Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni faisait reconduire Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se présentait à la porte de ses appartements.
L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc sans aucun empêchement jusqu'au roi.
Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une quarantaine d'années. On pouvait reconnaître cet homme pour un abbé à une imperceptible tonsure qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux noirs. Il était, au reste, vigoureusement découplé et paraissait plutôt fait pour porter l'uniforme de carabinier que la robe ecclésiastique.
Ruffo fit un pas en arrière.
—Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majesté seule.
—Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'êtes point de trop; je vous présente l'abbé Pronio.
—Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abbé Pronio.
—Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre Éminence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi, évêque de Nicosia; M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui l'amène, il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits, c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis.
—Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant le cardinal, et des meilleurs même.
—Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé Pronio, vous voyez qu'en échange M. l'abbé Pronio me connaît.
—Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, vous, le fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur d'un nouveau four à chauffer les boulets rouges!
—Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous vous attendiez à ce que l'on vous fît des compliments sur votre éloquence et votre sainteté, et voilà qu'on vous en fait sur vos exploits militaires.
—Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût confié le commandement de l'armée à Son Éminence au lieu de le confier à un fanfaron autrichien.
—L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, dit le roi en posant sa main sur l'épaule de Pronio.
Ruffo s'inclina.
—Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est pas venu seulement pour dire des vérités qu'il me permettra de prendre pour des louanges.
—Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant à son tour; mais une vérité dite de temps en temps et quand l'occasion s'en présente, quoiqu'elle puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne peut jamais nuire au roi qui l'entend.
—Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.
—Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi; et cependant il n'est que simple abbé, quand j'ai, à la bonté de mon ministre des cultes, dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques!
—Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé près de Votre Majesté?
—Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous vous écoutons.
—Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures du soir, chez mon neveu, qui est maître de poste.
—Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je vous avais déjà vu. Je me rappelle maintenant, c'est là.
—Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier était passé, avait commandé des chevaux et avait dit au maître de poste: «Surtout ne faites pas attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il était reparti en riant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand seigneur, et, lorsque la voiture s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon grand étonnement, je reconnus le roi.
—Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, déjà bien de sa part, n'est-ce pas, mon éminentissime?
—Je me réservais pour ce matin, sire, répondit l'abbé en s'inclinant.
—Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous écoute.
—Avec la plus grande attention, sire.
—Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, revenait seul dans un cabriolet, accompagné d'un seul gentilhomme qui portait les habits du roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'était un événement.
—Et un fier! fit le roi.
—J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, les nôtres avaient appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient été battus et que le roi,—comment dirai-je cela, sire? demanda en s'inclinant respectueusement l'abbé,—et que le roi...
—Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous êtes homme d'Église.
—Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les Napolitains étaient véritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'à Naples, et que, par conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur leurs talons.
—Voyons le moyen, dit Ruffo.
—C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et, puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, de leur opposer un peuple.
Ruffo regarda Pronio.
—Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de génie, monsieur l'abbé? lui demanda-t-il.
—Qui sait? répondit celui-ci.
—La chose m'en, a tout l'air, sire.
—Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.
—Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu à franc étrier jusqu'à Capoue; à la poste de Capoue, je me suis informé, et j'ai appris que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du roi, comme venant de la part de monseigneur Rossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa Majesté.
—Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo.
—Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais que le roi me pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention.
—Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui son absolution tout de suite.
—Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon projet d'insurrection, une traînée de poudre n'ira pas plus vite; je proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays depuis Aquila jusqu'à Teano.
—Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.
—Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'exécution.
—Et quels sont ces deux hommes?
—L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom dumeunier de Sora.
—N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi, à propos du meurtre de ces deux jacobins della Torre?
C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est rare que Gaetano Mammone ne soit pas là quand on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde; il flaire le sang.
—Vous le connaissez? demanda Ruffo.
—C'est mon ami, Éminence.
—Et quel est l'autre?
—Un jeune brigand de la plus belle espérance, sire; il se nomme Michele Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A vingt et un ans à peine, il est déjà chef d'une bande de trente hommes, qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de la fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demandée en mariage, on la lui a refusée; alors, il a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino, qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est le nom de la jeune fille; son rival a persisté, et Michele Pezza lui a tenu parole.
—C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo.
—Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses hommes les plus résolus, il a pénétré la nuit, par le jardin qui donne sur la montagne, dans la maison du père de Francesca, a enlevé sa fille et la emmenée avec lui. Il paraît que mon drôle a des secrets à lui pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie.
—Et voilà les hommes que vous comptez employer? demanda le roi.
—Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des séminaristes.
—L'abbé a raison, sire, dit Ruffo.
—Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez de réussir?
—J'en réponds.
—Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de Labour?
—Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et tout le monde me connaît.
—Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, mon cher abbé, dit le cardinal.
—Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire fusiller si je ne réussis pas.
—Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre pénitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants?
—Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous agissons en son nom, et je me charge de tout.
—Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes capitaines deux gaillards comme ceux-là. Vous me donnerez bien dix minutes de réflexion, l'abbé?
—Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, et Son Éminence est trop dévouée aux intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.
—Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son Éminence et moi: nous allons causer de votre proposition.
—Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon bréviaire; Votre Majesté me fera demander quand elle aura pris une résolution.
—Allez, l'abbé, allez.
Pronio salua et sortit.
Le roi et le cardinal se regardèrent.
—Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon éminentissime? demanda le roi.
—Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares.
—Un drôle de saint Bernard pour prêcher une croisade, dites donc!
—Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le vrai n'a réussi.
—Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre?
—Dans la position où nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvénient.
—Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets à un chef de brigands et à un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de réputation du moins.
—Je comprends la répugnance de Votre Majesté, sire; mais signez seulement celui de l'abbé, et autorisez-le à signer ceux des autres.
—Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais dans l'embarras. Rappelons-nous l'abbé?
—Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; nous avons, de notre côté, à régler quelques petites affaires au moins aussi pressées que les siennes.
—C'est vrai.
—Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la falsification de certaine lettre.
—Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demandé la nuit pour réfléchir. Mon éminentissime, avez vous réfléchi?
—Je n'ai fait que cela, sire.
—Eh bien?
—Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne contestera point, c'est que j'ai l'honneur d'être détesté par la reine.
—Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, mon cher cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous adorerait.
—Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à mon avis, je désirerais bien, s'il était possible, sire, qu'elle ne me détestât point davantage.
—A quel propos me dites-vous cela?
—A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.
—Que croyez vous donc?
—Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passées.
—Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'écouter plus commodément.
—A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour Naples, avec M. André Backer, le jour où le jeune homme a eu l'honneur de dîner avec Votre Majesté?
—Entre cinq et six heures.
—Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire une heure après que Votre Majesté a été partie, avis a été donné au maître de poste de Capoue de dire à Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à Naples, attendu que Votre Majesté était à Caserte.
—Qui a donc donné cet avis?
—Je désire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empêche point que Votre Majesté ne devine.
—Allez, je vous écoute.
—Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu à Caserte. Pourquoi voulait-on qu'il vînt à Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer probablement sur lui quelque tentative de séduction.
—Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me trahir.
—On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; Ferrari, ce qui valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a été transporté à la pharmacie.
—Par le secrétaire de M. Acton, nous savons cela.
—Là, de peur que son évanouissement ne fut trop court et qu'il ne revînt à lui au moment où l'on ne s'y attendrait pas, on a trouvé convenable de le prolonger à l'aide de quelques gouttes de laudanum.
—Qui vous a dit cela?
—Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas être trompé ne doit s'en rapporter qu'à soi.
Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café.
—Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on les lui a introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la cuiller, ce qui prouve que le blessé n'a pas bu le laudanum lui-même, vu qu'il eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur acre et persistante de l'opium indique, après plus d'un mois, à quelle substance appartenait cette couche.
Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf qu'il manifestait lorsqu'on lui démontrait une chose que seul il n'eût pas trouvée, parce qu'elle dépassait la portée de son intelligence.
—Et qui a fait cela? demanda-t-il.
—Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voilà ce que je sais.
—Et après?
—Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?
—Certainement que je veux aller jusqu'au bout!
—Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence du coup, endormi pour surcroît de précautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa poche, ON l'a décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, ON a lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé de ce que l'ON espérait, ON a enlevé l'écriture avec de l'acide oxalique.
—Comment pouvez-vous savoir précisément avec quel acide?
—Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais qui le contient; la moitié à peine, comme vous le voyez, a été employée à l'opération.
Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à café, le cardinal tira de sa poche un flacon à moitié vide contenant un liquide clair comme de l'eau de roche et évidemment distillé.
—Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever l'écriture?
—Que Votre Majesté ait la bonté de me donner une lettre sans importance.
Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa quelques gouttes du liquide sur l'écriture, il l'étendit avec son doigt, en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'écriture commença par jaunir, puis s'effaça peu à peu.
Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes écrites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il fit sécher au feu et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux ou trois lignes.
La démonstration ne laissait rien à désirer.
—Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu aurais pu m'apprendre tout cela!
—Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il eût pu vous le faire apprendre par d'autres plus savants que lui.
—Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite, que s'est-il passé?
—Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au refus de l'empereur une adhésion, on a recacheté la lettre et on l'a scellée d'un cachet pareil à celui de Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la nuit, à la lumière des bougies, que cette opération se faisait, on l'a recachetée avec de la cire rouge qui était d'une teinte un peu plus foncée que la première.
Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée du côté du cachet.
—Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre cette couche superposée et la couche inférieure; au premier abord, la teinte paraît la même, mais, en y regardant de près, on reconnaît une différence légère et cependant visible.
—C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai!
—D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de cire qui a servi à refaire le cachet; Votre Majesté voit que sa couleur est identique avec la couche supérieure.
Le roi regardait avec étonnement les trois pièces à conviction: cuiller, flacon, bâton de cire à cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses yeux et avait déposées les unes à côté des autres sur une table.
—Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, ce flacon et cette cire? demanda le roi, tellement intéressé par cette intelligente recherche de la vérité, qu'il ne voulait point en perdre un détail.
—Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à peu près le seul médecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps à la pharmacie du château pour y chercher quelques médicaments; je suis venu ce matin à la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine idée arrêtée; j'ai trouvécette cuillersur la table de nuit,ce flacondans l'armoire vitrée, etce bâton de ciresur la table.
—Et cela vous a suffi pour tout découvrir?
—Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre.
—Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend pas, quelque chose qu'ils aient faite.
—Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous beaucoup à Ferrari?
—Sans doute que j'y tiens.
—Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner pour quelque temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce moment.
—Vous croyez?
—Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr.
—Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer à Vienne.
—C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires.
—D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, que je veux avoir le coeur net de la chose; en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon gendre, la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne aussitôt que je serai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce qu'il pense de cela.
—Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté part pour Naples aujourd'hui avec tout le monde, en disant à Ferrari de venir me trouver cette nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme si c'étaient ceux de Votre Majesté.
—Et vous, alors?
—Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, j'expose ses doutes et le prie de m'envoyer la réponse, à moi.
—A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Français; vous comprenez bien que les chemins sont gardés.
—Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; là, il s'embarque pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu'à Vienne si le vent est bon; il économise deux jours de route et vingt-quatre heures de fatigue, et, par le même chemin qu'il est allé, il revient.
—Vous êtes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est impossible.
—Tout cela convient à Votre Majesté?
—Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas.
—Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une année.
—Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi.
—Justement, sire.
—Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son bréviaire? demanda en riant le roi.
—Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il le lira demain: il n'est pas homme à douter de son salut pour si peu de chose.
Ruffo sonna.
Un valet de pied parut à la porte.
—Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, dit le roi.
Pronio ne se fit point attendre.
Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui.
Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le roi d'abord, le cardinal ensuite.
—J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il.
—Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire.
—Je suis prêt, sire.
—Maintenant, entendons-nous.
Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces mots:entendons-nous.
Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi.
—Mes conditions?
—Oui.
—A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté.
—Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de moi.
—Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour elle.
—Voilà tout?
—Sans doute.
—Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite abbaye?
—Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera; si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller.
—Que dites-vous de ce langage, cardinal?
—Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire.
—Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio.
—Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet?
—Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone.
—Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi.
—Je ne les ai pas vus, sire.
—Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux?
—Comme de moi-même.
—Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime.
Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction suivante:
«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem,
»Déclare:
»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents militaires de l'abbé Pronio,
»Le nommer
»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume;
»Approuver
»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs de masses les deux personnes dont il aura fait choix.
»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet.
»En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.»
—Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la lecture que venait de faire le cardinal.
—Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que j'avais eu l'honneur de lui recommander.
—Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils vous en aient l'obligation.
—Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres.
Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire, il l'appliqua à côté de sa signature.
Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas.
—Vous croyez? demanda le roi.
—C'est mon humble avis, sire.
Le roi se tourna vers Pronio.
—Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur l'abbé...
—Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des volontaires de Sa Majesté.
—Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de votre poche.
Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa Majesté, et le lui présenta.
Le roi l'ouvrit à la première page et lut:
«Le Prince, par Machiavel.»
—Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni l'auteur.
—Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois.
—Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo.
—Je le sais par coeur.
—Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement.
—Son Éminence est de bon conseil, sire.
—Alors, vous êtes de son avis?
—Parfaitement.
—Mettez-vous donc là et rédigez.
—Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio.
—Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo.
—Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand.
Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il écrivit:
«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père, qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État.
»Rome, 7 décembre 1798.»
Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire.
Mais celui-ci, la passant au cardinal:
—Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il.
Ruffo se mit à lire à son tour.
Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du cardinal.
Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio, et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les siens.
—Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme!
Puis, s'adressant au roi:
—Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer hardiment.
—C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire?
—Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe.
Le roi prit la plume.
—Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.
—Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le roi signait.
—Joseph, monseigneur.
—Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous pouvez ajouter au-dessous de votre signature:
«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y exprimées par moi soient fidèlement remplies.»
—Je puis ajouter cela? demanda le roi.
—Vous le pouvez, sire.
Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo.
—C'est fait, dit-il.
—Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un double de cette proclamation,—vous entendez, capitaine, le roi est si content de votre proclamation, qu'il en désire copie,—Votre Majesté va signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats.
—Monseigneur! fit Pronio...
—Laissez-moi faire, monsieur.
—Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.
—Sire, je supplie Votre Majesté...
—Allons, dit le roi. Sur Corradino?
—Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus rapide.
Le roi s'assit, fit le bon et signa.
—Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en présentant la copie au cardinal.
—Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures. Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués.
—Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?
—Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles.
Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement.
—Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?...
—Qui donc, monseigneur?
—Le roi vous donne sa main à baiser.
—Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle.
Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi.
Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y jouait.
—Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un mot de vrai.
—Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai, c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la faire, c'est justement pour cela que je l'admire.
—Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut mes dix mille ducats.
—Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la payait à sa valeur.
—Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front.
—Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie?
—Je vous suis, dit-il.
Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal.
Ruffo lut2:
Note 2:(retour)Nous ne changeons pas un mot au texte de cette proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, qui existent au monde.
Nous ne changeons pas un mot au texte de cette proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, qui existent au monde.
«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»
—Vous savez que je n'admire pas encore.
—Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtestranquillement, sans autre intention que derétablir la sainte Église; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les seuls intérêts du saint-père.
—Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
—Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis,ils menacent de pénétrer dans les Abruzzes.
—Eh! fit le roi, qui comprenait.
—C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à l'improviste soient battus.
—Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi vrai.
—Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc,malgré le danger que je cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger, pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand vous y serez rentré...
—Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal! j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel! Tiens! il a oublié son livre.
—Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre tour; il n'a plus rien à y apprendre.
Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur, il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par lePonteet laRiviera di Chiaia.
Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand, ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses habitants.
En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi, qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en retraite.
Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume.
Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles Napolitains.
Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois à Crécy.
Il était impossible de trahir un tel dévouement, de ne pas récompenser de pareils sacrifices.
Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui discutait, commentait, disséquait la proclamation; ceux qui faisaient partie de ces groupes et qui savaient lire,—et le nombre n'en était pas grand,—jouissaient de leur supériorité, avaient la parole, et, comme ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient évidemment une influence très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte.
Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore moins répandue que partout ailleurs, un immense groupe s'était formé à la porte du beccaïo, et, au centre, assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il pût le lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des prérogatives que lui donnait son instruction distinguée, transmettait à la multitude ébahie les nouvelles que contenait la proclamation.
—Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccaïo dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul que lui eût laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main de Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, c'est que ces gueux de républicains, que l'enfer confonde! ont donné la bastonnade au général Mack.
—Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, répondait Michel; cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits, nous appelons cela un sous-entendu.
—Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en est pas moins vrai que les Français—et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!—marchent sur Naples et y seront peut-être avant quinze jours.
—Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent les Abruzzes; ce qui est évidemment le chemin de Naples; mais il ne tient qu'à nous qu'ils n'y entrent point, à Naples.
—Et comment les en empêcher? demanda le beccaïo.
—Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose et en marchant contre eux.
—En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccaïo trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à dire, cela!
—Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: il n'est besoin que d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau des moutons que tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne source, moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille: or, nous sommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux.
—De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant dans les paroles de Michele une allusion à son accident; cela te plaît à dire.
—Eh bien, continua Michele sans se préoccuper de l'interruption du beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixième d'un Français, et il n'y aura plus de Français, puisque nous sommes soixante mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile, surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six.
—Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en tombera dans les mains...
—Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il ne faut point attendre qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les combattre partout où on les rencontrera. Un homme vaut un homme, que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo, qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, à plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lâches.
—Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs voix.
—Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire tuer avec moi le disent.
—Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre chef, Michele?
—Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux.
—Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crièrent un grand nombre de voix.
—Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il paraît que la prédiction de Nanno commence à se réaliser. Veux-tu être mon lieutenant, Pagliuccella?
—Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel; tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais; mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du tout.
—Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se procurer; moi, je vais chercher mon sabre.
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du capitaine Michele.
Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita dei Capuccini.
Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait, son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration, prêts à franchir les frontières du royaume.
Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier, il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe, indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble, disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou la lave d'Herculanum avait passé sur elle.
Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours, avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel, et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire ceux qui voudraient bien combattre avec lui.
Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti. Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino, et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu, monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre sa place au milieu du cercle qui l'avait élu.
Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle Pigne et Toledo.
Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana, la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement, avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte Capuana, célèbre à tant de titres.
C'était, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana, sur la place qui s'étend au bas des degrés de l'église San-Giovanni à Carbonara, sur l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette place est le centre des quartiers populaires, avait donné rendez-vous à sa troupe! or, sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis qu'il avait rencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux cent cinquante hommes encombraient cette place au moment où le roi se présentait pour la traverser.
Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait jamais rien à craindre. Il fut donc étonné, mais voilà tout, quand il vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, et des cierges, plus nombreux, brûlant devant les madones, reluire des sabres et des canons de fusil; il se pencha en conséquence, et, touchant de la main l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe:
—Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce qui se passe ici?
L'homme se retourna et se trouva face à face avec le roi.
L'homme, c'était Michel.
—Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie de voir le roi, l'étonnement que lui causait sa présence et l'orgueil d'avoir été touché par lui; oh! Sa Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!
Et toute la troupe répéta d'une seule voix:
—Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!
Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un cri quelconque à son retour dans sa capitale, ce n'était certes pas par celui-là.
—Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils donc?
—Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc avec sa gravité habituelle; ils vous nomment leur père, ils vous appellent le sauveur de Naples?
—Tu en es sûr?
Les cris redoublèrent.
—Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...
Et, sortant à moitié par la portière:
—Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est votre père, et, comme vous le dites très-bien, je reviens sauver Naples ou mourir avec vous.
Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu'à la frénésie.
—Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes; des torches! des flambeaux! des illuminations!
—Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait; inutile! pour quoi faire des illuminations?
—Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi sain et sauf, et qu'ils ont protégé Votre Majesté au milieu des périls qu'elle a courus en traversant les rangs des Français pour revenir dans sa fidèle ville de Naples, cria Michele.
—Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara. C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!
—Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio est un habile homme!
Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit tout entière étincelante comme Pise le jour de laLuminara.
Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe.
A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela et la traîna lui-même.
Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède, on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se composait de deux on trois cents personnes au moins.
On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée, vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais.
La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors, elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs, vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre, le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau, lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en triomphe.
La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux, Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son raffermissement ou sa chute.
La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité, détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice, il était profondément indifférent.
L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, ou du moins ne parut causer aucune sensation, quoique la place du Château fût encombrée de monde; tous les regards, tous les cris, tous les élans du coeur étaient pour ce roi quiavait passé entre les rangs des Français pour aller mourir avec son peuple.
La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc de Calabre que son père approchait, la présence de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants royaux, leur céda sa place au balcon et se tint derrière eux.
L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut saluée par quelques cris, mais ne détourna point l'attention de la multitude, tout entière au cortège royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte.
Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à être de l'avis du cardinal Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir payé une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, surtout si l'on comparait cette entrée à celle qui l'attendait, et que sa conscience royale, si peu sévère qu'elle fût, lui faisait pressentir.
Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, le peuple voulut le porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva jusqu'à la porte de ses appartements.
La foule était si considérable, qu'il fut séparé du duc d'Ascoli, auquel personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle humaine.
Le roi se montra au balcon, donna la main au prince François, embrassa ses enfants au milieu des cris frénétiques de cent mille personnes, et, réunissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras:
—Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous!
Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule voix:
—Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier!
Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme.
La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon et alla trouver, au fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une table et regardant cet étrange spectacle avec son flegme irlandais.
—Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.
—Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi, de le faire partir.
Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la descente du Géant bien longtemps encore après que le roi eut disparu et que les fenêtres furent fermées.
Le roi rentra chez lui sans même demander ce qu'était devenu d'Ascoli, que l'on avait emporté chez lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à demi mort.
Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six semaines, il n'avait pas vu.