Inutile de dire, après ce que nous venons de raconter, que les capucins de Saint-Éphrem devinrent les moines à la mode et leur couvent le couvent en renom.
Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros du populaire de Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connût et qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.
Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité du frère quêteur. Il avait d'abord accompli cette opération comme ses confrères des autres ordres mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace déborda; il en prit deux, et la seconde déborda au bout d'une autre heure; si bien que fra Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, jusqu'à la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent la charge de son âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes, de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de qualité supérieure.
La demande fut prise en considération; la communauté se réunit, et, après une courte délibération entre les fortes têtes du couvent, délibération où les mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus, on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent consacrés à l'achat de l'animal, que fra Pacifico reçut l'autorisation de choisir à sa guise.
La délibération avait été prise un dimanche. Fra Pacifico ne perdit point de temps; dès le lendemain lundi, c'est-à-dire le premier des trois jours où se tient le marché de bestiaux à Naples,—les deux autres sont le jeudi et le samedi,—fra Pacifico se rendit à la porte Capuana, lieu du marché, et arrêta son choix sur un vigoureuxciuccio2des Abruzzes.
Note 2:(retour)Nom populaire des ânes à Naples.—Inutile de dire que les imbéciles ont le privilége de partager ce nom.
Nom populaire des ânes à Naples.—Inutile de dire que les imbéciles ont le privilége de partager ce nom.
Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix n'était point exagéré; mais fra Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu des priviléges de son ordre, qui devaient être bien connus d'un bon chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son cordon sur le dos de l'âne en disant:Saint François, et qu'à partir de ce moment, l'âne appartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico, son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les cinquante francs qu'il offrait bénévolement. Le marchand reconnut la vérité des arguments du moine et la légitimité des droits de son patron; seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son âne de passer au service de saint François ne compensait pas les cinquante francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter fra Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux avantage de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle il appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout propos, ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur son dos, et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si bien que, pour lui donner un nom qui offrit à la première audition le catalogue de tous les vices dont le malheureux animal était doué, il avait, après y avoir réfléchi, cru devoir l'appelerGiacobino, seul nom dont il fût digne et qui fût digne de lui.
Inutile de dire queGiacobino, traduit en français, donne pour résultanteJacobin.
Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer, de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelantJacobin!c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et, quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom caractéristique donné à l'animal par son propriétaire.
En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère Pacifique portait au seul nom dejacobin. En attaquant, en insultant, en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il maudissait la secte tout entière, laquelle faisait—si l'on en croyait les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient chaque jour augmentant par les rues,—laquelle faisait tous les jours les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on l'affermissait dans son choix.
Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico, craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne.
Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico, le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait l'énumération.
Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et l'âne avec sa longe.
En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture, et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec la même docilité qu'un chien en laisse.
Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça, lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la porte derrière lui.
Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte, comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance obstinée de la part de fra Pacifico.
Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita dei Capuccini.
Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son bâton de laurier à la main.
Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des numéros pour mettre à la loterie.
Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon, toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.
Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain, de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de citer,—et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix, et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires.
Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du Vieux-Marché, que les bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de la Marinella et les fruitiers de Santa-Lucia, dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits, n'eussent pas autant aimé que le moine commençât sa récolte au sortir du couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir complétement vides, arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler quelque belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques; mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toute fraude. Il allait droit à l'objet qu'on essayait de lui dérober, et, si on ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutes ces petites chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plus attendre qu'on lui donnât: il touchait de son cordon, prenait et tout était dit. Et les marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient révoltés pour un impôt que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, que le quêteur du couvent de Saint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits; si bien que jamais l'idée n'était venue à aucun de se révolter contre cette tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l'honneur de s'adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroite et profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dans ses intérêts, et il était rare que cette faveur particulière ne ramenât point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cette attention était insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nom qu'il s'était imposé, avait été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, devenait couleur de cendre; ses yeux lançaient un double éclair, son bâton de laurier résonnait sur lelastrico, et, à cette triple démonstration, il n'était jamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas immédiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait pas trop heureux de faire à saint François l'hommage de son oie la plus grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre ou de son poisson le plus luisant.
Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrêter autrement que pour donner sa bénédiction et la manche de sa robe à baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de petites rues qui s'étend de la Vicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, dont les prêtres conservent, non point par vénération, mais pour en faire montre, le billot blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tête tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au visage basané, qui, dit Villani, «dormait peu et ne riait jamais.»
L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays.
Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et le règne végétal sont confondus, où grognent les cochons, où gloussent les poules, où nasillent les oies, où chantent les coqs, où glougloutent les dindons, où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, où, près du faisan mordoré de Capodimonte, du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène, des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les bécasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; où des montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastèques et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri dominent des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies, au milieu desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son éphémère liberté.
C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les deux jours à pleins paniers.
Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en la levant, il lui sembla qu'une grande préoccupation planait ce jour-là sur la place. Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas; les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à quelque marchand que fra Pacifico s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une médiocre attention aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait ses paniers; or, comme les susdits paniers étaient déjà aux deux tiers remplis, fra Pacifico pensa qu'il était temps de passer à la viande de boucherie, et il s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient plus particulièrement leur commerce lesmacellaïet lesbeccaï, c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de chèvres et de moutons, ces deux industries se côtoyant, mais cependant étant séparées à Naples. Il s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cette incompréhensible indifférence que lui témoignait la population. Depuis son entrée au Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé sa bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de lui dire d'avance les numéros qui gagneraient au prochain tirage de la loterie.
Qui pouvait à ce point préoccuper la population du vieux Naples?
Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un grand bourdonnement venait du vico del Mercato, espèce de ruelle qui donne, d'un côté, sur le Vieux-Marché, de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait à cette époque vico deiSospiri-dell'abisso3, nom poétique que la municipalité moderne a cru devoir lui enlever et qui lui venait de ce que c'était par là que passaient les condamnés à mort, que l'on suppliciait d'habitude sur le Vieux-Marché, et qui, en entrant dans cette ruelle et voyant pour la première fois l'échafaud, poussaient presque toujours à cette vue un soupir si profond, qu'ilsemblait sortir de l'abîme.
Note 3:(retour)Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.
Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.
Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passât par ce même vico dei Sospiri, mais encore il comptait prendre un gigot de mouton à unbeccaïodont la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue Sant-Eligio.
Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il s'agissait.
Au reste, ce devait être quelque chose d'important qui était arrivé; car, à mesure qu'il approchait de la rue Sant-Eligio, la foule devenait plus épaisse et plus agitée; il lui semblait entendre prononcer, d'une voix sourde et menaçante, ces motsFrançaisetjacobins. Cependant, comme cette foule s'ouvrait devant lui avec son respect accoutumé, il ne tarda point d'arriver à la boutique où il comptait, nous l'avons dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient constituer pour le lendemain le rôti de la communauté.
La boutique était encombrée d'hommes et de femmes hurlant et gesticulant comme des possédés.
—Holà,beccaïo!cria le moine.
La maîtresse de la maison, espèce de mégère aux cheveux gris et épars, reconnut la voix du moine, et, écartant les discuteurs à coups de poing, d'épaule et de coude:
—Venez, mon père, dit-elle; c'est le bon Dieu qui vous envoie. Il a grand besoin de vous et du cordon de Saint-François, allez, votre pauvrebeccaïo!
Et, donnant Jacobin à garder au garçon écorcheur, elle entraîna fra Pacifico dans la chambre du fond, où lebeccaïo, le visage fendu de la tempe à la bouche, gisait tout sanglant sur un lit.
C'était l'accident arrivé aubeccaïoqui causait toute cette préoccupation au Vieux-Marché, et toute cette rumeur dans la rue Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abîme.
Seulement, comme on le comprend bien, cet accident était interprété de cent façons différentes.
Lebeccaïo, avec sa joue fendue, ses trois dents cassées, sa langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux motsgiacobinietFrancesi, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins de Naples, amis des Français, qui l'avaient équipé ainsi.
Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami dubeccaïoavait été trouvé mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient été blessés, dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit.
Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'était le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique du tueur de moutons.
Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuyé au chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux différentes conjectures qui étaient émises et particulièrement à celle-ci que lebeccaïoet ses trois camarades avaient été, en revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, attaqués par quinze hommes à la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait et haussait les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût été un démenti formel.
—Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui demanda un de ses camarades nommé Antonio Avella, et que l'on appelaitPagliucchella, par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de donner à chaque homme un surnom tiré de son physique ou de son caractère.
—Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le jeune homme, et je hausse les épaules parce que cela me plaît de les hausser. Vous avez bien le droit de dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de rire de ce que vous dites.
—Pour que tu saches que nous disons des bêtises, il faut que tu sois mieux instruit que nous.
—Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que toi, Pagliucchella; il ne faut que savoir lire.
—Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à qui Michele reprochait son ignorance,—car le railleur était notre ami Michele,—c'est l'occasion qui m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il ne faut pas pour cela mépriser les camarades.
—Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un bon et brave garçon, et, si j'avais quelque chose à dire, au contraire, c'est à toi que je le dirais.
Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella une preuve de la confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui faisant part de quelques-uns des détails qui étaient à sa connaissance, lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule et qui pesait lourdement.
Il se retourna et tressaillit.
—Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que tu le dirais, fit au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'épaule; mais, crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je doute, et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, c'est alors que tu mériteras véritablement d'être appelé Michelle Fou.
—Pasquale de Simone! murmura Michel.
—Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sûr pour toi, aller rejoindre à l'église de la Madone-del-Carmine,—où elle accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce matin, absence qui te met de mauvaise humeur,—que de rester ici pour dire ce que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.
—Vous avez raison, signor Pasquale, répondit Michele tout tremblant, et j'y vais. Seulement, laissez-moi passer.
Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture par laquelle eût pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa à l'aise, tant la peur le faisait petit.
—Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant à grands pas dans la direction de l'église del Carmine, sans regarder derrière lui; par ma foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, monseigneur du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi, continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont été attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est égal, je n'aime pas les Français ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et lessorici4, et je ne suis pas fâché que celui-là les ait un peu houspillés. Deux morts et deux blessés sur six,viva san Gennaro!il n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts, celui-là!
Note 4:(retour)Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.
Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.
Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête et en dansant seul un pas de tarentelle au milieu de la rue.
Quoique l'on prétende que le monologue n'est point dans la nature, Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût pas trouvé, tant il allongeait le pas, poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine, et dansant son pas de tarentelle sous le porche même de l'église.
Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et regarda autour de lui.
L'église del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot en passant, est l'église la plus populaire de Naples, et sa Madone passe pour être une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, et qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la société? Est-ce parce qu'elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune et poétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric d'Autriche? Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par un boulet de René d'Anjou, baissa la tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce, enfin, parce que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est oublieux, même de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas moins vrai que, l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, la plus populaire de Naples, c'est à elle que se font la plupart des voeux, et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point à savoir la cause.
Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église del Carmine, toujours encombrée de fidèles, quelque peine à trouver celle qu'il cherchait; cependant, il finit par la découvrir faisant dévotement sa prière au pied d'un des autels latéraux placés à main gauche en entrant.
Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré à saint François.
Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour, cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'être amoureux. L'émeute, qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à Nina pour raison de son départ, n'était qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant toutes les autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, la fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait, une nuit, pendant laquelle son bateau était amarré aux fondations du palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer avec la pointe du poignard que son sommeil était de bon aloi; puis, enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparaître dans les ruines.
On doit se rappeler encore que cette apparition avait causé un tel effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre son ancien logement et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transporté son domicile à la Marinella.
En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa maîtresse au bout de Naples: il l'eût suivie au bout du monde.
Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, quand il avait trouvé la porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieu de la trouver ouverte comme de coutume, il n'avait pas été sans inquiétude.
Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait éloignée de la maison?
Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa maîtresse, si bien aimé qu'il se croie par elle, Michele n'était point sans avoir éprouvé quelques traverses dans ses amours.
Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte de Dieu, de la vénération des saints, de l'amour du travail, n'avait point une considération bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie.
Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, étaient des enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur père à l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un seul défenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre accusateurs: le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable majorité.
Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude métier, et Basso-Tomeo et ses trois fils qui se vantaient de ne pas être des paresseux comme Michele, tenant à exercer le leur en conscience, passaient une partie de la soirée à poser leurs filets, une partie de la nuit à attendre que le poisson s'y engageât, et une partie de la matinée à les tirer hors de l'eau. Il en résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres; ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les amours de Michele et d'Assunta.
Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un métier lucratif et honnête, ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, par malheur, prétendait ne connaître aucun métier lucratif et honnête à la fois, affirmant que l'une de ces deux épithètes excluait l'autre, ce qui, à Naples, n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métier honnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par jour à ce métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près qu'il avait, pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pas réussi à mettre cinquante ducats de côté. Il attendait donc l'héritage, parlant d'un oncle qui n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de Marco Polo, était parti pour le royaume du Cathay. Si l'héritage ne venait pas, ce qui, au bout du compte, était possible, il ne pouvait manquer, un jour ou l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait prédit. Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo, que la première partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui aboutissait à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir à ce sujet qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien qui avait précédé la prédiction plus sinistre encore que la sorcière lui avait faite à elle-même.
Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, sa présence à l'autel de saint François et l'illuminationa giornode cet autel, étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait, ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo, malgré la fatigue qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En effet, les trois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieux pêcheur avait fait voeu de brûler douze cierges à l'autel de saint François, dans l'espérance que le saint, qui était son patron, lui accorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs de l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigé que, pendant toute la matinée, c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu qu'il avait fait, de ses plus ferventes prières.
Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la dernière pêche, qui avait encore été plus mauvaise que les deux précédentes; que Michele, ayant consacré toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé, n'avait pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé la porte de la maison fermée, et Assunta agenouillée à l'autel de saint François, au lieu de l'attendre à sa porte.
En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna à son tour, poussa un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose qu'un remercîment pour sa pénétration, lui fit signe de venir s'agenouiller près d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui répétât l'invitation, il ne fit qu'un bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel, et tomba à genoux sur la même marche où priait Assunta.
Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce moment la prière de la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele était absent, et qu'il ne se mêla point à cette prière quelques distractions. Mais la chose était peu importante à cette heure, la pêche devant être faite et les filets tirés. On pouvait bien, à tout prendre, risquer quelques paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait droit.
Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre qualité d'historien, nous avons fait connaître à nos lecteurs, avant que Michele les connût lui-même,—et, en échange de ces faits, il lui fit, de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique dubeccaïo.
Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut à peine qu'il y avait du bruit au Vieux-Marché, qu'elle voulut connaître les véritables causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant couvert d'un certain nuage, elle prit congé de saint François, auquel sa prière était finie ou bien près de l'être; elle fit une révérence à l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier signe de croix, prit, avant même d'être sortie de l'église, le bras de Michele, et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en chantant comme elle, elle sortit avec lui de l'église del Carmine, pleine de confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son père et ses frères n'eussent fait une pêche miraculeuse.
Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint François: son père et ses frères avaient fait une pêche vraiment miraculeuse.
Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs filets, leurs filets leur avaient paru si lourds, qu'ils avaient cru d'abord avoir accroché quelque rocher; mais, ne sentant point cette résistance absolue que présente une masse enracinée au fond de la mer, ils avaient eu la crainte, chose qui arrive quelquefois et qui est d'un triste présage pour ceux à qui elle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer à eux le cadavre de quelque suicidé ou de quelque noyé par accident.
Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait de la plage, ils sentaient des soubresauts et des secousses indiquant que c'étaient des corps vivants et bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction du filet.
Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux gerbes liquides qui en jaillissaient, que les captifs, commençant à comprendre leur position, faisaient des efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour sauter par-dessus.
Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis que le vieux pêcheur et Luigi, réunissant tous leurs efforts, luttaient contre la proie indocile, ils passèrent derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de l'eau jusqu'aux épaules, parvinrent à la maintenir.
Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations, on pouvait comprendre que saint François avait largement fait les choses.
Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu près de la strada Nuova, en face d'une grande maison qui donnait d'un côté sur le quai, de l'autre sur la rue Sant-Andrea-degli-Scopari.
Cette maison, que l'on désignait sous le nom de palais della Torre, appartenait, en effet, au duc de ce nom.
Comme nous allons raconter un fait entièrement historique, nous sommes forcé de donner quelques détails sur cette maison où le fait s'est passé et sur ceux qui l'habitaient.
A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, vêtu à la dernière mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu d'avoir la redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et au haut collet piqué que l'on portait à cette époque, il était enveloppé d'une élégante robe de chambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine avec des brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtemps avaient renoncé à la poudre, quoique coupés court, frisaient en boucles naturelles; une fine chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante dentelle, s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et blanc comme un cou de femme; ses mains étaient blanches, longues et minces, signe d'aristocratie. Il portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et, distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages glissant dans le ciel, tout en faisant de la main droite ces mouvements dénonciateurs que fait un poëte qui scande des vers.
C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre de Sannasar, de Bertin, de Parny, c'était don Clemente Filomarino, frère cadet du duc della Torre, un des jeunes gens les plus élégants de Naples, et qui disputait la royauté de la mode aux Nicolino, aux Caracciolo et aux Roccamana; en outre, beau cavalier, grand chasseur, excellant dans les exercices de l'escrime, du tir, de la natation; riche, quoique cadet de famille, attendu que son frère, le duc della Torre, qui avait vingt-cinq ans de plus que lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait reçu de son aîné l'honorable mission de perpétuer la race des ducs de la Torre, honneur auquel celui-ci paraissait avoir renoncé.
Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail bien autrement intéressant—et il en était convaincu—pour ses contemporains et même pour l'avenir, que celui de procréer des héritiers de son nom et des soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait une collection de livres rares et de manuscrits précieux. La bibliothèque royale elle-même—celle de Naples, bien entendu,—n'avait rien que l'on pût comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler plus correctement, d'Elzévirs. En effet, il avait un spécimen à peu près complet de toutes les éditions publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par le père, le fils et le neveu5. Nous disons à peu près complète, parce que nul bibliomane ne peut se vanter d'avoir la collection entière, depuis le premier volume, publié en 1572, auquel est attaché le nom d'Elzévirs, et qui porte pour titre:Eutropii historiæ romanæ, lib X, jusqu'auPastissier françois, publié chez Louis et Daniel, et qui porte la date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs cette collection presque unique, où se trouvaient successivement, servant d'enseigne au frontispice, l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre une faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec la deviseNon solus; la Minerve et l'olivier, avec l'exergueNe extra oleas; le fleuron au masque de buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la sirène, qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe représentant la tête de Méduse; la guirlande de roses trémières, et enfin les deux sceptres croisés sur un bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, ses éditions, toutes de choix, étaient remarquables par la grandeur et la largeur de leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et dix-huit lignes.
Note 5:(retour)Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son neveu.
Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son neveu.
Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche collection qui existât au monde. Elle commençait au sceau de Tancrède de Hauteville, et se continuait, en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples, jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, actuellement régnants.
Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, dont le plus signalé symptôme est de rendre indifférent à tous les sentiments humains, n'avait eu aucune influence sur l'amour presque paternel que le duc della Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté orphelin à cinq ans. Ce qui l'avait si profondément attaché à cet enfant le jour même de sa naissance, c'était probablement cette idée que, dès ce jour-là, il était déchargé de l'obligation de prendre une femme, qui ne l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût distrait de sa vocation de collectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d'énumérer les soins dont l'enfant chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans toutes ces indispositions plus ou moins graves auxquelles l'enfance est soumise, il avait été son seul garde-malade, passant les nuits près de son lit à annoter ses catalogues, ou à chercher dans ses livres rares ces fautes d'impression qui marquent un exemplaire du sceau de l'identité. D'enfant, don Clemente était devenu adolescent; d'adolescent, jeune homme; de jeune homme, il était en train de passer homme, sans que cette profonde et tendre affection de son frère pour lui se fût altérée et eût changé de nature. A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas une fois à cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que son frère ne lui criât par la fenêtre: «Prends garde de te noyer! Prends garde que ton fusil ne soit mal chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!»
Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples, don Clemente Filomarino, comme les autres jeunes gens de son âge, fraternisa avec les officiers français, et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté des abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre, du sabre et du goupillon, il se mêla aux rangs des plus chauds patriotes et fut emprisonné avec eux.
Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses études de bibliomane, le duc della Torre avait à peine su le passage de la flotte française, et, en tout cas, n'y avait attaché aucune importance. Philosophe lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique à sa philosophie, il ne s'était point étonné des railleries de son frère contre le gouvernement, l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit que don Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au fort Saint-Elme.
La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus étourdi que cette nouvelle; il fut quelque temps à rassembler ses idées, et courut chez le régent de la vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle de préfet de police.
Il venait demander ce qu'avait fait son frère.
Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu que son frère conspirait, que les accusations les plus graves pesaient sur lui, et que, si ces accusations étaient prouvées, il y allait de sa tête.
L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano, Emmanuele de Deo et Gagliani était à peine enlevé de la place du Château; il crut le voir se dresser de nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les juges, assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi, des Castelcicala; il offrit sa fortune tout entière; il offrit ses autographes, ses Elzévirs; il s'offrit lui-même si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, aux pieds de la reine; tout fut inutile. Le procès suivit son cours; mais, cette fois, malgré l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous les accusés furent reconnus innocents et mis en liberté.
Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la vengeance légale, établit cette fameuse chambre obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et créa ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et Guidobaldi étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur.
Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère, le duc della Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrer à la compilation de ses Elzévirs et à la recherche de ses autographes, ne guérirent aucunement don Clemente Filomarino de ses principes libéraux, de ses tendances philosophiques et de ses instincts railleurs; au contraire, ils le poussèrent plus avant que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de cette impartialité du tribunal, qui, malgré les instances secrètes de la reine, qui, malgré les instances publiques de ses accusateurs, l'avait déclaré innocent, et l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus autre chose à craindre, et était devenu un des habitués les plus assidus des salons de l'ambassadeur français, tandis qu'au contraire il s'était complétement éclipsé des salons de la cour, dans lesquels son rang lui donnait entrée.
Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort de Clemente, s'était remis à la poursuite de ses autographes et de ses Elzévirs, et ne s'inquiétait plus de cet enfant prodigue que pour lui recommander comme toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait à la chasse, ou faisait quelque pleine eau dans le golfe.
Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits.
Don Clemente Filomarino avait appris le départ de l'ambassadeur français, ainsi que la déclaration de guerre faite par lui au roi Ferdinand, et, ses principes de citoyen du monde l'emportant sur sa nationalité napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses bons amis les Français à Naples, et le roi et la reine à tous les diables.
De son côté, le duc della Torre venait de recevoir une lettre du libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste de Naples, qui lui annonçait qu'il avait découvert un des deux Elzévirs manquant à sa collection, et qui lui faisait demander s'il devait le lui porter chez lui ou attendre sa visite à son magasin.
En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre avait poussé un cri de joie, et, n'ayant pas la patience d'attendre la visite, il avait noué sa cravate, passé sa houppelande, et, descendant du second étage, occupé tout entier par sa bibliothèque, il était entré au premier, qui lui servait de logement, ainsi qu'à son frère, et avait fait son apparition dans la chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer les derniers vers d'un poëme comique, dans le genre duLutrinde Boileau, et où il attaquait les trois gros péchés, non-seulement des moines de Naples, mais des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et la gourmandise.
A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino devina qu'il venait d'arriver à celui-ci un de ces grands événements bibliomaniques qui le mettaient hors de lui.
—Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous trouvé, par hasard, le Térence de 1661?
—Non, mon cher Clemente; mais juge de mon bonheur: j'ai trouvé le Perse de 1664.
—Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein? Vous savez bien que, plus d'une fois déjà, vous m'avez dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il s'est agi de vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de vous fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition avec la sphère, au lieu de l'édition de l'olivier ou de celle de l'orme.
—Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce n'est pas un vieux renard comme moi que l'on attrape! D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et Dura ne me ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation à conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur le duc, venez vite; j'ai la joie de vous annoncer que je viens de trouver le Perse de 1664, avec les deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique; les marges ont quinze lignes de hauteur en tout sens.»
—Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je présume?
—J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts ducats au moins; mais qu'importe! c'est à toi que ma bibliothèque reviendra un jour; et, si maintenant j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661, j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut une collection complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats comme un grain!
—Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher frère, c'est de ne vous inquiéter jamais de ce que vous me laisserez ou ne me laisserez pas. J'espère que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons pas les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront assez pour nous faire mourir le même jour et à la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que vous m'aimerez, je serai riche.
—Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les deux mains sur les deux épaules et en le regardant avec une ineffable tendresse, tu sais bien que je t'aime comme mon enfant, mieux que mon enfant même; car, si tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru tout droit chez Dura, et je ne t'eusse embrassé qu'à mon retour.
—Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher votre Térence.
—Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua le duc avec un soupir, tu ne feras qu'un bibliomane de troisième ordre, et encore! encore!... Au revoir, Clemente, au revoir!
Et le duc della Torre s'élança hors de la maison.
Don Clemente revint à la fenêtre.
Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs filets sur la plage, au milieu d'un immense concours de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour voir le résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois fils.