L

Comme l'avait prévu le général Mack, son envoyé le rejoignit un peu au-dessus de Valmontone.

Le général n'entendit rien de tout ce que lui raconta le major de Riescach, sinon que les Français avaient évacué Rome; il courut chez le roi et lui annonça que sur sa sommation, les Français s'étaient mis immédiatement en retraite; que, par conséquent, le lendemain, il entrerait à Rome et, dans huit jours, serait en pleine possession des États romains.

Le roi ordonna de doubler l'étape, et, le même soir on vint coucher à Valmontone.

Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte à Albano vers midi. De la colline, on planait sur Rome, et, au delà de Rome, la vue s'étendait jusqu'à Ostia. Mais il était impossible que l'armée entrât à Rome le même jour. Il fut convenu qu'elle partirait vers trois heurs de l'après-midi, qu'elle camperait à moitié chemin, et que, le lendemain, à neuf heures du matin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle par la porte San-Giovanni, et irait directement à San-Carlo entendre la messe d'actions de grâces.

En effet, à trois heures, on partit d'Albano, Mack à cheval et en tête de l'armée, le roi et le duc d'Ascoli dans une voiture escortée de tout l'état-major particulier de Sa Majesté; on laissa à gauche, au-dessous de la colline d'Albano, c'est-à-dire à l'endroit où eut lieu, mil huit cent cinquante ans auparavant, la querelle de Clodius et de Milon, la via Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui était abandonnée aux antiquaires, et l'on s'arrêta vers sept heures à deux lieues à peu près de Rome.

Le roi soupait sous une tente magnifique, divisée en trois compartiments, avec le général Mack et le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et les plus favorisés parmi la petite cour qui l'avait suivi, lorsqu'on vint lui annoncer les députés.

Ces députés se composaient de deux des cardinaux qui n'avaient point adhéré au gouvernement républicain, des autorités qui avaient été renversées par ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs comme les réactions en voient toujours accourir au-devant d'elles.

Ils venaient prendre les ordres du roi pour la cérémonie du lendemain.

Le roi était radieux; lui aussi, comme les Paul-Émile, comme les Pompée, comme les Césars, dont Championnet, trois jours auparavant, parlait au major Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.

Il n'était donc point si difficile d'être un triomphateur que la chose lui avait paru d'abord.

Quel effet allait faire à Caserte, et surtout au Môle, au Marché-Vieux et à Marinella, le récit de ce triomphe, et comme ces bons lazzaroni allaient être fiers quand ils sauraient que leur roi avait triomphé!

Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de canon, cette terrible république française, jusque-là réputée invincible! Décidément, le général Mack, qui lui avait prédit tout cela, était un grand homme!

Il résolut, en conséquence, d'écrire le même soir à la reine et de lui expédier un courrier pour lui annoncer cette bonne nouvelle, et, toute chose arrêtée pour le lendemain, les députés congédiés après avoir eu l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majesté prit la plume et écrivit:

«Ma chère maîtresse,

»Tout se succède au gré de nos désirs; en moins de cinq jours, je suis arrivé aux portes de Rome, où je fais demain mon entrée solennelle. Tout a fui devant nos armes victorieuses, et, demain soir, du palais Farnèse, j'écrirai au souverain pontife qu'il peut, si tel est son bon plaisir, venir célébrer avec nous à Rome la fête de la Nativité.

»Ah! si je pouvais transporter ici ma crèche et la lui faire voir!

»Le messager que je vous envoie pour vous porter ces bonnes nouvelles est mon courrier ordinaire Ferrari. Permettez-lui, pour sa récompense, de dîner avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer de moi. Répondez-moi par la même voie; rassurez-moi sur votre chère santé et sur celle de mes enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre illustre général Mack, j'espère léguer un trône non-seulement prospère, mais glorieux.

»Les fatigues de la campagne n'ont pas été si grandes que je le craignais. Il est vrai que, jusqu'à présent, j'ai pu faire presque toutes les étapes en voiture et ne monter à cheval que pour mon agrément.

»Un seul point noir reste encore à l'horizon: en quittant Rome, le général républicain a laissé cinq cents hommes et un colonel au château Saint-Ange; dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement compte, mais je ne m'en inquiète pas autrement: notre illustre ami le général Mack m'assurant qu'ils se rendront à la première sommation.

»Au revoir bientôt, ma chère maîtresse, soit que vous veniez, pour que la fête soit complète, célébrer la Nativité avec nous à Rome, soit que, tout étant pacifié et Sa Sainteté étant rétablie sur son trône, je rentre glorieusement dans mes États.

»Recevez, chère maîtresse et épouse, pour les partager avec mes enfants bien-aimés, les embrassements de votre tendre mari et père.

»FERDINAND.»

»P.-S.—J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à mes kangourous et que je les retrouverai tout aussi bien portants que je les ai laissés. A propos, transmettez mes plus affectueux souvenirs à sir William et à lady Hamilton; quant au héros du Nil, il doit encore être à Livourne; où qu'il soit, faites-lui part de nos triomphes.»

Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait écrit une si longue lettre; mais il était dans un moment d'enthousiasme, ce qui explique sa prolixité; il la relut, fut satisfait de sa rédaction, regretta de n'avoir pensé à sir William et à lady Hamilton qu'après avoir pensé à ses kangourous, mais ne jugea point que, pour cette petite faute de mémoire, ce fût la peine de recommencer une lettre si bien venue; en conséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui, complétement remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, tout botté, et promit que la lettre serait remise entre les mains de la reine, avant le lendemain cinq heures du soir.

Après quoi, la table de jeu étant dressée, le roi se mit à faire son whist avec le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et le duc de Circello, gagna mille ducats, se coucha radieux et rêva qu'il faisait son entrée, non pas à Rome, mais à Paris, non pas dans la capitale des États romains, mais dans la capitale de la France, et que, son manteau royal porté par les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, désertes depuis le 10 août, ayant une couronne de lauriers sur la tête, comme César, et tenant, comme Charlemagne, le globe d'une main et l'épée de l'autre!

Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais ce qui en restait suffisait pour satisfaire l'amour-propre d'un homme à qui l'idée d'être conquérant était venue à l'âge de cinquante ans.

Il n'entrait point encore à Paris, mais il entrait déjà à Rome.

L'entrée fut splendide; le roi Ferdinand, à cheval, vêtu de son uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies, portant à son cou et sur sa poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres de famille, était attendu à la porte San-Giovanni, d'abord par l'ancien sénateur, qui, accompagné des magistrats du municipe, lui présenta à genoux les clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des sénateurs et des magistrats du municipe étaient tous les cardinaux restés fidèles à Pie VI; de là, en suivant un itinéraire marqué d'avance par des jonchées de fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre à l'église San-Carlo, où se chantait leTe Deum, et, de l'église San-Carlo, au palais Farnèse, situé, comme nous l'avons dit, de l'autre côté du Tibre, en face du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.

Au moment où le roi prit les clefs de Rome, les chants éclatèrent. Cent jeunes filles habillées de blanc marchèrent en tête du cortége, portant des corbeilles de joncs dorés, pleines de feuilles de roses, qu'elles jetaient en l'air comme au jour de la Fête-Dieu. Les corbeilles vides étaient aussitôt remplacées par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y eût point d'interruption dans la pluie odoriférante; et, comme derrière les jeunes filles marchaient à reculons de jeunes enfants de choeur, balançant des encensoirs, on avançait entre une double haie formée par la population de Rome et des environs, vêtue de ses habits de fête, au milieu d'une pluie de fleurs et d'une atmosphère embaumée.

Une admirable musique militaire—et celle de Naples est renommée entre toutes—jouait les airs les plus gais de Cimarosa, de Pergolèse et de Paesiello; puis venait, au milieu d'un grand espace vide, le roi seul, dans l'isolement emblématique de la majesté souveraine; derrière le roi marchait Mack et tout son état-major; puis, derrière Mack, une masse de trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie, dix mille de cavalerie, habillés à neuf, magnifiques d'aspect, s'avançant avec un ensemble remarquable, grâce aux nombreuses manoeuvres faites dans les camps, et suivis de cinquante pièces d'artillerie nouvellement fondues, de leur caissons et de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques journées de novembre que l'automne méridional fait luire entre un jour de brouillard et un jour de pluie, comme un dernier adieu à l'été, comme un premier salut à l'hiver.

Nous avons dit que l'itinéraire était tracé d'avance: on commença donc par traverser ce que l'on pourrait appeler le désert de Saint-Jean-de-Latran, les pelouses et les allées solitaires conduisant à Santa-Croce in-Gerusalemme et à Sainte-Marie-Majeure, et l'on s'avança directement vers la vieille basilique dont Henri IV fut le bienfaiteur et dont, en sa qualité de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était chanoine. Sur les degrés de l'église, au bas desquels le roi fut reçu à cheval et encensé au milieu des chants de joie et des cantiques d'actions de grâces, était groupé tout le clergé latéranien. Les chants terminés, le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques tapis, gagna à pied laScala santa, cet escalier sacré, transporté de Jérusalem à Rome, qui faisait partie de la maison de Pilate, que Jésus se rendant au prétoire toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les fidèles ne montent plus qu'à genoux.

Le roi en baisa la première marche, et, au moment où ses lèvres touchaient le marbre saint, la musique éclata en fanfares joyeuses, et cent mille voix firent entendre une immense acclamation.

Le roi demeura à genoux le temps de dire sa prière, se releva, se signa, monta à cheval, traversa la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux le magnifique obélisque élevé à Thèbes par Thoutmasis II, respecté par Cambyse, qui renversa et mutila tous les autres, enlevé par Constantin et déterré dans le grand Cirque; suivit la longue rue de Saint-Jean-de-Latran, toute bordée de monastères et qui descend en pente douce jusqu'au Colisée; prit ce fameux quartier des Carènes où Pompée avait sa maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane, dont la colonne était enterrée jusqu'au-dessus de sa base; de là, par un angle droit, arriva au Corso, et, sur la place de Venise, qui, à l'autre extrémité de la même rue, fait pendant à la place du Peuple, descendit à la place Colonna, et enfin suivit le Corso jusqu'à la vaste église San-Carlo, y fut reçu par tout le clergé sous son gigantesque portail, descendit de cheval pour la seconde fois, entra dans l'église, et, sous le dais qui lui était préparé, entendit leTe Deum.

Puis, leTe Deumchanté, il sortit de l'église, remonta à cheval, et, toujours précédé, suivi, accompagné du même cortége, il continua de descendre le Corso jusqu'à la place du Peuple, longea le cours du Tibre, et, dans le sens inverse où l'avait longé Championnet pour sortir de Rome, prit la via della Scroffa, où est Saint-Louis-des-Français, la grande place Navone, le forum Agonal des Romains, et, de là, en quelques instants, par la façade du palais Braschi, opposée à celle où se trouve Pasquino, il gagna le Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa longue course, terme de son triomphe.

Tout l'état-major put entrer dans cette magnifique cour, chef-d'oeuvre des trois plus grands architectes qui aient existé, San-Gallo, Vignole et Michel-Ange; tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la façade du palais et qui coulent dans les plus larges coupes de granit que l'on connaisse, on mettait, autant pour l'honneur que pour la défense, quatre pièces de canon en batterie.

Un dîner de deux cents couverts était servi dans la grande galerie peinte par Annibal et Augustin Carrache, et leurs élèves. Les deux frères y travaillèrent huit ans et reçurent pour salaire cinq cents écus d'or, c'est-à-dire trois mille francs de notre monnaie.

Rome entière semblait s'être donné rendez-vous sur la place du palais Farnèse. Malgré les sentinelles, le peuple envahit la cour, l'escalier, les antichambres et pénétra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de «Vive le roi!» poussés sans interruption, forcèrent trois fois Ferdinand à quitter la table et à se montrer à la fenêtre.

Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces héros dont, un instant, sur la voie sacrée, il avait foulé la trace, ne voulut-il point attendre au lendemain pour donner au pape Pie VI avis de son entrée à Rome, et, oubliant que, prisonnier des Français, il n'était pas tout à fait libre de ses actions, la tête échauffée par le vin et le coeur bondissant d'orgueil, il passa, aussitôt le café pris, dans un cabinet de travail, et lui écrivit la lettre suivante:

A Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

«Prince des apôtres, roi des rois,

»Votre Sainteté apprendra sans doute avec la plus grande satisfaction, qu'aidé de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sous l'auguste protection du bienheureux saint Janvier, aujourd'hui même, avec mon armée, je suis entré sans résistance et en triomphateur dans la capitale du monde chrétien. Les Français ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au simple éclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc reprendre sa suprême et paternelle puissance, que je couvrirai de mon armée. Qu'elle abandonne donc sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que, sur les ailes des chérubins, comme notre sainte vierge de Lorette, elle vienne et descende au Vatican pour le purifier par sa présence sacrée. Votre Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divin office le jour de la naissance de Notre Sauveur.»

Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des cris de «Vive le roi Ferdinand! vive Sa Sainteté Pie VI!» les principales rues de Rome et les places Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrêta un instant au théâtre Argentina, où l'on devait chanter une cantate en son honneur; puis, de là, pour voir Rome tout enflammée, il monta sur les plus hautes rampes du mont Pincio.

La ville était illuminéea giorno, depuis la porte San-Giovanni jusqu'au Vatican, et depuis la place du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestus. Un seul monument, surmonté du drapeau tricolore et pareil à une protestation solennelle et menaçante de la France contre l'occupation de Rome, restait obscur au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu de toutes ces clameurs.

C'était le château Saint-Ange.

Sa masse sombre et silencieuse avait quelque chose de formidable et d'effrayant; car le seul cri qui, de quart d'heure en quart d'heure, sortait de son silence était celui de «Sentinelles, prenez garde à vous!» Et la seule lumière que l'on vit luire dans les ténèbres était la mèche allumée des artilleurs, debout près de leurs canons.

En passant place du Peuple, pour monter au Pincio, le roi avait pu voir cette intéressante partie de la population, composée de femmes et d'enfants, danser autour d'un bûcher qui s'élevait au milieu de la place; à la vue du prince, les danseurs s'arrêtèrent pour crier à tue-tête: «Vive le roi Ferdinand! vive Pie VI!»

Le roi s'arrêta de son côté, demanda ce que faisaient là ces braves gens et quel était ce feu auquel ils se chauffaient.

On lui répondit que ce feu était celui d'un bûcher fait avec l'arbre de la Liberté planté, dix-huit mois auparavant, par les consuls de la république romaine.

Ce dévouement aux bons principes toucha Ferdinand, qui, tirant de sa poche une poignée de monnaie de toute espèce, la jeta au milieu de la foule en criant:

—Bravo! mes amis! amusez-vous!

Les femmes et les enfants se ruèrent sur les carlins, les ducats et les piastres du roi Ferdinand; il en résulta une effroyable mêlée dans laquelle les femmes battaient les enfants, les enfants égratignaient les femmes; il y eut, en somme, force cris, beaucoup de pleurs et peu de mal.

Place Navone, il vit un second bûcher.

Il fit la même question et reçut la même réponse.

Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans celle du duc d'Ascoli, y prit une seconde poignée de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait mélange d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs et aux danseuses.

Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que des femmes et des enfants, il y avait des hommes; le sexe fort se crut sur l'argent des droits plus positifs que le sexe faible; les amants et les maris des femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des danseurs fut blessé et porté à l'hôpital.

Place Colonna, même événement eut lieu; seulement, cette fois, il se termina à la gloire de la morale publique; au moment où les couteaux allaient entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les yeux et enveloppé d'un grand manteau; un chien aboya contre lui, un enfant cria au jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du chien attirèrent l'attention des combattants, qui, sans écouter les observations du citoyen au manteau dissimulateur et au chapeau rabattu, le poussèrent dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu des hurlements de joie de la populace.

Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une idée lumineuse: ces arbres de la Liberté que l'on abattait et dont on faisait du charbon et de la cendre, n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y avait plantés; ceux qui les y avait plantés étaient plus coupables que les pauvres arbres qui s'étaient laissé planter à contre-coeur peut-être; il s'agissait donc de faire une fois par hasard une justice équitable et de s'en prendre aux planteurs et non aux arbres.

Or, qui les avait plantés?

C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la place du Peuple, les deux consuls de la république romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone, de Piperno.

Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et révérés de la population, à laquelle ces deux magistrats, véritables libéraux, avaient consacré leur temps, leur intelligence et leur fortune; mais le peuple, au jour de la réaction, pardonne plus facilement à celui qui l'a persécuté qu'à celui qui s'est dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers défenseurs deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions sont comme Saturne, a dit Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.»

Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer à l'école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté individuelle, émit donc la proposition de réserver un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux consuls. La proposition fut naturellement adoptée à l'unanimité; il ne s'agissait, pour la mettre à exécution, que de réserver un arbre à titre de potence et de mettre la main sur les deux consuls.

On pensa au peuplier de la place de la Rotonde, qui n'était pas encore abattu, et, comme justement les deux magistrats demeuraient, l'un via della Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce voisinage comme un hasard providentiel.

On courut droit à leurs maisons; mais, heureusement, les deux magistrats avaient sans doute des idées exactes sur la somme de reconnaissance que l'on doit attendre des peuples à la délivrance desquels on a contribué: tous deux avaient quitté Rome.

Mais un ferblantier, dont la boutique attenait à la maison de Mattei, et à qui Mattei avait prêté deux cents écus pour l'empêcher de faire faillite, et un marchand d'herbes à qui Zaccalone avait envoyé son propre médecin pour soigner sa femme d'une fièvre pernicieuse, déclarèrent qu'ils avaient des notions à peu près certaines sur l'endroit où s'étaient réfugiés les deux coupables, et offrirent de les livrer.

L'offre fut reçue avec enthousiasme, et, pour n'avoir point fait une course inutile, la foule commença de piller les maisons des deux absents et d'en jeter les meubles par les fenêtres.

Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux une magnifique pendule de bronze doré, l'une représentant le sacrifice d'Abrahan, et l'autre Agar et Ismaël perdus dans le désert, portant chacune cette inscription qui prouvait qu'elle venait de la même source:

Aux Consuls de la république romaine, les israélites reconnaissants!

Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre un décret par lequel les juifs redevenaient des hommes comme les autres et participaient aux droits de citoyen.

Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on ne pensait point, et auxquels on n'eût probablement pas pensé s'ils n'eussent point eu le tort d'être reconnaissants.

Le cri «Au Ghetto! au Ghetto!» retentit, et l'on se précipita vers ce quartier des juifs.

Lors de la proclamation du décret par lequel la république romaine les faisait remonter au rang de citoyens, les malheureux juifs s'étaient empressés d'enlever les barrières qui les séparaient du reste de la société et s'étaient répandus dans la ville, où quelques-uns s'étaient empressés de louer des appartements et d'ouvrir des magasins; mais, aussitôt le départ de Championnet, se sentant abandonnés et sans protecteurs, ils s'étaient de nouveau réfugiés dans leurs quartiers, dont à la hâte ils avaient rétabli les portes et les barrières, non plus pour se séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à leurs ennemis.

Il y eut donc, non point résistance volontaire à la foule, mais opposition matérielle à son envahissement.

Alors, cette même foule, toujours féconde en moyens expéditifs et ingénieux, eut l'idée, non point d'enfoncer les portes et les barrières du Ghetto, mais de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés au bûcher voisin.

Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis les perfectionneurs—il y en a partout—les enduisirent de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout d'une demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs endroits des flammes qui dénonçaient cinq ou six incendies.

Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout en feu.

Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, avec des cris de terreur, toute cette malheureuse population, surprise au milieu de son sommeil, hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent par les portes comme un torrent qui brise ses digues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se répandre par la ville.

C'était là que la populace l'attendait, chacun mit la main sur son juif et s'en fit un cruel amusement; le répertoire tout entier des tortures fut épuisé sur ces malheureux: les uns furent forcés de marcher pieds nus sur des charbons ardents en portant un porc entre leurs bras; les autres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chiens pendus eux-mêmes par les pattes de derrière et qui, enragés de douleur et de colère, les criblaient de morsures; un autre enfin, dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut promené par la ville, battu de verges comme le Christ; seulement, les verges frappaient à la fois l'homme et l'animal, et, de ses dents et de ses griffes, l'animal déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux, furent jetés au Tibre et noyés purement et simplement.

Ces amusements durèrent non-seulement pendant toute la nuit, mais encore pendant les journées du lendemain et du surlendemain, et se présentèrent sous tant d'aspects différents, que le roi finit par demander quels étaient les hommes que l'on martyrisait ainsi.

Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui avaient eu l'imprudence de se considérer, après le décret de la République, comme des hommes ordinaires, et qui, en conséquence, avaient logé des chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés, étaient sortis du Ghetto, s'étaient installés dans la ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait soigner par des médecins catholiques et avaient enterré leurs morts aux flambeaux.

Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations; mais enfin, on lui mit sous les yeux le décret de la République qui rendait aux juifs leurs droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.

Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés de Dieu pour avoir fait rendre un pareil décret, et on lui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.

—Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir, plutôt que ceux qu'ils ont émancipés, s'écria le roi conservant son gros bons sens jusque dans ses préjugés.

On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que l'on était à la recherche des coupables et que deux citoyens s'étaient chargés de les livrer.

—C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura cinq cents ducats pour chacun d'eux, et les deux consuls seront pendus.

Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla l'enthousiasme; la foule se demanda ce qu'elle pouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien ses désirs; on délibéra sur ce point important, et l'on résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls par un vrai bourreau et par de vraies potences, d'abattre le dernier arbre de la Liberté qu'on avait conservé à cette intention, et d'en faire des bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se chauffer avec du bois révolutionnaire.

En conséquence, on lui en apporta toute une charretée qu'il paya généreusement mille ducats.

L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux plus grosses bûches à part et qu'il les envoya à la reine avec la lettre suivante:

«Ma chère épouse,

»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans que j'aie rencontré le moindre obstacle sur ma route; les Français se sont évanouis comme une fumée. Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; mais ceux-là se tiennent si tranquilles, que je crois qu'ils ne demandent qu'une chose, c'est de se faire oublier.

»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes pour combattre les Français; il ralliera en route le corps d'armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit ou quarante mille soldats, et ne présentera le combat aux Français qu'avec la chance sûre de les écraser.

»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous que ces misérables jacobins avaient émancipé les juifs! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que je la donne à mes daims dans la forêt de Persano et à mes sangliers dans les bois d'Asproni; mais on me promet mieux encore que cela: il paraît que l'on est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux à prix à cinq cents ducats. Je crois qu'il est d'un bon exemple qu'ils soient pendus, et, si on les pend, je ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise d'assister à leur exécution.

»Je vous envoie, pour brûler à votre nuit de Noël, deux grosses bûches tirées de l'arbre de la Liberté de la place de la Rotonde; chauffez-vous bien, vous et tous les enfants, et pensez en vous chauffant à votre époux et à votre père, qui vous aime.

»Je rends demain un édit pour remettre un peu de bon ordre parmi tous ces juifs, les faire rentrer dans leur Ghetto et les soumettre à une sage discipline. Je vous enverrai copie de cet édit aussitôt qu'il sera rendu.

»Annoncez à Naples les faveurs dont me comble la bonté divine; faites chanter un Te Deum par notre archevêque Capece Zurlo, que je suppose fort d'être entaché de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez des fêtes publiques et invitez Vanni à presser l'affaire de ce damné Nicolino Caracciolo.

»Je vous tiendrai au courant des succès de notre illustre général Mack au fur et à mesure que je les apprendrai moi-même.

»Conservez-vous en bonne santé et croyez en l'affection sincère et éternelle de votre écolier et époux.

FERDINAND B.

»P.-S.—Présentez bien mes respects à Mesdames. Pour être un peu ridicules, ces bonnes princesses n'en sont pas moins les augustes filles du roi Louis XV. Vous pourriez autoriser Airola à faire une petite paye à ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du corps et qui leur sont recommandés par le comte de Narbonne, lequel a été, je crois, un des derniers ministres de votre chère soeur Marie-Antoinette; cela leur ferait plaisir et ne nous engagerait à rien.»

Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'écrivait à Caroline, rendait ce décret qui n'était que la remise en vigueur de l'édit aboli par la soi-disant république romaine.

Notre conscience d'historien ne nous permet point de changer une syllabe à ce décret; c'est, au reste, la loi encore en vigueur à Rome aujourd'hui:

«ARTICLE PREMIER. Aucun israélite résidant soit à Rome, soit dans les États romains, ne pourra plus loger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir de chrétiens à son service, sous peine d'être puni d'après les décrets pontificaux.

»ART. 2. Tous les israélites de Rome et des États pontificaux devront vendre, dans le délai de trois mois, leurs biens meubles et immeubles; autrement, il seront vendus à l'encan.

»ART. 3. Aucun israélite ne pourra demeurer à Rome, ni dans quelque ville que ce soit des États pontificaux, sans l'autorisation du gouvernement; en cas de contravention, les coupables seront ramenés dans leurs ghetti respectifs.

»ART. 4. Aucun israélite ne pourra passer la nuit loin de son ghetto.

»ART. 5. Aucun israélite ne pourra entretenir de relations d'amitié avec un chrétien.

»ART. 6. Les israélites ne pourront faire le commerce des ornements sacrés, ni de quelque livre que ce soit, sous peine de cent écus d'amende et de sept ans de prison.

»ART. 7. Tout médecin catholique, appelé par un juif, devra d'abord le convertir; si le malade s'y refuse, il l'abandonnera sans secours; en agissant contre cet arrêt, le médecin s'exposera à toute la rigueur du saint-office.

»ART. 8 et dernier. Les israélites, en donnant la sépulture à leurs morts, ne pourront faire aucune cérémonie et ne pourront se servir de flambeaux, sous peine de confiscation.

»La présente mesure sera communiquée aux ghetti et publiée dans les synagogues.»

Le lendemain du jour où ce décret fut rendu et affiché, le général Mack prit congé du roi, laissant cinq mille hommes à la garde de Rome, et sortit par la porte du Peuple, dans le but, comme l'avait écrit Ferdinand à son auguste épouse, de poursuivre Championnet et de le combattre partout où il le rencontrerait.

Au moment même où son arrière-garde se mettait en marche, un cortége, qui ne manquait pas de caractère, entrait à Rome par l'extrémité opposée, c'est-à-dire par la porte San-Giovanni.

Quatre gendarmes napolitains à cheval, portant à leurs schakos la cocarde rouge et blanche, précédaient deux hommes liés l'un à l'autre par le bras; ces deux hommes étaient coiffés de bonnets de coton blanc et étaient vêtus de ces houppelandes de couleur incertaine comme en portent les malades dans les hôpitaux; ils étaient montés à poil nu sur deux ânes, et chaque âne était conduit par un homme du peuple qui, armé d'un gros bâton, menaçait et insultait les prisonniers.

Ces prisonniers étaient les deux consuls de la république romaine, Mattei et Zaccalone, et les deux hommes du peuple qui conduisaient les ânes sur lesquels ils étaient montés, étaient le ferblantier et le fruitier qui avaient promis de les livrer.

Ils tenaient parole, comme on le voit.

Les deux malheureux fugitifs, croyant être en sûreté dans un hôpital que Mattei avait fondé à Valmontone, sa ville natale, s'y étaient réfugiés, et, pour mieux s'y cacher, avaient revêtu l'uniforme des malades. Dénoncés par un infirmier qui devait sa place à Mattei, ils y avaient été pris, et on les amenait à Rome pour qu'ils subissent leur jugement.

A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni et eurent-ils été reconnus, que la foule, avec cet instinct fatal qui la porte à détruire ce qu'elle a élevé et à honnir ce qu'elle a glorifié, commença par insulter les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis des pierres, puis cria: «A mort!» puis essaya de mettre ses menaces à exécution; il fallut que les quatre gendarmes napolitains expliquassent bien catégoriquement à toute cette multitude qu'on ne ramenait les consuls à Rome que pour les pendre, et que cette opération s'exécuterait le lendemain sous les yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau, place Saint-Ange, lieu ordinaire des exécutions, et cela, à la plus grande honte de la garnison française. Cette promesse calma la foule, qui, ne voulant pas être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendre jusqu'au lendemain, mais se dédommagea de ce retard en huant les deux consuls et en continuant de leur jeter de la boue et des pierres.

Eux, comme des hommes résignés, attendaient, muets, tristes, mais calmes, n'essayant ni de hâter ni d'éloigner la mort, comprenant que tout était fini pour eux et que, s'ils échappaient aux griffes du lion populaire, c'était pour tomber dans celles du tigre royal.

Ils courbaient donc la tête et attendaient.

Un poëte de circonstance—ces poëtes-là ne manquent jamais, ni aux triomphes ni aux chutes,—avait improvisé les quatres vers suivants, qu'il avait immédiatement distribués et que la populace chantait sur un air improvisé comme la poésie:

Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.Di questo democratico e augusto onore e degnoChi rese un di da console d'impi tiranni il regno2.

Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.Di questo democratico e augusto onore e degnoChi rese un di da console d'impi tiranni il regno2.

Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,

Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.

Di questo democratico e augusto onore e degno

Chi rese un di da console d'impi tiranni il regno2.

Note 2:(retour)L'auteur a sous les yeux, au moment où il écrit ces lignes, une gravure du temps qui représente l'entrée de ces malheureux; inutile de dire que, dans les quatre ou cinq derniers chapitres, on ne s'est pas un seul instant éloigné de l'histoire.

L'auteur a sous les yeux, au moment où il écrit ces lignes, une gravure du temps qui représente l'entrée de ces malheureux; inutile de dire que, dans les quatre ou cinq derniers chapitres, on ne s'est pas un seul instant éloigné de l'histoire.

Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi dans notre humble prose:

«Place, ô peuple romain! à l'entrée asinaire que ne firent ni César ni Scipion lui-même. De cet auguste et démocratique honneur était digne celui qui gouverna un jour, comme consul, le royaume des tyrans impies.»

Les prisonniers traversèrent ainsi les trois quarts de Rome et furent conduits aux Carcere-Nuove, où immédiatement ils furent mis en chapelle.

Une multitude immense s'attroupa à la porte de la prison, et, pour qu'elle ne l'enfonçât point, il fallut lui promettre que, le lendemain, à midi, l'exécution aurait lieu sur la place du château Saint-Ange, et que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait, dès le lendemain, au point du jour, voir le bourreau et ses aides dresser l'échafaud.

Deux heures après, des placards, affichés par toute la ville, annonçaient l'exécution pour le lendemain à midi.

Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.

Selon l'engagement pris, dès sept heures du matin, l'échafaud se dressait sur la place du château Saint-Ange, juste en face de la via Papale, entre l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.

C'était, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire des exécutions, et, pour plus de commodité dans ces fêtes funèbres, la maison du bourreau s'élevait à quelques pas de là en retour sur le quai, en face de l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.

Elle y demeura jusqu'en 1848, époque à laquelle elle fut démolie, lorsque Rome proclama la république qui devait durer moins longtemps encore que celle de 1798.

En même temps que les charpentiers de la mort bâtissaient l'échafaud et dressaient les potences, au milieu des lazzi du peuple, qui trouve toujours de l'esprit à dépenser pour ces sortes d'occasions, on ornait un balcon de riches draperies, et ce travail avait le privilége de partager, avec celui de l'échafaud, l'attention de la multitude; en effet, le balcon, c'était la loge d'où le roi devait assister au spectacle.

Un immense concours de peuple arrivait des deux extrémités opposées de Rome par la rive gauche du Tibre, venant de la place du Peuple et du Transtevère, tandis que, par la grande rue Papale et par toutes les petites rues adjacentes, les autres régions dégorgeaient leurs populations sur la place Saint-Ange, qui se trouva bientôt encombrée de telle façon, qu'il fallut mettre une garde autour de l'échafaud pour que les charpentiers pussent continuer leur travail.

Seule, la rive droite, où est bâti le tombeau d'Adrien, était déserte; le terrible château, qui est à Rome ce que la Bastille était à Paris et ce que le fort Saint-Elme est à Naples, quoique muet et paraissant inhabité, inspirait une assez grande terreur pour que personne ne s'aventurât sur le pont qui y conduit et ne risquât de passer au pied de ses murailles. En effet, le drapeau tricolore qui le dominait semblait dire à toute cette populace, ivre de sanglantes orgies: «Prends garde à ce que tu fais, la France est là!»

Mais, comme pas un soldat français ne paraissait sur les murailles, comme les ouvertures de la forteresse étaient fermées avec soin, on s'habitua peu à peu à cette menace silencieuse, comme des enfants s'habituent à la présence d'un lion endormi.

A onze heures, on fit sortir les deux condamnés de leur prison, on les fit remonter sur leurs ânes; on leur mit une corde au cou, et les deux aides du bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis que le bourreau lui-même marchait devant; ils étaient accompagnés par cette confrérie de pénitents qui assistaient les patients sur l'échafaud, et suivis d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi, toujours vêtus de leur costume d'hôpital, conduits à l'église San-Giovanni, devant la façade de laquelle on les fit descendre de leurs ânes, et, sur ses degrés, pieds nus et à genoux, ils firent amende honorable.

Le roi, se rendant du palais Farnèse à la place de l'exécution, passa par la via Julia au moment où les aides du bourreau forçaient les deux condamnés, en les tirant par leurs cordes, de se mettre à genoux. Autrefois, en pareille circonstance, la présence royale était le salut du condamné; tout était changé: aujourd'hui, au contraire, la présence royale assurait leur exécution.

La foule s'ouvrit pour laisser passer le roi; il jeta de côté un regard inquiet au château Saint-Ange, laissa échapper un geste d'impatience à la vue du drapeau français, descendit de voiture au milieu des acclamations du peuple, parut au balcon et salua la multitude.

Un moment après, de grands cris annoncèrent l'approche des prisonniers.

Ils étaient précédés et suivis d'un détachement de gendarmes napolitains à cheval, lesquels, se joignant à ceux qui attendaient déjà sur la place, refoulèrent le peuple et firent une place libre où pussent opérer tranquillement le bourreau et ses aides.

Le mutisme et la solitude du château Saint-Ange avaient rassuré tout le monde, et l'on ne pensait même plus à lui. Quelques Romains, plus braves que les autres, s'approchèrent jusqu'au pont désert et insultèrent même la forteresse, à la manière dont les Napolitains insultent le Vésuve; ce qui fit beaucoup rire le roi Ferdinand en lui rappelant ses bons lazzaroni du Môle, et en lui prouvant que les Romains avaient presque autant d'esprit qu'eux.

A midi moins cinq minutes, le cortége funèbre déboucha sur la petite place; les condamnés paraissaient brisés de fatigue, mais tranquilles et résignés.

Au pied de l'échafaud, on les fit descendre de leurs ânes; après quoi, on leur détacha la corde du cou et l'on alla attacher cette même corde à la potence. Les pénitents serrèrent de plus près les deux patients, les exhortant à la mort et leur faisant baiser le crucifix.

Mattei, en le baisant, dit:

—O Christ! tu sais que je meurs innocent, et, comme toi, pour le salut et la liberté des hommes.

Zaccalone dit:

—O Christ! tu m'es témoin que je pardonne à ce peuple comme tu as pardonné à tes bourreaux.

Les spectateurs les plus rapprochés des patients entendirent ces paroles, et quelques huées les accueillirent.

Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:

—Priez pour les âmes de ceux qui vont mourir.

C'était la voix du chef des pénitents.

Chacun se mit à genoux pour dire unAve Maria, même le roi sur son balcon, même le bourreau et ses aides sur l'échafaud.

Il y eut un moment de silence solennel et profond.

En ce moment, un coup de canon retentit; l'échafaud, brisé, s'écroula sous le bourreau et ses aides; la porte du château Saint-Ange s'ouvrit, et cent grenadiers, précédés d'un tambour battant la charge, traversèrent le pont au pas de course, et, au milieu du cri de terreur de la multitude, du sauve-qui-peut des gendarmes, de l'étonnement et de l'effroi de tous, s'emparèrent des deux condamnés, qu'ils entraînèrent au château Saint-Ange, dont la porte se referma sur eux avant que peuple, bourreaux, pénitents, gendarmes et le roi lui-même fussent revenus de leur stupeur.

Le château Saint-Ange n'avait dit qu'un mot; mais, comme on le voit, il avait été bien dit et avait produit son effet.

Force fut aux Romains de se passer de pendaison ce jour-là et de se rejeter sur les juifs.

Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse de très-mauvaise humeur; c'était le premier échec qu'il éprouvait depuis son entrée en campagne, et, malheureusement pour lui, ce ne devait point être le dernier.

La lettre adressée par le roi Ferdinand à la reine Caroline avait produit l'effet qu'il en attendait. La nouvelle du triomphe des armées royales s'était répandue, avec la rapidité de l'éclair, de Mergellina au pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin au Môle; puis, de Naples, elle avait été envoyée, par les moyens les plus expéditifs, dans tout le reste du royaume: des courriers étaient partis pour la Calabre, et des bâtiments légers pour les îles Lipariotes et la Sicile, et, en attendant que messagers et scorridori arrivassent à leur destination, les recommandations du vainqueur avaient été suivies: les cloches des trois cents églises de Naples, lancées à toute volée, annonçaient lesTe Deum, et les salves de canon, parties de tous les forts, hurlaient de leur côté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu des armées.

Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient donc dans toutes les maisons de Naples, et, selon les opinions de ceux qui les habitaient, y éveillaient ou la joie ou le dépit; en effet, tous ceux qui appartenaient au parti libéral voyaient avec peine le triomphe de Ferdinand sur les Français, attendu que ce n'était point le triomphe d'un peuple sur un autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre principe. Or, l'idée française représentait, aux yeux des libéraux de Naples, l'humanité, l'amour du bien public, le progrès, la lumière, la liberté, tandis que l'idée napolitaine, aux yeux de ces mêmes libéraux, représentait la barbarie, l'égoïsme, l'immobilité, l'obscurantisme et la tyrannie.

Ceux-là, se sentant vaincus moralement, s'étaient renfermés dans leurs maisons, comprenant qu'il n'y avait aucune sécurité pour eux à se montrer en public, se rappelant la mort terrible du duc della Torre et de son frère, et déplorant non-seulement pour Rome, où il allait rétablir le pouvoir pontifical, mais encore pour Naples, où il allait consolider le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est-à-dire celui des idées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.

Quant aux absolutistes,—et le nombre en était grand à Naples, car ce nombre se composait de tout ce qui appartenait à la cour ou qui vivait ou dépendait d'elle, et du peuple tout entier: pêcheurs, portefaix, lazzaroni,—ces hommes étaient dans la plus effervescente jubilation. Ils couraient par les rues en criant: «Vive Ferdinand IV! vive Pie VI! Mort aux Français! mort aux jacobins!» Et, au milieu de ceux-là, criant plus fort que tous les autres, était frère Pacifique, ramenant au couvent son âne Jacobin, près de succomber sous la charge de ses deux paniers débordant de provisions de toute espèce et brayant de toutes ses forces à l'instar de son maître, lequel, dans ses plaisanteries peu attiques, prétendait que son compagnon de quête déplorait la défaite de ses congénères les jacobins.

Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni, qui ne sont pas difficiles sur le choix de leurs sarcasmes.

Si éloignée du centre de la ville que fût la maison du Palmier, ou plutôt celle de la duchesse Fusco qui y attenait, le bruit des cloches et le retentissement du canon y avaient pénétré et avaient fait tressaillir Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au son de la trompette.

Ainsi que l'avait appris le général Championnet par le dernier billet anonyme qu'il avait reçu et qui, comme on s'en doute bien, était du digne docteur Cirillo, le blessé, sans être complétement guéri, allait beaucoup mieux. Après s'être levé de son lit, sur la permission du docteur, aidé de Luisa et de sa femme de chambre, pour s'étendre sur un fauteuil, il s'était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras de Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre. Enfin, un jour qu'en l'absence de sa maîtresse, Giovannina lui avait offert de l'aider à accomplir une de ces promenades, il l'avait remerciée, mais avait refusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscrite qu'il faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, sans rien dire, s'était alors retirée dans sa chambre et avait longuement pleuré. Il était évident que Salvato répugnait à recevoir, de la femme de chambre, les soins qui le rendaient si heureux venant de sa maîtresse, et, quoiqu'elle comprît très-bien qu'entre sa maîtresse et elle, il n'y avait point, pour un homme distingué, d'hésitation possible, elle n'en avait pas moins éprouvé une de ces douleurs profondes sur lesquelles le raisonnement ne peut rien, ou plutôt que le raisonnement rend plus amères encore.

Quand elle vit, à travers la porte vitrée, passer sa maîtresse, se rendant, après le départ du chevalier, légère comme un oiseau, à la chambre du malade, ses dents se serrèrent, elle poussa un gémissement qui ressemblait à une menace, et, de même qu'avec cet entraînement sensuel des femmes du Midi vers la perfection physique, elle avait aimé le beau jeune homme sans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse instinctivement et en quelque sorte malgré elle.

—Oh! murmura-t-elle, il guérira un jour ou l'autre; le jour où il sera guéri, il s'en ira, et c'est elle qui souffrira à son tour.

Et, à cette mauvaise pensée, le rire revint sur ses lèvres et les larmes se séchèrent dans ses yeux.

Chaque fois que le docteur Cirillo venait,—et ses visites étaient de plus en plus rares,—Giovannina suivait sur son visage l'expression de joie que lui donnait l'amélioration toujours croissante de la santé du blessé, et, à chaque visite, elle désirait et craignait à la fois que le docteur n'annonçât la fin de sa convalescence.

La veille du jour où retentirent à la fois le bruit des cloches et celui du canon, le docteur Cirillo vint, et, avec un sourire rayonnant, après avoir écouté la respiration de Salvato, après avoir frappé plusieurs fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu à peu de sa matité, il avait dit ces paroles, qui avaient à la fois retenti dans deux coeurs, et même dans trois:

—Allons, allons, dans dix ou douze jours, notre malade pourra monter à cheval et aller porter lui-même de ses nouvelles au général Championnet.

Giovannina avait remarqué qu'à ces paroles, deux grosses larmes avaient monté aux paupières de Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort et que le jeune homme était devenu fort pâle. Quant à elle, elle avait ressenti plus vif que jamais ce double sentiment de joie et de douleur, qu'elle avait déjà plus d'une fois éprouvé.

Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait suivi lorsqu'il s'était retiré; Giovannina, de son côté, les avait suivis des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; puis elle était allée à la fenêtre, son observatoire habituel. Cinq minutes après, elle avait vu le docteur sortir du jardin, et, comme la jeune femme ne rentrait pas immédiatement dans la chambre du blessé:

—Ah! dit-elle, elle pleure!

Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina remarqua ses yeux rougis, malgré l'eau dont elle venait de les imbiber, et elle murmura:

—Elle a pleuré!

Salvato n'avait pas pleuré, lui; les larmes semblaient inconnues à cette figure de bronze; seulement, lorsque la San-Felice était sortie, sa tête était tombée sur sa main, et il était devenu aussi immobile et probablement aussi indifférent à tout ce qui l'entourait que s'il eût été changé en statue; c'était, au reste, l'état qui lui était habituel quand Luisa n'était point près de lui.

A sa rentrée, et même avant qu'elle fût rentrée, c'est-à-dire au bruit de ses pas, il leva la tête et sourit; de sorte que, cette fois comme toujours, la première chose que vit la jeune femme en rentrant dans la chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle aimait.

Le sourire est le soleil de l'âme, et son moindre rayon suffit à sécher cette rosée du coeur qu'on appelle les larmes.

Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les deux mains, et, répondant à son tour par un sourire:

—Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous soyez tout à fait hors de danger!

Le lendemain, Luisa était près de Salvato, lorsque, vers une heure de l'après-midi, commencèrent les volées des cloches, et les salves d'artillerie; la reine n'avait reçu la dépêche de son auguste époux qu'à onze heures du matin, et il avait fallu deux heures pour donner les ordres nécessaires à cette joyeuse manifestation.

Salvato, à ce double bruit, tressaillit, comme nous l'avons dit, sur son fauteuil; il se dressa sur ses pieds, les sourcils froncés et les narines ouvertes, comme s'il sentait déjà la poudre, non pas des réjouissances publiques, mais des champs de bataille, et il demanda, en regardant tour à tour Luisa et la jeune femme de chambre:

—Qu'est-ce que cela?

Les deux femmes firent en même temps un geste analogue qui signifiait qu'elles ne pouvaient répondre à la question de Salvato.

—Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice; c'est probablement quelque fête que nous avons oubliée.

Giovannina sortit.

—Quelque fête? demanda Salvato interrogeant Luisa du regard.

—Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda la jeune femme.

—Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps que je ne compte plus les jours.

Et il ajouta avec un soupir:

—Je vais commencer d'aujourd'hui.

Luisa étendit la main vers un calendrier.

—En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes au dimanche de l'Avent.

—Est-ce l'habitude à Naples, dit Salvato, de tirer le canon pour célébrer la venue de Notre-Seigneur? Si c'était Natale, ce serait encore possible.

Giovannina rentra.

—Eh bien? lui demanda la San-Felice.

—Madame, répondit Giovannina, Michele est là.

—Que dit-il?

—Oh! de singulières choses, madame! il dit... Mais, continua-t-elle, mieux vaut que ce soit à madame qu'il dise cela; madame fera, des nouvelles de Michele, ce qu'elle voudra.

—Je reviens, mon ami, dit la San-Felice à Salvato; je vais voir moi-même ce que dit notre fou.

Salvato répondit par un signe de tête et un sourire, Luisa sortit à son tour.

Giovannina s'attendait aux questions du jeune homme; mais lui, la San-Felice sortie, ferma les yeux et retomba dans son immobilité et son mutisme habituels. N'étant point interrogée, si grande que fût peut-être l'envie qu'elle en eût, Giovannina n'osa parler.

Luisa trouva son frère de lait l'attendant dans la salle à manger; il avait le visage triomphant, était vêtu de ses habits de fête, et de son chapeau tombait un flot de rubans.

—Victoire! s'écria-t-il en apercevant Luisa, victoire, la petite soeur! notre grand roi Ferdinand est entré à Rome, le général Mack est victorieux sur tous les points, les Français sont exterminés, on brûle les juifs et l'on pend les jacobins.Evviva la Madonna!... Eh bien, qu'as-tu donc?

Cette question était provoquée par la pâleur de Luisa, à qui les forces manquaient à cette nouvelle et qui se laissait aller sur une chaise.

En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les Français vainqueurs, Salvato pouvait rester près d'elle et même les attendre à Naples, mais que, les Français vaincus, Salvato devait tout quitter, même elle, pour aller partager les revers de ses frères d'armes.

—Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.

—Rien, mon ami; mais cette nouvelle si étonnante et si inattendue... En es-tu sûr, Michele?

—Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais tu n'entends donc pas le canon?

—Si fait, je les entends.

Et elle murmura à demi-voix:

—Et lui aussi, par malheur!

—Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le chevalier San-Felice qui va te le confirmer; il est de la cour, lui, il doit savoir les nouvelles.

—Mon mari! s'écria Luisa; mais ce n'est point son heure!

Et elle tourna vivement la tête du côté du jardin.

En effet, c'était le chevalier qui rentrait une heure plus tôt que de coutume. Il était évident que, pour qu'un tel dérangement se produisît chez lui, il fallait qu'un grand événement fût arrivé.

—Vite! vite! Michele, s'écria Luisa, va dans la chambre du blessé; mais pas un mot de ce que tu viens de me dire, et veille à ce que, de son côté, Giovannina se taise; tu comprends?

—Oui, je comprends que cela lui ferait de la peine, pauvre garçon! mais, s'il m'interroge sur les cloches et le canon...?

—Tu diras que c'est à propos de la fête de l'Avent. Va.

Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma la porte derrière lui. Il était temps, la tête du chevalier paraissait au moment même au-dessus du perron.

Luisa s'élança au-devant de lui, le sourire sur les lèvres, mais le coeur palpitant.

—Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voilà une nouvelle à laquelle je ne m'attendais guère: le roi Ferdinand, un héros! Jugez donc sur les apparences. Les Français en retraite! Rome abandonnée par le général Championnet! et, par malheur, des meurtres, des exécutions, comme si la Victoire ne savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la comprenaient les Grecs; ils l'appelaientNicé, la faisaient fille de la Force et de la Valeur, et la mettaient avec Thémis, à la suite de Jupiter. Il est vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance pour attribut, à moins que ce ne fût pour peser l'or des vaincus.Væ victis!disaient-ils; et, moi, je dirai:Væ victoribus!toutes les fois que les vainqueurs joindront les échafauds et les potences à leurs trophées d'armes. J'aurais été un mauvais conquérant, ma pauvre Luisa, et j'aime mieux entrer dans ma maison qui me sourit que dans une ville qui pleure.

—Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon ami? demanda Luisa hésitant encore à croire.

—Officiel, ma chère Luisa; je tiens la nouvelle de la bouche même de Son Altesse le duc de Calabre, et il m'a renvoyé bien vite m'habiller, parce qu'à cette occasion il donne un dîner.

—Où vous allez? s'écria la San-Felice avec plus d'empressement qu'elle n'eût voulu.

—Oh! mon Dieu, où je suis obligé d'aller, répondit le chevalier: un dîner de savants; il s'agit de faire des inscriptions latines et de trouver des allégories pour le retour du roi. On va lui faire des fêtes magnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien difficile, soit dit en passant, de te dispenser d'aller, tu comprends. Lorsque le prince est venu m'annoncer cette nouvelle à la bibliothèque, j'étais si loin de m'y attendre, que j'ai failli tomber de mon échelle; ce qui n'eût point été poli, car c'était la preuve que je doutais furieusement du génie militaire de son père. Enfin me voilà, ma pauvre chère, si troublé, que je ne sais pas même si j'ai refermé la porte du jardin derrière moi. Tu vas m'aider à m'habiller, n'est-ce pas? Donne-moi, toi, tout ce qu'il me faut pour faire une petite toilette de cour... Dîner académique! Comme je vais m'ennuyer avec tous ces écosseurs de grec et tous ces bluteurs de latin! Je reviendrai le plus tôt que je pourrai; mais le plus tôt que je pourrai, ce ne sera pas avant dix ou onze heures du soir, Dieu! vont-ils me trouver bête, et vais-je les trouver pédants! Allons viens, ma petite Luisa, viens! il est deux heures, et le dîner est pour trois. Mais que regardes-tu donc?

Et le chevalier fit un mouvement pour voir ce qui attirait les regards de sa femme du côté du jardin.

—Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussant son mari du côté de sa chambre à coucher; tu as raison, il faut te hâter, ou tu ne seras pas prêt.

Ce qui attirait les yeux de Luisa et ce qu'elle craignait que ne vît son mari, c'était la porte du jardin qu'en effet le chevalier avait oublié de fermer, qui s'ouvrait lentement et qui donnait passage à la sorcière Nanno, que personne n'avait revue depuis qu'elle avait quitté la maison après avoir donné les premiers soins au blessé et avoir passé la nuit près de lui. Elle s'avança de son pas sibyllin. Elle monta les marches du perron, apparut à la porte de la salle à manger, et, comme si elle eût su n'y trouver que Luisa, y entra sans hésitation, la traversa lentement et sans que l'on entendît le bruit de ses pas; puis, sans s'arrêter à parler à Luisa, qui la regardait pâle et tremblante, comme si elle eût suivi des yeux un fantôme, disparut dans le corridor qui conduisait chez Salvato, en mettant un doigt sur sa bouche en signe de silence.

Luisa essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait sur son front, et, pour échapper plus sûrement à cette apparition qu'elle regardait comme fantastique, elle se jeta dans la chambre de son mari et en tira la porte derrière elle.


Back to IndexNext