LXVIII

Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; il déclara hautement et résolument au conseil qu'il était décidé, d'après la manifestation populaire dont il avait été témoin la veille, à rester à Naples et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée du royaume aux Français.

Devant une déclaration si nettement formulée, il n'y avait pas d'opposition possible; l'opposition n'eût pu être faite que par la reine, et, rassurée par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renoncé à une lutte ouverte dans laquelle il était du caractère de Ferdinand de s'entêter.

En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il avait, de son côté, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il était convenu avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit, et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne par la route de Manfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être mise sous les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne pas se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, par l'influence qu'il exerçait en Italie, le maintenir contre la France, de même que, dans la situation contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir contre l'Autriche.

Une note explicative, écrite au nom du roi de la main de Ruffo et signée par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette énigme que, sans elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur.

Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre lui, Caracciolo et Nelson: Ruffo avait fort approuvé le roi et insisté pour une conférence entre lui et Caracciolo en présence de Sa Majesté. Il fut convenu que l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait un parti.

Le même jour encore, le roi avait reçu la visite du jeune Corse de Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonné de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses ordres avaient été exécutés et que le ministre de la guerre lui avait délivré son brevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté royale, s'était bien gardé d'y manquer, et le jeune homme—que les huissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, à cause de sa ressemblance avec celui-ci,—se présentait chez le roi revêtu de son uniforme et porteur de son brevet.

Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait mettre son dévouement et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait à ce qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de ce dévouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient à la parole qu'elles avaient reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient à bord du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; les sept jeunes gens s'étaient donc engagés à leur faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarquées, ils reviendraient à Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du trône et de l'autel.

Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent pas à arriver; elles dépassaient tout ce qu'on pouvait espérer. La parole du roi avait retenti comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les syndics s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» avait retenti d'Isoletta à Capoue et d'Aquila à Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur avait annoncé la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils avaient acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la main, le nom du roi à la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les protégeait au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient donner à leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout le pays.

Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de l'Italie méridionale; c'est un fruit indigène qui pousse dans la montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes, de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les vallées produisent le froment, le maïs et les figues; les collines produisent l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands.

Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un état comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur, bottier. Le métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère, la soeur du brigand ne sont point entachés le moins du monde par la profession de leur fils ou de leur frère, attendu que cette profession elle-même n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, pendant l'été, pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu, rencontre le maire, le salue et est salué par lui; souvent il est son ami, quelquefois son parent.

Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard, et remonte dans la montagne.

De là le proverbe «Les brigands poussent avec les feuilles.»

Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et j'ai consulté toutes les archives depuis 1503 jusqu'à nos jours, il y a des ordonnances contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois espagnols sont exactement les mêmes que celles des gouverneurs italiens, attendu que les délits sont les mêmes. Vols avec effraction, vols à main armée sur la grande route, lettres de rançon avec menaces d'incendie, de mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les billets n'ont point produit l'effet attendu.

En temps de révolution, le brigandage prend des proportions gigantesques: l'opinion politique devient un prétexte, le drapeau une excuse; le brigand est toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire pour le trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les libéraux, les progressistes, les révolutionnaires les repoussent et les méprisent; les années fameuses dans les annales du brigandage sont les années de réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est-à-dire toutes les années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé le brigandage à son aide.

Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est soutenu par les autorités, qui, dans les autres temps, ont mission de l'empêcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde nationale sont non-seulementmanutengoli, c'est-à-dire soutiens des brigands, mais souvent brigands eux-mêmes.

En général, ce sont les prêtres et les moines qui soutiennent moralement le brigandage, ils en sont l'âme; les brigands, qui leur ont entendu prêcher la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, des médailles bénites qui doivent les rendre invulnérables; si par hasard, malgré la médaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel, contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands égards; le brigand pris a le pied sur la première traverse de cette échelle de Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la médaille et meurt héroïquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter les autres degrés.

Maintenant, d'où vient cette différence entre les individus et les masses? d'où vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon et que le bandit meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer; car, sans cette explication, la suite de notre récit laisserait un certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'où vient cette opposition morale et physique entre les mêmes hommes réunis en masse ou combattant isolément.

Le voici:

Le courage collectif est la vertu des peuples libres.

Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont qu'indépendants.

Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les Écossais, les Siciliens, les Monténégrins, les Albanais, les Drases, les Circassiens, peuvent se passer très-bien de la liberté, pourvu qu'on leur laisse l'indépendance.

Expliquons la différence énorme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERTÉ, INDÉPENDANCE.

Lalibertéest l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son indépendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi.

L'indépendanceest pour l'homme la jouissance complète de toutes ses facultés, la satisfaction de tous ses désirs.

L'homme libreest l'homme de la société; il s'appuie sur son voisin, qui à son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prêt à se sacrifier pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient pour lui.

L'homme indépendantest l'homme de la nature; il ne se fie qu'en lui-même; son seul allié est la montagne et la forêt; sa sauve-garde, son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe.

Avec les hommes libres, on fait desarmées.

Avec les hommes indépendants, on fait desbandes.

Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides:Serrez les rangs!

Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette à Machecoul:Égayez-vous, mes gars!

L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de sa patrie.

L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt et de sa passion.

L'homme librecombat.

L'homme indépendanttue.

L'homme libre dit:Nous.

L'homme indépendant dit:Moi.

L'homme libre, c'estla Fraternité.

L'homme indépendant n'est quel'Égoïsme.

Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore qu'à l'état d'indépendance; ils ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité; voilà pourquoi ils furent vaincus en bataille rangée par une armée cinq fois moins nombreuse que la leur.

Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours été indépendants.

Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au nom de Dieu, à la voix du roi parlant au nom de la famille, et surtout à la voix de la haine parlant au nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà pourquoi tout se souleva.

Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne sans autre but que la destruction, sans autre espérance que le pillage, secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses ordres. Des masses avaient fui devant les Français, des hommes isolés marchèrent contre eux; une armée s'était évanouie, un peuple sortit de terre.

Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'armée continuaient d'être désastreuses. Une portion de l'armée, sous les ordres d'un général Moesk, que personne ne connaissait,—pas même Nelson, qui, dans ses lettres, demande qui il est,—s'était retirée sur Calvi, et s'y était fortifiée. Macdonald, chargé, comme nous l'avons dit, par Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des troupes royales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d'enlever la position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville et intima au général Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit, mais à des conditions inadmissibles. Le général Maurice Mathieu ordonna de battre à l'instant même en brèche les murs d'un couvent, et, par la brèche faite à ces murs, d'entrer dans la ville.

Au dixième boulet, un parlementaire se présenta.

Mais, sans le laisser parler, le général Maurice Mathieu lui dit:

—Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil de l'épée!

Les royaux s'étaient rendus à discrétion.

La rapidité des coups portés par Macdonald sauva une partie des prisonniers faits par Mack, mais ne put les sauver tous.

A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés à des arbres et fusillés.

A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns venaient d'être amputés, avaient été égorgés dans l'ambulance.

Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement brûlés.

Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait répondu à toutes ces barbaries que par des actes d'humanité, qui contrastaient singulièrement avec les cruautés des soldats royaux.

Le général de Damas, seul, émigré français et qui avait cru, en cette qualité, devoir mettre son épée au service de Ferdinand,—le général de Damas, seul, avait, à la suite de cette terrible défaite de Civita-Castellana, soutenu l'honneur du drapeau blanc. Oublié par le général Mack, qui n'avait songé qu'à une chose, à sauver le roi,—oublié avec une colonne de sept mille hommes, il fit demander au général Championnet, qui venait, comme on le sait, de rentrer à Rome, la permission de traverser la ville et de rejoindre les débris de l'armée royale sur le Teverone,—débris qui, nous l'avons dit, étaient cinq fois plus nombreux encore que l'armée victorieuse.

A cette demande, Championnet fit venir un de ces jeunes officiers de distinction dont il faisait pépinière autour de lui.

C'était le chef d'état-major Bonami.

Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état des choses et de lui faire son rapport.

Bonami monta à cheval et partit aussitôt.

Cette grande époque de la République est celle où chaque officier des armées françaises mériterait, au fur et à mesure qu'il passe sous les yeux du lecteur, une description qui rappelât celle que consacre, dans l'Iliade, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans laJérusalem délivrée, aux chefs croisés.

Nous nous contenterons de dire que Bonami était, comme Thiébaut, un de ces hommes de pensée et d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez de vos yeux et agissez selon les circonstances.»

A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie du général Rey, qui commençait à entrer dans la ville. Il mit le général Rey au courant de ce dont il était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui en donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur la route d'Albano et de Frascati. Lui-même, à la tête d'un détachement de cavalerie, il traversa le Ponte-Molle, l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la vitesse de son cheval dans la direction où il savait trouver le général de Damas, suivi de loin par le général Rey, avec son détachement, et par Macdonald, avec sa cavalerie légère.

Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé derrière lui les troupes de Macdonald et de Rey, auxquelles il fallait au moins une heure pour le rejoindre. Voulant leur en donner le temps, il se présenta comme parlementaire.

On le conduisit au général de Damas.

—Vous avez écrit au commandant en chef de l'armée française, général, lui dit-il; il m'envoie à vous pour que vous m'expliquiez ce que vous désirez de lui.

—Le passage pour ma division, répondit le général de Damas.

—Et s'il vous le refuse?

—Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me l'ouvrir l'épée à la main.

Bonami sourit.

—Vous devez comprendre, général, répondit-il, que vous donner bénévolement passage, à vous et à vos sept mille hommes, c'est chose impossible. Quant à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous préviens qu'il y aura du travail.

—Alors, que venez-vous me proposer, colonel? demanda le général émigré.

—Ce que l'on propose au commandant d'un corps dans la situation où est le vôtre, général: de mettre bas les armes.

Ce fut au tour du général de Damas de sourire.

—Monsieur le chef d'état-major, répondit-il, quand on est à la tête de sept mille hommes et que chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, ou l'on meurt.

—Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général.

Le général émigré parut réfléchir.

—Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler un conseil de guerre et délibérer avec lui sur les propositions que vous me faites.

Ce n'était point l'affaire de Bonami.

—Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde une heure.

C'était juste le temps dont le chef d'état-major avait besoin pour que son infanterie le rejoignit.

Il fut donc convenu, le général de Damas étant à la merci des Français, que, dans une heure, il donnerait une réponse.

Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le général Rey, pour presser la marche de ses troupes.

Mais le général de Damas, de son côté, avait mis à profit cette heure, et, quand Bonami revint avec sa troupe, il le trouva faisant sa retraite en bon ordre sur le chemin d'Orbitello.

Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major Bonami, à la tête, l'un d'un détachement du 16e de dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se mirent à la poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la Storta, où ils les chargèrent énergiquement.

L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains.

Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent chez l'ennemi une résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent sous leurs charges réitérées. Pendant ce temps, la nuit vint. Le dévouement et le courage de l'arrière-garde avaient sauvé l'armée. Le général de Damas profita des ténèbres et de sa connaissance des localités pour continuer sa retraite.

Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire, revinrent à la Hueta, où ils passèrent la nuit.

Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait développée dans la négociation et du courage qu'il avait montré dans la bataille, fut nommé par Championnet général de brigade.

Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec les républicains. Macdonald envoya un de ses aides de camp pour informer Kellermann, qui était à Borghetta avec des troupes un peu moins fatiguées que celles qui avaient donné dans la journée, de la direction qu'avait prise la colonne napolitaine. A l'instant même, Kellermann réunit ses troupes et se dirigea, par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la colonne du général de Damas. Ces hommes qui fuyaient si facilement, commandés par un général allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général français, et firent une vigoureuse résistance. Damas n'en fut pas moins forcé à la retraite, qu'il soutint en se portant de lui-même à l'arrière-garde, où il combattit avec un admirable courage.

Mais une de ces charges comme en savait faire Kellermann, une blessure que reçut le général émigré, décidèrent la victoire en faveur des Français. Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine avait gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer sur les bâtiments napolitains qui se trouvaient dans le port. Poussé vivement dans la ville, Damas eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et, soit considération pour son courage, soit que le général français ne voulût point perdre son temps à l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de Kellermann, moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer avec son avant-garde sans être inquiété.

Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine qui eût fait son devoir dans cette courte et honteuse campagne était un général français.

Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontières napolitaines sur trois colonnes.

L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par Aquila: elle devait forcer les défilés de Capistrello et de Sora.

L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit la Campanie par les marais Pontins, Terracine et Fondi.

Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, envahit la Terre de Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano.

Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, défendaient les marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara.

Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; Pescara, la route de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une montagne et commandait l'Abruzze ultérieure.

Gaete était défendue par un vieux général suisse nommé Tchudy: il avait sous ses ordres quatre mille hommes;—comme moyen de défense, soixante et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin.

Le général Rey le somma de se rendre.

Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune femme. Il eut peur pour elle, qui sait? peut-être pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un conseil, consulta l'évêque, lequel mit en avant son ministère de paix, et réunit les magistrats de la ville, qui saisirent le prétexte d'épargner à Gaete les maux d'un siège.

Cependant on hésitait encore, quand le général français lança un obus sur la ville; cette démonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyât une députation aux assiégeants afin de leur demander leurs conditions.

—La place à discrétion ou toutes les rigueurs de la guerre, répondit le général Rey.

Deux heures après, la place était rendue.

Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nommé Pricard, un parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il eût eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter ses moyens de défense à l'officier français dans tous leurs détails, lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en munitions et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme avec ces paroles altières:

—Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend pas.

Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir ses portes et de remettre cette ville si bien fortifiée au général Duhesme. Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf cent soldats.

Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par sa situation, plus forte encore par des ouvrages d'art, elle était défendue par un Espagnol nommé Jean Lacombe, armée de dix pièces de gros calibre, fournie de munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle tint un jour, et se rendit après deux heures de siège.

Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, que les chefs de bande se substituassent aux généraux et les brigands aux soldats.

Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient organisées avec la rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait lui-même; celle de Gaetano Mammone; celle de Fra-Diavolo.

Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes françaises.

Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé une garnison de quatre cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre lui en avait été donné, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue. En arrivant à Tocco, il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona et fit hâter le pas à ses hommes.

En effet, une colonne française, commandée par le général Rusca, après être entrée sans défiance et tambour battant dans la ville de Sulmona, avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les fenêtres une grêle de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un moment d'hésitation.

Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en avait profité, était sorti de l'église avec une centaine d'hommes, avait chargé de front les Français, tandis que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de ses hommes, et il était sorti précipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une douzaine de morts et de blessés.

Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts, à la vue des habitants de la ville qui achevaient les blessés, la rougeur de la honte était montée au visage, des républicains s'étaient reformés d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés dans Sulmona, répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle de la rue.

Cependant, cachés dans les embrasures des portes, embusqués dans les ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-être les Français allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois, lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité de la ville.

C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus au feu, avaient tourné Sulmona et tombaient sur les derrières de Pronio.

Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son arrière-garde, la rallia, se trouva en face de Duhesme, déchargea un de ses pistolets sur lui et le blessa au bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un fusil, et, à la tête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant en patois un ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par toutes les petites ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut évacuée. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins. Les Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, c'étaient, à leur tour, les brigands qui avaient lutté un contre dix. Ils avaient été vaincus; mais ils avaient fait éprouver des pertes cruelles aux républicains. Cette rencontre fut donc regardée à Naples comme un triomphe.

De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, après la prise de Gaete, honteusement rendue, défendu vaillamment le pont de Garigliana, attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de républicains, que le général Rey, ne soupçonnant pas l'organisation des bandes, avait envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs officiers et soldats, restés blessés sur le champ de bataille, avaient été ramassés à demi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au milieu des huées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et des danses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommes à ces sortes de fêtes.

Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces meurtres, aux agonies prolongées. Il avait, dans un sentiment de pitié, déchargé sur des blessés ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa popularité à des actes de semblable pitié. Il s'était éloigné des bûchers où les républicains subissaient leur martyre, et avait voulu en éloigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus de frénésie que les autres femmes, elle dansait et hurlait.

Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en avant de Sora, entre le lac Fucino et le Liri.

On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du Liri, un officier portant l'uniforme français, conduit par un guide.

—Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.

Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant lui.

Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le conduire au général Lemoine, auquel il était chargé de transmettre un ordre de Championnet, il l'avait conduit à Gaetano Mammone.

C'était un des aides de camp du général en chef, nommé Claie.

—Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.

On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'étancher sa soif.

Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui liât les mains et qu'on l'attachât à un arbre.

Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour bien reconnaître la place où elle battait, et, la place reconnue, il y enfonça son poignard. L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, point poussé une plainte: il savait aux mains de quel cannibale il était tombé, et, comme le gladiateur antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien mourir.

Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas échapper un soupir.

Le sang jaillit de la blessure—par élans—comme il s'échappe d'une artère.

Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement de cette chair coulante qu'on appelle le sang.

Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une scie.

La scie lui fut apportée.

Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson, il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.

Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons, et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de joie de leur bonne venue.

Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.

Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie, dont les fenêtres donnaient sur la place.

A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré le petit détachement commandé par le capitaine Tremeau3. Un guide interprète, traître, comme toujours, qui conduisait le détachement, expliqua au capitaine républicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches d'olivier à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n'eut pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui présentaient des fleurs; il ordonna à la vivandière de vider son baril d'eau-de-vie: on but a la santé du général Championnet, à la propagation de la république française, et l'on s'achemina bras dessus, bras dessous, vers le village, en chantantla Marseillaise.

Note 3:(retour)On trouvera bon que, dans la partie historique, nous citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel, pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne faisons pas de l'horreur à plaisir.

On trouvera bon que, dans la partie historique, nous citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel, pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne faisons pas de l'horreur à plaisir.

Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le détachement français à la porte du village: une immense acclamation l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie, on s'achemina vers la mairie.

Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y mit autant de couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dînaient, ou plutôt devaient dîner à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et le corps municipal, représentés par Gaetano Mammone et les principaux brigands enrôlés sous ses ordres.

Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était fait, mirent leurs fusils en faisceaux à dix pas de la table préparée pour eux; les femmes leur enlevèrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent à jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent débouchées et les verres emplis.

Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en même temps dans la salle basse.

Les hommes de Mammone se glissèrent entre la table et les fusils, qu'en se mettant en route, le capitaine, pour plus de précaution, avait fait charger; les officiers furent espacés à la table intérieure, de manière à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands.

Le signal du massacre devait être donné par Mammone: il lèverait à l'une des fenêtres le crâne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et porterait la santé du roi Ferdinand.

Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone s'approcha de la fenêtre, emplit de vin, sans être vu, le crâne encore sanglant du malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, le leva en portant le toast convenu.

Aussitôt, la population tout entière y répondit par le cri:

—Mort aux Français!

Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui, sous prétexte de les servir, entouraient les Français, se retirèrent en arrière; une fusillade éclata à bout portant, et les républicains tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé ou qui n'étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par les enfants, qui s'étaient emparés de leurs sabres.

Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la salle, ils voulurent s'élancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu par cinq ou six hommes, qui les retinrent à leurs places.

Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante à la main, et leur offrit la vie s'ils voulaient boire à la santé du roi Ferdinand dans le crâne de leur compatriote.

Tous quatre refusèrent avec horreur.

Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, força les officiers d'étendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains à la table.

Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des fascines et des bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fenêtres après avoir mis le feu aux fascines et à la paille.

Cependant le supplice des républicains fut moins long et moins cruel que ne l'avait espéré leur bourreau. Un des sergents eut le courage d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons le terrible service de les poignarder, et il se poignarda lui-même après eux.

Les quatre héros moururent au cri de «Vive la République!»

Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent le roi Ferdinand, qui, se voyant si bien secondé par ses fidèles sujets, résolut plus que jamais de ne pas quitter Naples.

Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio suivre le cours de leurs exploits, et voyons ce qui se passait chez la reine, qui, plus que jamais était, au contraire, décidée à quitter la capitale.

Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique de l'Angleterre que, chassés de leur capitale de terre ferme, Ferdinand et Caroline se réfugiassent en Sicile, où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux et des marins anglais.

Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma Lyonna poussaient la reine à la fuite, que lui conseillaient énergiquement, d'ailleurs, ses craintes personnelles. La reine se savait tellement détestée, en effet, que, dans le cas où éclaterait un mouvement républicain, elle était sûre qu'autant son mari serait défendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuple s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher d'elle la prison et même la mort!

Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses cheveux blanchis en une nuit, sa tête à la main, était jour et nuit devant elle.

Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire le 18 décembre, la reine était en petit comité dans sa chambre à coucher avec Acton et Emma Lyonna.

Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait de son aile effarée les fenêtres du palais royal, et l'on entendait le bruit de la mer qui venait se briser contre les tours aragonaises du Château-Neuf. Une seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa lumière sur un plan du palais, où la reine et Acton paraissaient chercher avidement un détail qui leur échappait.

Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, dans la pénombre, une silhouette immobile et muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue, semblait attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter.

La reine fit un mouvement d'impatience.

—Ce passage secret existe cependant, dit-elle: j'en suis certaine, quoique, depuis longtemps, on ne l'utilise plus.

—Et Votre Majesté croit que ce passage secret lui est nécessaire?

—Indispensable! dit la reine. La tradition assure qu'il donnait sur le port militaire, et par ce passage seul nous pouvons, sans être vus, transporter, à bord des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les objets d'art précieux que nous voulons emporter avec nous. Si le peuple se doute de notre départ, et s'il nous voit transporter une seule malle à bord duVan-Guard, il s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver ce passage.

Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher obstinément les traits de crayon qui pouvaient indiquer le souterrain dans lequel elle mettait tout son espoir.

Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva la tête, chercha des yeux dans la chambre l'ombre que nous avons indiquée, et, l'ayant trouvée:

—Dick! fit-il.

Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était pas attendu à être appelé, et comme si surtout la pensée chez lui, maîtresse souveraine du corps, l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se trouvait matériellement.

—Monseigneur? répondit-il.

—Vous savez de quoi il est question, Dick?

—Aucunement, monseigneur.

—Vous êtes cependant là depuis une heure à peu près, monsieur, dit la reine avec une certaine impatience.

—C'est vrai Votre Majesté.

—Vous avez dû alors entendre ce que nous avons dit et savoir ce que nous cherchons?

—Monseigneur ne m'avait point dit, madame, qu'il me fût permis d'écouter. Je n'ai donc rien entendu.

—Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, vous avez là un serviteur précieux.

—Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en faisais.

Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous avons déjà vu obéir si intelligemment et si passivement aux ordres de son maître pendant la nuit de la chute et de l'évanouissement de Ferrari:

—Venez ici, Dick, lui dit-il.

—Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.

—Vous êtes un peu architecte, je crois?

—J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture.

—Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être trouverez-vous ce que nous ne trouvons pas. Il doit exister dans les caves un souterrain, un passage secret, donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire.

Acton s'écarta de la table et céda sa place à son secrétaire.

Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant aussitôt:

—Inutile de chercher, je crois, dit-il.

—Pourquoi cela?

—Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations un passage secret, il se sera bien gardé de l'indiquer sur le plan.

—Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience ordinaire.

—Mais, madame, parce que, du moment que le passage serait indiqué sur le plan, il ne serait plus un passage secret, puisqu'il serait connu de tous ceux qui connaîtraient le plan.

La reine se mit à rire.

—Savez-vous que c'est assez logique, général, ce que dit là votre secrétaire?

—Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir trouvé, répondit Acton.

—Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma Lyonna, aidez-nous à retrouver ce souterrain. Ce souterrain une fois retrouvé, je me sens toute disposée, comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer et à venir rendre à la reine compte de mon exploration.

Richard, avant de répondre, regarda le général Acton comme pour lui en demander la permission.

—Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine le permet, et j'ai la plus grande confiance dans votre intelligence et dans votre discrétion.

Dick s'inclina imperceptiblement.

—Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer toute la portion des fondations du palais qui donnent sur la darse. Si bien dissimulée que soit la porte, il est impossible que l'on n'en trouve point quelque trace.

—Alors, il faut attendre à demain, dit la reine, et c'est une nuit perdue.

Dick s'approcha de la fenêtre.

—Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est nuageux, mais la lune est dans son plein. Toutes les fois qu'elle passera entre deux nuages, elle donnera une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait seulement le mot d'ordre, afin que je pusse circuler librement dans l'intérieur du port.

—Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller ensemble chez le gouverneur du château: non-seulement il vous donnera le mot d'ordre, mais encore il fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper de vous, et de vous laisser faire tranquillement tout ce que vous avez à faire.

—Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne perdons pas de temps.

—Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, tachez de faire honneur à la bonne opinion que nous avons de vous.

—Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune homme.

Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière le capitaine général.

Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.

—Eh bien? lui demanda la reine.

—Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en quête, et je serai bien étonnée s'il revient, comme dit Sa Majesté, après avoir fait buisson creux.

En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par l'officier de garde aux sentinelles, Dick avait commencé sa recherche, et, dans un angle rentrant de la muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés, couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant laquelle, et sans y faire attention, tout le monde passait avec l'insouciance de l'habitude. Convaincu qu'il avait trouvé une des extrémités du passage secret, Dick ne s'était plus préoccupé que de découvrir l'autre.

Il rentra au château, s'informa quel était le plus vieux serviteur de toute cette domesticité grouillant dans les étages inférieurs, et il apprit que c'était le père du sommelier, qui, après avoir exercé cette charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils depuis vingt. Le vieillard avait quatre-vingt-deux ans, et était entré en fonctions près de Charles III, qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même de son avènement au trône.

Dick se fit conduire chez le sommelier.

Il trouva toute la famille à table. Elle se composait de douze personnes. Le vieillard était la tige, tout le reste des rameaux. Il y avait là deux fils, deux brus et sept enfants et petits-enfants.

Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme son père; l'autre, serrurier du château.

L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux encore et paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence.

Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol:

—La reine vous demande, lui dit-il.

Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles III, c'est-à-dire depuis quarante ans, personne ne lui avait parlé sa langue.

—La reine me demande? fit-il avec étonnement, en napolitain.

Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme poussés par un ressort.

—La reine vous demande, répéta Dick.

—Moi?

—Vous.

—Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper?

—J'en suis sûr.

—Et quand cela?

—A l'instant même.

—Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté.

—Elle vous demande tel que vous êtes.

—Mais, Votre Excellence...

—La reine attend.

Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation, et regarda ses fils avec une certaine inquiétude.

—Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher, continua Dick, toujours dans la même langue: la reine aura probablement besoin de lui ce soir.

Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son fils.

—Êtes-vous prêt? demanda Dick.

—Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard.

Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus pesant que celui de son guide, il monta l'escalier de service, par lequel jugea à propos de passer Dick, et traversa les corridors.

Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la reine le jeune homme avec le capitaine général: ils se levèrent pour annoncer son retour; mais lui leur fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement à la porte de la reine.

—Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui se doutait que Dick seul avait la discrétion de ne pas se faire annoncer.

Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait pas fait deux pas, que Dick, poussant cette porte devant lui, entrait, laissant le vieillard dans l'antichambre.

—Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous trouvé?

—Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du moins.

—Vous avez trouvé le souterrain?

—J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener à Votre majesté l'homme qui lui trouvera l'autre.

—L'homme qui trouvera l'autre?

—L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard de quatre-vingt-deux ans.

—L'avez-vous interrogé?

—Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai réservé ce soin à Votre Majesté.

—Où est cet homme?

—Là, fit le secrétaire en indiquant la porte.

—Qu'il entre.

Dick alla à la porte.

—Entrez, dit-il.

Le vieillard entra.

—Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le reconnut pour avoir été servie par lui, pendant quinze ou vingt ans.—Je ne savais pas que vous fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir vivant et bien portant.

Le vieillard s'inclina.

—Vous pouvez, justement à cause de votre grand âge, me rendre un service.

—Je suis à la disposition de Sa Majesté.

—Vous devez, du temps du feu roi Charles III,—Dieu ait son âme!—vous devez avoir eu connaissance ou entendu parler d'un passage secret donnant des caves du château sur la darse ou le port militaire?

Le vieillard porta la main à son front.

—En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose comme cela.

—Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin aujourd'hui de retrouver ce passage.

Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement d'impatience.

—Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux ans, la mémoire s'en va. M'est-il permis de consulter mes fils?

—Que sont-ils, vos fils? demanda la reine.

—L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a succédé dans ma charge de sommelier; l'autre, qui en a quarante-huit, est serrurier.

—Serrurier, dites-vous?

—Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était capable.

—Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard. Pour ouvrir la porte, on aura besoin d'un serrurier.

—C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, mais vos fils seulement, pas les femmes.

—Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit le vieillard en s'inclinant pour sortir.

—Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, et revenez le plus tôt possible me faire part du résultat de la conférence.

Dick salua et sortit derrière Pacheco.

Un quart d'heure après, il rentra.

—Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se tient prêt à en ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté.

—Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard un homme précieux et qu'un jour ou l'autre, je vous demanderai probablement.

—Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs les plus chers et les miens seront comblés. Qu'ordonne, en attendant, Votre Majesté?»

—Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des choses qu'il faut voir de ses propres yeux.


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