LXXXVIII

Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et aussitôt il donna l'ordre à son armée de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze heures du matin.

Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un livre historique, où l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions trouvé moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec les officiers français venant toucher les cinq millions convenus par la trêve de Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de s'occuper de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée qui, on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit à cette maison du Palmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la moitié de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne pouvait croire, et, au lieu d'un long récit intéressant, mais froid comme toute narration politique, nous eussions eu des scènes passionnées, rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées à la pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeur arrivait jusqu'à elle. Mais nous sommes forcé de nous renfermer dans l'inflexible exigence des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, il lui avait fallu avant tout suivre les ordres de son général, qui, dans son ignorance de l'irrésistible aimant qui attirait son chef de brigade vers Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.

A San-Germano, au moment même où, après avoir passé la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son père, Championnet lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et, en faisant un circuit pour protéger et éclairer le reste de l'armée, de marcher sur Bénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato devait constamment se tenir en communication avec le général en chef.

Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une attaque nouvelle à repousser; toutes les nuits, une surprise à découvrir et à déjouer. Mais Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays, était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire de la bataille rangée, par son sang-froid, par son courage et par ses études stratégiques, et celui de la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de montagnes, par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cet instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien développés chez les peuplades rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de décembre, des rivières glacées à franchir, des montagnes couvertes de neige à traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant les faibles, louant les forts, ses soldats purent reconnaître l'homme supérieur et bon à la fois, et, n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une faiblesse, ni une injustice, se groupèrent autour de lui avec le respect non-seulement de subordonnés pour leur chef, mais encore d'enfants pour leur père.

Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutôt le sentier des montagnes était impraticable. Il était remonté jusqu'à Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à pas sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, il avait, à travers monts, bois et vallées, atteint le village ou plutôt la ville de Bocano.

Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps ordinaires, on peut faire en une étape.

Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, qu'il reçut l'ordre de s'arrêter et d'attendre de nouvelles instructions.

La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de Championnet avec les députés de la ville, et la décision prise le même jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.

Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent et de se rabattre immédiatement sur Naples pour seconder le général dans son attaque du 21.

Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à Bénévent.

La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette marche donnait à Salvato de grandes inquiétudes. Si les brigands lui avaient laissé le chemin libre de Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour le lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.

Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il était engagé, le connaissait du moins stratégiquement. Il savait qu'il ne pouvait aller de Bénévent à Naples sans passer par l'ancienne vallée Caudia, c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent vingt et un ans avant le Christ, les légions romaines, commandées par le consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées de passer sous le joug.

Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que c'était là que l'attendaient les brigands.

Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour et de la principauté étant incomplètes, de visiter le pays par lui-même.

A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, monta son meilleur cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, à cheval comme lui, et se mit en chemin.

A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et s'avança seul.

La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la clarté de la lune, il pouvait distinguer la place où elle semblait se fermer tout à fait. Il était évident que c'était à cette même place que les Romains s'étaient aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été tendu.

Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui garnissent le fond de la vallée, et arriva ainsi à une ferme située à cinq cents pas, à peu près, de cet étranglement de la montagne.

Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger.

Une grande lueur venait d'une partie de la maison séparée du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu'à un endroit où ses regards pouvaient plonger dans la chambre éclairée.

La cause de cet éclairage était un four que l'on venait de chauffer et où deux hommes se tenaient prêts à enfourner une centaine de pains.

Il était évident qu'une pareille quantité de pain n'était point destinée à l'usage du fermier et de sa maison.

En ce moment, on frappa violemment à la porte de la ferme donnant sur la grande route.

Un des deux hommes dit:

--Ce sont eux.

Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à la grande porte; mais il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientôt entrer, dans le cercle de lumière projeté par le bois brûlant dans le four, quatre hommes qu'à leur costume il reconnut pour des brigands.

Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première fournée, combien on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantité de pains pouvaient donner quatre fournées.

Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze heures et demie, ils pourraient livrer la première fournée, à deux heures la seconde, à cinq heures la troisième.

Chaque fournée pourrait donner de cent à cent vingt pains.

--Ce n'est guère, répondit un des brigands en secouant la tête.

--Combien êtes-vous donc? demanda un des boulangers.

Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant sur ses doigts.

--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.

--Ce sera à peu près une livre et demie de pain par homme, dit le boulanger, qui jusque-là avait gardé le silence.

--Ce n'est point assez, répondit le brigand.

--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, répondit le boulanger d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque fois.

--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici.

--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en préviens.

--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce qu'il paraît?

--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mêmes.

Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à faire avec ces hommes, qui avaient de pareilles réponses à tout ce qu'on pouvait dire.

--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.

--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure.

--Y avait-on entendu parler des Français?

--Ils venaient d'y entrer.

--Disait-on qu'ils y feraient séjour?

--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en marche.

--Pour Naples?

--Pour Naples.

--Combien étaient-ils?

--Six cents, à peu près.

--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Français dans ton four?

--Huit.

--Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la viande.

Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser, regagnèrent la porte qui donnait sur la grande route.

Salvato traversa le verger, en évitant de passer dans le rayon de lumière projeté par le four, franchit la seconde haie, suivit, à cent cinquante pas en arrière, les quatre hommes qui regagnaient leurs compagnons, les vit gravir la montagne, et put étudier à son aise, grâce à un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain.

Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan était fait. Il passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrière, rejoignit son hussard, remonta à cheval, et rentra avant minuit à son logement.

Il y trouva l'officier d'ordonnance du général Championnet, ce même Villeneuve que nous avons vu, à la bataille de Civita-Castellana, traverser tout le champ de bataille pour aller porter à Macdonald l'ordre de reprendre l'offensive.

Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait Naples à midi. Il l'invitait à faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver à temps au combat, et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier des Fourches Caudines.

Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de son absence; puis, prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan détaillé du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain, devait se livrer le combat.

Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun sur un matelas et s'endormirent.

Ils furent réveillés au point du jour par les tambours de cinq cents hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui formaient toute la cavalerie du détachement.

Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place où se rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix lieutenants ou sous-lieutenants, à monter dans sa chambre.

Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était étendu sur la table.

--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention. Arrivé sur le terrain, que, par l'étude que vous allez faire, vous connaîtrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à exécuter. De votre adresse et de votre intelligence à me seconder dépendra non-seulement le succès de la journée, mais encore notre salut à tous. La situation est grave: nous avons affaire à un ennemi qui a, tout à la fois, l'avantage du nombre et celui de la position.

Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rôties qu'il avait demandées la veille, et invita les officiers à manger, tout en étudiant la topographie du terrain où devait avoir lieu le combat.

Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la place même de Bénévent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportées.

Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les soldats formèrent un immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers.

Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous l'avons dit, tous se trouvèrent à portée de la voix.

--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle journée; car nous remporterons une victoire sur le lieu même où le premier peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, des soldats, des citoyens, et non pas de ces machines à conquête et de ces instruments de despotisme comme en traînaient derrière eux les Cambise, les Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux peuples que vous combattez, c'est la liberté et non l'esclavage, la lumière et non la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples avant vous foulaient la terre que vous allez fouler.

»Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'était le nom des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le point d'être prise et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les Apennins. Les légions romaines partirent, conduites par le consul Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, où nous allons, elles suivaient le chemin opposé à celui que nous allons suivre. Arrivés à une gorge étroite où nous serons dans deux heures, et où les brigands nous attendent, les Romains se trouvèrent entre deux rochers à pic, couronnés de bois épais; puis, arrivés au point le plus étranglé de la vallée, ils la trouvèrent fermée par un immense amas d'arbres, coupés et entassés les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrière. Mais de tous côtés les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne, les écrasaient par centaines. C'était le général samnite Caius Pontius qui avait préparé le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions romaines, il y avait l'armée, et, derrière l'armée, Rome! Il pouvait écraser les deux légions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur leur tête et envoya consulter son père Erennius.

»Erennius était un sage.

»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis.

»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. Il donna la vie aux Romains, mais à la condition qu'ils passeraient en courbant la tête sous une voûte formée des massues, des lances et des javelots de leurs vainqueurs.

»Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre d'extermination aux Samnites et finirent par conquérir tout leur pays.

»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du pays est loin d'être aussi formidable: ces rochers à pic ont disparu pour faire place à une pente douce, et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont remplacé les bois qui le couvraient.

»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé en paysan et j'ai été moi-même explorer le terrain. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Eh bien, je vous dis que, là où les Romains ont été vaincus, nous triompherons.»

Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent de tous les côtés. Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes la baïonnette au bout du fusil, entonnèrentla Marseillaise, et se mirent en marche.

En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato recommanda le plus grand silence. Un peu au delà, la route faisait un coude.

A moins que les brigands n'eussent des sentinelles en avant de la masserie, ils ne pouvaient voir les dispositions qu'allait prendre Salvato. C'était bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté. Les brigands voulaient surprendre les Français, et des sentinelles placées sur le chemin éventaient le plan.

Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions. Villeneuve, avec trois compagnies, alla par un détour, et en côtoyant le verger, s'embusquer dans le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant à leur embuscade; lui-même se plaça avec ses soixante hussards derrière la ferme; enfin, le reste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître donner dans l'embuscade, résister un instant, puis se débander et attirer l'ennemi jusqu'au delà de la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite l'apparence d'une fuite.

Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout point. Après une fusillade de dix minutes, les brigands, voyant les Français plier, s'élancèrent hors de leurs couverts en poussant de grands cris; comme s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et par l'impétuosité des assaillants, les Français reculèrent en désordre et tournèrent le dos. Les huées succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant pas que les républicains ne fussent en déroute complète, les brigands les poursuivirent en désordre, et, sans garder aucune précaution, se précipitèrent sur le chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis, tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois compagnies de se lever, il ordonna à bout portant un feu, qui tua plus de deux cents hommes. Aussitôt, au pas de course et en rechargeant les armes, Villeneuve alla derrière les brigands prendre la position qu'ils venaient de quitter. En même temps, Salvato et ses soixante cavaliers débouchaient de derrière la ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant à droite et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus fuyards se retournaient et recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes les prétendus vainqueurs.

Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se trouvaient enfermés comme dans un cirque par les soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au milieu de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient et pointaient à loisir.

Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui s'enfuirent gagnèrent le haut de la montagne au milieu du double feu qui les décimait. A onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre morts et une douzaine de blessés au plus, reprenaient au pas de course la route de Naples, vers laquelle les attirait le grondement sourd du canon.

A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue sur la route de Maddalone à Aversa, qu'il vit venir un cavalier sur un cheval lancé à toute bride: c'était le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la colère des lazzaroni.

A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore flotter sur le château Saint-Elme, que les cris: «Aux armes!» avaient retenti par la ville et que, de Portici à Pouzzoles, tout ce qui était en état de porter un fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant de quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, s'était précipité vers la ville en criant ou plutôt en hurlant: «Mort aux Français!»

Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique des prêtres et des moines, qui, un drapeau blanc d'une main, un crucifix de l'autre, prêchaient à la porte des églises et sur les bornes des carrefours.

Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni au plus haut degré d'exaltation contre les Français et les jacobins. Tout homicide commis sur un jacobin ou sur un Français était une action méritoire, tout lazzarone tué serait un martyr.

Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié sauvage, si facile à conduire à la férocité quand on la laisse s'enivrer de sang, de pillage et d'incendie, en était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle, devenu un instrument de destruction, l'homme, qui ne songe plus qu'à tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa propre conservation.

Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français s'avançaient à la fois par Capodichino et Poggioreale, qu'on apercevait la tête des deux colonnes, tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une troisième tournait la ville, et, par les marais et la via del Pascone, s'avançait vers le pont de la Madeleine, il sembla qu'une secousse électrique poussait, comme un tourbillon, cette foule sur les points menacés.

La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa était commandée par le général Dufresse, qui remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une discussion qu'il avait eue à Capoue avec Championnet, avait donné sa démission, et, pareil à un cheval encore blanc d'écume, écoutait en frissonnant tous ces bruits de trompette et de tambour, forcé qu'il était au repos.

Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector Caraffa, qui, Coriolan de la Liberté, venait, au nom de la grande déesse, faire la guerre au despotisme.

La colonne qui s'avançait par Capodichino était commandée par Kellermann, ayant sous ses ordres le général Rusca, que celui qui écrit ces lignes a vu tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée par un boulet de canon.

La colonne qui s'avançait par Poggioreale était sous le commandement du général en chef lui-même, lequel avait sous ses ordres les généraux Duhesme et Monnier.

Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, tournait la ville, marchait conduite par le général Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier.

La colonne la plus avancée dans sa marche, parce qu'elle suivait le plus beau chemin, était celle de Championnet. Elle appuyait sa droite à la route de Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, Kellermann, et sa gauche aux marais, dans lesquels manoeuvrait Mathieu Maurice, mal remis d'une balle de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.

Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais chez lequel l'ardeur militaire suppléait au sang perdu, commandait l'avant-garde de Championnet. Il avait l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il rencontrerait sur son chemin. Duhesme était l'homme de ces coups de main vigoureux qui veulent, avant tout, la décision et le courage.

A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, il rencontra une masse de cinq ou six mille lazzaroni; elle traînait avec elle une batterie de canons servie par les soldats du général Naselli, qui s'étaient joints à eux.

Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur cette foule, avec ordre de la percer d'outre en outre à la baïonnette, et de s'emparer des pièces de canon établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la colonne française par-dessus la tête des lazzaroni.

Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût été insensé; l'ennemi que l'on eût attaque ainsi n'eût eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des deux côtés pour détruire en un instant ses six cents agresseurs. Mais Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de compter avec eux. Monnier partit la baïonnette en avant, et, sans s'inquiéter des coups de fusil, des coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra au milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de baïonnette tout ce qui était à sa portée, le traversa comme un torrent traverse un lac, au milieu des cris, des hurlements et des imprécations, tandis que Duhesme, impassible à la tête de ses hommes et sous le feu de la batterie, gravissait, toujours au pas de charge et la baïonnette en avant, la colline occupée par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs qui tentaient de résister, abaissait le point de mire des pièces et faisait feu sur les lazzaroni avec leurs propres canons.

En même temps, profitant du désordre que cette décharge avait jeté au milieu de cette foule, Duhesme fit battre la charge et marcha sur elle à la baïonnette.

Incapables de se former en colonnes d'attaque pour reprendre la batterie, ou en carrés pour soutenir l'assaut de Duhesme, les lazzaroni s'éparpillèrent dans la plaine, comme une bande d'oiseaux effarouchés.

Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit mille hommes, Duhesme, traînant avec lui les canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la porte Capuana.

Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui s'étend devant la porte Capuana, Duhesme, au commencement de la montée de Casanuova, trouva un petit pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé, que les soldats hésitèrent. Monnier vit cette hésitation, s'élança à leur tête en élevant son chapeau au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers et ses soldats s'élancèrent pour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille; mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatre officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur général blessé: le désordre se mit dans les rangs, l'avant-garde fit un pas en arrière.

Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur les blessés: sur les blessés pour les achever, sur les morts pour les mutiler.

Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de camp Ordonneau, lui commanda de prendre deux compagnies de grenadiers, et, à quelque prix que ce fût, de forcer le passage du pont.

C'étaient les vieux soldats de Montebello et de Rivoli: ils avaient forcé, avec Augereau, le pont d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de Rivoli. Ils abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de course, et, à travers une grêle de balles, chassèrent les lazzaroni devant eux et arrivèrent au sommet de la montée. Le général, les soldats et les officiers blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre un double feu partant de toutes les fenêtres et de toutes les terrasses, tandis qu'au milieu de la rue s'élevait, pareille à une tour, une maison à trois étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée jusqu'au faîte.

Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier étage avaient été construites de chaque côté de la maison et interceptaient la rue.

Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison, les barricades. Cinq où six mille, éparpillés dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par les ruelles et les ouvertures des jardins.

Ordonneau se trouva en face de la position et la jugea inexpugnable. Cependant, il hésitait à donner l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle l'atteignit et le renversa.

Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons pris le matin aux lazzaroni sous le feu des tirailleurs. On mit ces pièces en batterie, et, à la troisième volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible, et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle renfermait, et les défenseurs des barricades.

Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de «Vive la république!» planta le drapeau tricolore sur les ruines de la maison.

Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient établi une vaste batterie de douze pièces de canon sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les républicains, maîtres des deux barricades et des ruines de la maison, furent bientôt couverts d'une pluie de mitraille.

Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et les barricades, ordonna au 25e régiment de chasseurs à cheval de prendre une trentaine d'artilleurs en croupe, de tourner la colline, où les douze pièces étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière.

Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître l'intention des chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, sans s'inquiéter des coups de fusil qu'on leur tirait de la route, accomplirent leur demi-cercle; puis, tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de leurs chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils gravirent au galop. Au bruit de cet ouragan d'hommes qui faisait trembler la terre, les lazzaroni abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De leur côté, arrivés au faîte de la colline, les artilleurs sautèrent à terre et se mirent à la besogne; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur la pente opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des lazzaroni, qu'ils dispersèrent dans la plaine.

Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna aux sapeurs d'ouvrir un chemin dans la barricade, et, poussant ses canons devant lui, il s'avança, balayant la route, tandis que, du haut de la colline, les artilleurs républicains faisaient feu sur tout groupe qui essayait de se former.

En ce moment, Duhesme entendit battre la charge derrière lui: il se retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade de ligne, conduites par Thiébaut, qui arrivaient au pas de course et aux cris de «Vive la République!»

Championnet, entendant la terrible canonnade engagée, reconnaissant, au nombre et à l'irrégularité des coups de fusil, que Duhesme avait affaire à des milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en ordonnant à Thiébaut de le suivre aussi vite que possible et de soutenir Duhesme. Thiébaut ne se l'était pas fait dire à deux fois: il était parti et arrivait au pas de course.

Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les morts qui jonchaient les rues, franchirent les ouvertures des barricades et arrivèrent au moment où Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire halte à ses soldats harassés.

A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se dressait la porte Capuana et ses tours, et deux rangées de maisons formant faubourg s'avançaient, pour ainsi dire, au-devant des républicains.

Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient le moins, une fusillade terrible partit des terrasses et des fenêtres de ces maisons, tandis que, de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites pièces de canon portées à bras vomissaient leur mitraille.

--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais d'être arrivé trop tard. En avant, mes amis!

Ces troupes fraîches, conduites par un des plus braves officiers de l'armée, pénétrèrent dans le faubourg au milieu d'un double feu. Mais, au lieu de suivre le haut du pavé, la droite de la colonne suivait le pied des maisons, tirant sur les fenêtres et les terrasses de gauche, et la colonne de gauche faisait feu sur les terrasses de droite, tandis que, armés de leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons.

Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés, comprirent la manoeuvre ordonnée par Thiébaut, et, en s'élançant dans les maisons au fur et à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs, ils attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant à travers les escaliers, du rez-de-chaussée au premier étage, du premier étage au second, du second étage sur les terrasses. On vit alors déborder, dans un combat aérien, lazzaroni et républicains. Les terrasses se couvrirent de feu et de fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le temps de gagner les terrasses, croyant, d'après ce que leur avaient dit leurs prêtres et leurs moines, qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des Français, sautaient par les fenêtres, se brisaient les jambes sur le pavé, ou tombaient sur la pointe des baïonnettes.

Toutes les maisons du faubourg furent ainsi prises et évacuées; puis, comme la nuit était venue, qu'il était trop tard pour attaquer la porte Capuana, et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs reçurent l'ordre d'incendier les maisons, et le corps de Championnet prit position devant la porte, qu'il devait attaquer le lendemain, et dont il fut bientôt séparé par un double rideau de flammes.

Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa Duhesme, et, pour récompenser Thiébaut de ses belles actions oubliées et du magnifique mouvement offensif qu'il venait d'accomplir:

--En face de la porte Capuana, que tu prendras demain, lui dit-il, je te nomme adjudant général.

--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette récompense accordée à un brave officier pour lequel il avait la plus grande estime, voilà ce qui s'appelle arriver à un beau grade et par une belle porte!

Sur les trois points où les Français ont attaqué Naples, on s'est battu avec le même acharnement. De toutes partes, les aides de camp arrivent au quartier général de la porte Capuana, et trouvent le bivac du général entre la via del Vasto et l'Arenaccia, derrière la double ligne de maisons qui brûlent.

Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a trouvé, sur un point où le chemin se rétrécit, un corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six pièces de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline, les canons au sommet. Les hussards de Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans parvenir à les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, que les morts restaient debout, soutenus par les vivants.

Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette pour faire une trouée. Quatre pièces d'artillerie volante, dirigées par le général Éblé, ont, pendant trois heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils se sont réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse les attaquera demain.

Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit par Schipani et Manthonnet, est venu se jeter dans les rangs du général Dufresse. Ils annoncent que Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a que trente hommes et est bloqué par des milliers de lazzaroni, qui amassent des fascines pour mettre le feu aux portes, et qui apportent des échelles pour monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent de San-Martino, situé aux pieds des remparts du fort, ou plutôt les moines les ont appelés et leur ont ouvert les portes; des terrasses du couvent, ils font feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru dans la nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement pris au point du jour.

Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa et les patriotes, s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin jusqu'aux portes du fort Saint-Elme; deux cents renforceront la garnison, cent enlèveront aux lazzaroni le couvent de San-Martino.

Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé des hauteurs de Capodichino; mais il n'a pas pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu enlever les unes après les autres à la baïonnette les masseries, les églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance héroïque. La cavalerie, qui constitue sa principale force, lui a été inutile au milieu de cette multitude de collines qui bossellent le terrain. De son bivac, il voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée de lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice des Pauvres les protége. On voit une lumière à chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces fenêtres cracheront des balles.

A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de canons; au largo delle Pigne, un bivac en grande partie composé de soldats de l'armée royale. Deux pièces de canon défendent la montée du musée Borbonico, qui donne sur la grande rue de Tolède.

A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs qui parcourent les rues à cheval en encourageant leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu en capucin et monté sur un âne.

Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se sont emparés des marais. Seulement, coupés par un réseau de fossés, ces marais ont dû être conquis avec des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant à découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili, qu'on n'avait point songé à garder; ils ont coupé la route de Portici. Broussier est campé sur la plage de la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement blessé au bras gauche, est au moulin de l'Inferno. Le lendemain, ils seront prêts à attaquer le pont de la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui brûlent devant la statue de saint Janvier.

Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples, depuis la plage de la Marinella jusqu'à la hauteur du môle: la ville regorge de lazzaroni qui se préparent à la défense.

Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque tout à coup de grands cris s'élèvent derrière lui, et une fusillade éclate sur un immense cercle, dont une des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du feu auquel se chauffe le général en chef.

En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier et Thiébaut sont sur pied. Les trois mille hommes qui composent le corps d'armée du général en chef se forment en carré et font feu sur les assaillants, qu'ils ne connaissent pas encore.

Ce sont les insurgés de tous les villages que les Français ont traversés dans la journée qui se sont réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont profité de l'obscurité et ont fait leur première décharge presque à bout portant.

La multiplicité des coups de fusil indique que l'on a affaire à un corps de quatre à cinq mille hommes au moins.

Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus des cris et des hurlements des lazzaroni, de l'autre côté de cette ligne qui menace, on entend battre la charge et sonner des trompettes, puis des feux de peloton admirablement nourris, qui annoncent l'approche d'une troupe régulière. Les lazzaroni, qui croyaient surprendre, étaient surpris.

D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?

Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent inutilement.

Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris de «Vive la République!» répondent aux cris de «Vive la République!» Le général en chef s'écrie:

--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent de Bénévent. Chargeons toute cette canaille, qui n'osera pas nous attendre, je vous en réponds.

Duhesme et Monnier changent leurs carrés en colonnes d'attaque, les chasseurs montent à cheval, tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement. Les lazzaroni sont percés à jour par les hussards de Salvato et par les chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes de Duhesme et de Monnier, et, sur un monceau de morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent au cri de «Vive la République!»

Championnet et Salvato échangent quelques paroles rapides. Comme toujours, Salvato est arrivé au bon moment et a révélé sa présence par un coup de tonnerre.

Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu Maurice et Broussier. Si la blessure de Mathieu Maurice est plus grave qu'on ne le croit, ou si ce général, toujours atteint, parce qu'il est toujours au premier rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato prendra le commandement.

Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer le pont de la Madeleine au point du jour. Ce pont est défendu par les maisons crénelées de la Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par six pièces de canon, par un bataillon d'Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels s'est joint un millier de soldats revenus de Livourne.

Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet, qui dormait dans son manteau.

Un aide de camp de Kellermann venait lui donner des nouvelles de l'expédition du château Saint-Elme.

Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé à travers cette multitude de collines qui réunissent Capodimonte à Saint-Elme. Outre la difficulté du terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant quatre heures de marche, un combat continuel à soutenir, souvent inégal, meurtrier toujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d'embuscades entassées les unes sur les autres, et, de plus, un quartier de Naples insurgé.

Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait de son mieux en tirant des coups de canon à poudre, de peur que les boulets ne se trompassent de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer ses hommes en deux bandes, avait réuni toutes ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il allait les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne s'attendaient point à l'attaque, essayèrent de se défendre, mais inutilement. Les patriotes, jaloux de montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne en courage, s'élancèrent en avant de la colonne, et entrèrent les premiers aux cris de «Vive la République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni furent chassés du couvent et les portes refermées sur les Français.

Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse; les deux autres cents, par la rampe del Petrio, montèrent au fort, dont les portes leur furent ouvertes, non-seulement comme à des alliés, mais encore comme à des libérateurs.

Nicolino faisait demander à Championnet de lui accorder l'honneur de donner, le lendemain, le signal du combat en faisant, au premier rayon du jour, tirer un coup de canon.

Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya son aide de camp à tous les chefs de corps pour leur dire que le signal de l'attaque serait un coup de canon tiré par lespatriotes napolitainsdu haut du fort Saint-Elme.

A six heures précises du matin, une ligne de feu raya le crépuscule au-dessus de la masse noire du château Saint-Elme, un coup de canon se fit entendre: le signal était donné.

Les trompettes et le tambour français y répondirent, et toutes les hauteurs plongeant sur les rues de Naples, garnies de canon pendant la nuit par le général Éblé, s'allumèrent à la fois.

A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur trois points différents.

Kellermann, commandant l'extrême droite, se réunit à Dufresse, et attaqua Naples par Capodimonte et Capodichino. La double attaque devait aboutir à la porte de Saint-Janvier, strada Foria.

Le général Championnet devait, comme il l'avait dit la veille, enfoncer la porte Capuana, devant laquelle Thiébaut avait été fait général de brigade, et entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par San-Giovanni à Carbonara.

Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, comme nous l'avons dit encore, forcer le pont de la Madeleine, s'emparer du château del Carmine; par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à la strada dei Tribunali, et, par un autre courant qui suivrait le bord de la mer, pénétrer jusqu'au môle.

Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du côté de Capodimonte et de Capodichino, étaient commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient la porte Capuana étaient commandés par notre ami Michel le Fou; enfin ceux qui défendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine étaient commandés par son compère Pagliuccella.

Dans ces espèces de combats qui consistent non pas à prendre une ville d'assaut, mais à prendre d'assaut, et les unes après les autres, toutes les maisons d'une ville, une populace mutinée est bien autrement terrible qu'une troupe régulière. Une troupe régulière se bat mécaniquement, avec sang-froid, et, pour ainsi dire,avec le moins de frais possible2, tandis que, dans un combat comme celui que nous allons essayer de décrire, cette populace mutinée substitue aux mouvements stratégiques, faciles à repousser, parce qu'ils sont faciles à prévoir, les élans furieux des passions, l'opiniâtreté du délire, et les ruses de l'imagination individuelle.

Note 2:(retour)Nous employons l'expression même du général Championnet.

Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à toute outrance, une boucherie, un carnage, un massacre dans lequel les assaillants sont forcés d'opposer l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir; dans cette circonstance surtout, où dix mille Français attaquaient en face une population de cinq cent mille âmes, menacés sur leurs flancs et sur leurs derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de la Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de voir revenir par mer au secours de cette population et de cette insurrection une armée dont les débris pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre, il s'agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l'honneur, mais de vaincre pour sa propre conservation. César disait: «Dans toutes les batailles que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda, j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet pouvait dire comme César, et il fallait, pour ne pas mourir, vaincre comme César avait vaincu à Munda.

Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait le salut de l'armée. Le drapeau français devait donc flotter sur Naples, flottât-il sur un monceau de cendres.

Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant des torches incendiaires préparées par l'artillerie. A défaut du canon, de la hache, de la baïonnette, le feu devait, comme dans les inextricables forêts de l'Amérique,--dans cet inextricable labyrinthe de ruelles et devicoli,--le feu devait ouvrir un chemin.

Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept heures du matin, Kellermann entrait, précédé de ses dragons, dans le faubourg de Capodimonte, Dufresse, à la tête de ses grenadiers, dans celui de Capodichino, Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato, portant à la main le drapeau tricolore de la république italienne, c'est-à-dire bleu, jaune et noir, forçait le pont de la Madeleine, et voyait le canon del Carmine abattre autour de lui les premières files de ses hommes.

Il serait impossible de suivre ces trois attaques dans tous leurs détails. Les détails, d'ailleurs, sont les mêmes. Sur quelque point de la ville que les Français essayassent de s'ouvrir un passage, ils trouvaient la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y avait pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail de cave qui n'eût ses défenseurs et qui ne vomît le feu et la mort. Les Français, de leur côté, s'avançaient, poussant leur artillerie devant eux, se faisant précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les portes, éventrant les maisons, passant de l'une à l'autre, et laissant l'incendie sur leurs flancs et derrière eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère de flammes, dont le vent poussait, comme un dôme funèbre, la fumée au-dessus de la ville, sortaient les imprécations d'agonie, les hurlements de mort des malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient l'aspect d'une voûte de feu sous laquelle roulait un fleuve de sang. Maîtres d'une formidable artillerie, les lazzaroni défendaient chaque place, chaque rue, chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur qu'était loin d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et, tour à tour repoussés ou agressifs, vaincus ou victorieux, se réfugiaient dans les ruelles sans cesser de combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du désespoir et l'obstination du fanatisme.

Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux à la défense, les poursuivaient au milieu des flammes, qui semblaient devoir les dévorer, tandis que, pareils à des démons qui combattent dans leur élément naturel, ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors des maisons brûlantes pour revenir à la charge avec plus d'audace qu'auparavant. On combat, on marche, on avance, on recule sur un monceau de ruines. Les maisons qui s'écroulent écrasent les combattants; la baïonnette enfonce les masses, qui se resserrent, et qui offrent l'étrange spectacle d'un combat corps à corps entre trente mille combattants, ou plutôt trente mille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennent inutiles. Nos soldats arrachent la baïonnette du canon de leur fusil et s'en servent comme de poignards, tandis que, de leurs fusils éteints et qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils font des massues. Les mains cherchent à étrangler, les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur les cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés, dans le sang qui coule, rampent les blessés, qui, comme des serpents foulés aux pieds, déchirent en expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le pied, à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un mourant.

Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort arriva aux lazzaroni. Dix mille des leurs, excités par les moines et par les prêtres, étaient partis la surveille par la route de Pontana pour reprendre Capoue. Du haut de la chaire, on leur avait promis la victoire. Ils ne doutaient pas que les murailles de Capoue ne tombassent devant eux, comme celles de Jéricho étaient tombées devant les Israélites.

Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de Santa-Lucia.

Mais, en voyant cette foule soulever la poussière de la plaine qui dépasse Santa-Maria, et qui sépare la vieille Capoue de la nouvelle, Macdonald, resté Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit comme volontaire à la tête de la garnison, et, tandis que, du haut des remparts, dix pièces de canon crachaient à mitraille sur cette foule, il fit deux sorties par les deux portes opposées, et, formant un immense cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et les deux ailes, son infanterie et sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute cette multitude. Deux mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le champ de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout ce qui était sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit et ne se rallia qu'à Casanuova.

Le lendemain, le canon se fit entendre dans la direction de Naples; mais, encore harassés de leur déroute de la veille, ils attendirent, en buvant, des nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la journée avait été aux Français, qui avaient pris à leurs camarades vingt-sept pièces de canon, leur avaient tué mille hommes et leur avaient fait six cents prisonniers.

Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent à toute course pour venir au secours des lazzaroni qui défendaient la ville, laissant sur la route, comme des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui, ralliés la veille et dans la nuit, n'eurent point la force de les suivre.

Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en trois bandes. Les uns, par Toledo, portèrent secours au largo delle Pigne; les autres, par la strada dei Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina, au Marché-Vieux.

Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui leur avait été offert tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux, dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une première fois, accourant au secours de leurs frères vaincus, ils ne voulurent pas l'être une seconde. Tout républicain qui combattait déjà un contre six, eut un ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer; car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils leur restait un souffle de vie, les blessés s'obstinaient à combattre.

La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à trois heures de l'après-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le château del Carmine et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et Duhesme s'étaient emparés de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali; Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de la rue dei Cristallini tandis que Dufresse, après un combat acharné, s'était emparé de l'Albergo dei Poveri.

Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; des deux côtés, on était las de tuer. Championnet espérait que cette terrible journée, dans laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait une leçon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en était rien, il rédigea, au milieu du feu, sur un tambour, une proclamation adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide de camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions près de lui, de la porter aux magistrats de Naples. En conséquence, il lui donna, comme parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, les magistrats avaient perdu toute autorité. Les patriotes, sachant qu'ils seraient égorgés chez eux, se tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette et son drapeau blanc, partout où il se présenta pour passer, fut accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'arçon de sa selle, et il fut obligé de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connaître à l'ennemi la proclamation du général.

La voici. Elle était rédigée en italien, langue que Championnet parlait aussi bien que la langue française:


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