XXXV

Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de protéger le brigadier Martin, et près desquelles retournait le comte de Châtillon, tout effaré d'avoir vu en face, non-seulement un régicide, mais encore celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort, les deux vieilles princesses, disons-nous, ne sont pas tout à fait de nouvelles connaissances pour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu familiarisés avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître, plus jeunes de trente ans, dans notre livre deJoseph Balsamo, non-seulement sous les noms par lesquels nous venons de les désigner, mais encore sous le sobriquet moins poétique deLoqueet deChiffe, que dans sa familiarité paternelle, leur donnait le roi Louis XV.

Nous avons vu que la troisième, la princesse Sophie, que son royal géniteur, pour ne point dépareiller la trilogie de ses filles, avait baptisée du nom harmonieux deGraille, était morte à Rome, et, par sa maladie, avait retardé le départ de ses deux soeurs, et que, de cette façon, le hasard avait fait que leur passage à Itry avait coïncidé avec celui de l'ambassadeur français dans la même ville.

La chronique scandaleuse de la cour avait toujours respecté madame Victoire, que l'on assurait avoir, toute sa vie, été de moeurs irréprochables; mais, comme il leur faut toujours une victime expiatoire, les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir été l'héroïne d'une aventure passablement scandaleuse, dans laquelle le héros était son propre père. Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que je doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome, qu'il l'eût fait prévenir comme Loth par un de ses anges d'abandonner à temps la ville maudite, cette aventure, non point dans ses détails, mais dans le fond, passait pour avoir eu son antécédent dans la famille du Chananéen Loth, qui, on s'en souvient, devint, par un oubli déplorable des liens de famille, le père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV et de sa fille madame Adélaïde avait été de moitié moins fécond, et il en était résulté seulement un enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le grand-duché de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louis de Narbonne, un des cavaliers les plus élégants, mais en même temps un des cerveaux les plus vides de la cour du roi Louis XVI; madame de Staël, qui, à la retraite de son père, M. de Necker, avait perdu la présidence du conseil, mais qui avait gardé une certaine influence, l'avait fait nommer, en 1791, ministre de la guerre, et, se trompant, sinon à la valeur morale et intellectuelle de ce beau cavalier, avait tenté de lui introduire un peu de son génie dans la tête et un peu de son coeur dans la poitrine; elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer la situation, et M. de Narbonne était un nain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la situation l'écrasa.

Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit et alla rejoindre à Londres les princes émigrés, mais sans jamais tirer l'épée contre la France. Fils impuissant à la sauver, il eut le mérite du moins de ne point chercher à la perdre.

Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de quitter Versailles, ce fut M. de Narbonne qui fut chargé de tous les préparatifs de leur fuite; elle eut lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce sujet et eut pour texte:De la liberté d'émigration.

Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin, comment Leurs Altesses avaient successivement habité Vienne et Rome, et comment, reculant devant la République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait le midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller trouver les parentsen bonne positionqu'elles avaient dans le royaume de Naples.

Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient point tarder à se trouver en mauvaise position, étaient le roi Ferdinand et la reine Caroline.

Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la nouvelle que le comte de Châtillon reportait aux deux princesses les troubla fort; l'idée de continuer leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier d'honneur, qui cependant, pour ménager les nerfs des deux pauvres filles, leur avait caché le voisinage du terrible conventionnel, n'avait, en effet, rien de bien rassurant. Elles étaient au plus violent de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel frappa respectueusement à la porte et avertit M. le comte de Châtillon qu'un jeune homme, arrivé depuis la veille, demandait la faveur de lui dire quelques mots.

Le comte de Châtillon sortit et rentra presque aussitôt, annonçant à Mesdames que le jeune homme en question était un soldat de l'armée de Condé, porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, adressée à Leurs Altesses royales, mais plus particulièrement à madame Adélaïde.

Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des deux princesses: d'abord le titre de soldat de l'armée de Condé, ensuite la recommandation de M. le comte de Narbonne.

On fit entrer le porteur de la lettre.

C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, blond de barbe et de cheveux, agréable de visage, frais et rose comme une femme; il était proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa manière de se présenter, quoique n'étant pas exempte d'une certaine roideur contractée sous l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une certaine habitude du monde.

Il salua respectueusement de la porte les deux princesses. M. de Châtillon lui désigna de la main madame Adélaïde; il fit trois pas dans la chambre, mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille princesse.

—Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde; je ne sais pas ce que j'ai fait de mes lunettes.

Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune homme de se relever.

M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers les princesses:

—Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, de M. le comte Louis de Narbonne, qui recommande dignement à Vos Altesses M. Giovan-Battista de Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses compagnons dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé à lui-même par M. le chevalier de Vernègues; il ajoute, en mettant ses fidèles hommages aux pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais à se repentir de ce qu'elles feront pour ce digne jeune homme.

Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se contenta d'approuver de la tête.

—Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous êtes noble?

—Madame, répondit le jeune homme, nous autres Corses, nous avons tous la prétention d'être nobles; mais, comme je veux commencer à me faire connaître à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui répondrai que je suis tout simplement d'une ancienne famille decaporali; un de nos ancêtres a, sous ce titre decaporale, commandé un district de la Corse pendant une de ces longues guerres que nous avons soutenues contre les Génois; un seul de mes compagnons, M. de Bocchechiampe, est de noblesse, dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les cinq autres, comme moi, quoique l'un deux porte l'illustre nom de Colonna, n'ont aucun droit au livre d'or.

—Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit madame Victoire, que ce jeune homme s'exprime fort bien?

—Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde; vous devez bien comprendre, ma chère, que M. de Narbonne ne nous eût point recommandé des espèces.

Puis, se tournant vers de Cesare:

—Continuez, jeune homme. Vous dites donc que vous avez servi dans les armées de M. le prince de Condé?

—Moi et trois de mes compagnons, madame, M. de Bocchechiampe, M. Colonna et M. Guidone, nous étions avec Son Altesse royale à Weissembourg, à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe et moi fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio: le prince fut forcé de licencier son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre, sans fortune et sans position; ce fut là que M. le chevalier de Vernègues voulut bien se rappeler nous avoir vus au feu et affirma à M. le chevalier de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à la cause que nous avions embrassée. Ne sachant que devenir, nous demandâmes à M. le comte son avis; il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il, le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos états de services, nous ne pouvions pas manquer d'être employés. Nous ne connaissions, par malheur, personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette difficulté en nous disant que, sinon à Naples, du moins à Rome, nous rencontrerions Vos Altesses royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me donner la lettre que je viens de remettre à M. le comte de Châtillon.

—Mais comment, monsieur, demanda la vieille princesse, se fait-il que nous vous rencontrions juste ici et que vous ne nous ayez pas remis cette lettre plus tôt?

—Nous eussions pu, en effet, madame, avoir l'honneur de la remettre à Vos Altesses royales à Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur, vous n'eussiez pas eu le loisir de vous occuper de nous; puis nous n'étions pas sans être observés par la police républicaine; nous avons craint de compromettre Vos Altesses royales. Nous avions quelques ressources; nous les avons ménagées et nous avons vécu dessus en attendant un moment plus favorable de vous demander votre protection. Il y a huit jours que vous avez eu la douleur de perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous nous sommes tenus au courant des intentions de Vos Altesses royales, et, la veille de votre départ, nous sommes venus vous attendre ici, où nous sommes arrivés hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte qui accompagnait le carrosse de Vos Altesses, nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au contraire, la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre fût donné à votre escorte de retourner à Rome. Nous venons offrir à Vos Altessses royales de la remplacer; s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur service, nous en valons d'autres, et nous vous demandons la préférence.

Le jeune homme prononça ces dernières paroles avec beaucoup de dignité, et le salut dont il les accompagna était si plein de courtoisie, que la vieille princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit:

—Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de gentilshommes s'exprimer avec plus de noblesse que ce jeune Corse, qui n'était cependant que caporal.

—Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en souriant de la méprise, c'est un de mes ancêtres, madame, qui étaitcaporale, c'est-à-dire commandant d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi que M. de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans l'armée de monseigneur le prince de Condé.

—Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que le petit Buonaparte, votre compatriote, y a fait dans l'artillerie, ou que ce sera du moins dans une voie opposée.

Puis, se retournant vers le comte:

—Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que cela s'arrange à merveille; au moment où notre escorte nous manque, la Providence, comme l'a très-bien dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit déjà que vous vous appeliez, mon bon ami?

—De Cesare, Votre Altesse.

—La Providence, comme l'a très-bien dit M. de Cesare, nous en envoie une autre; mon avis, à moi, est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma soeur?

—Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de nous avoir délivrées de ces jacobins de Français, dont les plumets tricolores me donnaient des attaques de nerfs.

—Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, qui avait la rage de s'adresser toujours à moi pour demander les ordres de Mon Altesse royale; et dire que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le cou.

Puis, se retournant vers Cesare:

—Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter vos compagnons; j'ai hâte, en vérité, de faire leur connaissance.

—Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses royales attendissent le départ du brigadier Martin et de ses soldats, fit observer M. de Châtillon.

—Et pourquoi cela, comte?

—Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs chez Leurs Altesses royales en venant prendre congé d'elles.

—En venant prendre congé de nous?... Pour mon compte, j'espère bien que le drôle n'aura pas l'impudence de se représenter devant moi. Prenez dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin pour lui et ses hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit que ces odieux jacobins nous aient rendu un service sans en être payés.

—Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; mais je doute que le brigadier accepte.

—Qu'il accepte quoi?

—Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.

—Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? Cette fois, il faudra bien qu'il se contente de les recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc que cette musique? Est-ce que nous serions reconnues et que l'on nous donnerait une sérénade?

—Ce serait le devoir de la population, madame, répondit en souriant le jeune Corse, si elle savait qui elle a l'honneur de posséder dans ses murs; mais elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette musique est tout simplement celle d'une noce qui revient de l'église; la fille du charron qui demeure en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a un rival, on présume que la journée ne se passera point sans tragédie; nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avons eu le temps de nous mettre au courant des nouvelles de la localité.

—Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons rien à faire avec ces gens-là. Présentez-nous vos compagnons, monsieur de Cesare, présentez-nous-les. S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier Martin, et, s'il demande à nous remercier, dites-lui que ma soeur et moi sommes indisposées.

Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare sortirent pour exécuter les ordres qu'ils venaient de recevoir.

De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, et c'était tout simple: les jeunes gens, dans leur empressement à savoir ce que décideraient Leurs Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.

Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que venait de leur ouvrir leur introducteur. Madame Victoire, qui avait toujours eu un penchant à la dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa messe, qu'elle n'avait pu entendre: elle se contenta de jeter un coup d'oeil rapide sur les jeunes gens et de faire un signe approbatif; mais il n'en fut point de même de madame Adélaïde: elle passa une véritable revue.

De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient Corses; nous savons déjà le nom de leur introducteur et de trois d'entre eux: Francesco Bocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois autres se nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et Stefano Pittaluga.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous ces détails; mais, l'inexorable histoire nous forçant d'introduire un grand nombre de personnages de toutes nations et de tous rangs dans notre récit, nous appuyons un peu plus longuement sur ceux qui doivent y acquérir une certaine importance.

Nous le répétons, c'est une immense épopée que celle que nous écrivons, et, à l'exemple d'Homère, le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé de faire le dénombrement de nos soldats.

Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de l'auteur de l'Iliade, il nomma les uns après les autres ses six compagnons à madame Adélaïde; mais ce que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse de Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement à lui qu'elle s'adressa.

—M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme, lui dit-elle.

—Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse royale: je suis noble tout au plus.

—Ah! vous faites une distinction entre noble et gentilhomme, monsieur?

—Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir à une caste trop jalouse de ses droits, justement par cela même qu'ils sont méconnus aujourd'hui, pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent pas. Je pourrais faire mes preuves de deux cents ans et être chevalier de Malte, s'il y avait encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé de faire mes preuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi.

—Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur, dit la vieille princesse en se redressant.

—C'est seulement lorsque j'en serai descendu, madame, dit le jeune homme en s'inclinant, que je me vanterai d'être gentilhomme.

—Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria madame Adélaïde; mais c'est fort joli, ce qu'il dit là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de notre bord!

Et la vieille princesse respira plus librement.

En ce moment, M. de Châtillon rentra.

—Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier Martin? demanda madame Adélaïde.

—Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse royale lui avait fait faire cette offre par un autre que moi, il aurait coupé les oreilles à cet autre.

—Et à vous?

—A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a même accepté ce que je lui ai offert.

—Et que lui avez-vous offert?

—Une poignée de main.

—Une poignée de main, Châtillon! vous avez offert une poignée de main à un jacobin! Pourquoi n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge, pendant que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier qui refuse dix louis, un comte de Châtillon qui donne une poignée de main à un jacobin! En vérité, je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils l'ont faite.

—Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame Victoire en lisant ses heures.

—Défaite, vous avez bien raison, ma soeur, défaite, c'est le mot; seulement, vivrons-nous assez pour la voir refaire, c'est ce dont je doute. En attendant, Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à quatre heures; avec une escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons nous hasarder à voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez avec nous.

Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement que de dignité, la vieille princesse congédia ses sept défenseurs sans avoir le moins du monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans le choix qu'elle avait fait du plus noble d'entre eux, à l'exclusion des autres, pour dîner à sa table et à celle de sa soeur.

Bocchechiampe demanda pardon par un signe à ses compagnons de la faveur qui lui était faite; ils lui répondirent par une poignée de main.

Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que l'on avait entendue était celle qui précédait le cortége nuptial de Francesca et de Peppino; le cortége était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de Cesare, on s'attendait généralement à quelque catastrophe suscitée par Michele Pezza; aussi, à leur entrée sur la terrasse, les regards des deux époux se portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé où, depuis le matin, s'était tenu celui qui causait leur inquiétude.

Le mur était solitaire.

Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre qui, aux yeux du prétendu roi de la création, semble toujours devoir annoncer sa disparition de ce monde. Il était midi; le soleil dans toute sa splendeur, tamisait ses rayons à travers la treille qui formait un dais de verdure au-dessus de la tête des convives; les merles sifflaient, les grives chantaient, les moineaux francs pépiaient, et les carafes, pleines de vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une paillette d'or.

Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part mais, au contraire, il voyait la vie partout.

Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la femme que l'on aime, et que l'on est enfin arrivé au jour attendu depuis deux ans!

Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière menace, dont il était pâle encore.

Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino, il avait retrouvé, à la porte, la voiture brisée, et, sur la terrasse, le propriétaire de la voiture.

Il alla à lui en se grattant l'oreille.

Le travail faisait tache dans un pareil jour.

—Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait de prendre purement et simplement pour un voyageur de distinction, Votre Excellence tient absolument à continuer sa route aujourd'hui?

—Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis attendu à Rome pour affaire de la plus haute importance, et j'ai déjà perdu, à l'accident qui m'est arrivé aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre heures.

—Allons, allons, un honnête homme n'a que sa parole; j'ai dit que, quand vous nous auriez fait l'honneur de boire avec nous un verre de vin à l'heureuse union de ces enfants, on travaillerait; buvons et travaillons.

On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la table, on donna à l'étranger le verre d'honneur, orné d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour tenir sa parole, but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino; les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes garçons: «Vive Francesca!» et tambours et guitares firent éclater leur tarentelle la plus joyeuse.

—Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino, il ne s'agit point ici de faire les yeux doux à notre amoureuse, mais de se mettre à la besogne; il y a temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à l'ouvrage!

Peppino ne se fit point répéter deux fois la première partie de l'invitation: il prit sa femme entre ses bras, et, avec un regard de reconnaissance au ciel, il l'appuya contre son coeur.

Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle avec cette indéfinissable expression de l'amour qui a longtemps attendu et qui va enfin être satisfait, il approchait ses lèvres de celles de Francesca, la détonation d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une balle se fit entendre, suivi d'un bruit mat.

—Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui m'a bien l'air d'être à mon adresse.

—Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant aux pieds de Francesca, elle est à la mienne.

Et il rendit par la bouche une gorgée de sang.

Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le corps de son mari.

Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le coup était parti: une légère fumée blanchâtre montait, à cent pas peut-être, à travers les peupliers.

On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, par des élans rapides, gravissait la montagne un fusil à la main.

—Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra Michele!

Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme, et, avec un geste de menace:

—Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir de ce moment, je m'appelle fra Diavolo.

C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus tard; le baptême du meurtre l'emporta sur celui de la rédemption.

Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier soupir.

Pendant que nous sommes sur la route de Rome, précédons notre ambassadeur chez Championnet, comme nous l'avons précédé chez le charron don Antonio.

Dans une des plus grandes salles de l'immense palais Corsini, qui vient d'être successivement occupé par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la République, et par Berthier, qui est venu y venger le double assassinat de Basseville et de Duphot, deux hommes se promenaient, le jeudi 24 septembre, entre onze heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près de grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan de Rome à la fois antique et moderne, un plan des États romains réduits par le traité de Tolentino, et toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres tables plus petites supportaient des livres d'histoire ancienne et moderne, parmi lesquels on distinguait pêle-mêle, un Tite-Live, un Polybe, un Montecuculli, lesCommentairesde César, un Tacite, un Virgile, un Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection presque complète enfin de livres classiques se rapportant à l'histoire de Rome ou aux guerres des Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes de notes, à côté de feuilles blanches attendant leur tour d'être noircies et qui indiquaient que l'hôte passager de ce palais se reposait des fatigues de la guerre, sinon par les études du savant, du moins par les loisirs de l'érudit.

Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du même âge, c'est-à-dire que l'un avait trente-six ans et l'autre trente-trois.

Le plus âgé des deux était en même temps le plus petit; il portait encore la poudre de 89, avait conservé la queue et brillait par un certain air d'aristocratie qu'il devait sans doute à l'extrême propreté de ses vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge; son oeil noir était vif, déterminé, plein de résolution et d'audace; sa barbe était faite avec le plus grand soin; il ne portait ni moustaches ni favoris; son costume était celui des généraux républicains du Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets étaient déposés sur une table assez voisine de la chaise sur laquelle il avait l'habitude d'écrire, pour qu'en allongeant la main il pût les atteindre.

Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà entretenu longuement nos lecteurs: Jean-Étienne Championnet, commandant en chef l'armée de Rome.

L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux, accusait, par la fraîcheur de son teint, une origine septentrionale; il avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les lèvres minces et ce menton fortement accentué qui est le signe dominant des races fauves, c'est-à-dire des races conquérantes; un grand sentiment de calme et de placidité était répandu sur toute sa personne et devait en faire au feu non-seulement un soldat intrépide, mais encore un général plein de toutes les ressources que donne un véritable sang-froid. Il était de famille irlandaise, mais né en France; il avait servi d'abord dans le corps irlandais de Dillon, s'était distingué à Jemmapes, avait été nommé colonel après la bataille, avait battu le duc d'York dans différentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, s'était emparé de la flotte hollandaise à la tête de son infanterie, avait été nommé général de division, et enfin venait d'être envoyé à Rome, où il commandait une division sous Championnet.

Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis maréchal de France et qui mourut duc de Tarente.

Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés causant, étaient deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils eussent été deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.

Ce fut le propre de la révolution française—et cela se comprend, puisque toutes les classes de la société concoururent à former l'armée,—d'introduire, près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner, les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, près de l'élément matériel et brutal, l'élément immatériel et lettré.

—Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet à son lieutenant, plus j'étudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulièrement celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand législateur, de ce grand poëte, de ce grand philosophe, de ce grand politique qu'on appelle César, et dont lesCommentairesdoivent être le catéchisme de tout homme qui aspire à commander une armée, plus je suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent complétement à l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. Lucain a eu beau faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient été faits, César, mon ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.

—Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda Macdonald avec le sourire de l'homme mal convaincu.

—Brutus et Cassius,—je vais vous faire sauter au plafond, car je vais toucher, je le sais, à l'objet de votre culte,—Brutus et Cassius étaient deux républicains de collége, l'un de bonne, l'autre de mauvaise foi; des espèces de lauréats de l'école d'Athènes, des plagiaires d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin que leur stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre l'assimilation du monde que rêvait César; et j'ajouterai, que, nous autres républicains intelligents, c'est César que nous devons glorifier et ses meurtriers que nous devons maudire.

—C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon cher général; mais, pour le faire adopter comme une vérité, il ne faudrait pas moins que votre esprit et votre éloquence.

—Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au musée du Capitole; ce n'était pas sans raison que je vous disais: «Macdonald, regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tête de César.» Vous les rappelez-vous?

—Certainement.

—Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé avec ces cheveux qui viennent jusqu'aux sourcils, caractère du vrai type romain, au reste; comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant un oeil sombre, avec le front large et ouvert de César, avec ses yeux d'aigle.

—Ou de faucon,occhi griffagni, a dit Dante.

—Nigris et vegetis oculis, a dit Suétone, et, si vous voulez bien, je m'en rapporterai à Suétone,ses yeux noirs et pleins de vie; contentons-nous donc de cela, et vous verrez de quel côté était l'intelligence. On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin: c'était là son génie et en même temps le génie de Rome. Athènes, et par Athènes j'entends la Grèce, Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette au dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire l'univers et se l'assimile: la civilisation orientale, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé; la barbarie occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique même, tout y passera. Le monde sémitique, représenté par Carthage, et la Judée résistent à Rome: Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le monde entier régnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome; après les Auguste, les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron, c'est-à-dire après les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols et Gaulois; puis Septime, Caracalla, Héliogabale, Alexandre Sévère, qui sont Africains et Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et jusqu'au Goth Maximin qui ne viennent, après les Aurélien et les Probus, ces durs paysans de l'Illyrie, s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun Augustule, lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d'or que lui fera Odoacre, roi des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome, Rome seule est encore debout.Capitoli immobile saxum.

—Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de races que les Italiens doivent l'affaiblissement de leur courage et la mollesse de leur caractère? demanda Macdonald.

—Ah! vous voilà comme les autres, mon cher Macdonald, jugeant le fond par la surface. Parce que les lazzaroni sont lâches et paresseux,—et peut-être encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,—faut-il en augurer que tous les Napolitains sont lâches et paresseux? Voyez ces deux spécimens que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et Ettore Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos légions, deux plus puissantes personnalités? La différence qui existe entre les Italiens et nous, mon cher Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit à notre désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes d'hommes liges, nous mourons pour un homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général, que pour les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, comme nous, la recherche aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est un héritage de nos pères les vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont dans toute leur histoire ni une Jeanne d'Arc ni une Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous, la rêverie enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni un Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont autre chose, ils ont un génie sévère, étranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est devenue une science; les condottieri italiens sont nos maîtres en fait de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du moyen âge, nos chevaliers de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, des Baglioni, des Ezzelino? Le premier capitaine de l'antiquité, César, est un Italien, et ce Bonaparte, qui nous mangera tous, les uns après les autres, comme César Borgia voulait manger l'Italie feuille à feuille, ce petit Bonaparte, que l'on croit enfermé en Égypte, mais qui en sortira d'une façon ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de race italienne. Il n'y a qu'à voir son maigre et sec profil pour cela: il a tout à la fois du César, du Dante et du Machiavel.

—Vous avouerez au moins, mon cher général, si enthousiaste que vous soyez d'eux, qu'il y a une grande différence entre les Romains des Gracques ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.

—Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La vocation du Romain antique, c'était l'action militaire ou politique: conquérir le monde d'abord et le gouverner ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois semaines que je suis ici, je ne fais pas autre chose que de contempler, dans ses rues et dans ses places publiques, cette race monumentale; eh bien, mon cher, ces hommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajane descendus de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui marchent; chacun d'eux est le cives romanus, trop grand seigneur, trop maître du monde pour travailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir des Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à Bergame; ils ont des trous à leur manteau, ils les feront raccommoder par un juif, non par leur femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non plus celle du temps de Lucrèce, qui file la laine et garde la maison; non, mais celle du temps de Catilina et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron ou crever les yeux d'Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux qui allaient recueillant la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient six mois de la vente de leurs votes au champ de Mars, à qui Caton, César, Auguste faisaient distribuer le blé à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des forums et des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé de les nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, mais qui ne les nourrit plus, se mettent à faire oeuvre servile de leurs nobles doigts? Non, vous ne pouvez pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple roi n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce que vous pouvez exiger de ce même peuple, lorsqu'il a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie noblement, et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait pour lui. Son couteau ne le quitte pas plus que l'épée ne quittait le légionnaire; c'est son glaive à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.

—Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre qui donne sur le jardin, nous pouvons reconnaître la place où ils ont assassiné Duphot, et, de celle-ci, qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit Macdonald en s'interrompant avec une exclamation de surprise. Une voiture de poste qui nous arrive. Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.

—Quel Garat?

—L'ambassadeur de la République à Naples.

—Impossible!

—Lui-même, général.

Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut Garat à son tour, et, jugeant aussitôt l'importance de l'événement, courut à la porte du salon, transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de travail.

Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur montait la dernière marche de l'escalier et apparaissait sur le palier.

Macdonald voulut se retirer, mais Championnet le retint.

—Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois mon bras droit; restez, mon cher général.

Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles que Garat apportait de Naples.

Les compliments furent courts: Championnet et Garat échangèrent une poignée de main; Macdonald fut présenté, et Garat commença son récit.

Ce récit se composait des choses que nous avons vues s'accomplir sous nos yeux: de l'arrivée de Nelson, des fêtes qui lui avaient été données et de la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de faire pour sauvegarder la dignité de la République.

Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident arrivé à sa voiture entre Castellone et Itri, comment cet accident l'avait forcé de s'arrêter chez le charron don Antonio; comment il avait rencontré les vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait empêchée d'aller plus loin; comment il avait assisté au meurtre du gendre de don Antonio par un jeune homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude, avait été chercher dans la montagne, en se faisant bandit, l'impunité de son crime, et comment enfin il avait démonté le brigadier Martin, qu'il avait laissé à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en louait une autre à Fondi, avec laquelle il venait d'arriver à Rome, sans autre accident qu'un retard de six heures.

Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte arriveraient, selon toute probabilité, dans la journée du lendemain.

Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au bout sans l'interrompre, espérant toujours entendre un mot sur son envoyé; mais, le citoyen Garat ayant terminé son récit sans prononcer le nom de Salvato Palmieri, Championnet commença à craindre que l'ambassadeur ne fût déjà parti de Naples quand son aide de camp y était arrivé, et qu'ils ne se fussent, par conséquent, croisés en route.

Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas ce qui avait pu arriver à Salvato après le départ de l'ambassadeur, allait lui adresser une série de questions sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans l'antichambre attira son attention; au même instant, la porte s'ouvrit et le soldat de planton annonça qu'un homme vêtu en paysan voulait absolument parler au général.

Mais, dominant la voix du planton, une autre voix vigoureusement accentuée s'écria:

—C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa. Je vous apporte des nouvelles de Salvato.

—Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à son tour Championnet. J'allais justement en demander au citoyen Garat. Venez, Hector, venez! vous êtes deux fois le bienvenu.

Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta au cou du général.

—Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il, que je suis content de vous revoir!

—Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles nous apportez-vous de lui?

—Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes puisqu'il devrait être mort et qu'il ne l'est pas; mauvaises en ce que, pendant son évanouissement, ils lui ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le citoyen Garat.

—Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda Garat.

Hector se retourna.

—Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur de la République? demanda-t-il à Garat.

Garat s'inclina.

—Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! murmura Championnet.

—Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit l'ambassadeur.

—Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point en mesure de nous battre, je vous l'écrivais; je vous disais dans ma lettre que nous manquions de tout, d'hommes, d'argent, de pain, de vêtements, de munitions. Je vous priais de faire tout ce que vous pourriez pour maintenir quelque temps encore la paix entre le royaume des Deux-Siciles et la République; il paraît que mon messager est arrivé trop tard, que vous étiez déjà parti, qu'il a été blessé, que sais-je, moi? Racontez-nous tout cela, Hector. Si ma lettre est tombée entre leurs mains, c'est en vérité un grand malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait que mon cher Salvato mourût de ses blessures; car vous m'avez dit qu'il était blessé, n'est-ce pas, qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose comme cela enfin?

—Et ils y ont réussi aux trois quarts! Il avait été épié, suivi; on l'attendait au sortir du palais de la reine Jeanne, à Mergellina, six hommes! Vous comprenez bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne s'est pas laissé égorger comme un poulet: il en a tué deux et blessé deux autres; mais enfin un des sbires, leur chef, je crois, Pasquale de Simone, le tueur de la reine, lui a lancé son couteau, le couteau lui est entré jusqu'au manche dans la poitrine.

—Et où, comment est-il tombé?

—Oh! tranquillisez-vous, mon général, il y a des gaillards qui ont de la chance, il est tombé dans les bras de la plus jolie femme de Naples, qui l'a caché à tous les yeux, à commencer par ceux de son mari.

—Et la blessure? la blessure? s'écria le général. Vous savez, Hector, que j'aime Salvato comme mon fils.

—La blessure est grave, très-grave, mais n'est pas mortelle; d'ailleurs, c'est le premier médecin de Naples, un des nôtres, qui le soigne et qui en répond. Oh! il a été magnifique, notre Salvato; il ne vous a jamais raconté son histoire, un roman et un roman terrible, mon cher général; comme le Macduff de Shakspeare, il a été tiré vivant des flancs d'une morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôt un soir au bivac, pour vous faire passer le temps; mais il s'agit d'autre chose maintenant: les égorgements contre les nôtres ont commencé à Naples; Cirillo a été retardé de deux heures sur le quai en venant m'annoncer la nouvelle que je vous apporte, et par quoi? par un bûcher qui obstruait le passage et où les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères della Torre.

—Quels misérables! s'écria Championnet.

—Imaginez-vous, mon général, un poëte et un bibliomane, je vous demande un peu ce que ces gens-là pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre, d'un grand conseil qui aurait été tenu au palais: je sais cela par Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la San-Clemente, une des dames d'honneur de la reine; la guerre contre la République y a été décidée, l'Autriche fournit le général.

—Le connaissez-vous?

—C'est le baron Charles Mack.

—Ce n'est pas une réputation bien effrayante.

—Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que l'Angleterre s'en mêle et fournit l'argent; ils ont 60,000 hommes prêts à marcher sur Rome dans huit jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voilà tout.

—La peste! c'est bien assez, ce me semble, répondit Championnet.

Puis, se tournant vers l'ambassadeur:

—Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un instant à perdre; par bonheur, j'ai reçu hier deux millions de cartouches; nous n'avons pas de canons, mais, avec deux millions de cartouches et dix ou douze mille baïonnettes au bout, nous prendrons les canons des Napolitains.

—Je croyais que Salvato nous avait dit que vous n'aviez que neuf mille hommes.

—Oui, mais je compte sur trois mille hommes de renfort. Êtes-vous fatigué, Hector?

—Jamais, mon général.

—Alors, vous êtes prêt à partir pour Milan?

—Quand j'aurai déjeuné et changé d'habits, car je meurs de faim, et, vous le voyez, je suis couvert de boue; je suis venu par Isoletta, Agnani, Frosinone, des chemins épouvantables, tout détrempés par l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent pas me laisser entrer dans l'état où je suis.

Championnet tira une sonnette particulière; son valet de chambre entra.

—Un déjeuner, un bain et des habits pour le citoyen Hector Caraffa; que tout cela soit prêt, le bain dans dix minutes, les habits dans vingt, le déjeuner dans une demi-heure.

—Mon général, dit le valet de chambre, aucun de vos habits n'ira au citoyen Caraffa, il a la tête de plus que vous.

—Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la et prenez-y du linge et des habits pour le comte de Ruvo; il est à peu près de ma taille, et puis, c'est ici le cas de le dire, à la guerre comme à la guerre!

—A Milan, vous trouverez Joubert; c'est à vous que je parle, Hector, écoutez-moi, reprit Championnet.

—Je ne perds pas un mot, mon général.

—A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz qu'il s'arrange comme il voudra, mais qu'il me faut trois mille hommes, ou que Rome est perdue; qu'il les donne à Kellermann, s'il peut; c'est un excellent général de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous manque surtout; vous les ramènerez, Hector, et vous les dirigerez sur Civita-Castellana; c'est là probablement que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin de vous recommander la diligence.

—Mon général, ce n'est point à un homme qui vient de faire soixante et dix lieues de montagnes en quarante-huit heures qu'il faut recommander cela.

—Vous avez raison.

—D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen Caraffa jusqu'à Milan; ma chaise de poste ne peut manquer d'arriver demain.

—Vous n'attendrez pas votre chaise de poste, mon cher ambassadeur; vous prendrez la mienne, dit Championnet. Dans les circonstances où nous sommes, il n'y a pas une minute à perdre. Macdonald, écrivez, je vous prie, en mon nom, à tous les chefs de corps qui tiennent Terracine, Piperno, Prossedi, Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et Macerata, de ne faire aucune résistance, et, aussitôt qu'ils sauront que l'ennemi a passé la frontière, de se replier, en évitant tout engagement, sur Civita-Castellana.

—Comment! s'écria Garat, vous abandonnerez Rome aux Napolitains sans essayer de la défendre?

—Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup de fusil; mais, soyez tranquille, ce ne sera point pour longtemps.

—Mon cher général, vous en savez plus que moi sur ce point.

—Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce qu'en dit Machiavel.

—Et qu'en dit Machiavel?

—Il faut que je vous apprenne cela, à vous, un diplomate qui devrait savoir par coeur Machiavel? Eh bien, il dit... Écoutez, Hector; écoutez cela, Macdonald... Il dit: «Tout le secret de la guerre consiste en deux choses: à faire tout ce que l'ennemi ne peut soupçonner, et à lui laisser faire tout ce qu'on avait prévu qu'il ferait; en suivant le premier de ces préceptes, vous rendrez inutiles ses plans de défense; en observant le second, vous déjouerez ses plans d'attaque.» Lisez Machiavel, c'est un grand homme, mon cher Garat, et, quand vous l'aurez lu...

—Eh bien, quand je l'aurai lu?

—Relisez-le.

La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut.

—Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion qui vient vous dire que votre bain est prêt. Pendant que Macdonald écrira ses lettres, je dirai à Garat tout ce qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses agents font ici; après quoi, nous nous mettrons à table, et nous boirons du vin de la cave de Sa Sainteté à notre prochaine et heureuse entrée à Naples.

FIN DU TOME DEUXIÈME


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