-il; ne vous laissez ni suivre ni accoster.
Les deux jeunes gens échangèrent une poignée de main et se séparèrent.
Salvato jeta les yeux autour de lui: la rue était entièrement déserte, et, d'ailleurs, la tempête n'était point encore calmée, et, quoique la pluie eût cessé de tomber, de nombreux et fréquents éclairs, accompagnés du grondement de la foudre, continuaient d'éclater sur tous les points du ciel.
En dépassant l'angle le plus obscur du palais de la reine Jeanne, il lui sembla entrevoir la silhouette d'un homme se dessinant sur le mur; il ne jugea point que cela valût la peine de s'arrêter; armé comme il l'était, que lui faisait un homme?
Au bout de vingt pas, il tourna cependant la tête en arrière: il ne s'était point trompé: l'homme traversait la route et semblait vouloir prendre la gauche du chemin.
Dix pas plus loin, il crut distinguer, au-dessus du mur qui, du côté de la mer, sert de parapet à la route, une tête qui, à son approche, disparut derrière ce mur; il se pencha sur le parapet, regarda de l'autre côté, et ne vit qu'un jardin avec des arbres touffus, dont les branches montaient à la hauteur du parapet.
Pendant ce temps, l'autre homme avait gagné du terrain et marchait parallèlement à lui; Salvato affecta de s'en rapprocher, sans cependant perdre de vue l'endroit où la tête avait disparu.
A la lueur d'un éclair, il vit alors derrière lui un homme qui enjambait le mur et qui, comme lui, descendait vers Mergellina.
Salvato mit la main à sa ceinture, s'assura que ses pistolets ne pouvaient sortir facilement, et continua son chemin.
Les deux hommes suivaient toujours parallèlement la route, l'un un peu en avant de lui à sa gauche, l'autre un peu en arrière de lui à sa droite.
A la hauteur du casino du Roi, deux homme tenaient le milieu du chemin, se disputant avec cette multiplicité de gestes et ces cris discordants particuliers aux gens du peuple à Naples.
Salvato arma ses pistolets sous son manteau, et, commençant à soupçonner un guet-apens quand il vit qu'ils ne se dérangeaient point, marcha droit à eux:
—Allons, place! dit-il en napolitain.
—Et pourquoi place? demanda un des deux hommes d'un ton goguenard et oubliant la dispute dans laquelle il était engagé.
—Parce que, répondit Salvato, le haut du pavé de Sa gracieuse Majesté le roi Ferdinand est fait pour les gentilshommes et non pour des drôles comme vous.
—Et, si on ne vous la faisait point, place! repartit l'autre disputeur, que diriez-vous?
—Je ne dirais rien, je me la ferais faire.
Et, tirant ses deux pistolets de sa ceinture, il marcha sur eux.
Les deux hommes s'écartèrent et le laissèrent passer; mais ils le suivirent.
Salvato entendit celui qui semblait être le chef dire aux autres:
—C'est bien lui!
Nicolino, on se le rappelle, avait recommandé à Salvato non-seulement de ne pas se laisser accoster, mais encore de ne pas se laisser suivre; d'ailleurs, les trois mots qu'il avait surpris indiquaient qu'il était menacé.
Il s'arrêta. En le voyant s'arrêter, les hommes en firent autant, c'est-à-dire s'arrêtèrent de leur côté.
Ils étaient à dix pas l'un de l'autre.
L'endroit était désert.
A gauche, une maison dont tous les volets étaient fermés, se continuant par les murs d'un jardin, au-dessus desquels ont voyait frissonner la cime d'une forêt d'orangers, et se courber et se relever tour à tour le flexible panache d'un magnifique peuplier.
A droite, la mer.
Salvato fit encore dix pas en avant et s'arrêta de nouveau.
Les hommes, qui avaient continué de marcher en même temps que lui, s'arrêtèrent en même temps que lui.
Alors, Salvato revint sur ses pas; les quatre hommes, qui s'étaient réunis et que l'on reconnaissait parfaitement pour être de la même bande, l'attendirent:
—Non-seulement, dit Salvato, lorsqu'il ne fut plus qu'à quatre pas d'eux, non-seulement je ne veux pas que l'on me barre le passage, mais encore je ne veux pas que l'on me suive.
Deux des hommes avaient déjà tiré leur couteau et le tenaient à la main.
—Voyons, dit le chef, il y a peut-être moyen de s'entendre, au bout du compte; car, à la manière dont vous parlez le napolitain, il est impossible que vous soyez Français.
—Et que t'importe que je sois Français ou Napolitain?
—Ceci, c'est mon affaire. Répondez franchement.
—Je crois que tu te permets de m'interroger, coquin!
—Oh! ce que j'en fais, monsieur le gentilhomme, c'est pour vous et non pour moi. Voyons: êtes-vous l'homme qui, venant de Capoue à cheval, avec l'uniforme français, a pris une barque à Pouzzoles, et, malgré la tempête, a forcé deux marins de le conduire au palais de la reine Jeanne?
Salvato pouvait répondre non, se servir de sa facilité à parler le patois napolitain pour augmenter les doutes de celui qui l'interrogeait; mais il lui sembla que mentir, même à un sbire, c'était toujours mentir, c'est-à-dire commettre une action abaissant la dignité humaine.
—Et si c'était moi, demanda Salvato, qu'arriverait-il?
—Ah! si c'était vous, dit l'homme d'une voix sombre et en secouant la tête, il arriverait que je serais obligé de vous tuer, à moins que vous ne consentissiez à me donner de bonne volonté les papiers dont vous êtes porteur.
—Alors, il fallait vous mettre vingt au lieu de quatre, mes drôles; vous n'êtes pas assez de quatre pour tuer ou même voler un aide de camp du général Championnet.
—Allons, décidément, c'est lui, dit le chef; il faut en finir. A moi, Beccaïo!
A cet appel, deux hommes se détachèrent d'une petite porte sombre découpée dans la muraille du jardin et s'élancèrent rapidement pour attaquer Salvato par derrière.
Mais, à leur premier mouvement, Salvato avait fait feu de ses deux pistolets sur les deux hommes qui tenaient leur couteau à la main, et avait tué l'un et blessé l'autre.
Puis, dégrafant son manteau et le rejetant loin de lui, il s'était retourné en mettant le sabre à la main, avait fendu d'un revers le visage de celui que le chef avait appelé à son aide sous le nom de Beccaïo, et, d'un coup de pointe, blesse grièvement son compagnon.
Il croyait être débarrassé de ses agresseurs, dont quatre sur six étaient hors de combat, et, n'ayant plus affaire qu'au chef et à un de ses sbires qui se tenait prudemment à dix pas de lui, avoir facilement raison des deux derniers, lorsqu'au moment où il se retournait vers eux pour les charger, il vit briller une espèce d'éclair qui, se détachant de la main du chef, vint à lui en sifflant; en même temps, il sentit une vive douleur au côté droit de la poitrine. L'assassin, n'osant s'approcher de lui, lui avait lancé son couteau; la lame avait disparu entre la clavicule et l'épaule, le manche seul tremblait hors de la blessure.
Salvato saisit le couteau de la main gauche, l'arracha, fit quelques pas en arrière, car il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds; puis, cherchant un appui, il rencontra le mur, et s'y adossa. Presque aussitôt, tout parut tourner autour de lui; sa dernière sensation fut de croire qu'à son tour le mur lui manquait comme la terre.
Un éclair qui fendit le ciel lui apparut, non plus bleuâtre, mais couleur de sang; il étendit les bras, lâcha son sabre et tomba évanoui.
Dans la dernière lueur de raison qui le sépara de l'anéantissement, il crut voir les deux hommes s'élancer vers lui. Il fit un effort pour les repousser; mais tout s'éteignit dans un soupir que l'on eût pu croire le dernier.
C'était quelques secondes auparavant qu'à la détonation des pistolets, la fenêtre de la San-Felice s'était ouverte, et qu'à ce cri de terreur de Michele: «Pasquale de Simone, le sbire de la reine!» la jeune femme avait répondu par ce cri du coeur: «Eh bien, c'est donc à moi de le sauver.»
Or, quoique la distance ne fût pas grande du boudoir au perron et du perron à la porte du jardin, lorsque Luisa ouvrit cette porte d'une main tremblante, les assassins avaient déjà disparu, et le corps seul du jeune homme, demeurant appuyé contre la porte, tombait, le haut du corps renversé, dans le jardin, au moment où la San-Felice ouvrait cette porte.
Alors, avec une force dont elle ne se serait jamais crue capable, la jeune femme tira le blessé dans le jardin, ferma la porte derrière lui, non-seulement à la clef, mais encore au verrou, et, tout éplorée, elle appela Nina, Michele et Nanno à son aide.
Tous trois accoururent. Michele, de sa fenêtre, avait vu fuir les assassins; une patrouille dont on entendait le pas lent et mesuré se chargerait probablement de faire disparaître les morts et de recueillir les blessés; il n'y avait donc plus rien à craindre pour ceux qui portaient secours au jeune officier, dont la trace serait perdue, même aux yeux les plus exercés.
Michele souleva par le milieu le corps du jeune homme entre ses bras, Nina lui prit les pieds, Luisa lui soutint la tête, et, avec ces doux mouvements dont les femmes ont seules le secret à l'égard des malades et des blessés, on le transporta dans l'intérieur de la maison.
Nanno était restée en arrière. Courbée vers la terre, elle marmottait entre ses dents des paroles magiques et cherchait des herbes à elle connues parmi les herbes qui poussaient en toute liberté dans les angles du jardin et dans les fentes des murailles.
Arrivé au boudoir, Michele demeura pensif; puis, tout à coup, secouant la tête:
—Petite soeur, dit-il, le chevalier va rentrer. Que dira-t-il quand il verra qu'en son absence, et sans le consulter, tu as apporté ce beau jeune homme dans sa maison?
—Il le plaindra, Michele, et dira que j'ai bien fait, répondit la jeune femme en relevant son front resplendissant d'une douce sérénité.
—Oui, certainement, il en serait ainsi si ce meurtre était un meurtre ordinaire; mais, quand il saura que le meurtrier est Pasquale de Simone, se croira-t-il le droit, lui qui est de la maison du prince Francesco, se croira-t-il le droit de donner asile à un homme frappé par le sbire de la reine?
La jeune femme resta pensive; puis, après quelques secondes:
—Tu as raison, Michele, dit-elle. Voyons s'il y a sur lui quelque papier qui nous indique où nous devons le faire porter.
On eut beau chercher dans les poches du blessé, on ne trouva rien que sa bourse et sa montre; ce qui prouvait qu'il n'avait point eu affaire à des voleurs; mais, quant à ses papiers, s'il en avait eu sur lui, ils avaient disparu.
—Mon Dieu, mon Dieu! que faire? s'écria Luisa. Je ne puis cependant pas abandonner une créature humaine dans cet état.
—Petite soeur, dit Michele du ton d'un homme qui a trouvé un moyen, si le chevalier était venu pendant que Nanno te disait la bonne aventure, ne devions-nous pas disparaître dans la maison de ton amie la duchesse Fusco, qui est vide et dont tu as les clefs?
—Oh! tu as raison, tu as raison, Michele! s'écria la jeune femme. Oui, portons-le chez la duchesse; on le mettra dans une des chambres dont les fenêtres donnent sur le jardin. Il y a une porte de sortie. Merci, Michele! Nous pourrons, s'il ne meurt pas, pauvre jeune homme, nous pourrons lui donner là tous les soins que réclame son état.
—Et, continua Michele, ton mari, ignorant tout, pourra au besoin protester de son ignorance; ce qu'il ne ferait pas s'il était averti.
—Non, tu le connais bien, il se livrerait, mais ne mentirait pas. Il faut qu'il ignore tout, il le faut, non pas que je doute de son coeur; mais, comme tu le dis, je ne dois pas le mettre entre son devoir comme ami du prince et sa conscience comme chrétien. Éclaire-nous, Nanno, dit la jeune femme à la sorcière, qui rentrait avec un paquet de plantes de familles diverses; non, il ne faut pas que, dans la maison, il reste trace de ce jeune homme.
Et le cortége, éclairé par Nanno, se remit en chemin, traversa trois ou quatre chambres, et finit par disparaître derrière la porte de communication qui donnait dans la maison voisine.
Mais à peine venait-on de déposer le blessé sur un lit, dans une des chambres désignées par la San-Felice elle-même, que Nina, moins préoccupée que sa maîtresse, lui posa vivement la main sur le bras.
La jeune femme comprit que la camériste réclamait son attention, et écouta.
On frappait à la porte du jardin.
—C'est le chevalier! s'écria Luisa.
—Et vite, vite, madame, dit Nina, mettez-vous au lit avec votre peignoir; je me charge du reste.
—Michele! Nanno! s'écria la jeune femme, leur recommandant d'un geste suprême le blessé.
Un signe d'eux la rassura autant qu'elle pouvait être rassurée.
Puis, comme enchaînée par un songe, se heurtant aux murailles, haletante, éperdue, murmurant des paroles sans suite, elle gagna sa chambre, n'eut que le temps de jeter sur une chaise ses bas et ses pantoufles, de s'étendre dans son lit, et, le coeur bondissant, mais la respiration comprimée, de fermer les yeux et de faire semblant de dormir.
Cinq minutes après, le chevalier San-Felice, à qui Nina avait expliqué la mise des verrous à la porte du jardin comme une étourderie de sa part, entrait dans la chambre de sa femme sur la pointe du pied, le visage souriant et le bougeoir à la main.
Il s'arrêta un instant debout devant le lit, contempla Luisa à la lueur de cette bougie de cire rose qu'il tenait à la main, puis abaissa avec lenteur ses lèvres sur son front en murmurant:
—Dors sous la garde du Seigneur, ange de pureté, et le ciel te sauve de tout contact avec les anges de perdition que je quitte!
Puis, respectant cette immobilité qu'il croyait être le sommeil, il sortit sur la pointe du pied, comme il était entré, referma doucement la porte de la chambre de sa femme et passa dans la sienne.
Mais à peine la lueur de la bougie se fut-elle effacée des parois de la chambre, que la jeune femme se souleva sur son coude, et, l'oeil dilaté, l'oreille tendue, écouta.
Tout était rentré dans le silence et l'obscurité.
Alors, elle souleva lentement la couverture de soie jetée sur son lit, posa avec précaution son pied nu sur le parquet de faïence, se dressa sur un genou en s'appuyant au chevet, écouta encore, et, rassurée par l'absence de tout bruit, prit la porte opposée à celle qui avait donné passage à son mari, regagna le corridor qui conduisait chez la duchesse, ouvrit la porte de communication, et, légère et muette comme une ombre, pénétra jusqu'au seuil de la chambre où était couché le malade.
Il était toujours évanoui; Michele pilait des herbes dans un mortier de bronze, et Nanno exprimait le jus de ces herbes sur la blessure du malade.
Nous croyons l'avoir déjà dit dans un des précédents chapitres, dans le premier peut-être, le chevalier San-Felice était un savant.
Mais, quoique les savants, comme les voyageurs de Sterne, puissent se diviser et même se subdiviser en une foule de catégories, on doit les diviser cependant en deux grandes espèces:
Les savants ennuyeux.
Les savants amusants.
La première espèce est la plus nombreuse et passe pour être la plus savante.
Nous avons connu, dans le cours de notre vie, quelques savants amusants; ils étaient en général reniés par leurs confrères, comme gâtant le métier en mêlant à la science l'esprit ou l'imagination.
Quelque tort que cela puisse lui faire dans l'esprit de nos lecteurs, nous sommes forcé d'avouer que le chevalier San-Felice appartenait à la seconde espèce, c'est-à-dire à l'espèce des savants amusants.
Nous l'avons dit encore, mais il y a assez longtemps pour qu'on l'ait oublié, le chevalier San-Felice était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, d'une mise simple, mais élégante dans sa simplicité, et qui n'ayant, dans des études qui durèrent toute sa vie, adopté aucune spécialité, était plutôt un sachant qu'un savant.
Appartenant lui-même à l'aristocratie, ayant toujours vécu soit à la cour, soit avec les seigneurs, ayant beaucoup voyagé dans sa jeunesse, surtout en France, il avait les manières charmantes et l'aimable désinvolture des Buffon, des Hélvétius et des d'Holbach, dont il partageait, avec les principes sociaux, l'insouciance, nous dirons presque l'irréligion philosophique.
Et, en effet, ayant, comme Galilée et Swammerdam, étudié les infiniment grands et les infiniment petits, étant descendu des mondes roulants dans l'éther aux infusoires nageant dans la goutte d'eau, ayant vu que l'astre et l'atome tenaient la même place dans l'esprit de Dieu et avaient la même part à l'amour immense que le Créateur répand sur toutes ses créatures, son âme, étincelle échappée au foyer divin, s'était prise à tout aimer dans la nature. Les humbles de la création avaient seulement droit chez lui à une curiosité plus tendre que les superbes, et nous oserions presque affirmer que la transformation de la larve en nymphe et de la nymphe en scarabée, examinée le jour au microscope, lui paraissait aussi intéressante au moins que la lente locomotion du colosse Saturne, neuf cent fois plus gros que la Terre, et mettant près de trente ans à tourner autour du Soleil avec l'attirail monstrueux de ses sept lunes et l'ornement encore incompris de son anneau.
Ces études l'avaient un peu soulevé hors de la vie réelle, pour le jeter dans la vie contemplative; ainsi, quand, de la fenêtre de sa maison,—maison qui avait été celle de son père et de son aïeul,—par une de ces chaudes nuits caniculaires de Naples, il voyait, sous la rame du pêcheur ou sous le sillon de sa barque, s'allumer ce feu bleuâtre qu'on croirait un reflet de l'étoile de Vénus, et que, pendant une heure, quelquefois une nuit, immobile à l'appui de cette fenêtre, il regardait le golfe étinceler de lumières et, si le vent du sud agitait les vagues, nouer les unes aux autres des guirlandes de feu qui allaient se perdre à ses yeux derrière Capri, mais qui se prolongeaient à coup sûr jusqu'aux rivages d'Afrique, on disait: «Que fait là ce rêveur de San-Felice?» Ce rêveur de San-Felice passait tout simplement du monde matériel au monde invisible, de la vie bruyante à la vie silencieuse. Il se disait que cet immense serpent de flamme dont les replis enveloppent le globe, n'était rien autre chose qu'une réunion d'animalcules imperceptibles, et son imagination reculait, effrayée, devant cette épouvantable richesse de la nature qui met au-dessous de notre monde, sur notre monde, autour de notre monde, des mondes dont nous ne nous doutons pas, et par lesquels l'infini supérieur, qui s'échappe à nos yeux dans des torrents de lumière, s'enchaîne sans se rompre à l'infini inférieur, qui, plongeant au plus profond des abîmes, se perd dans la nuit.
Ce rêveur de San-Felice, au delà du double infini, voyait Dieu, non pas comme le vit Ezéchiel, passant au milieu des tempêtes; non pas comme le vit Moïse, dans le buisson ardent, mais resplendissant dans la majestueuse sérénité de l'amour éternel, gigantesque échelle de Jacob que monte et descend la création tout entière.
Peut-être, maintenant, pourrait-on croire que cette tendresse infinie répandue en portions égales sur toute la nature était une partie de leur force à ces autres sentiments qui ont fait dire au poëte latin:Je suis homme, et rien de ce qui appartient à l'humanité ne m'est étranger?—Non, c'est chez le chevalier San-Felice que l'on eût pu faire surtout cette distinction entre l'âme et le coeur qui permet au vice-roi de la création d'être tantôt calme et serein comme Dieu, lorsqu'il contemple avec son âme, tantôt joyeux ou désespéré comme l'homme, quand il éprouve avec son coeur.
Mais, de tous les sentiments qui élèvent l'habitant de notre planète au-dessus des animaux qui vivent autour de lui, l'amitié était celui auquel le chevalier avait voué le culte le plus sincère et le plus dévoué, et nous nous appesantissons sur celui-là, parce que celui-là eut une plus profonde et plus particulière influence sur sa vie.
Le chevalier San-Felice, élevé au collège des Nobles, fondé par Charles III, y avait eu pour condisciple un des hommes dont les aventures, l'élégance et la haute fortune firent le plus de bruit dans le monde napolitain, vers la fin du dernier siècle; cet homme était le prince Joseph Caramanico.
Si le prince n'eût été lui-même que prince, il est probable que le jeune San-Felice n'eût éprouvé pour lui que ce sentiment de respect banal ou de jalousie envieuse que les enfants éprouvent pour ceux de leurs compagnons qui pèsent sur l'indulgence des maîtres par la supériorité de leur rang; mais, à part son titre de prince, Joseph Caramanico était un charmant enfant plein de coeur et d'abandon, comme il fut plus tard un charmant homme plein d'honneur, et de loyauté.
Il arriva cependant, entre le prince Caramanico et le chevalier San-Felice, ce qui arrive inévitablement dans toutes les amitiés: il y eut un Oreste et un Pylade; le chevalier San-Felice eut le rôle le moins brillant aux yeux du monde, mais peut-être le plus méritoire aux yeux du seigneur: il fut Pylade.
On devina quelle facile supériorité le futur savant, avec son intelligence distinguée et ses dispositions studieuses, dut prendre sur ses rivaux de collège, et, combien, au contraire, avec son insouciance de grand seigneur, le futur ministre à Naples, le futur ambassadeur à Londres, le futur vice-roi à Palerme devait être un mauvais écolier.
Eh bien, grâce au laborieux Pylade qui travaillait pour deux, le paresseux Oreste se maintint toujours au premier rang; il eut autant de prix, autant de couronnes, autant de récompenses que San-Felice, et plus de mérite aux yeux de ses professeurs, qui ne savaient pas ou ne voulaient pas savoir le secret de sa supériorité; car cette supériorité, il la maintenait comme celle de sa position sociale, sans avoir l'air de se donner le moindre mal pour cela.
Mais Oreste le savait, lui, ce secret de dévouement, et rendons-lui cette justice de dire qu'il l'apprécia comme il devait être apprécié, ainsi que le prouvera la suite de notre récit, en le mettant à l'épreuve.
Les jeunes gens sortirent du collège, et chacun suivit la carrière vers laquelle l'entraînait ou sa vocation ou son rang. Caramanico prit celle des armes; San-Felice, celle de la science.
Caramanico entra comme capitaine dans un régiment de Lipariotes, nommé ainsi des îles Lipari, d'où presque tous les soldats qui le composaient étaient tirés. Ce régiment, formé par le roi, était commandé par le roi; le roi portait le titre de colonel de ce régiment, et y être admis comme officier était la plus haute faveur à laquelle pût aspirer un noble Napolitain.
San-Felice, au contraire, voyagea, visita la France, l'Allemagne, l'Angleterre, resta cinq ans hors de l'Italie, et, lorsqu'il revint à Naples, trouva le prince Caramanico premier ministre et amant de la reine Caroline.
Le premier soin de Caramanico, en arrivant au pouvoir, avait été d'assurer une position indépendante à son cher San-Felice; en son absence, il l'avait fait, avec exemption de voeux, nommer chevalier de Malte, faveur, au reste, à laquelle avaient droit tous ceux qui pouvaient faire leurs preuves, et lui avait fait donner une abbaye rapportant deux mille ducats. Cette rente, avec celle de mille ducats qu'il tenait de sa fortune patrimoniale, faisait du chevalier San-Felice, dont les goûts étaient ceux d'un savant, c'est-à-dire fort simples, un homme comparativement aussi riche que l'homme le plus riche de Naples.
Les deux jeunes gens avaient marché dans la vie et étaient devenus des hommes; ils s'aimaient toujours; mais, occupés, l'un de science, l'autre de politique, ils ne se voyaient plus que rarement.
Vers 1783, quelques bruits qui couraient sur la disgrâce prochaine du prince de Caramanico, commençaient à préoccuper la ville et à inquiéter San-Felice: on disait que Caramanico, surchargé de besogne, comme premier ministre, et voulant créer une marine respectable à Naples, qu'il regardait, tout au contraire du roi, comme une puissance maritime, plutôt que comme une puissance continentale, s'était adressé au grand-duc de Toscane Léopold, afin qu'il voulût bien lui céder, pour le mettre à la tête de la marine napolitaine, avec le titre d'amiral, un homme qui venait de faire répéter son nom avec éloge dans une expédition contre les Barbaresques.
Cet homme, c'était le chevalier Jean Acton, d'origine irlandaise, né en France.
Mais à peine Acton s'était-il trouvé, par la protection de Caramanico, installé à la cour de Naples, dans une position à laquelle ses rêves les plus ambitieux n'auraient jamais cru pouvoir atteindre, qu'il combina tous ses efforts pour remplacer son protecteur, et dans l'affection de la reine et dans son poste de premier ministre, qu'il devait encore plus peut-être à cette affection qu'à son rang et à son mérite.
Un soir, San-Felice vit entrer chez lui, comme un simple particulier et sans avoir permis qu'on l'annonçât, le prince de Caramanico.
San-Felice, par une douce soirée du mois de mai, était occupé, dans ce beau jardin dont nous avons essayé de faire la description, à donner la chasse à des lucioles, sur lesquelles il voulait étudier, au retour du matin, la dégradation de la lumière.
Il poussa un cri de joie en voyant le prince, se jeta dans ses bras et le pressa contre son coeur.
Celui-ci répondit à ses embrassements avec son affection accoutumée, à laquelle une préoccupation triste semblait donner encore une plus vive expression.
San-Felice voulut l'entraîner vers le perron; mais Caramanico, enfermé dans son cabinet depuis le matin jusqu'au soir, ne voulait point perdre cette occasion de respirer l'air parfumé par la forêt d'orangers, dont le feuillage métallique frissonnait au-dessus de sa tête; une douce brise venait de la mer, le ciel était pur, la lune brillait au ciel et se reflétait dans le golfe. Caramanico montra à son ami un banc adossé au tronc d'un palmier; tous deux s'assirent sur ce banc.
Caramanico resta un instant sans parler, comme s'il eût hésité à troubler le silence de toute cette nature muette; puis enfin, avec un soupir:
—Mon ami, dit-il, je viens te dire adieu, peut-être pour toujours.
San-Felice tressaillit et le regarda en face; il croyait avoir mal entendu.
Le prince secoua mélancoliquement sa belle tête pâle, et, avec une profonde expression de découragement:
—Je suis las de lutter, reprit-il. Je reconnais que j'ai affaire à plus fort que moi; j'y laisserais mon honneur peut-être, ma vie à coup sûr.
—Mais la reine Caroline? demanda San-Felice.
—La reine Caroline est femme, mon ami, répondit Caramanico, par conséquent faible et mobile. Elle voit aujourd'hui par les yeux de cet intrigant irlandais qui, j'en ai bien peur, poussera l'État à sa ruine. Que le trône tombe! mais sans moi. Je ne veux pas contribuer à sa chute, je pars.
—Où vas-tu? demanda San-Felice.
—J'ai accepté l'ambassade de Londres; c'est un honorable exil. J'emmène ma femme et mes enfants, que je ne veux pas laisser exposés aux dangers de l'isolement; mais il y a une personne que je suis obligé de laisser à Naples; j'ai compté sur toi pour me remplacer près d'elle.
—Près d'elle? répéta le savant avec une espèce d'inquiétude.
—Sois tranquille, dit le prince essayant de sourire; ce n'est point une femme, c'est une enfant.
San-Felice respira.
—Oui, continua le prince, au milieu de mes tristesses, une jeune femme me consolait. Ange du ciel, elle est remontée au ciel, en me laissant un vivant souvenir d'elle, une petite fille qui vient d'atteindre sa cinquième année.
—J'écoute, dit San-Felice, j'écoute.
—Je ne puis ni la reconnaître, ni lui faire une position sociale, puisqu'elle est née pendant mon mariage; d'ailleurs, la reine ignore et doit ignorer l'existence de cette enfant.
—Où est-elle?
—A Portici. De temps en temps, je me la fais apporter; de temps en temps même, je vais la voir; j'aime beaucoup cette innocente créature, qui, j'en ai bien peur, est née dans un jour néfaste! et, m'en croiras-tu, San-Felice, il m'en coûte moins, je te le jure, de quitter mon ministère, Naples, mon pays, que de quitter cette enfant; car celle-là, c'est bien l'enfant de mon amour.
—Moi aussi, dit le chevalier avec sa douce simplicité, moi aussi, Caramanico, je l'aime.
—Tant mieux! reprit le prince; car j'ai compté sur toi pour me remplacer près d'elle. Je veux, tu comprendras cela, je veux qu'elle ait une fortune indépendante. Voici, en ton nom, une police de cinquante mille ducats. Cette somme, placée par tes soins, se doublera en quatorze ou quinze ans par l'accumulation seule des intérêts; tu prendras, sur ta fortune à toi, ce qui sera nécessaire à son entretien et à son éducation, et, lors de sa majorité ou de son mariage, tu te rembourseras.
—Caramanico!
—Pardon, mon ami, dit en souriant le prince, je te demande un service; c'est à moi de faire mes conditions.
San-Felice baissa la tête.
—M'aimerais-tu moins que je ne croyais? murmura-t-il.
—Non, mon ami, reprit Caramanico. Tu es non-seulement l'homme que j'aime le mieux, mais celui que j'estime le plus au monde, et la preuve, c'est que je te laisse la seule partie de mon coeur qui soit restée pure et n'ait point été brisée.
—Mon ami, dit le savant avec une certaine hésitation, je voudrais te demander une faveur, et, si ma demande ne te contrariait pas, je serais heureux que tu me l'accordasses.
—Laquelle?
—Je vis seul, sans famille, presque sans amis; je ne m'ennuie jamais, parce qu'il est impossible que l'homme s'ennuie avec le grand livre de la nature ouvert devant les yeux; j'aime toute chose en général: j'aime l'herbe qui, le matin, se courbe sous le poids des gouttes de rosée, comme sous un fardeau trop lourd pour elle; j'aime ces lucioles que je cherchais quand tu es arrivé; j'aime le scarabée à l'aile d'or dans laquelle se mire le soleil, mes abeilles qui me bâtissent une ville, mes fourmis qui me fondent une république; mais je n'aime pas une chose plus que l'autre, et je ne suis aimé tendrement par rien. S'il m'était permis de prendre ta fille avec moi, je l'aimerais plus que toute chose, je le sens, et peut-être, elle aussi, comprenant que je l'aime beaucoup, m'aimerait-elle un peu. L'air du Pausilippe est excellent; la vue que j'ai de mes fenêtres est splendide; elle aurait un grand jardin pour courir après les papillons, des fleurs à la portée de sa main, des oranges à la hauteur de ses lèvres; elle grandirait flexible comme ce palmier, dont elle aurait à la fois la grâce et la vigueur. Dis, veux-tu que ton enfant demeure avec moi, mon ami?
Caramanico le regardait les larmes aux yeux et l'approuvait d'un doux mouvement de tête.
—Et puis, continua San-Felice croyant que son ami n'était pas suffisamment convaincu, et puis un savant, ça n'a rien à faire; eh bien, je ferai son éducation, je lui apprendrai à lire et à écrire l'anglais et le français. Je sais beaucoup de choses, va, et je suis beaucoup plus instruit qu'on ne le croit; cela m'amuse de faire de la science, mais cela m'ennuie d'en parler. Tous ces rats de bibliothèque napolitains, tous ces académiciens d'Herculanum, tous ces fouilleurs de Pompéi, ils ne me comprennent pas et ils disent que je suis ignorant parce que je ne me sers pas de grands mots et que je parle simplement des choses de la nature et de Dieu; mais ce n'est pas vrai, Caramanico; j'en sais au moins autant qu'eux et peut-être même plus qu'eux, je t'en donne ma parole d'honneur... Tu ne me réponds pas, mon ami?
—Non, je t'écoute, San-Felice, je t'écoute et je t'admire. Tu es la créature par excellence. Dieu t'a élu. Oui, tu prendras ma fille; oui, tu prendras mon enfant; oui, mon enfant t'aimera; seulement, tu lui parleras de moi tous les jours, et tu tâcheras qu'après toi, ce soit moi qu'elle aime le plus au monde.
—Oh! que tu es bon! s'écria le chevalier en essuyant ses larmes. Maintenant, tu m'as dit quelle était à Portici, n'est-ce pas? Comment reconnaîtrai-je la maison? Comment s'appelle-t-elle? Tu lui as donné un joli nom, j'espère?
—Ami, dit le prince, voici son nom et l'adresse de la femme qui prend soin d'elle, et, en même temps, l'ordre à cette femme de te regarder, moi absent, comme son véritable père... Adieu, San-Felice, dit le prince en se levant; sois fier, mon ami: tu viens de me donner le seul bonheur, la seule joie, la seule consolation qu'il me soit permis d'espérer encore.
Les deux amis s'embrassèrent comme des enfants, en pleurant comme des femmes.
Le lendemain, le prince Caramanico partait pour Londres, et la petite Luisa Molina s'installait avec sa gouvernante dans la maison du Palmier.
Le matin du jour où la petite Luisa Molina devait quitter Portici, on vit le chevalier San-Felice, ne voulant s'en rapporter à personne de ce soin si important, courir les magasins de joujoux de la rue de Tolède et y faire une collection de moutons blancs, de poupées marchant toutes seules, de polichinelles faisant la cabriole, lesquels pouvaient faire croire à ceux qui connaissaient l'inutilité de ces objets pour lui-même, que le digne savant était chargé par quelque prince étranger de faire pour ses enfants une collection de jouets napolitains dans sa plus complète extension. Ceux-là se fussent trompés: toute cette acquisition insolite était réservée aux plaisirs de la petite Luisa Molina.
Puis on procéda à l'emménagement. La plus belle chambre de la maison, donnant par une de ses fenêtres sur le golfe, et par l'autre sur le jardin, fut concédée aux nouvelles locataires; un de ces charmants petits lits de cuivre que l'on fabrique si élégamment à Naples, fut placé près du lit de la gouvernante, et une moustiquaire, exécutée sous les yeux et d'après les conseils du savant chevalier, et dont toutes les mesures, géométriquement prises, devaient dérouter les plus habiles combinaisons des assiégeants, fut placée sur les montants du lit, tente transparente destinée à garantir l'enfant de la piqûre des cousins.
On donna l'ordre à l'un de ces pâtres qui conduisent dans les rues de Naples des troupeaux de chèvres, qu'ils font quelquefois monter jusqu'au cinquième étage des maisons, de s'arrêter tous les matins devant la porte. On choisit dans le troupeau une chèvre blanche, la plus belle de toutes, pour donner l'étrenne de son lait à la petite Luisa, et la chèvre élue reçut, séance tenante, le nom mythologique d'Amalthée.
Après quoi, toute précaution paraissant prise au chevalier pour l'amusement, le confortable et la nutrition matérielle de l'enfant, il envoya chercher une voiture bien large et bien douce, et partit pour Portici.
La translation se fit sans accident aucun, et, trois heures après le départ de San-Felice pour Portici, la petite Luisa, prenant possession de son nouveau domicile avec cette satisfaction que fait toujours éprouver aux enfants un changement de résidence, habillait et déshabillait une poupée aussi grande qu'elle et qui possédait une garde-robe aussi variée et aussi riche que celle de la madone del Vescovato.
Pendant bien des semaines et même bien des mois, le chevalier oublia toutes les autres merveilles de la nature pour ne s'occuper que de celle qu'il avait sous les yeux; et, en effet, qu'est-ce qu'un bourgeon qui pousse, une fleur qui s'ouvre ou un fruit qui mûrit près d'un jeune cerveau qui, en se développant, donne chaque jour naissance à une idée nouvelle, en ajoutant un peu plus de clarté à l'idée éclose la veille. Ce progrès de l'intelligence de l'enfant, en raison du perfectionnement des organes, lui donnait bien quelques doutes à l'endroit de l'âme immortelle soumise au développement de ces organes, comme la fleur et le fruit de l'arbre sont soumis à la sève, tandis qu'au contraire, cette même âme que l'on a vue pour ainsi dire naître, grandir, acquérir ses facultés dans l'adolescence, en jouir dans l'âge mûr, les perd peu à peu insensiblement, mais visiblement néanmoins, au fur et à mesure que ces organes s'endurcissent et s'atrophient en vieillissant, comme les fleurs perdent de leur parfum et les fruits de leur saveur à mesure que la séve tarit; mais, comme les grands esprits, le chevalier San-Felice avait toujours été quelque peu panthéiste, et même panthéiste psychologique: en faisant de Dieu l'âme universelle du monde, il regardait l'âme individuelle comme une superfluité; il la regrettait cependant, comme il regrettait de ne point avoir des ailes, ainsi que l'oiseau; mais il n'en voulait point à la nature d'avoir fait sur l'homme cette céleste économie.
Forcé d'abandonner lacontinuitéde la vie, il se réfugiait dans sestransformations. Les Égyptiens mettaient dans les tombeaux de leurs morts bien-aimés un scarabée. Pourquoi cela? Parce que le scarabée meurt trois fois et renaît trois fois, comme la chenille.
Dieu fera-t-il, dans sa bonté infinie, moins pour l'homme qu'il ne fait pour l'insecte? Tel était le cri de ce peuple dont les nombreuses nécropoles nous ont transmis les spécimens enveloppés dans des bandelettes sacrées.
Maintenant, le chevalier San-Felice se posait cette question que je me pose et que vous vous êtes posée certainement: La chenille se souvient-elle de l'oeuf, la chrysalide se souvient-elle de la chenille, le papillon se souvient-il de la chrysalide, et enfin, pour accomplir le cercle des métamorphoses, l'oeuf se souvient-il du papillon?
Hélas! ce n'est pas probable: Dieu n'a pas voulu donner à l'homme cet orgueil de se souvenir, ne l'ayant pas donné aux animaux. Du moment que l'homme se souviendrait de ce qu'il était avant d'être homme, l'homme serait immortel.
Et, pendant que le chevalier faisait toutes ces réflexions, Luisa grandissait, avait appris sans s'en douter à lire et à écrire, et faisait en français ou en anglais toutes les questions qu'elle avait à taire, le chevalier ayant signifié une fois pour toutes qu'il ne répondrait qu'aux questions faites dans l'une ou l'autre de ces langues; or, comme la petite Luisa était très-curieuse, et, par conséquent, faisait force questions, elle sut bientôt non-seulement questionner, mais répondre en français et en anglais.
Puis, sans s'en douter, elle apprenait beaucoup d'autres choses; d'astronomie, ce qu'il en faut à une femme; ainsi, par exemple: la lune semble tout particulièrement affectionner le golfe de Naples, probablement parce que, plus heureuse que la chenille, le scarabée et l'homme, elle se souvient d'avoir été autrefois la fille de Jupiter et de Latone, d'être née sur une île flottante, de s'être appelée Phébé, d'avoir été amoureuse d'Endymion, et que, coquette qu'elle est, en sa qualité de femme, elle ne trouve pas sur toute la terre de plus limpide miroir où se regarder que le golfe de Naples.
La lune, qu'elle appelait la lampe du ciel, préoccupait beaucoup la petite Luisa, qui, lorsque l'astre était dans son plein, voulait toujours y voir un visage, et qui, lorsqu'elle diminuait, demandait s'il y avait des rats au ciel, et si ces rats rongeaient là-haut la lune, comme un jour ils avaient rongé ici-bas le fromage.
Alors, le chevalier San-Felice, enchanté d'avoir une démonstration scientifique à faire à un enfant, et voulant la lui faire claire et à la portée de son âge, s'amusait à exécuter lui-même un modèle en grand de notre système planétaire; il lui montrait la lune, notre satellite, quarante-neuf fois plus petite que la terre; il lui faisait accomplir autour de notre monde, en une minute, le périple qu'elle accomplit en vingt-sept jours sept heures quarante-trois minutes, et la révolution qu'elle accomplit sur elle en même temps; il lui montrait que, dans ce périple, elle se rapproche et s'éloigne alternativement de nous, que le point le plus éloigné de son orbite s'appelle l'apogéeet qu'alors elle est à quatre-vingt-onze mille quatre cent dix-huit lieues de notre globe; que son point le plus rapproché s'appelle lepérigéeet n'en est éloigné que de quatre-vingt mille soixante-dix-sept lieues, il lui expliquait que la lune, comme la terre, n'étant lumineuse que parce qu'elle réfléchit les rayons du soleil, nous n'en pouvons apercevoir que la partie éclairée par le soleil et non celle sur laquelle la terre projette son ombre: de là vient que nous la voyons sous différentes phases; il lui affirmait que ce visage qu'elle s'obstinait à voir lorsque la lune était dans son plein n'était autre chose que les accidents du terrain lunaire, le creux de ses vallons où s'épaissit l'ombre et la saillie de ses montagnes qui reflète la lumière; il lui faisait même observer, sur un grand plan de notre satellite que l'on venait de faire à l'observatoire de Naples, que ce qu'elle prenait pour le menton de la lune n'était qu'un volcan qui avait autrefois, il y avait des milliers d'années, jeté des feux comme en jetait le Vésuve et s'était éteint comme le Vésuve s'éteindra un jour. L'enfant comprenait mal à la première démonstration; elle insistait, et, à la seconde ou à la troisième démonstration, le jour se faisait dans son esprit.
Un matin qu'on avait acheté du tripoli pour remettre à neuf son joli petit lit de cuivre, Luisa vit le chevalier très-occupé à regarder au microscope cette poussière rougeâtre; elle s'approcha de lui sur la pointe du pied et lui demanda:
—Que regardes-tu là, bon ami San-Felice?
—Et quand je pense, répondit le chevalier se parlant à lui-même, bien que répondant à Luisa, quand je pense qu'il faudrait cent quatre-vingt-sept millions de ces infusoires pour peser un grain!
—Cent quatre-vingt-sept millions de quoi? demanda la petite fille.
Cette fois, la démonstration était grave; le chevalier prit l'enfant sur ses genoux et lui dit:
—La terre, petite Luisa, n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire tapissée de gazon, couverte de fleurs, ombragée par des grenadiers, des orangers et des lauriers-roses. Avant d'être habitée par l'homme et les animaux que tu vois, elle a été couverte d'eau d'abord, puis de grandes fougères, puis de palmiers gigantesques. De même que les maisons n'ont pas poussé toutes seules et qu'on est forcé de les bâtir, Dieu, le grand architecte des mondes, a été forcé de bâtir la terre. Eh bien, comme on bâtit les maisons avec des pierres, de la chaux, du plâtre, du sable et des tuiles, Dieu a bâti la terre d'éléments divers, et un de ces éléments se compose d'animalcules imperceptibles, ayant des coquilles comme les huîtres et des carapaces comme les tortues. A eux seuls, ils ont fourni les masses de cette grande chaîne de montagnes du Pérou qu'on appelle les Cordillères; les Apennins de l'Italie centrale, dont tu vois d'ici les dernières cimes, sont formés de leurs débris, et ce sont les fragments impalpables de leurs écailles qui font reluire ce cuivre en le polissant.
Et il lui montrait son lit, que frottait le domestique.
Un autre jour, en voyant un bel arbre de corail que venait d'apporter au chevalier un pêcheur de Torre-del-Greco, l'enfant demanda pourquoi le corail avait des branches et pas de feuilles.
Le chevalier lui expliqua alors que le corail n'était pas une végétation naturelle, comme elle le croyait, mais une composition animale. Il lui raconta, à son grand étonnement, que des milliers de polypes cacticifères se réunissaient pour composer, avec la chaux dont ils vivent et que la violence des vagues arrache aux rochers, ces branches folles d'abord, que sucent et broutent les poissons, et qui, se raffermissant peu à peu, se colorent de ce vif et charmant incarnat auquel les poëtes comparent les lèvres de la femme; il lui apprit qu'un petit animal, qu'il promit de lui faire voir au microscope, et que l'on nomme levermet, construit, en remplissant le vide que laissent entre eux les madrépores et les coraux, un trottoir autour de la Sicile, tandis que d'autres animalcules, lestubiporés, entre autres, construisent dans l'Océanie des îles de trente lieues de tour, qu'ils relient entre elles par des bancs de récifs qui finiront un jour par arrêter les flottes et intercepter la navigation.
D'après ce que nous venons de raconter, on peut se faire une idée de l'éducation que reçut de son infatigable et savant instituteur la petite Luisa Molina; elle eut ainsi, mise à la portée des progrès successifs de son intelligence, l'explication, claire, nette et précise, de toutes les choses explicables, de sorte qu'elle ne garda dans son cerveau aucune de ces notions troubles et vagues qui inquiètent l'imagination des adolescents.
Et, selon que l'avait promis San-Felice à son ami, elle grandit forte et flexible, comme le palmier au pied duquel, la plupart du temps, toutes ces démonstrations lui étaient faites.
Le chevalier San-Felice était en correspondance suivie avec le prince Caramanico; deux fois par mois, il lui donnait des nouvelles de Luisa, qui, de son côté, à chaque lettre de son tuteur, ajoutait quelques mots pour son père.
Vers 1790, le prince Caramanico passa de l'ambassade de Londres à celle de Paris; mais, lorsque Toulon fut livré aux Anglais par les royalistes, et que le gouvernement des Deux-Siciles, sans se déclarer pourtant l'allié de M. Pitt, envoya des troupes contre la France, Caramanico, trop loyal pour accepter la position qui lui était faite, demanda son rappel; ce rappel, Acton ne le voulait à aucun prix; il le fit nommer vice-roi de Sicile, en remplacement du marquis Caraccioli, qui venait de mourir.
Il se rendit à son poste sans passer par Naples.
L'intelligence supérieure et la bonté naturelle du prince Caramanico, appliquées au gouvernement de ce beau pays qu'on appelle la Sicile, y produisirent bientôt des miracles, et cela juste au moment où, poussée par la funeste influence d'Acton et de Caroline sur une pente contraire, Naples marchait à grands pas au précipice, voyait gorger ses prisons des citoyens les plus illustres, entendait la junte d'État réclamer les lois de torture, abolies depuis le moyen âge, et assistait à l'exécution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Gagliani, c'est-à-dire de trois enfants.
Aussi, les Napolitains, comparant les terreurs au milieu desquelles ils vivaient, les lois de proscription et de mort suspendues sur leurs têtes, au bonheur des Siciliens et aux lois protectrices et paternelles qui les régissaient, n'osant accuser la reine que tout bas, accusaient tout haut Acton, rejetant tout sur le compte de l'étranger et ne cachant pas leur désir que, de même qu'Acton avait autrefois remplacé Caramanico, Caramanico le remplaçât aujourd'hui.
On disait plus: on disait que la reine, dans un doux souvenir de son premier amour, secondait les voeux des Napolitains, et, que, si elle n'était retenue par une fausse honte, elle se déclarerait, elle aussi, pour Caramanico.
Ces bruits prenaient une consistance qui eût pu faire croire qu'il y avait un peuple à Naples et que ce peuple avait une voix, lorsqu'un jour le chevalier San-Felice reçut de son ami une lettre conçue en ces termes:
«Ami,
»Je ne sais ce qui m'arrive, mais, depuis dix jours, mes cheveux blanchissent et tombent, mes dents tremblent dans leurs gencives et se détachent de leurs alvéoles; une langueur invincible, un abattement suprême m'ont envahi. Pars pour la Sicile avec Luisa, aussitôt cette lettre reçue, et tâche d'arriver avant que je sois mort.
»Ton Giuseppe.»
Ceci se passait vers la fin de 1795; Luisa avait dix-neuf ans, et, depuis quatorze ans, n'avait pas vu son père; elle se rappelait son amour, mais non pas sa personne; la mémoire de son coeur avait été plus fidèle que celle de ses yeux.
San-Felice ne lui révéla point d'abord toute la vérité: il lui dit seulement que son père souffrant désirait la voir; puis il courut au môle pour y chercher un moyen de transport. Par bonheur, un de ces bâtiments légers que l'on appellesperonare, après avoir amené des passagers à Naples, allait retourner à vide en Sicile; le chevalier le loua pour un mois afin de n'avoir point à s'inquiéter du retour, et, le même jour, il partit avec Luisa.
Tout favorisa ce triste voyage: le temps fut beau, le vent fut propice; au bout de trois jours, on jetait l'ancre dans le port de Palerme.
Au premier pas que le chevalier et Luisa firent dans la ville, il leur sembla qu'ils entraient dans une nécropole; une atmosphère de tristesse était répandue dans les rues, un voile de deuil semblait envelopper la cité qui s'est elle-même appeléel'Heureuse.
Le passage leur fut barré par une procession; on portait à la cathédrale la châsse de Sainte-Rosalie.
Ils passèrent devant une église; elle était tendue de noir et on y disait les prières des agonisants.
—Qu'y a-t-il donc? demanda le chevalier à un homme qui entrait à l'église, et pourquoi tous les Palermitains ont-ils l'air si désespéré?
—Vous n'êtes pas Sicilien? demanda l'homme.
—Non, je suis Napolitain et j'arrive de Naples.
—Il y a que notre père se meurt, dit le Sicilien.
Et, comme l'église était trop pleine de monde pour qu'il pût y entrer, l'homme s'agenouilla sur les degrés et dit tout haut en se frappant la poitrine:
—Sainte mère de Dieu! offre ma vie à ton divin fils, si la vie d'un pauvre pécheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi bien-aimé.
—Oh! s'écria Luisa, entends-tu, bon ami? c'est pour mon père qu'on prie, c'est mon père qui se meurt... Courons! courons!